14 octobre 2008
Marcher sur la Lune avec Howard McCord

« La neige lourde de glace fondait lentement, mais le thé sait parler la langue de la neige, et quelques feuilles qui infusent dans la chaleur suffisent à faire un chez-soi. »
Les éditions Gallmeister publient Howard McCord : « L’homme qui marchait sur la Lune ». Un livre unique, parce que c’est d’abord la seule œuvre de fiction publiée par son auteur.
C’est en 1997 que les Américains ont fait connaissance avec ce baroudeur des armes et des lettres. Il aura fallu attendre dix ans sa publication dans une excellente traduction française. On a bien fait d’attendre : Olivier Gallmeister, dont la Maison s’est spécialisée dans le « Nature Writing » nous livre aujourd’hui un bien bel objet.
Certes, les amateurs de récits intimistes à la française (certains parlent de nombrilisme) en seront pour leurs frais. On est ici à cent lieues de Christine Angot ou de Catherine Millet. Quand je dis « à cent lieues », c’est à des milliers de miles.
William Gasper est un être froid ou plutôt faudrait-il dire « sans chaleur ». On lui devine une forte personnalité, mais il cherche à se fondre dans son environnement, sans donner prise, sans aspérité : « …lorsque je lisais Tolkien, la seule chose que je voulais était un manteau d’elfe…presque invisible. J’ai choisi ma propre parka ni trop sombre ni trop claire pour être le moins visible possible et j’ai abandonné les choses brillantes avec ma tendre enfance. ».
Nihiliste, il a pour principal horizon le sommet qu’il gravit, la vallée qu’il lui faut traverser sous le « cagnard ». Il ne jure que par la marche, les grands espaces, la solitude. Mais le héros de HMcC n’a rien d’un écologiste solitaire.
On serait tenté de faire la comparaison avec des productions récentes. “Into the Wild”, par exemple, surfait sur cette vague qui, de Kerouac à Kenneth White, de Thoreau à Rick Bass, promène les écrivains, sac au dos, sur des itinéraires sans carte. Mais nos écrivains-voyageurs avaient le regard de l’ethnographe, du peintre ou du poète.
Rien de tout cela chez William Gasper. Oh, certes, dans sa production littéraire H. McCord a la poésie en besace. Mais son héros a surtout de l’auteur le goût des armes et le profil du guerrier. William Gasper marche sur la Lune (un massif montagneux du Nevada) en pratiquant une ascèse quotidienne, seulement altérée par un repas frugal. Mais durant le sommeil, les souvenirs remontent à la surface, et Gasper reçoit la visite de sorcières dont la présence évanescente s’estompe avec l’aube.
« Je crois qu’il n’existe pas de fantômes dans notre univers, qu’il n’y a rien de surnaturel nulle part. Mais la nature contient suffisamment d’anomalies pour abriter tous les paradis et tous les enfers que l’homme peut rencontrer. »
Jamais ou rarement d’émotion. Jamais de rencontre, car l’autre, celui qui marche plus bas dans la vallée, est forcément un ennemi.
Ce n’est pourtant pas le livre d’un misogyne, ni même d’un dément. Gasper se confronte à la montagne, rythme sa marche sans autre but que d’atteindre une nouvelle arête, crée sa propre discipline, hors de toute morale, hors de toute vanité.
« Pour qui maîtrise la monotonie, c’est une chose simple que de rester assis à guetter en silence. Il m’est arrivé d’étudier des murs de cellule avec l’avidité d’un érudit plongé dans ses textes antiques, et d’en tirer autant de profit, qui plus est. »
Certains ne manqueront pas, à la lecture de ce livre, d’évoquer une sorte d’apologie quasi militaire que l’on retrouve aussi dans les romans de Cormac McCarthy : « J’ai pour les armes un amour authentique, qui m’en fait leur esclave - mon passé, le cours que ma vie a pris, est une autre cause de cet esclavage. Je me suis engagé dans une violence que je n’avais pas anticipée et un jour elle m’est devenue habituelle. Je ne suis pas un homme paisible… ».
Pourtant, point d’idéologie dans cette écriture : « J’assassine pour l’Etat et cela est censé donner à mes actes une forme de légitimité, à défaut de noblesse. C’est un mensonge, évidemment ; je sais que mes mobiles ne changent rien à mes actes. Un meurtre avec préméditation est un meurtre avec préméditation, que vous le fassiez pour l’argent, la vengeance, le patriotisme ou par simple colère. La différence, si différence il y a, réside dans le fait que la société…ne punit pas les crimes commis à sa requête… Ce n’est pas l’acte, ni même l’homme, que nous jugeons lorsque nous pendons l’un comme gredin et médaillons l’autre comme héros. Nous ne jugeons que l’effet produit sur la société.»
«L’homme qui marchait sur la Lune » est un livre étrange. Je suppose que pour l’apprécier, il faut le lire dans un certain contexte, plutôt de sérénité.
J’ai beaucoup aimé.
Posté par M.E.L. le 14 octobre 2008 dans
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8 septembre 2008
« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros
Suite à ma note du 6/09, je vous livre ces quelques extraits, histoire de vous inciter à la lecture…
- Page 16 : « …Mon père était une ligne droite, ma mère une courbe… »
- Page 19 : « …Les écrivains sont obligés au réalisme car ils sortent de leur cartable des images mentales alors que le peintre a le droit magnifique de faire violence à notre imaginaire… »
- Page 32 : « …qu’on ne peut pardonner certaines choses qu’à ceux qu’on ne reverra jamais. Le pardon, parfois, ne supporte pas la proximité… »
- Pages 52 et 53 : « …J’ai besoin d’un alcool fort pour descendre mes sept étages et me retrouver dans la rue. C’est toujours une épreuve…Un peu comme si je marchais dans un autre monde. Un univers parallèle avec d’autres lois, une autre physique, c’est peut-être ça le théorème d’Almodovar : la puissance du monde divisée par mon incapacité à le rencontrer. Il me faut l’apprivoiser progressivement. Je dois l’effleurer, me glisser à sa surface, le palper comme s’il s’agissait d’un poisson abyssal et monstrueux…Au début, je rase les murs, je marche vite, je ne donne à personne le loisir de s’attarder sur moi. J’évite les zones trop lumineuses. Les ruelles étroites du port me conviennent. C’est le domaine des chats qui filent vite, des adolescents à la recherche d’un mauvais coup, des prostituées, des transsexuels. J’aime la manière dont ces clandestins de la nuit ne s’appesantissent pas. Il y a une légèreté du désespoir qui me touche… »
- Page 62 : « Finalement, je ne sais pas si j’aime assez le monde pour tenter de m’y intégrer. J’ai pris ma place au prix d’un effort surhumain mais une place qui fait l’économie des êtres… »
« …L’écrivain est un fuyard qui rêve d’être rattrapé. Il court seul dans les forêts glacées… »
- Page 77 : « …J’établis le théorème d’Almodovar : il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté… »
- Page 82 : « …C’est ce que j’aime chez les voyous. Ils savent regarder vite et bien. Leur vie en dépend. Il y a trop de nonchalance chez les êtres qui ne sont pas en danger. Leurs sens moisissent. Le vert-de-gris envahit leur vie. Il y a dans les mondes que j’aime fréquenter, les mondes interlopes, une acuité du regard, une brillance, un éclat… »
- Page 146 : « …A cet instant je comprends enfin les mots de Juarroz : au centre du vide, il y a une autre fête… »

Le jury du Prix Landerneau - © Philippe Matsas
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6 septembre 2008
« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros : le masque ou la plume ?

Parmi les livres nominés au Prix Landerneau, il y avait « Le théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros (éditions Gallimard). Ce livre a failli devenir le lauréat. Beaucoup des libraires des Espaces Culturels avaient soutenu sa sélection. Moi-même, j’ai été troublé par la profondeur de ce livre d’un auteur complètement inconnu… parce que sans visage.
Je n’ai pas à retracer ici chaque moment du débat. Mais je peux dire que débat, il y eut, notamment sur l’opportunité de maintenir le livre dans la sélection.
La plupart des membres du jury ont reçu ce livre comme un coup de poing, comme une intrusion dans l’univers trop assuré de nos certitudes.
Roman, autobiographie, un mélange des deux ? Le narrateur parle à la première personne. Mathématicien prometteur, il a été défiguré dans un accident (la rencontre de sa voiture avec un cerf sorti de la forêt !!!). Depuis, il vit sa solitude, le jour enfermé chez lui, la nuit dans les rues ou sur une terrasse au-dessus de Barcelone, de Naples ou de Gênes.
Il écrit. L’écriture est un antidote, un exutoire, une thérapie. Mais l’écriture, c’est aussi un mode opératoire : celui du fantôme de l’Opéra qui, à travers l’art et la retranscription de ce qu’il voit, veut sortir de sa condition (la laideur) et s’investir dans un projet artistique (l’écriture), producteur d’espoir.
Il s’invente alors un rôle pour Almodovar dont il serait à la fois le scénariste et l’acteur.
Antoni Casas Ros évite le mélo comme le voyeurisme. La rencontre et les échanges amoureux avec Lisa, un transsexuel avec qui il partage sa vie, sont de grands moments de pudeur, une forme de candeur même. Le livre souffre de quelques maladresses de construction, de quelques facilités. Certains développements philosophiques sont parfois un peu lourds, surajoutés, mais l’ensemble est très fort, bluffant, dérangeant.
Où est donc le problème ? Eh bien, c’est l’auteur lui-même. Donner un prix c’était, dans notre intention, promouvoir un jeune auteur, un nouveau talent. Or voilà que la personnalité de Casas Ros reste un mystère. Nouveau venu à la littérature vraiment ? Il se dit né en 1972, de père catalan espagnol et de mère italienne. Mais personne ne semble l’avoir rencontré. Il refuse de se montrer. Chez Gallimard, on confirme : même son agent littéraire prétend ne le connaître qu’à travers des échanges épistolaires ou téléphoniques.
Alors bluff à la Romain Gary ? Derrière un nouveau livre, une saga d’écrivain déjà primé ? Roman dans le roman ? Certaines voix attribuent « Le théorème d’Almodovar » à Richard Millet (directeur littéraire chez Gallimard). Pourquoi pas à Almodovar lui-même. On cite de chaque côté des Pyrénées les noms d’autres écrivains célèbres : Eduardo Mendoza, Thomas Pynchon, Enrique Vila-Matas…
Difficile de savoir la vérité. L’auteur et l’éditeur entretiennent le mystère. « Mon roman n’est pas vraiment une autofiction, c’est au contraire un espace dans lequel toutes les dynamiques romanesques se fondent pour créer un espace où le rêve, l’imaginaire et la réalité se mêlent sans cesse ». Dans une interview accordée le 24/01/08 à Hubert Artus (Rue 89), il précise encore « Cette dynamique m’a permis d’échapper au réalisme autobiographique et de transformer mon accident en une sorte de Cap Canaveral duquel je lance mes fusées ».
A la lecture des quelques verbatim que je publierai, en début de semaine prochaine, ici même, vous comprendrez le désarroi des membres de notre jury : d’un côté, un vrai talent, une littérature à la fois intimiste et puissante. De l’autre, le risque d’une manipulation, d’un de ces petits jeux qu’affectionnent certains directeurs de collections ou des auteurs en recherche de notoriété supplémentaire.
Nous avons tranché. Il était vraiment trop difficile de lancer le Prix Landerneau sans un visage, sans une personne porteur de son ouvrage.
Ce faisant, j’ai parfaitement conscience que nous sommes passés à côté de quelque chose d’important. Non pas du livre lui-même, que les libraires de nos Espaces Culturels ont largement « mis en avant ». Mais du vrai débat lancé par Casas Ros : des apparences entretenues et cultivées par l’écrivain ou de la qualité du texte, où est l’essentiel ! C’est l’écriture assurément !
Lisez « Le thérorème d’Almodovar » et parlons-en.
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4 juillet 2008
Prix littéraire au supermarché

Sur le site de Télérama, sous l’intitulé « J’aime pas les supermarchés », Martine Laval, critique littéraire, réagit a l’attribution du Prix Landerneau à Yasmine Char, « La main de Dieu » (Gallimard).
« Ce qui me chiffonne, c’est que ce prix est organisé par une chaîne de supermarchés rebaptisée Espaces culturels E. Leclerc…Là où l’affaire se corse, où tout cela se révèle pernicieux, très pernicieux, c’est que ce prix Landerneau…a été décerné à une romancière extra…».
Suit une série de questions sur le professionnalisme de nos libraires, le nombre de titres disponibles en fond de rayon, la présence de petits éditeurs, etc…
Eh oui, on en est encore là, dans le Landerneau culturel.
Ce qui me choque, ce n’est pas l’inculture (sic) de la blogueuse (au demeurant sympathique car elle a bon goût). Rien, comme elle le reconnaît ne l’empêche d’aller visiter, d’aller fureter dans nos Espaces Culturels et de se construire un avis objectif.
Ce qui me choque, c’est ce sectarisme revendiqué qui dénigre par avance, disqualifie une initiative sous prétexte qu’elle n’émane pas des « bons acteurs culturels », mais de ces barbares qui faisaient naguère profession de vendre des petits pois. Nous ne sommes pas du même monde, nous dit-on. Eh bien, figurez-vous, les lecteurs non plus, ceux qui fréquentent les milliers de supermarchés français et qui, malgré tout, contribuent à faire vivre auteurs, éditeurs, et tous les acteurs de la filière du livre.
Le propos n’est pas bien méchant. Il n’est pas sans humour, ni autodérision. Il prétend se démarquer d’une pensée élitiste. Et pourtant, il l’est. Il témoigne d’une ghettoïsation inconsciente de la culture.
Les libraires des Espaces Culturels E. Leclerc sont devenus de vrais professionnels du livre. Mais au-delà de ce résultat que je revendique, comment une amoureuse des livres peut-elle encore s’offusquer de ce que les lecteurs puissent en trouver partout, dans les librairies bien sûr, mais aussi dans les kiosques de gares, d’aéroports, et dans les supermarchés.
Tenez, je vous écris ce billet depuis Zurich. J’y suis en réunion avec les dirigeants des Coop Suisse. Ils n’ont pas de grandes librairies comme les nôtres.
Pourtant, sur la table, là, devant moi, c’est Yasmine Char qui fait la Une de leur consumer magazine tiré à 2 500 000 exemplaires. Oui, comme nous, comme nos libraires, ils ont eu un coup de cœur. Bien sûr, me direz-vous, cette jeune femme d’origine libanaise vit aujourd’hui en Suisse, il est normal qu’ils fassent la promotion d’une de leurs compatriotes. D’accord ! Mais c’est bien dans la rubrique littéraire que la chaîne de supermarchés Coop lui consacre une interview de 2 pages. Et avec la volonté d’attirer l’attention d’un large public sur ce livre.
Croyez-moi, Yasmine Char, elle, ne s’en plaindra pas, pas plus que son éditeur.
C’est à ça que sert une initiative comme le Prix Landerneau : un coup de projecteur, un coup de pouce pour un premier roman de qualité. Avec une audience que les seules critiques de Télérama ou du Magazine Littéraire n’atteindront pas. Moi, je n’oppose pas l’action de ces revues spécialisées à toute autre initiative qui permet aux auteurs d’accroître leur lectorat. Cette complémentarité est même souhaitable. Dans l’économie des produits culturels, c’est l’offre qui fait la demande. Plus il y aura d’offres de qualité, quel que soit le statut de l’émetteur, plus la diffusion du livre sera assurée.
Posté par M.E.L. le 4 juillet 2008 dans
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23 juin 2008
« La main de Dieu » de Yasmine Char (Gallimard) remporte le « Prix Landerneau »

Chaque année, plus de 1 400 nouveaux romans sont envoyés par les éditeurs dans l’ensemble des librairies françaises. Rien qu’en janvier 2008, 400 nouveaux romans ont été publiés. C’est énorme ! Comment, dans un tel foisonnement, avec une durée de vie moyenne en librairie de 3 à 4 mois, un nouveau roman peut-il avoir une chance d’être repéré par les lecteurs ? Ce manque de visibilité est aggravé par les prétentions d’une scène littéraire française phagocytée par un petit cercle d’initiés, critiques littéraires ou membres de jurys, briseurs de rêves ou faiseurs de rois !
Sur une proposition des libraires de nos Espaces Culturels, j’ai décidé de créer le « Prix Landerneau ».
Sa vocation ? « Ouvrir une fenêtre » sur la production pléthorique de livres et permettre au grand public de découvrir les nouveaux romanciers d’expression française qui ont su développer des histoires fortes pour rendre accessible, désirable la grande littérature. Des jeunes talents, des romanciers qui se jettent dans la rédaction d’une première œuvre, des auteurs (pas plus de 3 ou 4 romans) non encore repérés par le « système » alors qu’ils mériteraient un joli « coup de pouce ».
Pourquoi Landerneau ? C’est évidemment un clin d’œil à notre histoire. Mais c’est surtout une ville, aux antipodes du quartier Saint-Germain, une ville comme toutes celles où sont établis nos Espaces Culturels de province ; une ville symbole à l’image d’un lectorat qui, passionnément, considère que la culture est partout à sa place, en province tout autant qu’à Paris.
C’est aux libraires de nos Espaces Culturels établis en province et en banlieue que j’ai demandé d’ausculter à la loupe une sélection de 140 titres dont 10 d’entre eux ont émergé du lot. Des libraires de Conflans-Sainte-Honorine, Landerneau, Clichy-sous-Bois, Châlons-en-Champagne, Saumur, Limoges, ont constitué le jury final. Sont venus s’y adjoindre, autour de moi, Laurence Tardieu et Joël Egloff, déjà découverts et primés par notre réseau, et Jean Rouaud, Prix Goncourt 1990, à qui j’ai demandé de présider cette première livraison.

© Philippe Matsas
« La main de Dieu » de Yasmine Char, collection blanche, Gallimard, 104 pages
Yasmine Char est notre lauréate. Elle est née au Liban. Elle a étudié les Lettres à l’université de Beyrouth. Elle a voyagé à travers le monde dans le cadre de missions humanitaires. Elle vit
en Suisse depuis 12 ans. « La main de Dieu » est son premier roman.
Le livre est magnifique. C’est un roman poignant sur une adolescence vécue en pleine guerre du Liban. Une jeune fille (15 ans) brave le danger, échappe ou snippers, traverse les lignes de démarcation. Il y a le Liban, ce pays depuis si longtemps en guerre qu’on finit par oublier qu’il abrite des hommes et des femmes en quête de paix. Et dans cette guerre, il y a l’amour d’une jeune fille pour sa famille, pour son père, son amant, sa patrie.
Grande absente, la mère ne sait rien de cet amour. Elle est partie sans laisser d’adresse. Sans repère, l’héroïne de Yasmine Char grandit avec ses rêves, virevolte dans les ruines et la nuit libanaise, se jette dans les bras d’un étranger qui manie les armes comme il respire. C’est l’histoire très émouvante d’une adolescente qui tombe et qui se relève.
Sept autres finalistes pour le « Prix Landerneau 2008 » : « La main de Dieu » (Yasmine Char) était en compétition avec « Le jour où Albert Einstein s’est échappé », Joseph Bialot (Métailié), « Le théorème d’Almodovar », Antoni Casas Ros (Gallimard), « L’incroyable histoire de Mademoiselle Paradis », Michèle Halberstadt (Albin Michel), « Fume et tue », Antoine Laurain (Le Passage), « Et mon cœur transparent », Véronique Ovaldé (L’Olivier), « Nous vieillirons ensemble », Camille de Peretti (Stock), « Le temps d’une chute », Claire Wolniewicz (Viviane Hamy).
La lauréate bénéficiera d’une dotation de 6 000 euros, d’une campagne médiatique dans la presse quotidienne régionale et nationale, et les 140 libraires des Espaces Culturels E. Leclerc « mettront en avant » le Prix Landerneau pour permettre à son auteur de rencontrer le public. Des séances de dédicaces et des conférences-débats sont aussi prévues.

© Philippe Matsas
Posté par M.E.L. le 23 juin 2008 dans
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27 avril 2008
Andreas : je fais de l’art ? Non, de la BD

© FEP - Jean Bibard
Dans le grand immeuble de verre qui sert de siège aux Centres E. Leclerc, Andreas a l’air complètement perdu. Il regarde le système de badges comme s’il représentait la quintessence d’un monde carcéral. Traversant couloirs et bureaux, on le sent amusé, curieux, mais inquiet, tel un personnage d’outre-monde ayant atterri sur une planète inconnue.
Ce n’est pas le monde du travail qui l’impressionne. Il revendique volontiers ses origines allemandes, cette culture de la rigueur qui a façonné son œuvre et son emploi du temps depuis qu’il est sorti de l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf. C’est un stakhanoviste du dessin. Des vacances ? « Au bout d’une semaine, j’ai la nostalgie de mon atelier » Le cinéma, les sorties ? « Oui, de temps en temps, mais quelquefois, au moment où je m’apprête à sortir, je passe devant une planche inachevée, et je cède. C’est en dessinant que je me sens bien. »

Ce n’est pas non plus la ville, ses immeubles, son architecture qui le rebutent. Andreas n’a rien d’un rural. Après une première vie à Bruxelles, il s’est établi en Bretagne. Mais il n’a pas choisi d’habiter sur le front de mer, pas plus qu’en campagne. S’il envisage d’acquérir une petite maison d’un village proche de Ploërmel, il travaille aujourd’hui (et vit) à la lumière artificielle d’un appartement du centre de Rennes, discret, sans trop d’ouvertures sur l’extérieur.
Solitaire ? Assurément. L’auteur de « Arq » (1997), de « Rork » (Le Lombard, 1984) et de « Cromwell Stone » (Deligne, 1984) travaille seul, si possible. Mais il ne déteste pas la collaboration avec un scénariste.
A l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, il a fréquenté des illustrateurs et dessinateurs tels Philippe Berthet, Antonio Cossu et Philippe Foerster. Il a gardé des liens d’amitié discrets, mais renouvelés, avec quelques artistes choisis (Schuiten). Malgré une revendication d’individualiste, il se dit heureux d’avoir trouvé par exemple au Lombard une équipe éditoriale qui lui a fait confiance en toute circonstance.
Si certaines de ses œuvres tirent à plus de 10 000 exemplaires, Andreas n’est pas très connu du grand public. Il ne s’en émeut pas et ne manifeste aucune fébrilité pour modifier cet état de faits. C’est très prudemment qu’il adhère à l’idée éventuelle d’une exposition rétrospective de ses planches.

Pourtant, cet homme est un maître. L’ancien élève d’Eddy Paape qui collabora un temps avec André-Paul Duchâteau pour le journal de Tintin (« Udolfo »,1980) ou François Rivière (« Révélations posthumes », Bédérama 1980), a multiplié des collaborations diverses et éparses. Mais son œuvre personnelle (dessins et scénarios) constitue un univers vraiment extraordinaire.
Etonnant de l’entendre avec des accents d’humilité : « Je ne suis pas un très bon dessinateur ». Il prétexte que les décors l’ennuient, ne sont pas si importants que cela. Mais chaque planche de « Cromwell Stone » est une merveille de composition.

A la différence de Schuiten, lui aussi influencé par l’architecture, les personnages d’Andreas se meuvent parfaitement au diapason des pliures, des déchirures et des mouvements du décor. Andreas a été très influencé par les comics américains et cette liberté revendiquée par des auteurs comme Neal Adams, Stuart Immonen, John Romita Jr., qui donnent la priorité à l’expression corporelle des personnages.
« Je reconnais que s’agissant de certains comics américains, des travaux de Schuiten ou des miens, les planches peuvent séduire et parler d’elles-mêmes par leur expression graphique. Mais je ne cherche pas cet objectif. Même si je me suis appesanti, notamment dans « Cromwell Stone II », sur certaines mises en page, je ne veux pas perdre de vue que l’histoire est plus importante que le dessin.»
Des histoires fantastiques, hors des préoccupations sociales et politiques du moment, mais génératrices d’utopie, d’émotion !
J’aurai l’occasion, dans le prochain tome de « Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée » (Flammarion, septembre/octobre 2008) de montrer les différentes facettes du talent d’Andreas. Mais pour l’heure, quittant mon bureau, il va regagner le centre de Paris, et probablement passer dans quelques librairies. J’en fais le pari : il n’a qu’une seule idée en tête, regagner Rennes, son atelier et se remettre à l’ouvrage.

© FEP - Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 27 avril 2008 dans
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14 avril 2008
Art Spiegelman dans « Breakdowns » : portrait de l’artiste après le chef-d’œuvre

Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard
Art Spiegelman est (et restera) l’auteur d’un très grand chef-d’œuvre : « Maus , a survivor’s tale » (un survivant raconte).Edité en 30 langues (Casterman pour la France), « Maus » est la seule bande dessinée à avoir reçu le Prix Pulitzer (en 1992).
« Maus » retrace, sous la forme d’une société animalière, la vie d’une famille juive (celle des parents de Spiegelman) pendant la Shoah, dans les camps. Sous la plume de l’artiste, les souris juives essaient de survivre aux nazis (des chats), les Polonais sont des cochons, les libérateurs américains sont des chiens. Une fable noire qui a permis à Art Spiegelman de créer la distance et l’humour nécessaires pour décrire l’indicible.

Le problème, quand on a conçu une œuvre majeure de cette importance, c’est d’exister « avec ». Et aussi « après ».
Au début, l’artiste trouve dans le succès une sorte de piédestal confortable, mais finalement bourré de chausse-trappes. Difficile de remettre le couvert, qu’il s’agisse d’écrire des livres pour enfants ou d’évoquer, dans une nouvelle BD, le drame du 11 septembre et la schizophrénie américaine « A l’Ombre des Tours Mortes » (Casterman).
La situation devient très vite intenable. Art Spiegelman en a vécu l’expérience. « Maus » est devenu le succès exclusif qui occulte le reste de son œuvre. Pire, il efface sa propre personne d’autant que « Maus » relatait avant tout la vie des parents de l’auteur. Comment parler de soi (problème très freudien dont sont friands les artistes de la communauté juive new-yorkaise) quand tout vous relie au cordon ombilical. Un cordon d’autant plus visible que vous en avez exprimé l’indestructibilité.
C’est la mission impossible de « Breakdowns », paru le mois dernier et, gage d’amour pour le public français, chez un éditeur bien de chez nous, en prime time, avant la version que découvriront les Américains prochainement.

Je dis mission impossible parce qu’avant et après « Maus », il n’y a rien, il ne peut rien exister qui ne paraisse petit, mesquin, annexe.
L’auteur tente bien de nous rappeler, à travers les périples d’une mémoire qu’il aimerait partager, qu’il fut d’abord un auteur d’avant-garde, un auteur expérimental dans le mouvement underground américain des années 70, « un acteur majeur » (comme le rappelle Mathieu Lindon dans Libé du 20/03). Et c’est vrai ! On a oublié le caractère novateur, risqué de ces BD décalées, résolument anti-académiques (Robert Crumb et le collectif d’artistes déjantés de MAD). Elles se référaient à deux ou trois générations de comics publiés par Marvel, mais pour revendiquer, afficher, jeter à la face des consommateurs robotisés d’une société hyper matérialiste la part intime de chacun de nos êtres : la culpabilité sociale, l’identité par le sexe, le rejet des idéologies, des religions, et même le droit au non-engagement… Ouf !
Mais Dieu, que tout cela a terriblement vieilli. Ce discours fait déjà partie de notre histoire, de l’histoire de l’Art. Peut-être Art a-t-il cru que les Français méconnaissaient cette aventure éditoriale ! Toujours est-il que le résultat n’est pas celui qu’il escomptait.
Oh, je ne parle pas des critiques officiels, des experts, des sachants ! Ils font tous les gorges chaudes de cette re-visitation du passé. Ils entretiennent complaisamment le besoin de reconnaissance de l’artiste. Et, probablement, la thérapie fonctionnera-t-elle. Mais pour moi, tout ça a des petits airs nécrologiques. Ces compliments dénotent une vraie absence de sens critique vis-à-vis des survivants du radicalisme américain réduits au rôle de radoteurs, de vieux beaux qui, de feu Norman Mailer à Don DeLillo, ressassent leur appartenance à la Gauche, mais dans un combat résumé à la seule posture anti-Bush.
Art Spiegelman, à mon sens, se méprend. Il a raison dans sa dénonciation de l’hypocrisie culturelle US : celle qui interdit de fumer mais qui continue à polluer, celle qui affiche son puritanisme, mais pour mieux mater, etc. Mais cet engagement de l’artiste reste finalement commun, quasi banal, insuffisant pour le faire exister en tant que personne, autrement que comme l’auteur de « Maus ».
Oui, n’en déplaise à Art à qui je voue une énorme admiration, il lui faudra, toute sa vie, assumer sa grande œuvre.

Ce qui est justement intéressant dans « Breakdowns », c’est l’osmose de l’artiste avec son sujet. « Breakdowns » met en scène l’obsession quasi woodienne (Woody Allen) qui le hante et qui le place, malgré lui, au centre du drame familial.
La mère rêvait d’un fils artiste. Elle l’incitait à transformer tout gribouillis en un génial dessin. Elle s’est suicidée sans lui laisser un mot. Le père a survécu au camp de concentration. Mais n’a jamais considéré « Maus » comme une œuvre artistique. Il « n’a jamais regardé mes dessins…ni jamais remarqué mes souris ».
Art Spiegelman va ainsi d’un miroir à l’autre, à la recherche du lien avec ses parents. Terrible révélation de sa non-identité propre. Art, c’est le diminutif d’Arthur, leur fils. Mais Art, c’est aussi comme « artiste ». Tel le Hollandais volant, il est condamné à n’être que l’éternel auteur d’une « fiction non fictionnelle ». Il n’est qu’au service de son œuvre.
« Breakdowns » est le portrait d’un artiste en camisole.

Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 14 avril 2008 dans
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1 avril 2008
Florence Cestac : gros nez / grand coeur

Florence Cestac - © Philippe Germanaz
Quand ils ne dessinent pas, les auteurs de BD ont quelquefois une vie professionnelle, parfois une vie sexuelle, et encore moins une vie politique. Eh oui, malgré le stéréotype selon lequel un dessinateur est d’abord un autiste penché sur sa planche (8 heures par jour minimum) il lui arrive de redescendre sur terre et d’émettre une opinion (sur le sport, sur l’argent, sur le « système » etc.). Mais, de là à s’engager dans l’arène politique…
C’est pourtant ce qu’a fait Florence Cestac, en apportant son soutien à Pierre Castagnou, candidat vert dans le 14ème arrondissement de Paris lors des récentes municipales.
Oh, la donzelle n’a pas donné son corps à la cause. Mais elle s’est fendue d’un petit « strip » (pas « tease ») afin que nul n’ignore ses intimes convictions.
Flo, c’est une chouette de femme. Celle-là est copine des meilleurs ! Julliard, Druillet, Desbois (le galeriste) en pincent pour elle. Tiens, même Annie Goetzinger, autre dessinatrice de talent, laisse la cofondatrice de Futuropolis approcher son sérail.

Fasciné par ses aînés masculins qui occupent le devant de la scène (Bilal, Moebius, Tardi…) le public la connaît comme auteur du « Démon de midi », hilarante comédie adaptée au théâtre par Michèle Bernier. Mais il en oublierait que cette dessinatrice talentueuse du 9ème art a su raffler un Alph’Art de l’humour à Angoulême en 89 (pour les « Vieux copains pleins de pépins ») ; un deuxième Alph’Art pour le « Démon de midi » en 1997 ; et le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2000. Ce qui lui a valu la présidence du Festival.
Pour ceux que la bande dessinée d’humour intéresse, je recommande son album « La vie d’artiste », véritable autobiographie, dont la lecture peut être prolongée par « La véritable histoire de Futuropolis », librairie et maison d’édition dont elle fut cofondatrice.
Moi ce que j’aime, dans sa production foisonnante, c’est la série « Les ados ». J’adore aussi la vie extraordinaire d’Edmond-François Ratier, et je recommande « Du sable dans le maillot » plutôt que la série « Des Déblocks ».
Et puis il y a « Super catho ». Une fresque déjantée, mais si réaliste ! Je me suis « reconnu » dans cette bande dessinée truculente dont le scénario flirte avec quelques effluves culturelles bretonnes. Normal : cette BD, écrite à deux mains, a bénéficié de l’amicale contribution de René Pétillon, (L’affaire corse) originaire de Lesneven !

L’autre jour, à la galerie Desbois, des journalistes se sont étonnés de son franc-parler : ils étaient tous là, les people amoureux de la BD pour boire un godet à la santé d’André Julliard, auteur du nouveau « Black et Mortimer ».
On demande à Florence : « aimez-vous cette bande dessinée ? »
Réponse : « non, ce n’est pas mon truc, c’est de la nostalgie pour garçons ! »
Eh oui, même devant ses potes, Flo reste entière. Pas question de tordre le nez (qu’elle a « gros » et dont elle revendique la gourmandise !). On peut avoir l’amitié fidèle, et ne pas sacrifier à l’hypocrisie ambiante.
Pour Playboy, Cosmopolitan, Pif Gadget, Metal ou le Journal de Mickey, elle fut maquettiste, directrice de collection, dessinatrice et attachée de presse. Mais la fidélité, l’amitié, c’est son truc.
Pourquoi je vous parle aujourd’hui de Florence Cestac. Tout simplement pour lui rendre hommage. Nous avons elle et moi un ami commun, un ami qui revient de loin, qui est allé faire un petit tour vers le ciel mais qui finalement a préféré rester avec nous.
Chaque dimanche matin, le couple Druillet / Cestac chine aux Puces de Vanves. La belle et la bête ! Lui, un peu abîmé par le trop plein de vie, pose sa patte fatiguée sur l’épaule virginale de Florence Cestac.
Florence est désormais « nounou d’auteur ». Voilà encore un prix littéraire à mettre à son actif.

Posté par M.E.L. le 1 avril 2008 dans
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24 mars 2008
Cinéma allemand : Chris Kraus, un très grand chef d’orchestre

Les « bad girls » fascinent. J’avoue « un faible » pour Anne Parillaud dans Nikita, pour Milla Jovovitch dans le Cinquième Elément. Au Top Ten des femmes qui savent faire exploser les valves de l’émotion et shaker adrénaline et testostérone, je veux nommer Hannah Herzsprung. Elle est Jenny, femme hyper violente mais pianiste ultra douée, dans le film « 4 minutes » de l’Allemand Kris Kraus.
Il y aurait tellement à dire sur ce film plutôt négligé par la critique (et par les réseaux de distribution aussi puisqu’il n’est pratiquement plus possible de le regarder en salle. Reste à espérer une sortie rapide en DVD !). La photo est exceptionnelle, jamais de voyeurisme, la sensation d’enfermement est totale, mais c’est pour nous guider vers l’intimité des êtres. Quant au montage, impeccable, il assure un crescendo inoubliable.
Hannah Herzsprung/Jenny est en prison, incarcérée pour meurtre. Hyper sensible, rebelle, écorchée et même suicidaire, elle est dans la mire de ses compagnes de cellule. La violence est perceptible tant elle traverse la peau, elle a meurtri sa chair. C’est la musique qui fait soupape. Pianiste surdouée, Jenny est repérée entre toutes par Traude Krüger, la professeur de piano (Monica Bleibtreu, remarquable).
Autant Jenny est volcanique et brûle tout ce qu’elle touche, autant Traude est sobre. Elle a l’âge d’être la mère de Jenny. Elle porte les stigmates du passé noir de l’Allemagne. Sans être vraiment autoritaire, elle peut être cassante. Deux générations de femmes brisées (une métaphore de l’histoire allemande contemporaine ?).
Tout les sépare, du moins en apparence (en fait, ce qui les rapproche, c’est ce qui les sépare). Chacune des deux femmes porte sa valise de blessures. Jenny cultive l’insolence jusqu’à masquer son talent par l’excès, la provocation. Malgré ses grosses chaussettes molles et la manière dont elle s’attife, on la devine belle tellement elle s’efforce de ne pas l’être. Dans le processus d’autodestruction, dans l’annihilation des sentiments, son refus sauvage des autres trahit la sensualité refoulée, l’amour nécrosé. La fracture plus que le dépit.
Tout en Traude est raideur. Pour la même raison : un amour détruit, arraché, violemment. Elle a voulu construire un mur froid pour endiguer les souvenirs dont les images sont insoutenables. Mais Jenny ravive la mémoire et ébranle le dispositif de protection. La tendresse, le désir (maternel ? amoureux ?) refait progressivement surface.
Ainsi, leurs parcours parallèles, les barrières qu’elles ont construites chacune de leur côté, ont tissé des passerelles, fussent-elles impraticables. Traude est ostensiblement raciste : « arrête de jouer de la musique de Nègre ! ». Mais Jenny l’est-elle moins dans son rejet/mépris des autres.
La prison va organiser la rencontre de ces deux êtres. Portées par le rythme dramatique d’une histoire qui ne perd jamais en intensité, ces deux femmes luttent sur un ring, sans arbitre, laissées à elles-mêmes, contre elles-mêmes. La musique devient le territoire/exutoire de leur affrontement, jusqu’à provoquer une forme de libération. Une libération tout intérieure puisqu’au terme de l’acte final, la société rappelle autoritairement sa loi et oblige chacune des deux femmes à regagner son vestiaire respectif.
Ah, ce final ! « 4 minutes » est un film qui conclut en apothéose. Le spectateur qui a senti tout au long du film le travail de la lame dans ses tripes, a du mal à contenir son émotion quand Jenny, dans une interprétation surprenante, éblouissante et fusionnelle, tire sa révérence (au sens propre comme au figuré).
Oui, vraiment, « 4 minutes » est un film puissant, bouleversant. Et pour moi, Jenny/Hannah, c’est, pour paraphraser Julien Gracq, « une actrice à l’estomac ». Je conviens qu’il existe quelques lourdeurs. Le personnage du gardien est vraiment trop phallo. Ce n’était pas nécessaire même si l’on comprend que Kris Kraus voulait, par opposition, magnifier la personnalité des actrices. Et l’évocation des anciennes amours lesbiennes de Traude est, à mon sens, un peu trop pesante. Après tout, qu’importait cette référence mélodramatique pour expliquer l’impossibilité d’aimer.
J’ai lu, après la projection, une interview de Kris Kraus. Ce n’est pas tant sur le génie ou la prouesse artistique qu’il a voulu bâtir son film, mais sur la rédemption par l’art (ici, la musique) : « J’ai l’intime conviction que l’art peut, non pas changer le monde, mais provoquer des bouleversements individuels dont l’enchaînement est…susceptible d’orienter le cours des choses d’une façon imperceptiblement différente ». L’intention rejoint, sans aucun doute, celle d’un autre réalisateur allemand, Florian Henckel Von Donnersmarck, dans un autre film remarquable : « La vie des autres ».
Posté par M.E.L. le 24 mars 2008 dans
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20 mars 2008
Béatrice Tillier dans « Le Bois des Vierges » : la dessinatrice n’a pas peur du loup

Les lecteurs qui avaient été séduits par les trois tomes de « Fée et tendres Automates » (éditions Vents d’Ouest) savent déjà que si elle aime les contes et cultive la grâce dans la passion du dessin, Béatrice Tillier n’est pas une illustratrice pour enfants sages. Ou alors, ce serait pour rappeler que de Barbe Bleue au Petit Chaperon Rouge, le conte permet d’habiller d’une représentation baroque, gothique, fantastique, les obsessions et les fantasmes de chacun d'entre nous.
Les auteurs féminins (« les femelles », comme dirait Philippe Druillet, les « auteuses » ou les « autruches », comme dirait Florence Cestac) ne sont pas légion au pays des phylactères. Mais elles croissent vite. Magnin, Wendling, Dethan…la gente féminine confirme son talent, impose sa patte et, parfois, sort ses griffes.

Hyper soignée, élégantissime, à l’image de son dessin, Béatrice Tillier cache son jeu. Il faut la voir, pudique et détachée, descendre le grand escalier qui mène au bureau de Robert Laffont. Elle pose, mais ne se donne pas. Timide, elle laisse son compagnon, le dessinateur Olivier Brazao ("Les Sheewowkees", Delcourt), répondre tranquillement à ses côtés. Mais c’est pour se donner le temps de jauger son interlocuteur et s’assurer de pouvoir tranquillement prendre la main.

Tous deux habitent sur les hauteurs d’Etaples, loin de toute tentation people et urbaine. Dans leur maison en briques de scories, ils se partagent un même atelier. Chacun son œuvre, chacun sa musique d’ambiance, avec, quelquefois, de belles incompatibilités d’atmosphère quand l’une dessine une scène de torture et l’autre une comédie d’amour.

Béatrice Tillier n’a pas cédé à la tentation du dessin sur ordinateur. Elle chérit le papier qu’elle choisit minutieusement, comme ses pinceaux, ses couleurs. Elle se nourrit d’une riche documentation : les étoffes, les architectures, les peintures d’époque. Elle revendique la forme la plus visible, la plus réaliste, la plus appuyée du dessin : « Le trait, le crayonné ne doivent pas s’effacer sous la couleur ». Loin de la spontanéité en cours chez les auteurs de sa génération (Sfar, Blutch, Guibert, Blain, David B, etc.), elle s’applique, cisèle, peaufine. Certains la trouveront peut-être trop académique. Mais, personnellement, je suis séduit par la richesse, la complexité de son travail, propice à l’émotion, au mystère.

Elle maîtrise complètement la couleur directe. Dans « Fée et tendres Automates », elle travaillait avec des bleus, avec des supports séparés. Chaque planche du « Bois des Vierges » est désormais une œuvre d’art complète. Elle assume le qualificatif de « coloriste ». D’aucuns (comme moi) considèreraient que l’adjectif est trop réducteur. Mais elle revendique : elle y trouve une manière de renforcer les effets de perspective. Ca lui a permis aussi dans « Mon voisin le Père Noël », de faire cohabiter deux récits parallèles, l’un monochrome, plutôt gris, et l’autre très contrasté. « Des encres acryliques délicatement posées sur un premier crayonné en craie, et l’encrage final au pinceau, à l’encre de Chine… »

Elle, qu’on imagine solitaire, dit aimer travailler avec ses scénaristes, Philippe Bonifay ou Jean Dufaux. Quand on connaît la manière délicatement perverse et provocatrice dont ce dernier joue avec ses dessinateurs féminins (Ana Mirales en parle encore avec fébrilité !), ça donne forcément des relations très complexes. Elle s’en est plutôt bien sortie, même si elle dit avoir été relativement déstabilisée. Jean Dufaux n’avait pas facilité la chose en l’obligeant à travailler sur les amours contrariés d’un animal et d’une jeune princesse. « Comment retranscrire les expressions humaines à travers un personnage animalier ? Comment révéler la part animalière des êtres humains… Et puis, vous vous rendez compte, comment allais-je dessiner les enfants nouveaux-nés issus d’une union de poils et de peau (rire). »
Avec, pour référence, l’ambiance mythique de « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau, mais aussi plus proche d’elle, Frank Pé (« Zoo ») et Claire Wendling (« Les Lumières de l’Amalou »), elle a largement convaincu le milieu de la BD. Ils sont évidemment sous le charme. Et ils sont unanimes : ce premier tome du « Bois des Vierges » (Robert Laffont) est objectivement (sic) de toute beauté.

Posté par M.E.L. le 20 mars 2008 dans
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11 mars 2008
Carlos Nine et la BD : les Argentins ne sont pas manchots !

Carlos Nine - © Philippe Germanaz
Carlos Nine est un de ces grands auteurs argentins à qui le Festival d’Angoulême avait eu la bonne idée de remettre le prix « Alph-Art » du meilleur album étranger 2001. Avant « Le canard qui aimait les poules », les lecteurs français avaient peu entendu parler de cet artiste généreux et plein d’humour. Pas plus d’ailleurs ils ne connaissaient toute cette génération d’artistes sud-américains si follement épris du 9ème Art.
Cette année, c’est Jose Munoz, Président du Festival, qui a imposé et imaginé une superbe exposition dont le beau catalogue édité par Vertige Graphic donne une idée des talents et de la vitalité des auteurs argentins.
Carlos Nine a profité de cette exposition pour venir s’encanailler à Paris. Je l’ai rencontré dans l’étroit boyau qui sert de galerie à l’éditeur, Daniel Maghen, quai des Grands Augustins, au milieu des planches encadrées qu’il aime commenter dans un français approximatif mais si chaleureux !

Carlos Nine et Daniel Maghen - © Philippe Germanaz
J’étais en retard (certains diraient comme d’habitude !), l’homme avait manifestement très faim, mais il tenait à m’expliquer pourquoi il était devenu, sans le vouloir, la coqueluche de ces jeunes auteurs italiens, français et même new-yorkais qui, tel Peter de Sève, se sont précipités sur le site de Maghen pour réserver la plupart des planches.
Humblement, pudiquement, il caresse du doigt le dessin fluide de sa féline héroïne, inspirée de sa propre chatte, et décrit son tango meurtrier avec une pauvre souris condamnée d’avance. Il rit des ébats érotiques d’icelle avec un immense trône en bois dont les nœuds et moulures sont évidemment trop protubérants pour être honnêtes.

L’univers de Carlos Nine est celui d’un Lewis Carroll qui serait passé chez Disney. Qu’il dessine pour ses copains, Lewis Trondheim et Sfar, dans la série « Donjon », ou qu’il publie ses propres histoires, « Le canard qui aimait les poules », « Fantagas », il confère aux objets (chapeau, cape, fauteuil, cheminée) une capacité de personnification. Il joue avec les formes géométriques pour leur donner vie. Il les propulse dans une sorte de ballet orphique, immoral et sensuel.

Chat et souris... (Fantagas)
Les histoires de Carlos Nine ne se racontent pas. Ce sont pour la plupart des fables dont les errances visuelles, tout en fluidité, suffisent à la narration. Le scénario reste secondaire. Sous son pinceau (il est fou d’aquarelles), son bestiaire devient anthropomorphe. Sa mise en scène projette, sur une mini scène de théâtre, les turpitudes de notre société humaine. L’alcool fait des ravages mais reste de bon compagnonnage. Le muscadet va jusqu’à prendre la forme d’un personnage.
Ses publications sont éparses, quelquefois vraiment trop confidentielles. Pas facile de trouver en librairie « Meurtres et châtiments » (Albin Michel, 1991), ni même « Pampa » (Dargaud, 2003). Sur le Net, il faut fouiller pour trouver une présentation un petit peu exhaustive de son travail. C’est dommage.

Pour l’heure, Carlos Nine travaille sur plusieurs projets. Un polar avec « un tout petit détective centro-américain qui, lassé par mes décisions d’auteur, commence à se rebeller contre mon scénario. Il essaie de se suicider, n’arrivant plus à me supporter. »
Carlos Nine œuvre aussi sur un court métrage de 15 minutes, « qui fera partie d’un long métrage composé de 5 histoires autour du tango ». Il ne le confirme pas, mais à mon avis, il y aura aussi du Munoz là-dessous.

Cochon et canard (Fantagas)
15 heures ! Le restaurant risque de fermer. On se précipite. Que croyez-vous qu’il arriva une fois l’assiette remplie ? Carlos Nine sortit son appareil photo et mitrailla chaque composition. « J’aime photographier les assiettes. J’ai pris des photos des plats typiques de la cuisine lyonnaise, dont le héros principal est un habitué de mes histoires, le cochon. Le cochon est mon ami. »
A ce moment-là de notre rencontre, j’ai vraiment cru que les gambas flambées et les escargots de Bourgogne allaient reprendre vie et repousser la sauce pour venir jouer avec lui.
Posté par M.E.L. le 11 mars 2008 dans
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3 février 2008
« L’Ile » de Pavel Lungin : un film russe admirable

Le film est diffusé à Paris dans très peu de salles. Il sortira sans doute bientôt en DVD. Je recommande à tous mes amis d’aller voir cette œuvre étrange et magnifique.
Pavel Lungin (Lounguine, en français !) s’exprimait le 9 janvier dans Le Figaro : « Le cinéma aujourd’hui est très formaté. C’est un cinéma de consommation… On n’avait pas mesuré à quel point la spiritualité reste profonde en Russie et combien les gens suffoquent dans ce monde de supermarchés. »
Touché ! PL, l’auteur de « Taxi Blues » (1990) et « Un nouveau Russe » (2002), livre une œuvre qui, de Bergman à Tarkovski ou Werner Herzog, nous interpelle sur l’essentiel : le sens de la vie, la condition humaine, le poids de la faute et la nécessité du rachat…
L’île : un groupe de rochers reliés par des pontons pourris et moussus, dans un estuaire de la mer Blanche. Une communauté monastique orthodoxe y prie autour d’une église en bois, érigée comme un amer fragile que délaissent les cargos en partance vers le large. Sa lumière est intérieure. Elle est douce, dorée, discrète et n’illumine que les cœurs d’une dizaine de pénitents. Et pourtant, toute l’humanité est là, hors les fastes et les apparences, avec ses obsessions, ses angoisses, ses lots quotidiens de jalousies, de tracasseries, et aussi de fraternité.
D’ailleurs la ville ne doit pas être si loin. Chaque jour ou presque, une barque accoste et dépose deux ou trois silhouettes emmitouflées, transies par le froid, hommes ou femmes de toutes conditions sociales, portant sur eux le tourment de leur corps…et de leur âme. Veuves de guerre, femmes enceintes d’un enfant non désiré, handicapés de toutes sortes et jusqu’à la folie, ils viennent consulter le Père Anatoli (admirable Piotr Mamonov), un moine thaumaturge, qu’on dirait échappé d’un roman de Dostoïevski. Tel Diogène devant son gourbi, il vit près d’une chaudière, sur son tas de charbon. Charitable mais irritable, il écoute, guérit parfois, retient ou lâche de saintes mais violentes colères. On le sent dévoré par une culpabilité indélébile.
« Pourquoi Caïn a-t-il tué Abel ». A tous ceux qui lui demandent de s’expliquer sur son irascibilité comme son dénuement, il répond par cette interrogation.
Anatoli a refusé, une fois pour toutes, de tourner le dos à la faute originelle. Il n'éructe pas contre sa déchéance, il ne défie pas le sort. Il porte sa croix avec remords et douleur. Chaque jour, le regard du starets se porte vers l’horizon, vers le lieu de son crime. La mer y est plate, immobile et chargée d'un silence comme ceux qui accompagnent les reproches les plus accablants. Plutôt que de fuir cette culpabilité, il y puise une force régénératrice, une force qui le transforme. Il devient humblement, malgré lui, l'instrument de Dieu devant les hommes. Il fait des miracles au risque lui même de frôler la folie. « Pourquoi m’a-t-il choisi, moi qui ai péché ? ».
C’est un film dépouillé. A l’image du radeau dans « Aguirre, la colère de Dieu » de Werner Herzog, l’île est l’habitacle silencieux d’une humanité qui cherche à s’élever.
Lungin prend son temps. Il faut, pour rentrer dans ce film, calmer notre frénésie urbaine, trouver l’espace et le temps de rechercher une paix intérieure, une disponibilité. Il ne s’agit pas d’y voir une ode à la religion, au mysticisme russe. Les questions soulevées sont justement intemporelles.
Dès les premières images, il se dégage de ce film, sans action spécifique, une énergie toute spirituelle. C’est d’une vie dont on nous parle. Aucune aspérité, aucun artifice ne vient troubler la quête du moine Anatoli. Dès le commencement, il dit sa condition de mourant. La caisse en bois, à l’entrée de sa chaudière, est son linceul. Il ne vit que pour le rachat de sa faute. Il n’attend que le pardon.
« L’homme est un animal qui a honte et c’est très gratifiant, contrairement à ce qu’on pense aujourd’hui. En refusant la honte, on réduit la vie. Parce qu’il y a dans le sentiment de honte et de péché une force immense de régénération. Le film transmet cela. »
C’est vraiment une œuvre profonde. Un film dont la beauté des images vous élève (des palettes de bleus, de verts, tantôt lavés par la fonte des flocons de neige, tantôt plombés par le gris de la roche ou assombris par la nuit nordique). Et ce feu : un feu permanent dans la chaudière qui mobilise toute l’énergie d’Anatoli. Le feu comme la foi, qu’il faut nourrir par tous les temps, comme un forçat. Et toujours la flamme qui dévore (purifie) les confortables « bottes de l’évêque où siègent les plus gros péchés du monde ». Elle réchauffe, entretient la vie et rassemble les hommes. Elle meurt avec eux.
Troublant, mystérieux sans tomber dans le mysticisme, tout simplement beau : ce film est admirable, vous dis-je.
Posté par M.E.L. le 3 février 2008 dans
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17 janvier 2008
Prix « Décoincer la bulle » : « La Ligne de fuite » de Benjamin Flao (Futuropolis), meilleure BD 2007

J'ai eu le plaisir de demander à Vincent Perez, l'acteur, mais aussi le scénariste de "La Forêt" (dessins de Tiburce Oger, Casterman), de présider le jury du Prix "Décoincer la Bulle" 2008. En partenariat avec Paris Match, ce prix récompense le meilleur jeune auteur de l'année 2007. Il a été décerné à Benjamin Flao pour « La Ligne de fuite » (scénario : Christophe Dabich, éditions Futuropolis).
Le jury était composé de scénaristes de renom, Jean Van Hamme (XIII, Largo Winch…), Christophe Arleston (Lanfeust, Trolls de Troy…), Franck Giroud (Le Décalogue, Quintet…), Xavier Dorison (Le Troisième Testament, Les Brigades du Tigre…), Davis Foenkinos (romancier et scénariste de Pourquoi tant l’amour ?).
« La Ligne de fuite » a conquis le jury : « Benjamin Flao est un dessinateur très talentueux, un formidable croqueur d’atmosphères. » a déclaré Jean Van Hamme.

La BD lauréate a été élue parmi 12 BD présélectionnées par cinq journalistes de Paris Match et deux libraires des Espaces Culturels E. Leclerc. Elle bénéficiera d’une mise en avant dans les 138 Espaces Culturels E. Leclerc et dans le catalogue BD de l’enseigne diffusé à 1,6 millions d’exemplaires. Le lauréat remporte une dotation de 3 000 euros, coup de pouce des Espaces Culturels E. Leclerc pour la préparation d’un nouvel album.
Aux côtés du grand gagnant, deux autres bandes dessinées se sont démarquées et ont su retenir l’attention du jury :
- « Commando Toquemada » de Xavier Lemmens (Dargaud)
- « Elle(s) » de Bastien Vivès (Casterman)

« La ligne de fuite » (résumé)
Dans le Paris de cette fin du XIXème siècle, le jeune Adrien ne rêve que de poésie. Complètement subjugué par l’œuvre d’Arthur Rimbaud, le jeune poète rencontre les membres du journal littéraire « Le Décadent ». Ceux-ci, tout à leur obsession d’être les continuateurs du style du grand poète, poussent Adrien à écrire des faux de Rimbaud.
Benjamin Flao (un dessinateur génial)
Benjamin Flao a fait Saint-Luc de Tournai en Belgique. C’est l’un des dessinateurs les plus talentueux de sa génération. Lauréat 2003 du prix Lonely Planet à la Biennale du carnet de voyage de Clermont-Ferrand pour « Carnets de Sibérie – Mammuthus expeditions », il a cosigné depuis « Sillages d’Afrique : 20000 milles d’aventure maritime et littéraire » (Nouveaux Loisirs Gallimard).

Posté par M.E.L. le 17 janvier 2008 dans
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2 octobre 2007
André Gorz : la mort d’un philosophe

André Gorz et D. devant l'usine Renault-Billancourt - Février 1947 - © Suzi Pillet
Dans la discrétion et la tendresse d’un amour de plus de 50 ans, le philosophe, André Gorz, et son épouse, Dorine, se sont donnés la mort, chez eux, à Vosnon, dans l’Aube. Ils n’auraient pas aimé figurer dans les rubriques nécrologiques, ils ne voulaient surtout pas de larmes, ni de discours emphatiques.
Michel Comtat, Jean Daniel et Jacques Julliard leur ont rendu hommage (Le Monde et le Nouvel Obs du 27/09/07). Ils avaient tous lu ce message qui ponctuait « Lettre à D. » (éditions Galilée).
« La nuit, je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal de tes cendres… Et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »
Ils avaient vécu dans la communion, ils continueraient ainsi…
Ils étaient tous deux rebelles à leur condition (demi-juif autrichien pour lui, fille de l’aristocratie anglaise pour elle, tous deux ayant rompu avec leur famille respective). Il fut très tôt remarqué par Sartre (c’est Gorz qui l’aborda). Il fut le grand penseur de la Nouvelle Division du Travail, et à ce titre, inspira les leaders de la CFDT. Toute sa vie, il ne cessa d’interpeller la gauche depuis les socio-démocrates (Olof Palme, Kreisky, Brandt) jusqu’aux utopistes italiens de « Lotta Continua ». On peut dire qu’il fut le père fondateur, avec Ivan Illich, de l’écologie politique.
Mais André Gorz n’était pas seulement un homme de concept, un débatteur exigeant et patient. Il était un pédagogue formidable, un éveilleur de conscience, et malgré le besoin de s’isoler (et de protéger la fragile Dorine), il fut un homme à l’accessibilité toute paternelle pour les jeunes (étudiants, militants, journalistes ou chercheurs) qu’ils recevaient bien volontiers.
J’aime bien cette description de Jean Daniel : « Au début, son ascétisme austère, son aspect malingre et luciférien, sa solitude jalouse, nous inquiétaient et nous en imposaient à la fois. »
Très juste. C’est comme cela que je l’ai vu la première fois. J’avais 10 ou 12 ans. C’était en Bretagne.
De lui, mes parents avaient dû me dire (ou je les avais entendus dire…) qu’il était un authentique révolutionnaire, un grand philosophe, qui cumulait des pseudos pour signer séparément sa production journalistique et ses écrits dans la revue « Les Temps modernes ». C’était aussi une manière affichée de rompre avec la symbolique d’une identité juive qu’il avait « trahie » (selon sa propre expression…dont il fit le titre de son premier livre, préfacé par Jean-Paul Sartre : Le Traître (éditions du Seuil).
Evidemment, ce portrait trop rapidement brossé, cette réputation m’impressionnaient. J’imaginais une sorte de Joseph Kessel, ou encore un type plutôt dans le genre d’Alexandre Adler, gabarit compris. Et c’est complètement désarçonné qu’un jour je fus amené à lui ouvrir la porte du domicile.
Avec son visage émacié, une calvitie frontale qui repoussait ses cheveux latéralement, à la Einstein, il tenait tout autant du grand Duduche que du Professeur Tournesol. Il avait la voix douce quand il me demanda très respectueusement si je voulais bien le guider vers mes parents.
Ils étaient partis à la messe avec mes sœurs (pratique qui prit fin quelques semaines plus tard quand le curé, pendant le sermon, se piqua d’une diatribe contre les patrons en général et les commerçants en particulier. Le sang de mon père ne fit qu’un tour et nous prenant par la main, organisa grandiosement notre sortie, laissant sans voix le curé en chaire : « Venez les enfants, nous n’avons rien à faire ici »).
- « A la messe ? Mais c’est intéressant. Est-ce que l’église est belle. Veux-tu que nous allions à la rencontre de tes parents. Ca me fera connaître un peu Landerneau. »
J’étais troublé. Un Juif révolutionnaire dans une église ? Et puis, je ne le connaissais pas bien, moi, ce mystérieux philosophe.
Imaginant mon émotion, visiblement amusé, il multiplia les signes de complicité, allant jusqu'à me prendre la main pour rejoindre la rue.
Dehors, nous attendait une superbe voiture de sport, décapotable. Blanche (ou couleur crème, je ne sais plus), « une voiture américaine » comme j’en rêvais. Mais un "intellectuel marxiste" dans un tel carrosse? Bon, pourquoi pas ? A la télé, on voyait bien des dignitaires communistes traverser la Place Rouge dans d’énormes limousines pour rentrer au Kremlin. Il n’empêche, je n’en menais pas large en m’asseyant « à la place du mort » sous le regard étonné de nos voisins.
En fait, je le soupçonne d’avoir aimé produire ce petit effet déstabilisateur sur ses interlocuteurs. Il respectait les autres, leurs conventions, leur religion, mais affichait volontiers sa différence. Dans sa manière de s’habiller : l’inspecteur Colombo n’aurait rien trouvé à redire (profitant d'un passage au magasin, ma mère un jour a décidé de l'habiller de pied en cape. Il s'est laissé faire comme un gosse mais sans doute pour se déculpabiliser, il posait des tas de questions sur les matières, leur résistance et leur durabilité.)
Dans ses choix culinaires, sous prétexte de manger végétarien, il m’a fait découvrir les boulettes végétales et les semoules bio dans des restos écolos que je ne recommanderais jamais à personne.
Dans sa manière de parler aussi, il se distinguait par cette voix douce, suave, mais pour dire des phrases définitives, tombant comme des sentences, ponctuées par la cigarette brandie au bout des doig









