29 mars 2006

La scolarisation plutôt que le travail des enfants : les convictions d’une grande dame indienne

img_blog_290306_inde.jpg

Tirupur, état du Tamil Nadu. Je suis parti depuis deux jours en Inde du Sud. Pas facile de répondre à vos commentaires, ni de réagir aux soubresauts de la vie politique française. Avec la distance, je mesure l’importance des évènements, mais ils ne me parviennent, ici, qu’à travers la loupe déformante de BBC News et de CNN (pas de TV5, ni même de médias francophones dans cette région, malgré l’intérêt du boom économique).

Ici, la France ne pèse pas vraiment 1,7 % des investissements. La visite de G. Bush a éclipsé, dans les médias économiques, le passage de J. Chirac. Dans les salles de classe, il y a, comme en France, des cartes de la planète. L’Inde y est représentée au centre, très imposante, avec, à sa droite, la Chine, les dragons asiatiques jusqu’au Japon. A gauche, après l’obsédant Moyen-Orient, la France apparaît comme l’Alaska de nos propres cartes, une terre anonyme qui fuirait le monde vers des confins incertains.

Comme me le répétait encore récemment Monsieur Dominique Girard, ambassadeur de France à Delhi, tout est « à faire (économie, culture) si l’on veut jouer ici ne serait-ce qu’un second rôle ».

J’y suis venu pour m’enquérir de l’avancement de projets sociaux dont nous sommes partenaires :

- La côte Est du Tamil Nadu a été salement ravagée par le tsunami. Avec « La Voix De l’Enfant » et des ONG locales, notre enseigne a co-financé des programmes de reconstruction (Cf. mes notes des 28/06 et 18/11/05).

- Dans la vaste région de Tirupur, nous sommes engagés dans un partenariat éducatif : équipement d’écoles publiques, construction d’un complexe scolaire (du cours préparatoire à la terminale).

Hier donc, les habitants de Karur (14 000 habitants) nous ont offert une superbe fête : fleurs, discours, prêtre, plantation d’arbres, danses… Les quelques collaborateurs, journalistes et cadres d’ONG qui étaient présents, n’en revenaient pas. Mais paraît-il, c’est incontournable. C’est une tradition d’accueil. Et c’est aussi, comme le dit Madame Damodaram, « une manière de faire comprendre que toutes ces réalisations ne tombent pas du ciel ».

Andal Damodaran est une petite femme, mais c’est une grande dame. Elle a la cinquantaine naissante, elle est élégante dans son sari, le regard est franc, le sourire est assez rare, mais complice. Elle fait partie de ces Indiennes passionnées, souvent de haute caste, qui s’engagent dans l’humanitaire. Elle préside l’ICCW, l’ONG qui pilote, ici, notre projet.

L’ICCW (Indian Council for Child Welfare) se préoccupe des problèmes de nutrition et de l’exploitation des enfants. L’association gère des centres d’appel, des résidences pour enfants abandonnés, des centres pédagogiques et sanitaires dans toute l’Inde. Sa présidente considère que la scolarisation des enfants est une priorité nationale.

Les écoles ne manquent pas. Le Tamil Nadu (62 millions d’habitants) en compte 32 000 et 6 000 collèges. Mais 90 % du budget de l’Etat sert à la construction et à l’acquisition des bâtiments, ainsi qu’au salaire des professeurs. Les équipements, eux, laissent à désirer. Souvent, il n’y a pas de tables pour écrire, pas de cahiers, encore moins d’ordinateurs (pourtant nous ne sommes ici qu’à 400 km de Bangalore, la Silicon Valley indienne !). Quelquefois, pas de sanitaires : les jeunes filles fuient, vers l’âge de 12 ans, cette précarité (les parents, en tout cas, s’en servent de prétexte pour extraire leurs enfants).

Pertes en ligne :
Si 96 % des enfants du TN sont scolarisés dès le cours préparatoire, leur nombre décroît avec la classe d’âge supérieur. En première, il n’en reste que 30 %. Démotivés (70 élèves par classe !), sans possibilité de soutien scolaire à la maison (les parents sont souvent illettrés), les élèves quittent l’école vers 12-13 ans. La plupart du temps, pour travailler chez des artisans, à la ferme, dans des petits restaurants ou dans des familles plus riches, comme domestiques.

Les castes, une barrière ?
Pas en tant que telle, répond A. Damodaran. Les écoles publiques sont gratuites, dans la langue des états, accessibles à tous. Illustration : l’Inde a même élu un intouchable à sa tête ! C’est plutôt le niveau de revenus qui est discriminant (notamment pour les castes inférieures), car la scolarisation longue des enfants est un manque à gagner.

C’est l’argument principal des parents. Ils considèrent que l’enseignement est trop académique, pas adapté au marché de l’emploi. L’enseignement, au collège, est pour certains « un luxe » quand il faudrait, dès 14 ans, accéder à une formation utile, professionnelle…

L’action de CASI :
Pour contrer ces comportements, une dizaine d’industriels ont créé le « Corporate Alliance for Social Initiatives ». Certains sont mus par des pensées religieuses. D’autres, moins philanthropiques, considèrent qu’il est bon, pour la productivité de leur entreprise, de pouvoir accéder à une future main-d’œuvre plus qualifiée. Plusieurs sont nos fournisseurs. Nous avons accepté leur demande de partenariat à condition qu’ils se soumettent au contrôle de l’ONG.

Le programme d’action :
Outre, l’école de Karur (qui comprendra un CP, un collège, un centre de formation aux métiers du textile), l’investissement porte sur cinq autres établissements. Des écoles publiques, en zone rurale et à Tirupur (5 000 élèves au total). Il s’agit de créer de nouvelles salles de classe, de les équiper, de payer d’autres professeurs, de construire des réfectoires, des infirmeries, etc. (Quelquefois, les problèmes sont dramatiquement « terre à terre ». Dans une école de 300 élèves, les enfants ne disposant d’aucun sanitaire, doivent traverser une route dangereuse et rejoindre un champ peuplé de serpents !).

A la fin de la (très longue) cérémonie d’inauguration, Madame Damodaran m’a pris le bras. S’exprimant dans un anglais qui abuse des « dentales », elle a insisté : « c’est bien de faire des audits sociaux dans les entreprises, ça ne peut qu’améliorer le sort des employés. Mais si l’on n’éduque pas leurs enfants, on restera longtemps dans le sous-développement ».

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 29 mars 2006 dans Actualités / Débats (DD) , Développement durable , Engagements , Société
Lien permanent

Les commentaires : 4

poste_parLe 30 mars 2006 - 11:02 Version Femina a dit :


Interviews, photos, chroniques quotidiennes :


Suivez le Carnet de route de Marc Hélary (Version Femina) qui accompagne Michel-Edouard Leclerc en Inde...


http://www.femina.fr/carnetderoute-inde/

poste_parLe 30 mars 2006 - 11:51 Florence a dit :

Salut,

Pas facile avec l'Inde. Le pays est certes en phase de développement, du moins dans les grandes villes. Dans les villages, un enfant ou pré-adolescent doit travailler pour aider ses parents. Lutter contre le travail des enfants, c'est souvent lutter contre la misère. C'est malheureusement le cercle vicieux. Pour les ONG, c'est aussi révolutionné pratiquement tout le système du pays en luttant contre le sectarisme des castes. Une goutte d'eau dans un océan.
Si les ONG représentent, pour l'Inde, un regard et un poids international, leur travail doit être lourd, conséquent et long à mettre en place.
A moins de créer un état dans un état.

Quant aux actus en France, c'est plutot mauvais.
Tout le monde est suspendu à son poste télévisé car le chef de l'état M. Chirac doit s'exprimer sur le retrait ou non du CPE. Les manifs bien que massives n'ont pas trop dégénéré comme en novembre 2005 bien qu'une info sur France 2 relate comme même environ 1000 interpellations.
L'actualité française devrait, ça a déjà commencé, se rythmer de plus en plus. Vache folle, tremblotte du mouton, novembre 2005, grippe aviaire, CPE...
Si vous avez besoin d'infos précises quand vous partez, faites appel aux internautes bien qu'avec internet, vous avez déjà de quoi faire.

Tchao M.E.L.

poste_parLe 30 mars 2006 - 19:39 erosoft a dit :

Après lecture de ce poste je me demande de quoi on a le droit de se plaindre ici...

Je pense que je n'ai même pas besoin de vous demander si vous avez préféré traverser la route ou si vous avez attendu d'etre de retour à l'hotel :)

poste_parLe 31 mars 2006 - 22:12 Nosrêves a dit :

Bonjour,
Il est des causes qui nécessitent de laisser de côté nos divergences. Le Club Initiative Clause Sociale avec la FCD (Fédération du Commerce et de la Distribution)démontre que les actions conjointes des enseignes permet de mieux vérifier le respect des droits fondamentaux. Bravo pour votre engagement dans cette démarche.


Laissez un commentaire




(vous pouvez utiliser du code HTML dans votre commentaire)