16 janvier 2009
« Shibumi » : le mystère « Trevanian »

«Shibumi», publié dans la collection « Noire » de Gallmeister, n’est pas un très grand roman. N’en déplaise à son excellent éditeur et à une critique littéraire trop complaisante, le second roman de Trevanian après «La sanction», se lit facilement, mais on y cherchera en vain les traces d’un génie littéraire.
Il est bien écrit (bien traduit !), mais comme beaucoup de thrillers, ce genre d’histoire a pris un sacré coup de vieux après les attentats du 11 septembre 2001.
Je fais partie de ces globe-trotters qui ont comblé des centaines d’heures d’attente dans les aéroports et les avions en lisant tout Robert Ludlum ou Kent Follet. J’adore. Mais il me faut bien reconnaître que « l’argument » ne fonctionne plus.
Oh, l’histoire se tient, même si elle tire en longueur et n’échappe pas à tous les poncifs du genre : défense de l’axe du bien contre les forces du mal, un méchant reconverti à l’amour et à la morale, goût immodéré des arts martiaux, individu solitaire aux prises avec une organisation supra-mondiale ; enfin, quelques leçons philosophiques inspirées par quelques scènes du Kamasoutra.
La réputation du livre aux USA tient d’abord à la personnalité de son auteur. On a dispersé beaucoup d’encre pour s’interroger sur ce prof de lettres, né en 1931 et décédé en 2005. Mais on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il a passé toute sa vie à fuir les journalistes et à peaufiner le mystère de son existence. Même si Clint Eastwood a fait connaître une adaptation de son roman «La sanction», même si c’est l’un des auteurs les plus vendus dans le monde (5 millions d’exemplaires), on se perd dans l’utilisation de ses pseudos qui, outre Trevanian, peuvent être William Rodney Whitaker, Nicholas Seare et même Robert Ludlum lui-même !!! Eh oui, beaucoup de ressemblances avec l’inventeur de l’infatigable Jason Bourne («La mémoire dans la peau»). Encore que, personnellement, je reconnaisse plus facilement dans son type d’écriture la patte d’un Eric Van Lustbader. Qui sait ?
Mais si je vous parle de ce livre, ce n’est évidemment pas pour insister sur ses aspects littéraires. C’est tout simplement pour faire le lien avec mon billet précédent sur Philippe Sollers. On connaît l’anti-américanisme primaire de nos germanopratins. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, l’auto-flagellation a aussi ses partisans. Dans le cas de Trevanian, la charge anti-américaine est aussi féroce et caricaturale que celle de Sollers. Mais ça n’a pas la même saveur venant d’un gars du cru.
Qu’on en juge : « L’Amérique a été peuplée par la lie de l’Europe…Ce n’est pas une race. Pas même une civilisation. Seulement un ragoût culturel des détritus et des restes du banquet européen…Pour éthique, ils ont des règles…Honneur et déshonneur se nomment « gagner » et « perdre ».
Trevanian est excessif. Il est surtout amer. S’il s’en prend aux Américains, c’est d’abord parce qu’ils symbolisent l’avenir de l’Occident.
« L’Occident est l’avenir ». Trevanian ne croit pas au mélange des cultures qui « donne toujours un assemblage de ce qu’il y a de pire dans chacune d’elles ». Aussi « Dans le monde futur, un monde de marchands et de techniciens, les impulsions primaires du bâtard seront les impulsions dominantes ».
Il y a, derrière l’outrance, un diagnostic implacable que ne renieraient aucun des radicaux des années 70. « Le fondement même du génie américain –de l’esprit yankee- est d’acheter et de vendre. »… Ils vendent « leur idéologie démocratique comme des colporteurs, encouragés par le grand racket de protection des ventes d’armes et des pressions économiques. Leurs guerres (sont) des démonstrations monumentales de productions et d’approvisionnements. Leurs gouvernements, une suite de contrats sociaux. »
Mais contrairement à tout idéal révolutionnaire, Trevanian ne croit pas aux « masses » comme acteurs du changement : « Le prolétariat des Etats-Unis (respecte) des valeurs comparables à celles du vendeur d’assurances ou du cadre supérieur… ». Il n’a qu’un seul but, « accéder à l’échelon de la bourgeoisie possédante ».
Trevanian est fasciné par le Japon, par cette sorte de philosophie orientale syncrétiste qui, du zen à la philosophie du Go, fonde, dans le seul individu, la capacité de rebondir. Il a été marqué par les camps de concentration japonais aux Etats-Unis. Cette image d’une population vaincue empêche de considérer le modèle américain comme un modèle philosophiquement acceptable. Résigné, déçu, frustré, il écrit : « La propagande du vainqueur devient vite l’histoire du vaincu. »
Posté par M.E.L. le 16 janvier 2009 dans
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29 décembre 2008
Antiaméricanisme : Philippe Sollers Simplicissimus !
Philippe Sollers tient « chroniques » dans le JDD. Dans sa livraison du 28/12, il ne peut s’empêcher d’opposer la littérature française (de Lévi-Strauss à Le Clézio), à « la propagande américaine qui ne finit pas de décréter notre mort ». Une propagande dont le résumé serait « représenté par l’extraordinaire arnaque financière de Bernard Madoff ».
Vous me direz : « je ne vois pas le lien entre l’arnaque financière et la littérature ». Moi non plus ! Pas plus, vous n’acceptez, je pense, de réduire la civilisation américaine à la politique de Bush et des néo conservateurs ! Et c’est pourtant ce que fait Sollers.
Quel raccourci, quelle posture indigne du grand écrivain. Et pourtant si fréquente dans nos milieux germanopratins. Ne peut-on, après les attentats du 11 septembre et après l’élection d’Obama, penser l’Amérique autrement que par ces paresseux et injustes décrets ?
Je viens de revoir l’excellent film du réalisateur américain Paul Haggis : « Collision » dans la lignée de Robert Altman (qui vaut bien notre Lelouch) et de Gonzalez Inarritu dans « Babel », Paul Haggis décrit avec intelligence, avec finesse, une Amérique loin de tous les poncifs et toute de contradictions. Et il le fait avec une transparence, une sincérité (je dirai, une brutalité !) qui caractérise rarement nos littérateurs nationaux trop préoccupés à faire le tour de leur nombril.
J’exagère, soit ! Mais enfin, ne sait-il pas notre pilier des Deux Magots (ou du Flore, je ne sais), que c’est en Amérique même, en son cœur multiple et historique, que Jean-Marie Le Clézio justement a choisi, depuis des années, d’élire domicile et d’y enseigner ? Oui, Le Clézio qu’il oppose au « mensonge américain » a vécu à Albuquerque 6 mois par an ? Tout comme Alain Mabanckou à Los Angeles, et Edouard Glissant, l’inventeur de la Littérature Monde, à New York ! Séjours financés par des universités américaines !!!
Alors, fi de cet antiaméricanisme primaire.
Le comble, dans cette imposture, c’est de voir notre intellectuel si prompt à brocarder le Grand Satan, décerner par avance les palmes académiques à Obama et lui faire hommage, avant tout changement politique. Ce sont les mêmes qui fustigent l’inculture américaine, mais déroulent à Deauville un tapis rouge à Clint Eastwood, à Woody Allen…
Car l’Amérique ne se réduit pas à une seule image, pas plus que nous n’aimons être relégués dans l’histoire passée de la Vieille Europe.
L’élection d’Obama, saluée par bien des écrivains américains, renvoie, en creux, à nos discriminations, nos chauvinismes, nos archaïsmes, nos doubles discours. Elle est le symbole (victorieux) d’un système qui, justement, a su dépasser ses contradictions et du coup, gagner son aura.
La propagande américaine, mon cher Sollers, a ceci de bon : oui « elle décrète la mort » de notre suffisance et de notre prétention cocardière à dire la pensée universelle, une attitude à laquelle ni Le Clézio, ni Lévi-Strauss n’ont jamais prétendu adhérer. Inutile donc de les utiliser pour justifier une attitude par trop manichéenne.
Posté par M.E.L. le 29 décembre 2008 dans
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4 décembre 2008
Aravind Adiga signe « Le Tigre blanc », premier roman prometteur

Au fil d’une rentrée littéraire qui a finalement livré une production « bien moyenne », sans chef-d’œuvre aucun, il arrive qu’émergent quelques ouvrages dignes d’un joli « coup de cœur ».
«Le Tigre blanc» d’Aravind Adiga (Buchet-Chastel) est de ceux-là.
Ce roman m’est tombé dessus dans l’univers cosmopolite d’un voyage d’affaires, alors que j’étais entouré de passagers plongés dans la lecture d’articles sur les attentats de Bombay. Dans la fièvre de cette actualité angoissante, loin des images traditionnelles d’une Inde de pacotille, j’ai reçu ce livre comme une assignation.
« Les habitants de ce pays attendent toujours que la guerre de libération vienne d’ailleurs : de la jungle, des montagnes, de Chine, du Pakistan. Cela n’arrivera pas. Chaque homme doit accomplir son propre pèlerinage de libération.
Le livre de ta révolution est dans tes tripes, jeune Indien. Chie-le, et lis. »
Pour un premier roman, Adiga ne prend pas de gants.
Oh, certes, ce n’est pas l’œuvre du siècle. Ce roman souffre d’une construction trop académique, un peu scolaire même. Le récit abuse du mode épistolaire. Un peu facile et trop prévisible. Chaque chapitre correspond à un envoi au Premier Ministre chinois, dont on se demande d’ailleurs ce qu’il vient faire ici, dans tous les sens du terme (géopolitique et romanesque).
Mais si Adiga a obtenu le « Booker Prize » pour ce «Tigre blanc», c’est parce que les libraires d’Outre-manche ont su repérer, dans ce récit biographique, les signes d’un manifeste littéraire dont les Amitav Ghosh (Le pays des marées), les Tarun J. Tejpal (Loin de Chandigarh) plus que Vidiadhar Surajprasad Naipaul ont été les précurseurs. Ici, on est plutôt dans l’univers de Suketu Mehta (Bombay maximum city), mais sans les enluminures esthétiques et les conventions d’une littérature flirtant avec le reportage documentaire.
Maintenant que l’édition occidentale (et notamment anglo-saxonne) a su reconnaître le caractère majeur de la contribution des écrivains indiens et consentir à leurs romans le statut de « nobélisables », la nouvelle génération n’a plus de gage à donner. Elle attaque crûment mais résolument.
Dans l’Inde d’Adiga, la vie commence par la mort. C’est le ferment de sa révolte.
D’abord, la mort de sa mère : «Des bûches…furent empilées sur elle. Après quoi le prêtre mit le feu. Alors que les flammes dévoraient le satin, un pied pâle jaillit comme une chose vivante ; les orteils…se recourbèrent en signe de résistance…Ma mère refusait de se laisser détruire. Sous la plateforme où étaient empilées les bûches…s’accumulait un énorme amas suintant de vase noirâtre…Un chien au pelage pâle maraudait dans les pétales, le satin et les eaux carbonisées…Ma mère essayait de lutter contre la boue opaque…mais la boue l’aspirait, l’aspirait. Bientôt, ma mère se fondrait dans ce magma noir et le chien viendrait la lécher…A ma mort, je suivrai le même chemin. Moi aussi, on me conduirait ici, où rien ni personne ne pouvait trouver la délivrance…Depuis ce jour, je ne suis jamais retourné sur les rives du Gange. Je laisse le fleuve aux touristes américains !».
La mort du père, ensuite : «…Il est tubard…Peut-être que le docteur se pointera ce soir….Le docteur ne vint pas. Vers six heures, ce jour-là, mon père fut définitivement guéri de la tuberculose. Les garçons de salle nous obligèrent à faire le ménage avant de l’emporter. Une chèvre vint renifler son corps pendant que nous lavions le sol souillé avec une serpillière. Les garçons de salle caressèrent la chèvre et lui donnèrent une grosse carotte.»
De son village natal à New Delhi, des bancs d’école à l’emploi à vie (servitude) auprès d’un potentat, de la description des mesquineries locales à celle d’une corruption généralisée, l’auteur écrit son parcours loin des lieux communs sur les rites et les palais de l’Inde. Avec Adiga, la démocratie indienne (« la première démocratie du monde ») est une farce bollywoodienne, avec ses stups, ses stucs et ses stupres, l’hypocrisie du système de castes (il est lui-même de la caste des confiseurs bien que conducteur de rickshaw) et le cynisme des gens de pouvoir.
Adiga n’est ni Darwin, ni Nicolas Bouvier. Il a le regard d’un ethnographe, mais il porte, même si c’est dit avec tendresse parfois, la douleur d’un peuple devenu servile, toujours servile, plus de soixante ans après la révolution nationale.
Les politiques ne trouvent pas grâce à ses yeux : socialisme ? communisme ? Avec humour, il décrypte ce slogan : « Fonds social progressiste all India » (faction léniniste) » et commente ironiquement « C’était le nom du parti des propriétaires !!! ».
La religion ? Un instrument de l’aliénation générale : «Là haut dans le ciel, Dieu étire sa paume sur les plaines, tout en bas, pour montrer au petit homme le village…et tout ce qui s’étend au-delà : un million de villages semblables, un milliard d’individus semblables. Et Dieu demande au petit homme…n’es-tu pas reconnaissant d’être mon serviteur ?» Au fond Adiga préfère le diable qu’il décrit comme le premier des révoltés. «Pour les musulmans, le diable était jadis un acolyte de Dieu qui finit un jour par se fâcher avec lui et se mit à travailler en free lance… Lorsque je songe au diable…j’imagine une petite silhouette noire…je vois le petit homme…cracher vers Dieu encore et encore.»
Mais Adiga n’est pas un violent hérétique. Sa haine est progressive. Elle est intériorisée jusqu’au meurtre final. Et l’auteur nous entraîne subtilement vers son plaidoyer : «Haïssons-nous nos maîtres derrière une façade d’amour, ou les aimons-nous derrière une façade de haine ?».
Sur le maintien des castes, les mariages pré-arrangés, les rapports maîtres-esclaves et aussi sur l’imagerie d’Epinal d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, véhicules de la modernité indienne, Adiga tient l’argument d’un procureur, mais toujours avec ce petit air ironique qui nimbait le cinéma réaliste italien des années 60 («Le Voleur de bicyclette»). Il pose sur son parcours personnel des petits cailloux noirs et entraîne le lecteur dans la partie sombre, puante, d’une économie indienne dont les images, en Occident, continuent à nous parvenir comme des cartes postales post-coloniales, remasterisées au goût d’une croissance à deux chiffres.
L’Inde est un poulailler : «Des centaines de poules blanchâtres et de coqs bariolés…aussi entassés que des airs dans un intestin, se béquettent, se chient dessus et se bousculent pour avoir un peu d’air… Pourtant, ils ne se rebellent pas, ils ne cherchent pas à fuir la cage.»
Plus que dans l’espérance du grand soir auquel il n’a jamais cru, c’est dans l’appel à la vie et le refus sauvage d’une mort préprogrammée qu’Adiga transforme son héros en criminel. Mais la morale, au risque d’être immorale, finit par convaincre le lecteur.
«En résumé, il y avait autrefois mille castes et destins en Inde (1973). De nos jours, il ne reste que deux castes : les gros ventres et les ventres creux. Et deux destins : manger ou être mangé.»
Adiga (son personnage central) a choisi de ne pas être mangé.
Posté par M.E.L. le 4 décembre 2008 dans
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14 octobre 2008
Marcher sur la Lune avec Howard McCord

« La neige lourde de glace fondait lentement, mais le thé sait parler la langue de la neige, et quelques feuilles qui infusent dans la chaleur suffisent à faire un chez-soi. »
Les éditions Gallmeister publient Howard McCord : « L’homme qui marchait sur la Lune ». Un livre unique, parce que c’est d’abord la seule œuvre de fiction publiée par son auteur.
C’est en 1997 que les Américains ont fait connaissance avec ce baroudeur des armes et des lettres. Il aura fallu attendre dix ans sa publication dans une excellente traduction française. On a bien fait d’attendre : Olivier Gallmeister, dont la Maison s’est spécialisée dans le « Nature Writing » nous livre aujourd’hui un bien bel objet.
Certes, les amateurs de récits intimistes à la française (certains parlent de nombrilisme) en seront pour leurs frais. On est ici à cent lieues de Christine Angot ou de Catherine Millet. Quand je dis « à cent lieues », c’est à des milliers de miles.
William Gasper est un être froid ou plutôt faudrait-il dire « sans chaleur ». On lui devine une forte personnalité, mais il cherche à se fondre dans son environnement, sans donner prise, sans aspérité : « …lorsque je lisais Tolkien, la seule chose que je voulais était un manteau d’elfe…presque invisible. J’ai choisi ma propre parka ni trop sombre ni trop claire pour être le moins visible possible et j’ai abandonné les choses brillantes avec ma tendre enfance. ».
Nihiliste, il a pour principal horizon le sommet qu’il gravit, la vallée qu’il lui faut traverser sous le « cagnard ». Il ne jure que par la marche, les grands espaces, la solitude. Mais le héros de HMcC n’a rien d’un écologiste solitaire.
On serait tenté de faire la comparaison avec des productions récentes. “Into the Wild”, par exemple, surfait sur cette vague qui, de Kerouac à Kenneth White, de Thoreau à Rick Bass, promène les écrivains, sac au dos, sur des itinéraires sans carte. Mais nos écrivains-voyageurs avaient le regard de l’ethnographe, du peintre ou du poète.
Rien de tout cela chez William Gasper. Oh, certes, dans sa production littéraire H. McCord a la poésie en besace. Mais son héros a surtout de l’auteur le goût des armes et le profil du guerrier. William Gasper marche sur la Lune (un massif montagneux du Nevada) en pratiquant une ascèse quotidienne, seulement altérée par un repas frugal. Mais durant le sommeil, les souvenirs remontent à la surface, et Gasper reçoit la visite de sorcières dont la présence évanescente s’estompe avec l’aube.
« Je crois qu’il n’existe pas de fantômes dans notre univers, qu’il n’y a rien de surnaturel nulle part. Mais la nature contient suffisamment d’anomalies pour abriter tous les paradis et tous les enfers que l’homme peut rencontrer. »
Jamais ou rarement d’émotion. Jamais de rencontre, car l’autre, celui qui marche plus bas dans la vallée, est forcément un ennemi.
Ce n’est pourtant pas le livre d’un misogyne, ni même d’un dément. Gasper se confronte à la montagne, rythme sa marche sans autre but que d’atteindre une nouvelle arête, crée sa propre discipline, hors de toute morale, hors de toute vanité.
« Pour qui maîtrise la monotonie, c’est une chose simple que de rester assis à guetter en silence. Il m’est arrivé d’étudier des murs de cellule avec l’avidité d’un érudit plongé dans ses textes antiques, et d’en tirer autant de profit, qui plus est. »
Certains ne manqueront pas, à la lecture de ce livre, d’évoquer une sorte d’apologie quasi militaire que l’on retrouve aussi dans les romans de Cormac McCarthy : « J’ai pour les armes un amour authentique, qui m’en fait leur esclave - mon passé, le cours que ma vie a pris, est une autre cause de cet esclavage. Je me suis engagé dans une violence que je n’avais pas anticipée et un jour elle m’est devenue habituelle. Je ne suis pas un homme paisible… ».
Pourtant, point d’idéologie dans cette écriture : « J’assassine pour l’Etat et cela est censé donner à mes actes une forme de légitimité, à défaut de noblesse. C’est un mensonge, évidemment ; je sais que mes mobiles ne changent rien à mes actes. Un meurtre avec préméditation est un meurtre avec préméditation, que vous le fassiez pour l’argent, la vengeance, le patriotisme ou par simple colère. La différence, si différence il y a, réside dans le fait que la société…ne punit pas les crimes commis à sa requête… Ce n’est pas l’acte, ni même l’homme, que nous jugeons lorsque nous pendons l’un comme gredin et médaillons l’autre comme héros. Nous ne jugeons que l’effet produit sur la société.»
«L’homme qui marchait sur la Lune » est un livre étrange. Je suppose que pour l’apprécier, il faut le lire dans un certain contexte, plutôt de sérénité.
J’ai beaucoup aimé.
Posté par M.E.L. le 14 octobre 2008 dans
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8 septembre 2008
« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros
Suite à ma note du 6/09, je vous livre ces quelques extraits, histoire de vous inciter à la lecture…
- Page 16 : « …Mon père était une ligne droite, ma mère une courbe… »
- Page 19 : « …Les écrivains sont obligés au réalisme car ils sortent de leur cartable des images mentales alors que le peintre a le droit magnifique de faire violence à notre imaginaire… »
- Page 32 : « …qu’on ne peut pardonner certaines choses qu’à ceux qu’on ne reverra jamais. Le pardon, parfois, ne supporte pas la proximité… »
- Pages 52 et 53 : « …J’ai besoin d’un alcool fort pour descendre mes sept étages et me retrouver dans la rue. C’est toujours une épreuve…Un peu comme si je marchais dans un autre monde. Un univers parallèle avec d’autres lois, une autre physique, c’est peut-être ça le théorème d’Almodovar : la puissance du monde divisée par mon incapacité à le rencontrer. Il me faut l’apprivoiser progressivement. Je dois l’effleurer, me glisser à sa surface, le palper comme s’il s’agissait d’un poisson abyssal et monstrueux…Au début, je rase les murs, je marche vite, je ne donne à personne le loisir de s’attarder sur moi. J’évite les zones trop lumineuses. Les ruelles étroites du port me conviennent. C’est le domaine des chats qui filent vite, des adolescents à la recherche d’un mauvais coup, des prostituées, des transsexuels. J’aime la manière dont ces clandestins de la nuit ne s’appesantissent pas. Il y a une légèreté du désespoir qui me touche… »
- Page 62 : « Finalement, je ne sais pas si j’aime assez le monde pour tenter de m’y intégrer. J’ai pris ma place au prix d’un effort surhumain mais une place qui fait l’économie des êtres… »
« …L’écrivain est un fuyard qui rêve d’être rattrapé. Il court seul dans les forêts glacées… »
- Page 77 : « …J’établis le théorème d’Almodovar : il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté… »
- Page 82 : « …C’est ce que j’aime chez les voyous. Ils savent regarder vite et bien. Leur vie en dépend. Il y a trop de nonchalance chez les êtres qui ne sont pas en danger. Leurs sens moisissent. Le vert-de-gris envahit leur vie. Il y a dans les mondes que j’aime fréquenter, les mondes interlopes, une acuité du regard, une brillance, un éclat… »
- Page 146 : « …A cet instant je comprends enfin les mots de Juarroz : au centre du vide, il y a une autre fête… »

Le jury du Prix Landerneau - © Philippe Matsas
Posté par M.E.L. le 8 septembre 2008 dans
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6 septembre 2008
« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros : le masque ou la plume ?

Parmi les livres nominés au Prix Landerneau, il y avait « Le théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros (éditions Gallimard). Ce livre a failli devenir le lauréat. Beaucoup des libraires des Espaces Culturels avaient soutenu sa sélection. Moi-même, j’ai été troublé par la profondeur de ce livre d’un auteur complètement inconnu… parce que sans visage.
Je n’ai pas à retracer ici chaque moment du débat. Mais je peux dire que débat, il y eut, notamment sur l’opportunité de maintenir le livre dans la sélection.
La plupart des membres du jury ont reçu ce livre comme un coup de poing, comme une intrusion dans l’univers trop assuré de nos certitudes.
Roman, autobiographie, un mélange des deux ? Le narrateur parle à la première personne. Mathématicien prometteur, il a été défiguré dans un accident (la rencontre de sa voiture avec un cerf sorti de la forêt !!!). Depuis, il vit sa solitude, le jour enfermé chez lui, la nuit dans les rues ou sur une terrasse au-dessus de Barcelone, de Naples ou de Gênes.
Il écrit. L’écriture est un antidote, un exutoire, une thérapie. Mais l’écriture, c’est aussi un mode opératoire : celui du fantôme de l’Opéra qui, à travers l’art et la retranscription de ce qu’il voit, veut sortir de sa condition (la laideur) et s’investir dans un projet artistique (l’écriture), producteur d’espoir.
Il s’invente alors un rôle pour Almodovar dont il serait à la fois le scénariste et l’acteur.
Antoni Casas Ros évite le mélo comme le voyeurisme. La rencontre et les échanges amoureux avec Lisa, un transsexuel avec qui il partage sa vie, sont de grands moments de pudeur, une forme de candeur même. Le livre souffre de quelques maladresses de construction, de quelques facilités. Certains développements philosophiques sont parfois un peu lourds, surajoutés, mais l’ensemble est très fort, bluffant, dérangeant.
Où est donc le problème ? Eh bien, c’est l’auteur lui-même. Donner un prix c’était, dans notre intention, promouvoir un jeune auteur, un nouveau talent. Or voilà que la personnalité de Casas Ros reste un mystère. Nouveau venu à la littérature vraiment ? Il se dit né en 1972, de père catalan espagnol et de mère italienne. Mais personne ne semble l’avoir rencontré. Il refuse de se montrer. Chez Gallimard, on confirme : même son agent littéraire prétend ne le connaître qu’à travers des échanges épistolaires ou téléphoniques.
Alors bluff à la Romain Gary ? Derrière un nouveau livre, une saga d’écrivain déjà primé ? Roman dans le roman ? Certaines voix attribuent « Le théorème d’Almodovar » à Richard Millet (directeur littéraire chez Gallimard). Pourquoi pas à Almodovar lui-même. On cite de chaque côté des Pyrénées les noms d’autres écrivains célèbres : Eduardo Mendoza, Thomas Pynchon, Enrique Vila-Matas…
Difficile de savoir la vérité. L’auteur et l’éditeur entretiennent le mystère. « Mon roman n’est pas vraiment une autofiction, c’est au contraire un espace dans lequel toutes les dynamiques romanesques se fondent pour créer un espace où le rêve, l’imaginaire et la réalité se mêlent sans cesse ». Dans une interview accordée le 24/01/08 à Hubert Artus (Rue 89), il précise encore « Cette dynamique m’a permis d’échapper au réalisme autobiographique et de transformer mon accident en une sorte de Cap Canaveral duquel je lance mes fusées ».
A la lecture des quelques verbatim que je publierai, en début de semaine prochaine, ici même, vous comprendrez le désarroi des membres de notre jury : d’un côté, un vrai talent, une littérature à la fois intimiste et puissante. De l’autre, le risque d’une manipulation, d’un de ces petits jeux qu’affectionnent certains directeurs de collections ou des auteurs en recherche de notoriété supplémentaire.
Nous avons tranché. Il était vraiment trop difficile de lancer le Prix Landerneau sans un visage, sans une personne porteur de son ouvrage.
Ce faisant, j’ai parfaitement conscience que nous sommes passés à côté de quelque chose d’important. Non pas du livre lui-même, que les libraires de nos Espaces Culturels ont largement « mis en avant ». Mais du vrai débat lancé par Casas Ros : des apparences entretenues et cultivées par l’écrivain ou de la qualité du texte, où est l’essentiel ! C’est l’écriture assurément !
Lisez « Le thérorème d’Almodovar » et parlons-en.
Posté par M.E.L. le 6 septembre 2008 dans
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4 juillet 2008
Prix littéraire au supermarché

Sur le site de Télérama, sous l’intitulé « J’aime pas les supermarchés », Martine Laval, critique littéraire, réagit a l’attribution du Prix Landerneau à Yasmine Char, « La main de Dieu » (Gallimard).
« Ce qui me chiffonne, c’est que ce prix est organisé par une chaîne de supermarchés rebaptisée Espaces culturels E. Leclerc…Là où l’affaire se corse, où tout cela se révèle pernicieux, très pernicieux, c’est que ce prix Landerneau…a été décerné à une romancière extra…».
Suit une série de questions sur le professionnalisme de nos libraires, le nombre de titres disponibles en fond de rayon, la présence de petits éditeurs, etc…
Eh oui, on en est encore là, dans le Landerneau culturel.
Ce qui me choque, ce n’est pas l’inculture (sic) de la blogueuse (au demeurant sympathique car elle a bon goût). Rien, comme elle le reconnaît ne l’empêche d’aller visiter, d’aller fureter dans nos Espaces Culturels et de se construire un avis objectif.
Ce qui me choque, c’est ce sectarisme revendiqué qui dénigre par avance, disqualifie une initiative sous prétexte qu’elle n’émane pas des « bons acteurs culturels », mais de ces barbares qui faisaient naguère profession de vendre des petits pois. Nous ne sommes pas du même monde, nous dit-on. Eh bien, figurez-vous, les lecteurs non plus, ceux qui fréquentent les milliers de supermarchés français et qui, malgré tout, contribuent à faire vivre auteurs, éditeurs, et tous les acteurs de la filière du livre.
Le propos n’est pas bien méchant. Il n’est pas sans humour, ni autodérision. Il prétend se démarquer d’une pensée élitiste. Et pourtant, il l’est. Il témoigne d’une ghettoïsation inconsciente de la culture.
Les libraires des Espaces Culturels E. Leclerc sont devenus de vrais professionnels du livre. Mais au-delà de ce résultat que je revendique, comment une amoureuse des livres peut-elle encore s’offusquer de ce que les lecteurs puissent en trouver partout, dans les librairies bien sûr, mais aussi dans les kiosques de gares, d’aéroports, et dans les supermarchés.
Tenez, je vous écris ce billet depuis Zurich. J’y suis en réunion avec les dirigeants des Coop Suisse. Ils n’ont pas de grandes librairies comme les nôtres.
Pourtant, sur la table, là, devant moi, c’est Yasmine Char qui fait la Une de leur consumer magazine tiré à 2 500 000 exemplaires. Oui, comme nous, comme nos libraires, ils ont eu un coup de cœur. Bien sûr, me direz-vous, cette jeune femme d’origine libanaise vit aujourd’hui en Suisse, il est normal qu’ils fassent la promotion d’une de leurs compatriotes. D’accord ! Mais c’est bien dans la rubrique littéraire que la chaîne de supermarchés Coop lui consacre une interview de 2 pages. Et avec la volonté d’attirer l’attention d’un large public sur ce livre.
Croyez-moi, Yasmine Char, elle, ne s’en plaindra pas, pas plus que son éditeur.
C’est à ça que sert une initiative comme le Prix Landerneau : un coup de projecteur, un coup de pouce pour un premier roman de qualité. Avec une audience que les seules critiques de Télérama ou du Magazine Littéraire n’atteindront pas. Moi, je n’oppose pas l’action de ces revues spécialisées à toute autre initiative qui permet aux auteurs d’accroître leur lectorat. Cette complémentarité est même souhaitable. Dans l’économie des produits culturels, c’est l’offre qui fait la demande. Plus il y aura d’offres de qualité, quel que soit le statut de l’émetteur, plus la diffusion du livre sera assurée.
Posté par M.E.L. le 4 juillet 2008 dans
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23 juin 2008
« La main de Dieu » de Yasmine Char (Gallimard) remporte le « Prix Landerneau »

Chaque année, plus de 1 400 nouveaux romans sont envoyés par les éditeurs dans l’ensemble des librairies françaises. Rien qu’en janvier 2008, 400 nouveaux romans ont été publiés. C’est énorme ! Comment, dans un tel foisonnement, avec une durée de vie moyenne en librairie de 3 à 4 mois, un nouveau roman peut-il avoir une chance d’être repéré par les lecteurs ? Ce manque de visibilité est aggravé par les prétentions d’une scène littéraire française phagocytée par un petit cercle d’initiés, critiques littéraires ou membres de jurys, briseurs de rêves ou faiseurs de rois !
Sur une proposition des libraires de nos Espaces Culturels, j’ai décidé de créer le « Prix Landerneau ».
Sa vocation ? « Ouvrir une fenêtre » sur la production pléthorique de livres et permettre au grand public de découvrir les nouveaux romanciers d’expression française qui ont su développer des histoires fortes pour rendre accessible, désirable la grande littérature. Des jeunes talents, des romanciers qui se jettent dans la rédaction d’une première œuvre, des auteurs (pas plus de 3 ou 4 romans) non encore repérés par le « système » alors qu’ils mériteraient un joli « coup de pouce ».
Pourquoi Landerneau ? C’est évidemment un clin d’œil à notre histoire. Mais c’est surtout une ville, aux antipodes du quartier Saint-Germain, une ville comme toutes celles où sont établis nos Espaces Culturels de province ; une ville symbole à l’image d’un lectorat qui, passionnément, considère que la culture est partout à sa place, en province tout autant qu’à Paris.
C’est aux libraires de nos Espaces Culturels établis en province et en banlieue que j’ai demandé d’ausculter à la loupe une sélection de 140 titres dont 10 d’entre eux ont émergé du lot. Des libraires de Conflans-Sainte-Honorine, Landerneau, Clichy-sous-Bois, Châlons-en-Champagne, Saumur, Limoges, ont constitué le jury final. Sont venus s’y adjoindre, autour de moi, Laurence Tardieu et Joël Egloff, déjà découverts et primés par notre réseau, et Jean Rouaud, Prix Goncourt 1990, à qui j’ai demandé de présider cette première livraison.

© Philippe Matsas
« La main de Dieu » de Yasmine Char, collection blanche, Gallimard, 104 pages
Yasmine Char est notre lauréate. Elle est née au Liban. Elle a étudié les Lettres à l’université de Beyrouth. Elle a voyagé à travers le monde dans le cadre de missions humanitaires. Elle vit
en Suisse depuis 12 ans. « La main de Dieu » est son premier roman.
Le livre est magnifique. C’est un roman poignant sur une adolescence vécue en pleine guerre du Liban. Une jeune fille (15 ans) brave le danger, échappe ou snippers, traverse les lignes de démarcation. Il y a le Liban, ce pays depuis si longtemps en guerre qu’on finit par oublier qu’il abrite des hommes et des femmes en quête de paix. Et dans cette guerre, il y a l’amour d’une jeune fille pour sa famille, pour son père, son amant, sa patrie.
Grande absente, la mère ne sait rien de cet amour. Elle est partie sans laisser d’adresse. Sans repère, l’héroïne de Yasmine Char grandit avec ses rêves, virevolte dans les ruines et la nuit libanaise, se jette dans les bras d’un étranger qui manie les armes comme il respire. C’est l’histoire très émouvante d’une adolescente qui tombe et qui se relève.
Sept autres finalistes pour le « Prix Landerneau 2008 » : « La main de Dieu » (Yasmine Char) était en compétition avec « Le jour où Albert Einstein s’est échappé », Joseph Bialot (Métailié), « Le théorème d’Almodovar », Antoni Casas Ros (Gallimard), « L’incroyable histoire de Mademoiselle Paradis », Michèle Halberstadt (Albin Michel), « Fume et tue », Antoine Laurain (Le Passage), « Et mon cœur transparent », Véronique Ovaldé (L’Olivier), « Nous vieillirons ensemble », Camille de Peretti (Stock), « Le temps d’une chute », Claire Wolniewicz (Viviane Hamy).
La lauréate bénéficiera d’une dotation de 6 000 euros, d’une campagne médiatique dans la presse quotidienne régionale et nationale, et les 140 libraires des Espaces Culturels E. Leclerc « mettront en avant » le Prix Landerneau pour permettre à son auteur de rencontrer le public. Des séances de dédicaces et des conférences-débats sont aussi prévues.
Posté par M.E.L. le 23 juin 2008 dans
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27 avril 2008
Andreas : je fais de l’art ? Non, de la BD

© FEP - Jean Bibard
Dans le grand immeuble de verre qui sert de siège aux Centres E. Leclerc, Andreas a l’air complètement perdu. Il regarde le système de badges comme s’il représentait la quintessence d’un monde carcéral. Traversant couloirs et bureaux, on le sent amusé, curieux, mais inquiet, tel un personnage d’outre-monde ayant atterri sur une planète inconnue.
Ce n’est pas le monde du travail qui l’impressionne. Il revendique volontiers ses origines allemandes, cette culture de la rigueur qui a façonné son œuvre et son emploi du temps depuis qu’il est sorti de l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf. C’est un stakhanoviste du dessin. Des vacances ? « Au bout d’une semaine, j’ai la nostalgie de mon atelier » Le cinéma, les sorties ? « Oui, de temps en temps, mais quelquefois, au moment où je m’apprête à sortir, je passe devant une planche inachevée, et je cède. C’est en dessinant que je me sens bien. »

Ce n’est pas non plus la ville, ses immeubles, son architecture qui le rebutent. Andreas n’a rien d’un rural. Après une première vie à Bruxelles, il s’est établi en Bretagne. Mais il n’a pas choisi d’habiter sur le front de mer, pas plus qu’en campagne. S’il envisage d’acquérir une petite maison d’un village proche de Ploërmel, il travaille aujourd’hui (et vit) à la lumière artificielle d’un appartement du centre de Rennes, discret, sans trop d’ouvertures sur l’extérieur.
Solitaire ? Assurément. L’auteur de « Arq » (1997), de « Rork » (Le Lombard, 1984) et de « Cromwell Stone » (Deligne, 1984) travaille seul, si possible. Mais il ne déteste pas la collaboration avec un scénariste.
A l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, il a fréquenté des illustrateurs et dessinateurs tels Philippe Berthet, Antonio Cossu et Philippe Foerster. Il a gardé des liens d’amitié discrets, mais renouvelés, avec quelques artistes choisis (Schuiten). Malgré une revendication d’individualiste, il se dit heureux d’avoir trouvé par exemple au Lombard une équipe éditoriale qui lui a fait confiance en toute circonstance.
Si certaines de ses œuvres tirent à plus de 10 000 exemplaires, Andreas n’est pas très connu du grand public. Il ne s’en émeut pas et ne manifeste aucune fébrilité pour modifier cet état de faits. C’est très prudemment qu’il adhère à l’idée éventuelle d’une exposition rétrospective de ses planches.

Pourtant, cet homme est un maître. L’ancien élève d’Eddy Paape qui collabora un temps avec André-Paul Duchâteau pour le journal de Tintin (« Udolfo »,1980) ou François Rivière (« Révélations posthumes », Bédérama 1980), a multiplié des collaborations diverses et éparses. Mais son œuvre personnelle (dessins et scénarios) constitue un univers vraiment extraordinaire.
Etonnant de l’entendre avec des accents d’humilité : « Je ne suis pas un très bon dessinateur ». Il prétexte que les décors l’ennuient, ne sont pas si importants que cela. Mais chaque planche de « Cromwell Stone » est une merveille de composition.

A la différence de Schuiten, lui aussi influencé par l’architecture, les personnages d’Andreas se meuvent parfaitement au diapason des pliures, des déchirures et des mouvements du décor. Andreas a été très influencé par les comics américains et cette liberté revendiquée par des auteurs comme Neal Adams, Stuart Immonen, John Romita Jr., qui donnent la priorité à l’expression corporelle des personnages.
« Je reconnais que s’agissant de certains comics américains, des travaux de Schuiten ou des miens, les planches peuvent séduire et parler d’elles-mêmes par leur expression graphique. Mais je ne cherche pas cet objectif. Même si je me suis appesanti, notamment dans « Cromwell Stone II », sur certaines mises en page, je ne veux pas perdre de vue que l’histoire est plus importante que le dessin.»
Des histoires fantastiques, hors des préoccupations sociales et politiques du moment, mais génératrices d’utopie, d’émotion !
J’aurai l’occasion, dans le prochain tome de « Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée » (Flammarion, septembre/octobre 2008) de montrer les différentes facettes du talent d’Andreas. Mais pour l’heure, quittant mon bureau, il va regagner le centre de Paris, et probablement passer dans quelques librairies. J’en fais le pari : il n’a qu’une seule idée en tête, regagner Rennes, son atelier et se remettre à l’ouvrage.

© FEP - Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 27 avril 2008 dans
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14 avril 2008
Art Spiegelman dans « Breakdowns » : portrait de l’artiste après le chef-d’œuvre

Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard
Art Spiegelman est (et restera) l’auteur d’un très grand chef-d’œuvre : « Maus , a survivor’s tale » (un survivant raconte).Edité en 30 langues (Casterman pour la France), « Maus » est la seule bande dessinée à avoir reçu le Prix Pulitzer (en 1992).
« Maus » retrace, sous la forme d’une société animalière, la vie d’une famille juive (celle des parents de Spiegelman) pendant la Shoah, dans les camps. Sous la plume de l’artiste, les souris juives essaient de survivre aux nazis (des chats), les Polonais sont des cochons, les libérateurs américains sont des chiens. Une fable noire qui a permis à Art Spiegelman de créer la distance et l’humour nécessaires pour décrire l’indicible.

Le problème, quand on a conçu une œuvre majeure de cette importance, c’est d’exister « avec ». Et aussi « après ».
Au début, l’artiste trouve dans le succès une sorte de piédestal confortable, mais finalement bourré de chausse-trappes. Difficile de remettre le couvert, qu’il s’agisse d’écrire des livres pour enfants ou d’évoquer, dans une nouvelle BD, le drame du 11 septembre et la schizophrénie américaine « A l’Ombre des Tours Mortes » (Casterman).
La situation devient très vite intenable. Art Spiegelman en a vécu l’expérience. « Maus » est devenu le succès exclusif qui occulte le reste de son œuvre. Pire, il efface sa propre personne d’autant que « Maus » relatait avant tout la vie des parents de l’auteur. Comment parler de soi (problème très freudien dont sont friands les artistes de la communauté juive new-yorkaise) quand tout vous relie au cordon ombilical. Un cordon d’autant plus visible que vous en avez exprimé l’indestructibilité.
C’est la mission impossible de « Breakdowns », paru le mois dernier et, gage d’amour pour le public français, chez un éditeur bien de chez nous, en prime time, avant la version que découvriront les Américains prochainement.

Je dis mission impossible parce qu’avant et après « Maus », il n’y a rien, il ne peut rien exister qui ne paraisse petit, mesquin, annexe.
L’auteur tente bien de nous rappeler, à travers les périples d’une mémoire qu’il aimerait partager, qu’il fut d’abord un auteur d’avant-garde, un auteur expérimental dans le mouvement underground américain des années 70, « un acteur majeur » (comme le rappelle Mathieu Lindon dans Libé du 20/03). Et c’est vrai ! On a oublié le caractère novateur, risqué de ces BD décalées, résolument anti-académiques (Robert Crumb et le collectif d’artistes déjantés de MAD). Elles se référaient à deux ou trois générations de comics publiés par Marvel, mais pour revendiquer, afficher, jeter à la face des consommateurs robotisés d’une société hyper matérialiste la part intime de chacun de nos êtres : la culpabilité sociale, l’identité par le sexe, le rejet des idéologies, des religions, et même le droit au non-engagement… Ouf !
Mais Dieu, que tout cela a terriblement vieilli. Ce discours fait déjà partie de notre histoire, de l’histoire de l’Art. Peut-être Art a-t-il cru que les Français méconnaissaient cette aventure éditoriale ! Toujours est-il que le résultat n’est pas celui qu’il escomptait.
Oh, je ne parle pas des critiques officiels, des experts, des sachants ! Ils font tous les gorges chaudes de cette re-visitation du passé. Ils entretiennent complaisamment le besoin de reconnaissance de l’artiste. Et, probablement, la thérapie fonctionnera-t-elle. Mais pour moi, tout ça a des petits airs nécrologiques. Ces compliments dénotent une vraie absence de sens critique vis-à-vis des survivants du radicalisme américain réduits au rôle de radoteurs, de vieux beaux qui, de feu Norman Mailer à Don DeLillo, ressassent leur appartenance à la Gauche, mais dans un combat résumé à la seule posture anti-Bush.
Art Spiegelman, à mon sens, se méprend. Il a raison dans sa dénonciation de l’hypocrisie culturelle US : celle qui interdit de fumer mais qui continue à polluer, celle qui affiche son puritanisme, mais pour mieux mater, etc. Mais cet engagement de l’artiste reste finalement commun, quasi banal, insuffisant pour le faire exister en tant que personne, autrement que comme l’auteur de « Maus ».
Oui, n’en déplaise à Art à qui je voue une énorme admiration, il lui faudra, toute sa vie, assumer sa grande œuvre.

Ce qui est justement intéressant dans « Breakdowns », c’est l’osmose de l’artiste avec son sujet. « Breakdowns » met en scène l’obsession quasi woodienne (Woody Allen) qui le hante et qui le place, malgré lui, au centre du drame familial.
La mère rêvait d’un fils artiste. Elle l’incitait à transformer tout gribouillis en un génial dessin. Elle s’est suicidée sans lui laisser un mot. Le père a survécu au camp de concentration. Mais n’a jamais considéré « Maus » comme une œuvre artistique. Il « n’a jamais regardé mes dessins…ni jamais remarqué mes souris ».
Art Spiegelman va ainsi d’un miroir à l’autre, à la recherche du lien avec ses parents. Terrible révélation de sa non-identité propre. Art, c’est le diminutif d’Arthur, leur fils. Mais Art, c’est aussi comme « artiste ». Tel le Hollandais volant, il est condamné à n’être que l’éternel auteur d’une « fiction non fictionnelle ». Il n’est qu’au service de son œuvre.
« Breakdowns » est le portrait d’un artiste en camisole.

Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 14 avril 2008 dans
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1 avril 2008
Florence Cestac : gros nez / grand coeur

Florence Cestac - © Philippe Germanaz
Quand ils ne dessinent pas, les auteurs de BD ont quelquefois une vie professionnelle, parfois une vie sexuelle, et encore moins une vie politique. Eh oui, malgré le stéréotype selon lequel un dessinateur est d’abord un autiste penché sur sa planche (8 heures par jour minimum) il lui arrive de redescendre sur terre et d’émettre une opinion (sur le sport, sur l’argent, sur le « système » etc.). Mais, de là à s’engager dans l’arène politique…
C’est pourtant ce qu’a fait Florence Cestac, en apportant son soutien à Pierre Castagnou, candidat vert dans le 14ème arrondissement de Paris lors des récentes municipales.
Oh, la donzelle n’a pas donné son corps à la cause. Mais elle s’est fendue d’un petit « strip » (pas « tease ») afin que nul n’ignore ses intimes convictions.
Flo, c’est une chouette de femme. Celle-là est copine des meilleurs ! Julliard, Druillet, Desbois (le galeriste) en pincent pour elle. Tiens, même Annie Goetzinger, autre dessinatrice de talent, laisse la cofondatrice de Futuropolis approcher son sérail.

Fasciné par ses aînés masculins qui occupent le devant de la scène (Bilal, Moebius, Tardi…) le public la connaît comme auteur du « Démon de midi », hilarante comédie adaptée au théâtre par Michèle Bernier. Mais il en oublierait que cette dessinatrice talentueuse du 9ème art a su raffler un Alph’Art de l’humour à Angoulême en 89 (pour les « Vieux copains pleins de pépins ») ; un deuxième Alph’Art pour le « Démon de midi » en 1997 ; et le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2000. Ce qui lui a valu la présidence du Festival.
Pour ceux que la bande dessinée d’humour intéresse, je recommande son album « La vie d’artiste », véritable autobiographie, dont la lecture peut être prolongée par « La véritable histoire de Futuropolis », librairie et maison d’édition dont elle fut cofondatrice.
Moi ce que j’aime, dans sa production foisonnante, c’est la série « Les ados ». J’adore aussi la vie extraordinaire d’Edmond-François Ratier, et je recommande « Du sable dans le maillot » plutôt que la série « Des Déblocks ».
Et puis il y a « Super catho ». Une fresque déjantée, mais si réaliste ! Je me suis « reconnu » dans cette bande dessinée truculente dont le scénario flirte avec quelques effluves culturelles bretonnes. Normal : cette BD, écrite à deux mains, a bénéficié de l’amicale contribution de René Pétillon, (L’affaire corse) originaire de Lesneven !

L’autre jour, à la galerie Desbois, des journalistes se sont étonnés de son franc-parler : ils étaient tous là, les people amoureux de la BD pour boire un godet à la santé d’André Julliard, auteur du nouveau « Black et Mortimer ».
On demande à Florence : « aimez-vous cette bande dessinée ? »
Réponse : « non, ce n’est pas mon truc, c’est de la nostalgie pour garçons ! »
Eh oui, même devant ses potes, Flo reste entière. Pas question de tordre le nez (qu’elle a « gros » et dont elle revendique la gourmandise !). On peut avoir l’amitié fidèle, et ne pas sacrifier à l’hypocrisie ambiante.
Pour Playboy, Cosmopolitan, Pif Gadget, Metal ou le Journal de Mickey, elle fut maquettiste, directrice de collection, dessinatrice et attachée de presse. Mais la fidélité, l’amitié, c’est son truc.
Pourquoi je vous parle aujourd’hui de Florence Cestac. Tout simplement pour lui rendre hommage. Nous avons elle et moi un ami commun, un ami qui revient de loin, qui est allé faire un petit tour vers le ciel mais qui finalement a préféré rester avec nous.
Chaque dimanche matin, le couple Druillet / Cestac chine aux Puces de Vanves. La belle et la bête ! Lui, un peu abîmé par le trop plein de vie, pose sa patte fatiguée sur l’épaule virginale de Florence Cestac.
Florence est désormais « nounou d’auteur ». Voilà encore un prix littéraire à mettre à son actif.

Posté par M.E.L. le 1 avril 2008 dans
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24 mars 2008
Cinéma allemand : Chris Kraus, un très grand chef d’orchestre

Les « bad girls » fascinent. J’avoue « un faible » pour Anne Parillaud dans Nikita, pour Milla Jovovitch dans le Cinquième Elément. Au Top Ten des femmes qui savent faire exploser les valves de l’émotion et shaker adrénaline et testostérone, je veux nommer Hannah Herzsprung. Elle est Jenny, femme hyper violente mais pianiste ultra douée, dans le film « 4 minutes » de l’Allemand Kris Kraus.
Il y aurait tellement à dire sur ce film plutôt négligé par la critique (et par les réseaux de distribution aussi puisqu’il n’est pratiquement plus possible de le regarder en salle. Reste à espérer une sortie rapide en DVD !). La photo est exceptionnelle, jamais de voyeurisme, la sensation d’enfermement est totale, mais c’est pour nous guider vers l’intimité des êtres. Quant au montage, impeccable, il assure un crescendo inoubliable.
Hannah Herzsprung/Jenny est en prison, incarcérée pour meurtre. Hyper sensible, rebelle, écorchée et même suicidaire, elle est dans la mire de ses compagnes de cellule. La violence est perceptible tant elle traverse la peau, elle a meurtri sa chair. C’est la musique qui fait soupape. Pianiste surdouée, Jenny est repérée entre toutes par Traude Krüger, la professeur de piano (Monica Bleibtreu, remarquable).
Autant Jenny est volcanique et brûle tout ce qu’elle touche, autant Traude est sobre. Elle a l’âge d’être la mère de Jenny. Elle porte les stigmates du passé noir de l’Allemagne. Sans être vraiment autoritaire, elle peut être cassante. Deux générations de femmes brisées (une métaphore de l’histoire allemande contemporaine ?).
Tout les sépare, du moins en apparence (en fait, ce qui les rapproche, c’est ce qui les sépare). Chacune des deux femmes porte sa valise de blessures. Jenny cultive l’insolence jusqu’à masquer son talent par l’excès, la provocation. Malgré ses grosses chaussettes molles et la manière dont elle s’attife, on la devine belle tellement elle s’efforce de ne pas l’être. Dans le processus d’autodestruction, dans l’annihilation des sentiments, son refus sauvage des autres trahit la sensualité refoulée, l’amour nécrosé. La fracture plus que le dépit.
Tout en Traude est raideur. Pour la même raison : un amour détruit, arraché, violemment. Elle a voulu construire un mur froid pour endiguer les souvenirs dont les images sont insoutenables. Mais Jenny ravive la mémoire et ébranle le dispositif de protection. La tendresse, le désir (maternel ? amoureux ?) refait progressivement surface.
Ainsi, leurs parcours parallèles, les barrières qu’elles ont construites chacune de leur côté, ont tissé des passerelles, fussent-elles impraticables. Traude est ostensiblement raciste : « arrête de jouer de la musique de Nègre ! ». Mais Jenny l’est-elle moins dans son rejet/mépris des autres.
La prison va organiser la rencontre de ces deux êtres. Portées par le rythme dramatique d’une histoire qui ne perd jamais en intensité, ces deux femmes luttent sur un ring, sans arbitre, laissées à elles-mêmes, contre elles-mêmes. La musique devient le territoire/exutoire de leur affrontement, jusqu’à provoquer une forme de libération. Une libération tout intérieure puisqu’au terme de l’acte final, la société rappelle autoritairement sa loi et oblige chacune des deux femmes à regagner son vestiaire respectif.
Ah, ce final ! « 4 minutes » est un film qui conclut en apothéose. Le spectateur qui a senti tout au long du film le travail de la lame dans ses tripes, a du mal à contenir son émotion quand Jenny, dans une interprétation surprenante, éblouissante et fusionnelle, tire sa révérence (au sens propre comme au figuré).
Oui, vraiment, « 4 minutes » est un film puissant, bouleversant. Et pour moi, Jenny/Hannah, c’est, pour paraphraser Julien Gracq, « une actrice à l’estomac ». Je conviens qu’il existe quelques lourdeurs. Le personnage du gardien est vraiment trop phallo. Ce n’était pas nécessaire même si l’on comprend que Kris Kraus voulait, par opposition, magnifier la personnalité des actrices. Et l’évocation des anciennes amours lesbiennes de Traude est, à mon sens, un peu trop pesante. Après tout, qu’importait cette référence mélodramatique pour expliquer l’impossibilité d’aimer.
J’ai lu, après la projection, une interview de Kris Kraus. Ce n’est pas tant sur le génie ou la prouesse artistique qu’il a voulu bâtir son film, mais sur la rédemption par l’art (ici, la musique) : « J’ai l’intime conviction que l’art peut, non pas changer le monde, mais provoquer des bouleversements individuels dont l’enchaînement est…susceptible d’orienter le cours des choses d’une façon imperceptiblement différente ». L’intention rejoint, sans aucun doute, celle d’un autre réalisateur allemand, Florian Henckel Von Donnersmarck, dans un autre film remarquable : « La vie des autres ».
Posté par M.E.L. le 24 mars 2008 dans
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20 mars 2008
Béatrice Tillier dans « Le Bois des Vierges » : la dessinatrice n’a pas peur du loup

Les lecteurs qui avaient été séduits par les trois tomes de « Fée et tendres Automates » (éditions Vents d’Ouest) savent déjà que si elle aime les contes et cultive la grâce dans la passion du dessin, Béatrice Tillier n’est pas une illustratrice pour enfants sages. Ou alors, ce serait pour rappeler que de Barbe Bleue au Petit Chaperon Rouge, le conte permet d’habiller d’une représentation baroque, gothique, fantastique, les obsessions et les fantasmes de chacun d'entre nous.
Les auteurs féminins (« les femelles », comme dirait Philippe Druillet, les « auteuses » ou les « autruches », comme dirait Florence Cestac) ne sont pas légion au pays des phylactères. Mais elles croissent vite. Magnin, Wendling, Dethan…la gente féminine confirme son talent, impose sa patte et, parfois, sort ses griffes.

Hyper soignée, élégantissime, à l’image de son dessin, Béatrice Tillier cache son jeu. Il faut la voir, pudique et détachée, descendre le grand escalier qui mène au bureau de Robert Laffont. Elle pose, mais ne se donne pas. Timide, elle laisse son compagnon, le dessinateur Olivier Brazao ("Les Sheewowkees", Delcourt), répondre tranquillement à ses côtés. Mais c’est pour se donner le temps de jauger son interlocuteur et s’assurer de pouvoir tranquillement prendre la main.

Tous deux habitent sur les hauteurs d’Etaples, loin de toute tentation people et urbaine. Dans leur maison en briques de scories, ils se partagent un même atelier. Chacun son œuvre, chacun sa musique d’ambiance, avec, quelquefois, de belles incompatibilités d’atmosphère quand l’une dessine une scène de torture et l’autre une comédie d’amour.

Béatrice Tillier n’a pas cédé à la tentation du dessin sur ordinateur. Elle chérit le papier qu’elle choisit minutieusement, comme ses pinceaux, ses couleurs. Elle se nourrit d’une riche documentation : les étoffes, les architectures, les peintures d’époque. Elle revendique la forme la plus visible, la plus réaliste, la plus appuyée du dessin : « Le trait, le crayonné ne doivent pas s’effacer sous la couleur ». Loin de la spontanéité en cours chez les auteurs de sa génération (Sfar, Blutch, Guibert, Blain, David B, etc.), elle s’applique, cisèle, peaufine. Certains la trouveront peut-être trop académique. Mais, personnellement, je suis séduit par la richesse, la complexité de son travail, propice à l’émotion, au mystère.

Elle maîtrise complètement la couleur directe. Dans « Fée et tendres Automates », elle travaillait avec des bleus, avec des supports séparés. Chaque planche du « Bois des Vierges » est désormais une œuvre d’art complète. Elle assume le qualificatif de « coloriste ». D’aucuns (comme moi) considèreraient que l’adjectif est trop réducteur. Mais elle revendique : elle y trouve une manière de renforcer les effets de perspective. Ca lui a permis aussi dans « Mon voisin le Père Noël », de faire cohabiter deux récits parallèles, l’un monochrome, plutôt gris, et l’autre très contrasté. « Des encres acryliques délicatement posées sur un premier crayonné en craie, et l’encrage final au pinceau, à l’encre de Chine… »

Elle, qu’on imagine solitaire, dit aimer travailler avec ses scénaristes, Philippe Bonifay ou Jean Dufaux. Quand on connaît la manière délicatement perverse et provocatrice dont ce dernier joue avec ses dessinateurs féminins (Ana Mirales en parle encore avec fébrilité !), ça donne forcément des relations très complexes. Elle s’en est plutôt bien sortie, même si elle dit avoir été relativement déstabilisée. Jean Dufaux n’avait pas facilité la chose en l’obligeant à travailler sur les amours contrariés d’un animal et d’une jeune princesse. « Comment retranscrire les expressions humaines à travers un personnage animalier ? Comment révéler la part animalière des êtres humains… Et puis, vous vous rendez compte, comment allais-je dessiner les enfants nouveaux-nés issus d’une union de poils et de peau (rire). »
Avec, pour référence, l’ambiance mythique de « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau, mais aussi plus proche d’elle, Frank Pé (« Zoo ») et Claire Wendling (« Les Lumières de l’Amalou »), elle a largement convaincu le milieu de la BD. Ils sont évidemment sous le charme. Et ils sont unanimes : ce premier tome du « Bois des Vierges » (Robert Laffont) est objectivement (sic) de toute beauté.

Posté par M.E.L. le 20 mars 2008 dans
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11 mars 2008
Carlos Nine et la BD : les Argentins ne sont pas manchots !

Carlos Nine - © Philippe Germanaz
Carlos Nine est un de ces grands auteurs argentins à qui le Festival d’Angoulême avait eu la bonne idée de remettre le prix « Alph-Art » du meilleur album étranger 2001. Avant « Le canard qui aimait les poules », les lecteurs français avaient peu entendu parler de cet artiste généreux et plein d’humour. Pas plus d’ailleurs ils ne connaissaient toute cette génération d’artistes sud-américains si follement épris du 9ème Art.
Cette année, c’est Jose Munoz, Président du Festival, qui a imposé et imaginé une superbe exposition dont le beau catalogue édité par Vertige Graphic donne une idée des talents et de la vitalité des auteurs argentins.
Carlos Nine a profité de cette exposition pour venir s’encanailler à Paris. Je l’ai rencontré dans l’étroit boyau qui sert de galerie à l’éditeur, Daniel Maghen, quai des Grands Augustins, au milieu des planches encadrées qu’il aime commenter dans un français approximatif mais si chaleureux !

Carlos Nine et Daniel Maghen - © Philippe Germanaz
J’étais en retard (certains diraient comme d’habitude !), l’homme avait manifestement très faim, mais il tenait à m’expliquer pourquoi il était devenu, sans le vouloir, la coqueluche de ces jeunes auteurs italiens, français et même new-yorkais qui, tel Peter de Sève, se sont précipités sur le site de Maghen pour réserver la plupart des planches.
Humblement, pudiquement, il caresse du doigt le dessin fluide de sa féline héroïne, inspirée de sa propre chatte, et décrit son tango meurtrier avec une pauvre souris condamnée d’avance. Il rit des ébats érotiques d’icelle avec un immense trône en bois dont les nœuds et moulures sont évidemment trop protubérants pour être honnêtes.

L’univers de Carlos Nine est celui d’un Lewis Carroll qui serait passé chez Disney. Qu’il dessine pour ses copains, Lewis Trondheim et Sfar, dans la série « Donjon », ou qu’il publie ses propres histoires, « Le canard qui aimait les poules », « Fantagas », il confère aux objets (chapeau, cape, fauteuil, cheminée) une capacité de personnification. Il joue avec les formes géométriques pour leur donner vie. Il les propulse dans une sorte de ballet orphique, immoral et sensuel.

Chat et souris... (Fantagas)
Les histoires de Carlos Nine ne se racontent pas. Ce sont pour la plupart des fables dont les errances visuelles, tout en fluidité, suffisent à la narration. Le scénario reste secondaire. Sous son pinceau (il est fou d’aquarelles), son bestiaire devient anthropomorphe. Sa mise en scène projette, sur une mini scène de théâtre, les turpitudes de notre société humaine. L’alcool fait des ravages mais reste de bon compagnonnage. Le muscadet va jusqu’à prendre la forme d’un personnage.
Ses publications sont éparses, quelquefois vraiment trop confidentielles. Pas facile de trouver en librairie « Meurtres et châtiments » (Albin Michel, 1991), ni même « Pampa » (Dargaud, 2003). Sur le Net, il faut fouiller pour trouver une présentation un petit peu exhaustive de son travail. C’est dommage.

Pour l’heure, Carlos Nine travaille sur plusieurs projets. Un polar avec « un tout petit détective centro-américain qui, lassé par mes décisions d’auteur, commence à se rebeller contre mon scénario. Il essaie de se suicider, n’arrivant plus à me supporter. »
Carlos Nine œuvre aussi sur un court métrage de 15 minutes, « qui fera partie d’un long métrage composé de 5 histoires autour du tango ». Il ne le confirme pas, mais à mon avis, il y aura aussi du Munoz là-dessous.

Cochon et canard (Fantagas)
15 heures ! Le restaurant risque de fermer. On se précipite. Que croyez-vous qu’il arriva une fois l’assiette remplie ? Carlos Nine sortit son appareil photo et mitrailla chaque composition. « J’aime photographier les assiettes. J’ai pris des photos des plats typiques de la cuisine lyonnaise, dont le héros principal est un habitué de mes histoires, le cochon. Le cochon est mon ami. »
A ce moment-là de notre rencontre, j’ai vraiment cru que les gambas flambées et les escargots de Bourgogne allaient reprendre vie et repousser la sauce pour venir jouer avec lui.
Posté par M.E.L. le 11 mars 2008 dans
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3 février 2008
« L’Ile » de Pavel Lungin : un film russe admirable

Le film est diffusé à Paris dans très peu de salles. Il sortira sans doute bientôt en DVD. Je recommande à tous mes amis d’aller voir cette œuvre étrange et magnifique.
Pavel Lungin (Lounguine, en français !) s’exprimait le 9 janvier dans Le Figaro : « Le cinéma aujourd’hui est très formaté. C’est un cinéma de consommation… On n’avait pas mesuré à quel point la spiritualité reste profonde en Russie et combien les gens suffoquent dans ce monde de supermarchés. »
Touché ! PL, l’auteur de « Taxi Blues » (1990) et « Un nouveau Russe » (2002), livre une œuvre qui, de Bergman à Tarkovski ou Werner Herzog, nous interpelle sur l’essentiel : le sens de la vie, la condition humaine, le poids de la faute et la nécessité du rachat…
L’île : un groupe de rochers reliés par des pontons pourris et moussus, dans un estuaire de la mer Blanche. Une communauté monastique orthodoxe y prie autour d’une église en bois, érigée comme un amer fragile que délaissent les cargos en partance vers le large. Sa lumière est intérieure. Elle est douce, dorée, discrète et n’illumine que les cœurs d’une dizaine de pénitents. Et pourtant, toute l’humanité est là, hors les fastes et les apparences, avec ses obsessions, ses angoisses, ses lots quotidiens de jalousies, de tracasseries, et aussi de fraternité.
D’ailleurs la ville ne doit pas être si loin. Chaque jour ou presque, une barque accoste et dépose deux ou trois silhouettes emmitouflées, transies par le froid, hommes ou femmes de toutes conditions sociales, portant sur eux le tourment de leur corps…et de leur âme. Veuves de guerre, femmes enceintes d’un enfant non désiré, handicapés de toutes sortes et jusqu’à la folie, ils viennent consulter le Père Anatoli (admirable Piotr Mamonov), un moine thaumaturge, qu’on dirait échappé d’un roman de Dostoïevski. Tel Diogène devant son gourbi, il vit près d’une chaudière, sur son tas de charbon. Charitable mais irritable, il écoute, guérit parfois, retient ou lâche de saintes mais violentes colères. On le sent dévoré par une culpabilité indélébile.
« Pourquoi Caïn a-t-il tué Abel ». A tous ceux qui lui demandent de s’expliquer sur son irascibilité comme son dénuement, il répond par cette interrogation.
Anatoli a refusé, une fois pour toutes, de tourner le dos à la faute originelle. Il n'éructe pas contre sa déchéance, il ne défie pas le sort. Il porte sa croix avec remords et douleur. Chaque jour, le regard du starets se porte vers l’horizon, vers le lieu de son crime. La mer y est plate, immobile et chargée d'un silence comme ceux qui accompagnent les reproches les plus accablants. Plutôt que de fuir cette culpabilité, il y puise une force régénératrice, une force qui le transforme. Il devient humblement, malgré lui, l'instrument de Dieu devant les hommes. Il fait des miracles au risque lui même de frôler la folie. « Pourquoi m’a-t-il choisi, moi qui ai péché ? ».
C’est un film dépouillé. A l’image du radeau dans « Aguirre, la colère de Dieu » de Werner Herzog, l’île est l’habitacle silencieux d’une humanité qui cherche à s’élever.
Lungin prend son temps. Il faut, pour rentrer dans ce film, calmer notre frénésie urbaine, trouver l’espace et le temps de rechercher une paix intérieure, une disponibilité. Il ne s’agit pas d’y voir une ode à la religion, au mysticisme russe. Les questions soulevées sont justement intemporelles.
Dès les premières images, il se dégage de ce film, sans action spécifique, une énergie toute spirituelle. C’est d’une vie dont on nous parle. Aucune aspérité, aucun artifice ne vient troubler la quête du moine Anatoli. Dès le commencement, il dit sa condition de mourant. La caisse en bois, à l’entrée de sa chaudière, est son linceul. Il ne vit que pour le rachat de sa faute. Il n’attend que le pardon.
« L’homme est un animal qui a honte et c’est très gratifiant, contrairement à ce qu’on pense aujourd’hui. En refusant la honte, on réduit la vie. Parce qu’il y a dans le sentiment de honte et de péché une force immense de régénération. Le film transmet cela. »
C’est vraiment une œuvre profonde. Un film dont la beauté des images vous élève (des palettes de bleus, de verts, tantôt lavés par la fonte des flocons de neige, tantôt plombés par le gris de la roche ou assombris par la nuit nordique). Et ce feu : un feu permanent dans la chaudière qui mobilise toute l’énergie d’Anatoli. Le feu comme la foi, qu’il faut nourrir par tous les temps, comme un forçat. Et toujours la flamme qui dévore (purifie) les confortables « bottes de l’évêque où siègent les plus gros péchés du monde ». Elle réchauffe, entretient la vie et rassemble les hommes. Elle meurt avec eux.
Troublant, mystérieux sans tomber dans le mysticisme, tout simplement beau : ce film est admirable, vous dis-je.
Posté par M.E.L. le 3 février 2008 dans
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17 janvier 2008
Prix « Décoincer la bulle » : « La Ligne de fuite » de Benjamin Flao (Futuropolis), meilleure BD 2007

J'ai eu le plaisir de demander à Vincent Perez, l'acteur, mais aussi le scénariste de "La Forêt" (dessins de Tiburce Oger, Casterman), de présider le jury du Prix "Décoincer la Bulle" 2008. En partenariat avec Paris Match, ce prix récompense le meilleur jeune auteur de l'année 2007. Il a été décerné à Benjamin Flao pour « La Ligne de fuite » (scénario : Christophe Dabich, éditions Futuropolis).
Le jury était composé de scénaristes de renom, Jean Van Hamme (XIII, Largo Winch…), Christophe Arleston (Lanfeust, Trolls de Troy…), Franck Giroud (Le Décalogue, Quintet…), Xavier Dorison (Le Troisième Testament, Les Brigades du Tigre…), Davis Foenkinos (romancier et scénariste de Pourquoi tant l’amour ?).
« La Ligne de fuite » a conquis le jury : « Benjamin Flao est un dessinateur très talentueux, un formidable croqueur d’atmosphères. » a déclaré Jean Van Hamme.

La BD lauréate a été élue parmi 12 BD présélectionnées par cinq journalistes de Paris Match et deux libraires des Espaces Culturels E. Leclerc. Elle bénéficiera d’une mise en avant dans les 138 Espaces Culturels E. Leclerc et dans le catalogue BD de l’enseigne diffusé à 1,6 millions d’exemplaires. Le lauréat remporte une dotation de 3 000 euros, coup de pouce des Espaces Culturels E. Leclerc pour la préparation d’un nouvel album.
Aux côtés du grand gagnant, deux autres bandes dessinées se sont démarquées et ont su retenir l’attention du jury :
- « Commando Toquemada » de Xavier Lemmens (Dargaud)
- « Elle(s) » de Bastien Vivès (Casterman)

« La ligne de fuite » (résumé)
Dans le Paris de cette fin du XIXème siècle, le jeune Adrien ne rêve que de poésie. Complètement subjugué par l’œuvre d’Arthur Rimbaud, le jeune poète rencontre les membres du journal littéraire « Le Décadent ». Ceux-ci, tout à leur obsession d’être les continuateurs du style du grand poète, poussent Adrien à écrire des faux de Rimbaud.
Benjamin Flao (un dessinateur génial)
Benjamin Flao a fait Saint-Luc de Tournai en Belgique. C’est l’un des dessinateurs les plus talentueux de sa génération. Lauréat 2003 du prix Lonely Planet à la Biennale du carnet de voyage de Clermont-Ferrand pour « Carnets de Sibérie – Mammuthus expeditions », il a cosigné depuis « Sillages d’Afrique : 20000 milles d’aventure maritime et littéraire » (Nouveaux Loisirs Gallimard).

Posté par M.E.L. le 17 janvier 2008 dans
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2 octobre 2007
André Gorz : la mort d’un philosophe

André Gorz et D. devant l'usine Renault-Billancourt - Février 1947 - © Suzi Pillet
Dans la discrétion et la tendresse d’un amour de plus de 50 ans, le philosophe, André Gorz, et son épouse, Dorine, se sont donnés la mort, chez eux, à Vosnon, dans l’Aube. Ils n’auraient pas aimé figurer dans les rubriques nécrologiques, ils ne voulaient surtout pas de larmes, ni de discours emphatiques.
Michel Comtat, Jean Daniel et Jacques Julliard leur ont rendu hommage (Le Monde et le Nouvel Obs du 27/09/07). Ils avaient tous lu ce message qui ponctuait « Lettre à D. » (éditions Galilée).
« La nuit, je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal de tes cendres… Et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »
Ils avaient vécu dans la communion, ils continueraient ainsi…
Ils étaient tous deux rebelles à leur condition (demi-juif autrichien pour lui, fille de l’aristocratie anglaise pour elle, tous deux ayant rompu avec leur famille respective). Il fut très tôt remarqué par Sartre (c’est Gorz qui l’aborda). Il fut le grand penseur de la Nouvelle Division du Travail, et à ce titre, inspira les leaders de la CFDT. Toute sa vie, il ne cessa d’interpeller la gauche depuis les socio-démocrates (Olof Palme, Kreisky, Brandt) jusqu’aux utopistes italiens de « Lotta Continua ». On peut dire qu’il fut le père fondateur, avec Ivan Illich, de l’écologie politique.
Mais André Gorz n’était pas seulement un homme de concept, un débatteur exigeant et patient. Il était un pédagogue formidable, un éveilleur de conscience, et malgré le besoin de s’isoler (et de protéger la fragile Dorine), il fut un homme à l’accessibilité toute paternelle pour les jeunes (étudiants, militants, journalistes ou chercheurs) qu’ils recevaient bien volontiers.
J’aime bien cette description de Jean Daniel : « Au début, son ascétisme austère, son aspect malingre et luciférien, sa solitude jalouse, nous inquiétaient et nous en imposaient à la fois. »
Très juste. C’est comme cela que je l’ai vu la première fois. J’avais 10 ou 12 ans. C’était en Bretagne.
De lui, mes parents avaient dû me dire (ou je les avais entendus dire…) qu’il était un authentique révolutionnaire, un grand philosophe, qui cumulait des pseudos pour signer séparément sa production journalistique et ses écrits dans la revue « Les Temps modernes ». C’était aussi une manière affichée de rompre avec la symbolique d’une identité juive qu’il avait « trahie » (selon sa propre expression…dont il fit le titre de son premier livre, préfacé par Jean-Paul Sartre : Le Traître (éditions du Seuil).
Evidemment, ce portrait trop rapidement brossé, cette réputation m’impressionnaient. J’imaginais une sorte de Joseph Kessel, ou encore un type plutôt dans le genre d’Alexandre Adler, gabarit compris. Et c’est complètement désarçonné qu’un jour je fus amené à lui ouvrir la porte du domicile.
Avec son visage émacié, une calvitie frontale qui repoussait ses cheveux latéralement, à la Einstein, il tenait tout autant du grand Duduche que du Professeur Tournesol. Il avait la voix douce quand il me demanda très respectueusement si je voulais bien le guider vers mes parents.
Ils étaient partis à la messe avec mes sœurs (pratique qui prit fin quelques semaines plus tard quand le curé, pendant le sermon, se piqua d’une diatribe contre les patrons en général et les commerçants en particulier. Le sang de mon père ne fit qu’un tour et nous prenant par la main, organisa grandiosement notre sortie, laissant sans voix le curé en chaire : « Venez les enfants, nous n’avons rien à faire ici »).
- « A la messe ? Mais c’est intéressant. Est-ce que l’église est belle. Veux-tu que nous allions à la rencontre de tes parents. Ca me fera connaître un peu Landerneau. »
J’étais troublé. Un Juif révolutionnaire dans une église ? Et puis, je ne le connaissais pas bien, moi, ce mystérieux philosophe.
Imaginant mon émotion, visiblement amusé, il multiplia les signes de complicité, allant jusqu'à me prendre la main pour rejoindre la rue.
Dehors, nous attendait une superbe voiture de sport, décapotable. Blanche (ou couleur crème, je ne sais plus), « une voiture américaine » comme j’en rêvais. Mais un "intellectuel marxiste" dans un tel carrosse? Bon, pourquoi pas ? A la télé, on voyait bien des dignitaires communistes traverser la Place Rouge dans d’énormes limousines pour rentrer au Kremlin. Il n’empêche, je n’en menais pas large en m’asseyant « à la place du mort » sous le regard étonné de nos voisins.
En fait, je le soupçonne d’avoir aimé produire ce petit effet déstabilisateur sur ses interlocuteurs. Il respectait les autres, leurs conventions, leur religion, mais affichait volontiers sa différence. Dans sa manière de s’habiller : l’inspecteur Colombo n’aurait rien trouvé à redire (profitant d'un passage au magasin, ma mère un jour a décidé de l'habiller de pied en cape. Il s'est laissé faire comme un gosse mais sans doute pour se déculpabiliser, il posait des tas de questions sur les matières, leur résistance et leur durabilité.)
Dans ses choix culinaires, sous prétexte de manger végétarien, il m’a fait découvrir les boulettes végétales et les semoules bio dans des restos écolos que je ne recommanderais jamais à personne.
Dans sa manière de parler aussi, il se distinguait par cette voix douce, suave, mais pour dire des phrases définitives, tombant comme des sentences, ponctuées par la cigarette brandie au bout des doigts.
Il est d’abord venu voir mes parents pour des raisons journalistiques. Il enquêtait sur les nouvelles organisations coopératives du monde agricole, sur les résistances corporatistes, l’adaptation du milieu ouvrier au processus d’industrialisation. Il suivait avec intérêt les mutations du discours syndical et politique dans cette France en voie d’urbanisation.
Esprit subtil, foisonnant, il s’est intéressé au système Leclerc alors qu’il s'attelait à « La critique du capitalisme quotidien ». Se référant aux écrits de J.K. Galbraith, il présenta un jour, aux lecteurs du Nouvel Obs qui n’étaient pas forcément habitués à ce genre de débat, une analyse comparée des structures de Leclerc et d’Intermarché. Le document (1969) reste encore aujourd’hui la meilleure référence à cet épisode de l’histoire mouvementée de la distribution.
Il s’impliqua aussi aux côtés de mon père en signant avec d’autres grands journalistes (François-Henri de Virieu, Alain Murcier et Alain Vernholes du Monde,) des tracts pour dénoncer les refus de vente des fournisseurs. Et aussi le dumping pratiqué par Monoprix qui voulait tuer dans l’œuf l’initiative de l’épicier de Landerneau.
A la maison, les parents et lui discutaient beaucoup de l’émergence du PSU, des thèses de Serge Mallet ou de Michel Rocard, et des implications de l’évolution du capitalisme industriel vers une consommation de masse.
Curieux tableau que de voir cet homme tout frêle dans l’immense transept de l’église du Folgoët, citer Marx et Lénine tout autant que les pères fondateurs du christianisme social. Il me semble que nos enclos paroissiaux résonnent encore des polémiques sur le modèle d’autogestion yougoslave, la révolution algérienne ou le socialisme cubain.
Longtemps, cette image me poursuivra : André Gorz, emmitouflé dans un duffle-coat trop grand pour lui (que je lui ai vu porter pendant des années), marchant sur les dunes de Landéda, près de L’aber Wrac’h. Le vent n’a jamais eu raison de son agitation alors qu’il se lançait dans une discussion complètement surréaliste avec mon père et le Père Jaouen sur la manière de fabriquer une bombe atomique.
André Gorz, alias Michel Bosquet, reporter au Nouvel Observateur, alias Gérard Horst, de son vrai nom… m’a offert son affection toute paternelle lorsque, étudiant, je vins vivre à Paris. Chez eux, dans le XIIIème arrondissement d’abord, Dorine et Gérard me firent rencontrer les intellectuels avec qui il entretenait les relations les plus denses : Edgar Morin, Ivan Illich, bien sûr, son quasi frère, Virilio, Herbert Marcuse, David Cooper (l’anti-psychiatre), Alain Touraine. Et aussi des syndicalistes italiens, des économistes (Mattick, Brunhoff...), tous plus ou moins en phase avec la théorie critique de l’Ecole de Francfort.
Chez lui aussi, des médecins et des infirmières poursuivis pour avoir procédé à des avortements, des femmes de Bobigny et des salariés de Lip (il appréciait l'engagement personnel de Claude Neuschwander).
Les jeunes journalistes de Libé ne le savent probablement pas. Mais il s'impliqua beaucoup pour trouver l'argent nécessaire au journal, comme le soutien obtenu auprès du Crédit Coopératif.
Mais en lui, c’est Michel Bosquet qui me passionnait le plus. Jamais très loin des concepts et d’un esprit de système, cette facette du personnage avait le mérite de nourrir ma soif d’action. C’est lui qui me fit adhérer au mouvement écologiste naissant et poursuivre des études de philo. Il m’initia au journalisme en sollicitant des contributions pour des revues comme « La Baleine », « La Gueule ouverte ». C’est lui encore qui, découvreur de l’Américain Ralph Nader, l’avocat des consommateurs, me fit intégrer la première équipe de rédacteurs de « Que Choisir ».
Presque aussi sérieusement, cet intellectuel urbain fut mon mentor en jardinage. Ma famille n’a jamais imaginé quel petit génie du compost je devins en fréquentant ce couple, digne d’un film de Tati, lors de leur installation en province.
Conrad Lorenz vivait au milieu de ses oies. André Gorz ne quittait jamais, même dans la chaleur de l’été, ses vieilles vestes de velours côtelé pour aller observer l’activité des asticots, des vers de terre et des coccinelles dont la société grouillait à trente mètres de son bureau d’ascète. Son ami, Serge Lafaurie, co-fondateur du Nouvel Obs, venait-il s’entretenir avec lui des problèmes du journal ? Il lui fallait prendre la cognée, et sous le regard hilare de nos hôtes, fendre un bon stère de bois avant que d’avoir droit à déguster son bol de riz complet !
Oui, j’ai aimé cet homme-là, l’ancien étudiant chimiste, élève de l’école polytechnique de Lausanne, ce Géo-Trouve-Tout passionné par l’énergie solaire et les systèmes de production d’énergie alternative. André Gorz / Michel Bosquet a nourri les utopies de toute la génération des quinquas.
Chez lui ou dans les locaux de l’association « Les amis de la terre » (anciennement, rue de la Bûcherie, juste en dessous de Greenpeace), nous étions quelques dizaines à vouloir refaire le monde. Autour de Brice Lalonde qu’il aimait comme un fils, Yves Lenoir, Dominique Simonet (aujourd’hui reporter scientifique à l’Express) et occasionnellement du Commandant Cousteau, de Teddy Goldsmith, de Puiseux, directeur des études économiques d’EDF…et tant d’autres.
Il n’avait pas d’enfant. (J’ai longtemps été choqué par ses explications. Plutôt que de dire que Dorine n’aurait pas pu en porter, il s’aventurait sur des arguments politiques qui me paraissaient bien inacceptables, sauf à tuer toute espérance). Mais il savait transmettre. Pas simplement la parole, l’affection aussi.
Par pudeur, je ne dirai pas ici tout l'amour que Dorine et lui m'ont offert, dans des moments qui me furent difficiles.
Alors, à toi, Gérard, à toi, dite « K », mes parents et moi vous souhaitons une belle vie.
Posté par M.E.L. le 2 octobre 2007 dans
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21 septembre 2007
La diaspora bretonne s’éclate joyeusement à Paris. C’est la Breizh Touch !

© Delfikprod-ALDAG/GRESLE
De gauche à droite : Yann Queffélec, Alan Stivell, Jean Yves Le Drian, Jean Pierre Pichard, Irène Frain, Jean Louis Jossic, Michel Edouard Leclerc
L’Elysée a démenti. Même si Yasmina Reza en a rapporté le propos, Nicolas Sarkozy n’aurait jamais dit « Je me fous des Bretons », dans un accès d’irritation.
Toujours est-il que les Bretons, eux, ont décidé de faire campagne. Pas pour les municipales, même pas pour les présidentielles ! Jean-Yves Le Drian, président socialiste de la région Bretagne, voit plus loin. C’est toute la Celtie qu’il entend rameuter, de gauche et de droite, de terre et de mer, pour rappeler que dans nos globules, il n’y a pas que du rouge, mais aussi une bonne matière dont on a su faire de grands chefs d’entreprise, des écrivains exceptionnels et des bardes que s’arrachent les majors.
Avec humour et non sans panache, les organisateurs de la Breizh Touch offriront aux Parisiens une Breizh Parade tout en couleurs, avec plus de 3 000 sonneurs, souffleurs de binious et bombardes, chapeaux ronds et coiffes au vent, pour le plaisir, pour la fierté.
Mercredi soir, tous ceux qui comptent dans le Landerneau politique et culturel ouvraient le bal sur la terrasse de Publicis. Mais je voudrais juste ici, sur ce blog, vous narrer un temps fort de cette joyeuse manifestation, très émouvant.

M. Levy et M. Yannick Le Bourdonnec, nos hôtes chez Publicis
Ce fut d’abord Maurice Lévy qui, impressionné par le côté jubilatoire et indiscipliné des représentants du Breizh Power, a fini par se demander si cette diaspora des prés salés n’était pas l’héritière d’une de ces tribus perdues d’Israël, au même titre que les Cosaques ou les Kashars qui le revendiquent déjà.
Malicieusement, je lui ai fait remarquer que « Lévy », ça ne sonnait tout de même pas comme « Divellec », « Queffélec » ou « Stivell », et donc que quelqu’un avait dû fauter en d’autres temps historiques. Pas déstabilisé pour un sou, il a rétorqué que Leclerc n’était certainement pas non plus un nom breton. Touché, coulé !
Pendant le discours d’accueil de Maurice Lévy, Irène Frain, très dissipée, m’apprenait que dans l’entre-deux-guerres, et surtout après la montée des Ligues, les Juifs parisiens originaires d’Europe Centrale s’appelaient entre eux « les Bretons », pour évoquer leur statut d’expat.
Yann Queffélec, nous rejoignant, rappelait qu’en Bretagne, il n’y eut jamais de pogroms (je ne suis pas sûr que ce soit vrai, et que notamment il n’y ait pas eu d’exactions au XVIIIème siècle contre la communauté juive en Bretagne Sud. A vérifier.).
Mais c’est Michel Drucker qui a suscité le plus d’émotion en rappelant qu’il doit la vie à des Bretons.
« En 1942, mon père étant parti là où vous savez, ma mère s’est retrouvée en Bretagne avec mon frère Jean. Moi, j’étais encore dans son ventre.
Elle habitait dans un village des Côtes du Nord (ancienne appellation des Côtes d’Armor). Un jour qu’elle se trouvait à la gare de Rennes, un officier de la gestapo l’a interpellée. Par chance, un homme s’est interposé et a su passionner l’officier en l’entraînant dans une discussion sur la culture germanique (les deux hommes étaient manifestement lettrés). Au point que le soldat en oubliât un instant l’objet de son intervention. Et quand, reprenant son rôle, il interrogea ma mère, le Breton l’a prise sous sa coupe en disant tout simplement « c’est ma femme ». L’affaire en resta là.
L’homme en question s’appelait Pierre Le Lay. Prémonition, manifestation du surréel, tout ce que vous voulez, c’est la famille Le Lay qui protégea notre famille. C’est dans ce même village où je suis né que, jusqu’en 1946, j’ai joué dans les copeaux de la scierie de François Pinault. Et si je suis amoureux de la petite reine, c’est sans doute parce qu’on allait chercher le pain chez les parents de Louison Bobet. Vous comprenez ainsi les liens qui m’unissent à la Bretagne.»
Emouvantes, improbables…ces anecdotes ont, mercredi, coloré cette soirée inaugurale d’une charge affective très forte entre les deux diasporas, la juive et la bretonne.
Toujours est-il que cette semaine parisienne s’annonce prometteuse : hommes et femmes de Bretagne animeront des stands, des expositions dans divers endroits de la capitale.
- Sur le quai Saint-Bernard (5ème arrondissement), 3 chalutiers ont jeté l’ancre et ont pris pied dans Breizh sur Seine.
- Le 21, au Zénith, à partir de 16h00 et jusque tard dans la nuit, un Cyber Fest-Noz fera péter les décibels.
- Du 20 au 22 septembre, Harvest Festival et toute la bande de Jean-Pierre Pichard, ancien directeur du Festival interceltique de Lorient, organisent des concerts dans plusieurs salles parisiennes.
La Breizh Attitude, c’est vraiment cool !

Michel Drucker remet le DVD d'Or à Alan Stivell
Posté par M.E.L. le 21 septembre 2007 dans
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9 septembre 2007
Culture et identité : Alain Mabanckou dans les pas de Frantz Fanon et de James Baldwin
C’était il y a quelques mois, à Los Angeles, dans le quartier de Santa Monica. Alain Mabanckou enseignait à l’UCLA la littérature de langue française.
Il travaillait à l’écriture d’un livre sur James Baldwin. Au milieu des bouquins et penché sur son écran d’ordinateur, il jubilait, il se délectait ! « Ecoutez, mais écoutez ça… ». Et alors, il lisait : « Je me tiens debout à la fenêtre de cette grande maison, dans le sud de la France, tandis que tombe la nuit, la nuit qui mène à l’aube la plus terrible de ma vie… Mes ancêtres ont conquis un continent, ils ont traversé des plaines jonchées de morts jusqu’à un océan qui, tournant le dos à l’Europe, faisait face à un plus sombre passé. Je serai peut-être ivre d’ici l’aube mais cela ne me sera d’aucun secours. » « Vous connaissez ? C’est la première phrase de La chambre de Giovanni. C’est beau, vous ne trouvez pas ? » Et sans attendre de réponse, il reprenait la phrase, la scandant, cherchant le rythme. Alain Mabanckou était tombé littéralement amoureux du style, de la poésie et des audaces de l’auteur de La conversion (Rivages, 1997), de Jimmy’s Blues (Actes Sud, 1985), Chronique d’un pays natal (Gallimard, 1973), et surtout du sulfureux La prochaine fois, le feu (Gallimard, 1963).
De cette émotion, toute de découverte et de complicité fraternelle, il ne reste plus grand-chose dans le livre qu’Alain Mabanckou publie aujourd’hui (Lettre à Jimmy, Fayard). C’est un choix délibéré.
Oh, bien sûr, on le sent toujours admiratif, en phase, en résonance. Mais la ferveur poétique a laissé place à une interpellation plus politique.
Ce n’est plus sur le terrain de la passion, ni celui des sentiments, ni des joutes littéraires que le Renaudot 2006 nous entraîne. Mais plutôt dans le décryptage d’une biographie qui le conduit à raisonner sur le statut de l’écrivain, du Noir, de l’homosexuel, de l’immigré, de la cohabitation des cultures, de leurs rivalités, comme, par exemple, celle qui eut pour effet d’exacerber l’antisémitisme des Noirs américains dans les années 50 et 60.
Il nous faudra revenir sur ce livre, tant il aborde avec conviction et simplicité toutes ces questions qui ne cessent de faire débat encore aujourd’hui.
Mais alors que se cristallisent dans la communauté africaine francophone des sentiments contradictoires à l’égard de la politique française sur le continent noir, j’ai relevé à la fin du livre quelques phrases fort pertinentes sur le devenir des sociétés post-coloniales.
Le propos d’AM concerne précisément les Noirs immigrés en Amérique ou en Europe. Mais tout immigré peut s’y reconnaître.
« Le refuge dans la sous-culture est ainsi un réflexe pour tout groupe se considérant comme victime de la marginalisation. Il se crée alors un réflexe grégaire, une volonté collective de rejet de la vision majoritaire du monde. Tout personnage qui se lève contre l’Occident devient le héros de ces minorités… »
« …en inventant leur propre langage et un code vestimentaire dérivé de ceux des Afro-américains, les jeunes immigrés affichent de cette façon leur révolte, défient les forces de l’ordre qui, dans leur esprit, les regardent comme de perpétuels « indigènes de la République »… »
Et comme en résonance avec les critiques adressées à Nicolas Sarkozy, après le discours qu’il a tenu à Dakar, Alain Mabanckou, probablement sans s’en rendre compte, apporte de l’eau au moulin du locataire de l’Elysée.
Dit-il vraiment autre chose que notre Président quand il écrit (mais il est vrai, ce n’est plus un Blanc mais un Noir qui parle aux Noirs !) : « …l’attitude de l’éternelle victime ne pourra plus longtemps les absoudre de leur mollesse, leurs tergiversations… ». « …leur condition actuelle découle de près ou de loin de leurs propres chimères, de leurs propres égarements et de leur lecture unilatérale de l’histoire… Il ne suffit plus…que je me dise originaire du Sud pour exiger du Nord le devoir d’assistance dans son élan de tiers-mondiste, car je sais que l’assistance n’est que le prolongement subreptice de l’asservissement, et être Noir ne veut plus rien dire, à commencer par les hommes de couleur eux-mêmes. »
Quoi de plus naturel alors que l’auteur de Mémoires de porc-épic et de Verre cassé cite Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs : « …ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres… Je ne suis pas prisonnier de l’histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée… Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement. »
Décidément, Alain Mabanckou, chef de file des écrivains-monde de langue française, et auteur de leur manifeste (publié chez Gallimard), confirme qu’il sait faire fi des modes compassionnelles. Je trouve cette position très courageuse…
Posté par M.E.L. le 9 septembre 2007 dans
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16 août 2007
Jean-Edern Hallier, un revenant d’outre-tombe

J’aimais bien Jean-Edern. Notre « clown céleste », de retour dans sa Bretagne natale, adorait venir à Concarneau, pour narguer quelques écrivains parisiens invités du Festival Livre & Mer. Il arrivait à l’heure du repas, s’asseyait près de mon père ou moi, et d’un air entendu, poussant le regard au-dessus des lunettes, interrogeait, jaugeant le public : « Qui sont tous ces cons qui ne mangent pas leurs pattes de crabe ? ».
Les cons ? Jean-Edern cherchait leur contact. C’était sa manière irritante et puérile, d’aborder les éditeurs, les libraires, ou les écrivains, avec cette morgue qui lui valut son isolement.
Dommage pour lui. Jean-Edern était un merveilleux écrivain. Qui ne se souvient de « La cause des peuples » (1972), de « Chagrin d’amour » (1974), ou « L’évangile du fou » (1988).
Jean-Edern s’était fourvoyé en Mitteranderie. Se croyant interdit d’édition, mais effectivement surveillé par le pouvoir (les grandes oreilles), il nous avait sollicités mon père et moi pour publier ce qui devait être sa grande charge hugolienne à l’encontre du marcheur de Solutré. (Ce qui nous valut évidemment aussi d’être « écoutés »). Mais c’était nul, vraiment nul, et dans les quatre épreuves (du synopsis au livre complet) qu’il nous soumit, il n’y eut que bassesse, médiocrité, et bave de cabot.
Pauvre Jean-Edern, éternel enfant gâté, qui gâcha son intelligence et sa vie à trop fréquenter les gens de pouvoir, puis à les fustiger.
Hier, dans la bibliothèque de mes parents, j’ai retrouvé son « Journal d’outre-tombe » (édition Michalon 1998). Tout entier dévoué à l’éloge de sa personne, et parcourant les frontières de son nombril, le journal de Jean-Edern est insignifiant. Mais j’y ai trouvé quelques clefs de lecture pour comprendre ces auteurs qui essaient désespérément de transformer le brouillon de leur vie en suaire d’écrivain :
« Quand c’était une blonde que j’avais dans mon lit, je lui demandais de me lire du Pouchkine, et une brune du Hemingway. Et comme elles lisaient toutes très mal, je finissais par les baiser pour les faire taire. Et hop une deuxième vodka !
Je trouvais quand même le moyen de travailler trois heures, et pendant trois autres heures je me donnais l’illusion vodkaisée que je travaillais. Disons les choses comme elles sont : C’était un superbe travail de démolition. Commentaires : Ne pas s’apitoyer, ne pas répandre de la vilaine sentimentalité. Ne pas plaire aux bourgeois qui guettent le moment où ils pourront enfin admirer votre viande froide. La maîtrise, c’est de donner à la souffrance tout son ressentiment comique. »
« Moi je ne vois pas en quoi l’homme frivole que je suis a manqué un seul instant, dans sa vie au sérieux véritable des choses… J’imagine que les mêmes réactions durent avoir lieu avec Voltaire ou Cocteau. Pour la plupart, le sérieux, c’est l’air sérieux ».
« Au fond, qu’a-t-il, mon personnage ? Son crime est-il d’être populaire auprès de simples gens, et d’être haï par la camarilla toute puissante des imposteurs au pouvoir ? Je n’aurais donc jamais de repos… A part le repos éternel, bien sûr ! »
Ainsi a péri, à petits feux, un représentant honorable et sympathique de la gauche caviar, qui n’avait de cesse de dénoncer la « droite poilane ». Une triste entreprise de démolition. Il lui aura manqué d’écrire le chef d’œuvre qui aurait fait de lui le dernier poète maudit du XXème siècle.
Posté par M.E.L. le 16 août 2007 dans
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13 août 2007
James Patterson « Sur le pont du loup » (JC Lattès)

Depuis le 11 septembre, tout est crédible en matière de menace terroriste. Mais j’ai vraiment du mal, hors contexte de l’humour anglais d’une série telle James Bond, d’imaginer dans le rôle du méchant, un démiurge sans caution idéologique. Pourtant, James Patterson connaît les grosses ficelles. Et on se laisse prendre.
Son roman, c’est du Jean-Pierre Granger, sans finesse il est vrai. C’est du rythme et de la tension, mais sans réelle émotion. C’est total visuel. Un scénario de film, avec un héro mythique, Alex Cross, suffisamment humain pour que n’importe quel lecteur puisse opérer un transfert narcissique sur le personnage.
Alors, emmitouflé entre deux blocs de granit sur la falaise, cela se laisse lire, cela se lit vite. Un livre de plage, quoi !
Posté par M.E.L. le 13 août 2007 dans
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10 août 2007
Jacques Chessex : « Le vampire de Ropraz » (Grasset)

C’est une histoire glauque, dans un univers angoissant, de maisons tristes, entourées de sombres forêts. Ce pourrait être dans les Carpates, dans les Ardennes, mais cela se passe en Suisse, tout prêt de chez Jacques Chessex.
Un scénario à la Werner Herzog (Gaspard Hauser). Cela commence comme la chronique journalistique d’un fait divers : Un saccage de tombe. Et puis très vite, on est plongé dans le sordide : L’alcoolisme, l’inceste, la misère sexuelle. On aurait tort de n’y voir que la description d’une série de crimes sexuels dans des campagnes les plus reculées, loin de toute urbanité. D’abord, parce que l’actualité de cet été, comme celle de tous les étés, sait rattraper le temps de « ces histoires là ». Mais tout simplement, parce que derrière l’anecdote (une histoire de vampire et de rumeur), on rentre dans un conte métaphysique, qui renvoie un regard bien sombre sur les conditions de notre normalité, avec sa part d’interdit refoulé, de bonne conscience policée et de fantasmes inavouables.
Un petit livre envoûtant, dérangeant, merveilleusement et simplement écrit.
Posté par M.E.L. le 10 août 2007 dans
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9 août 2007
Polar : « Danse de mort » Preston et Child (édition L’Archipel)

Suite des aventures de l’inspecteur Pendergast. J’aime cette série : On se ballade chez Conan Doyle. Tout est improbable, mystérieux, avec des rebondissements à foison.
Du tandem Preston et Child, j’avais aimé « Les croassements de la nuit » (2005). Mais surtout les deux précédentes livraisons de ce serial thriller construit autour de la personnalité churchillienne de Pendergast : « La chambre des curiosités » (2003) et le magistral « Violon du diable » (2006). Le cycle devrait d’ailleurs être bouclé avec le prochain volume.
Il y a des moments, comme cela, où je ne peux plus « avaler » de journaux, de littérature qualifiée comme sérieuse. Ni même, pourquoi ne pas le dire… de beaux textes. La fatigue, un besoin d’irrationnel, de délire, de loufoque, de surprise. Alors, dans l’avion, dans le train, mais quelquefois aussi une nuit entière et jusqu’à l’aube, j’adore me plonger dans un bon polar. C’est un genre littéraire que l’on redécouvre aujourd’hui à travers des festivals (Cognac) ou des rééditions.
Mais pour moi, c’est aussi un territoire d’écriture qui reste à explorer, un univers où réalité et fiction s’entremêlent sans que l’on ait à justifier les lignes de démarcation. C’est probablement dans cet univers que l’on trouve aujourd’hui une liberté de plume inégalée, exigeante, attentive, curieuse, pour décrire la profondeur des caractères humains et des comportements dans les sociétés bouleversées par les changements de notre environnement.
Posté par M.E.L. le 9 août 2007 dans
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5 août 2007
Les bons mots de l’almanach du marin breton
L’almanach du marin breton est une véritable institution. Depuis 109 ans, il informe les marins de l’horaire des marées, de l’évolution des courants, et des éphémérides. Pour qui ne navigue plus assez souvent (ce qui est mon cas), il contient toutes les informations sur la radio navigation, les phares et les feux, les entrées de port. Un vrai bréviaire. Avec, en guise de psaumes, quelques jolies citations en haut de page, dont la lecture, à l’heure de l’apéritif, reste joliment édifiante.
Je ne résiste pas, entre deux réglages de grand voile de vous en livrer quelques unes :
Maritime
« C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle » (Jean Jaurès)
« Les bateaux sont plus à l’abri dans les ports… Mais ils ne sont pas faits pour cela ! »
Philosophique
« La liberté n’est pas de faire ce que l’on veut, mais de vouloir ce que l’on fait ».
« Le plus haut prince du monde n’est jamais assis que sur son cul ».
Spirituel
« Le con ne perd jamais son temps, il perd celui des autres ».
« Tout ce qui branle ne tombe pas ».
Je vous laisse méditer. Je retourne siroter ma bolée de cidre brut (garanti pur Fouesnant).
Posté par M.E.L. le 5 août 2007 dans
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3 août 2007
Raymond Carver : un « minimaliste » en littérature ?

Toute une génération d’écrivains, notamment celle qui a publié depuis la fin des années 80, se revendique de l’héritage de Raymond Carver.
Celui qu’avec une certaine emphase on qualifiait aux Etats-Unis de Tchekov américain a, comme son homologue
Sam Shepard, fasciné nos bons auteurs par la simplicité apparente de son écriture, très « parlée », souvent même sur le mode des contes ou de récits enregistrés.
Je ne l’avais jamais lu. Profitant de quelques jours de repos, je me suis plongé dans « Les feux ». Bercé par la houle faignante qui vient caresser les falaises de l’Ile de Groix, je me suis laissé prendre par la poésie de ce recueil d’interviews et de nouvelles.
Carver y dit son parcours, ses errances, la difficulté d’écrire. Son plaisir aussi.
Ecrire : « Quand j’écris, j’écris tous les jours. Dans ces moments là je suis aux anges. Les journées s’imbriquent les unes dans les autres. Parfois, je ne sais même plus quel jour on est… Je reste accroché à ma table jusqu’à dix, douze, quinze heures d’affilée, jour après jour. Et quand cela se passe comme cela, j’y prends infiniment de plaisir ».
Le travail : « La plus grosse partie de mon temps de travail est absorbé par les révisions et les remaniements.(…) Quand j’écris la première version d’une nouvelle, je l’écris d’un seul jet… Il peut m’arriver de réécrire une nouvelle 20 fois, 30 fois. »
Un métier donc, tout autant qu’une passion. Carver, comme d’autres écrivains bourlingueurs, ou encore comme John Fante, est un self-made man. Il a fait tous les métiers, il a crevé la dalle, beaucoup picolé, plongé dans le désespoir et les échéances de fin de mois. Mais sans être socialement correct (il adule John Steinbeck ou Ernest Hemingway) il n’a pas une conception engagée de la littérature.
La littérature : « Elle n’a aucun devoir. Elle est là pour le plaisir intense que nous prenons à la faire…Le plaisir à lire quelque chose qui a du corps, quelque chose qui a été conçu pour résister au temps, en plus de la beauté qui en est l’essence même… Une braise dont la lueur, pour sourde qu’elle soit, n’en est pas moins opiniâtre ».
« Les feux » sont publiés aux éditions de l’olivier. On trouve en livre de poche biblio deux autres titres majeurs de Raymond Carver : « Les vitamines du bonheurs » et « Parlez-moi d’amour ».
Posté par M.E.L. le 3 août 2007 dans
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11 juillet 2007
L’offre culturelle en France profonde : réponse à Olivier Séguret (Libération)
> Voir le film publicitaire Espaces Culturels E.Leclerc
Je réponds à Page et à quelques autres blogueurs qui m’ont interpellé par email. Je poste ci-dessous la lettre publiée ce matin dans Libération et qui fait suite aux diatribes d’Olivier Séguret (Libération, cahier Cinéma, 4/07/07).
Dans l’édition du 4 juillet dernier, les lecteurs de « Libé » dont je suis, ont pu découvrir comment on peut apaiser sa névrose en abusant du privilège d’appartenir à la rédaction d’un quotidien emblématique de la liberté d’expression.
Voilà deux ans, nous avons réalisé un film publicitaire pour promouvoir nos 120 Espaces Culturels. Le film, largement diffusé au cinéma est, depuis le début de cette année, présent à la télévision.
Deux ans après sa sortie, nous découvrons, dans les pages cinéma de Libé , une « critique » bien confuse qui affirme que ce film véhicule « l’idéologie ignoble » de E. Leclerc qui « fait de la culture l’ultime et la pire plateforme d’un affrontement social désespérant ». Du pur délire !
Je conçois que Mr Séguret n’ait pas aimé notre spot. Mais son prurit, franchement excessif, témoigne du fossé qui sépare encore une vision parisienne de la culture de la réalité que nous vivons en province.
Quand j’ai engagé mon enseigne dans la distribution des produits culturels, je suis parti d’un constat : la demande culturelle est toute aussi forte dans les petites villes que dans les grandes zones urbaines. Mais l’offre y est poussive. Les galeries et les libraires ont du mal à fidéliser. Le Spectacle Vivant (théâtre, concerts) y est le parent pauvre d’une politique culturelle souvent limitée aux festivals d’été.
Alors, tant du point de vue du mécénat que de l’ouverture d’espaces culturels, j’ai choisi de faire investir mon enseigne là où Pinault (la Fnac) n’investira pas, là où Lagardère (Virgin) ne trouvera pas de rentabilité suffisante. J’ai choisi de distribuer Rimbaud, Duras, Bilal et autre Onfray à Pontchateau, Villemur-sur-Tarn, L’Aigle, Cogolin ou Sélestat.
C’est un choix commercial, en adéquation avec l’implantation de nos hypermarchés. Une stratégie efficace puisque nous y sommes devenus un acteur culturel majeur (deuxième libraire de France). Mais c’est aussi un choix politique. Plutôt que de sponsoriser les grandes manifestations nationales déjà établies, je soutiens le Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême, Etonnants Voyageurs à Saint-Malo, Les Folles Journées de Nantes, Alors Chante à Montauban, etc., soit plus d’une soixantaine d’initiatives locales dont l’investissement, malgré tout, fait de notre enseigne le cinquième ou sixième mécène culturel français.
Assez de faux procès. Loin de mépriser ce public provincial auquel je destine notre offre culturelle, c’est le quartier Saint-Germain que j’interpelle dans ce film publicitaire, et encore plus le monde des médias qui, de Boulogne à Neuilly, traite cette France-là comme une réserve d’Indiens, nourris d’images du « Loft », de Koh-Lanta et des talk-shows du samedi soir.
Tant pis pour ceux que dérange l’investissement d’un ancien épicier dans le secteur des produits culturels. La culture est partout à sa place. Je persiste et signe.
Posté par M.E.L. le 11 juillet 2007 dans
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4 juin 2007
Musée du quai Branly : L’absurdité des contraintes linguistiques

On connaissait les absurdités d’une loi Toubon qui, appliquée à la lettre, aurait obligé toutes les entreprises à traduire leurs documents internes en français, quand bien même elles échangeaient principalement avec l’Etranger.
On reste pantois quand on découvre les centaines de personnes qui, pour respecter l’équité linguistique au niveau européen, passent leur temps à traduire en langues communautaires, les milliers de tonnes de rapports émis dans la cadre de la Commission à Bruxelles.
Mais l’absurdité d’une réglementation aussi restrictive saute aux yeux quand, le temps d’un week-end, vous parcourez le dernier joyau des musées français : celui du quai Branly.
Tiens, ça tombe bien. Le musée va bientôt fêter l’anniversaire de son ouverture. E. de Roux, dans Le Monde (samedi 2 juin), annonce un record de 1 650 000 visiteurs. Illustration d’un bel intérêt : « 20 % des visiteurs disent ne pas avoir l’habitude de fréquenter les musées ». Ce qui fait dire à son directeur : « Le musée est en train de passer de l’âge des dévots à celui des usagers ».
Eh bien, pourquoi ne pas parler des usagers : 20 % des visiteurs seraient des touristes. Avec la notoriété, ce taux ne peut que croître.
Mais à vous pencher sur les étiquettes, dans les vitrines, vous constaterez que toutes les informations sont exprimées en français. Il y a bien, çà et là, quelques panneaux trilingues (français, anglais, espagnol), mais c’est pour les généralités. Si l’étudiant étranger veut connaître l’histoire d’un masque, l’origine d’un instrument de musique ou la composition textile d’un tapis, il lui faudra l’aide d’un audio-guide ou du catalogue (payant, bien sûr !).
La faute à la législation européenne, nous dit-on ! Pas du tout ! Un simple parti pris : pour ne pas fâcher le Japonais ou le Russe de passage, on évite toute discrimination. Facile, mais pas courageux !
Si Paris, à juste titre, revendique sa place dans les capitales mondiales de la culture et si la France veut faire de la culture française une référence, nous nous devons de soutenir la langue française, mais pas de la momifier au point d’empêcher le rayonnement de nos installations culturelles !
Avec ce genre de bêtise-là, notre culture pourrait bien, un jour, finir, comme ces langages esquimaux ou aborigènes, au Musée des Arts Premiers.
Posté par M.E.L. le 4 juin 2007 dans
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30 mai 2007
Etonnants Voyageurs à Saint-Malo : Près de 4 000 jeunes ont participé au concours d’écriture

Franchement, j’ai été particulièrement bluffé.
Selon des enquêtes récentes, nos enfants passeraient, chaque jour, entre deux heures trente et trois heures devant leur écran : pour chatter, faire des recherches sur Internet (cadre scolaire), pour télécharger de la musique ou, tout simplement, regarder une émission à la TV. Et dans ce contexte, on pouvait légitimement s’interroger : quel temps reste-t-il pour la lecture ?
A mon avis, pas beaucoup ! On peut toujours se laisser bercer par le chiffre d’affaires des librairies (secteur de l’Edition Jeunesse). Mais sauf à considérer que nos jeunes zappent les cours dans la journée ou qu’ils lisent en nocturne, il y a (soyons réalistes !) un vrai problème.
En tout cas, la baisse du lectorat, si elle est prévisible, ne semble pas devoir toucher la création littéraire elle-même. Le succès rencontré, à Saint-Malo, par le concours d’écriture de nouvelles, laisse prévoir l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivains de très bonne qualité.
Qu’on en juge : 3 920 collégiens et lycéens se sont inscrits à ce seizième concours organisé par le Festival Etonnants Voyageurs, en partenariat avec le Ministère de l’Education Nationale et notre enseigne.
Les participants étaient âgés de 11 à 18 ans. Ils étaient issus de 30 académies françaises. Sollicités la plupart du temps par leur professeur de lettres, ils ont imaginé la suite d’un « incipit » écrit par Marie Desplechin sur le thème « les villes-monde ».
Dans les académies participantes, un jury régional était composé de professeurs, journalistes, auteurs, éditeurs et libraires. Ils ont sélectionné les cinq meilleures nouvelles. Et les noms des premiers lauréats de chaque académie ont été soumis à l’appréciation d’un jury national présidé par Marie Desplechin, et composé de libraires, de professeurs de littérature, avec la participation de l’incontournable Jean-Luc Fromental, écrivain et chef d’orchestre de l’opération.
Voici les cinq gagnants :
- Zoé FREUND, « Une mare de boue » (classe de 4ème au collège Victor Hugo, Nantes)
- Pierre GAUVIN, « Mimo » (classe de terminale au lycée de la Fontaine des eaux, Dinan)
- Théo LECLERE, « De l’autre coté » (classe de 4ème au collège de Montalembert, Nogent sur Marne)
- Tibault LETOUT, « Ailleurs » (classe de 1ère au lycée Fénelon, Elbeuf)
- Caroline PARTIOT, « Les fleurs de l’aube (classe de 1ère au lycée franco allemand, Buc).
Retenez bien ces noms. Ils sont enthousiastes et ne rêvent que d’une chose : devenir de « vrais écrivains ».
Ils espèrent un jour être publiés ? Eh bien, c’est déjà fait !
Edité par nos soins à 62 000 exemplaires, l’opus des meilleures nouvelles 2007 est distribué gratuitement dans les 120 espaces culturels à notre enseigne.
Le premier prix a aussi été sélectionné par la revue Je Bouquine qui publiera intégralement sa nouvelle dans le numéro de juillet.
C’est quand même sympa d’être publié à 15 ans ! N’est-il pas ?

© Philippe Matsas
Posté par M.E.L. le 30 mai 2007 dans
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28 mai 2007
Cinéma : « Le Marché de la faim » par Erwin Wagenhofer

…Vu cette semaine « We Feed the World » (le Marché de la faim) d’Erwin Wagenhofer.
Sur un plan purement cinématographique, rien à voir avec le professionnalisme du film d’Al Gore, « An Inconvenient Truth » (Une vérité qui dérange). Ici, on cultive un côté brouillon, un scénario chancelant, une image peu exigeante, sans doute pour respecter un look « docu militant », à l’instar du film « Le Cauchemar de Darwin » (Cf. la note du 21/06/05).
Sur le fond, les questions sont pertinentes et certains arguments font mouche.
Dommage que le lecteur soit obligé de rester « sur sa faim » (sic). EW flingue les trusts de l’agrobusiness, charge les multinationales (ça ne mange pas de pain, re-sic !). On a le droit au recensement de toutes les critiques contre l’hyper productivisme industriel et les excès du libéralisme. Faute de tenter l’ébauche de quelques solutions, le film est finalement assez frustrant.
1) Le scandale de la faim !
On pourrait synthétiser comme suit l’argument du film :
a) « L’agriculture mondiale pourrait nourrir 12 milliards d’individus » (J. Ziegler). Tous les moyens existent pour nourrir les populations démunies. De ce fait, « tout enfant qui meurt actuellement de faim est en réalité assassiné ». La phrase peut choquer. Elle me semble juste : il y a bien aujourd’hui « non assistance à personnes en danger ».
b) Comment en est-on arrivé là ? Par la guerre, la guerre économique que se livrent les riches nations. Elles ont choisi de produire toujours plus et au-delà de leurs besoins nationaux. Pour vendre à l’extérieur, pour gagner des devises. (L’arme alimentaire !)
L’amélioration de la productivité, mais aussi la course aux subventions…ont contribué à faire baisser les prix sur les marchés mondiaux et jusque dans les pays sous-développés. Ce qui rend impossible, dit EW, l’éclosion d’une agriculture locale, vivrière, faute qu’elle soit suffisamment rémunératrice.
c) La thèse n’est pas nouvelle. C’est celle de la plupart des ONG. Elle trouve un écho favorable dans le mouvement altermondialiste (jusqu’à José Bové, en France). Mais paradoxalement aussi, auprès des libéraux pour qui les subventions américaines ou européennes altèrent le fonctionnement du libre marché.
2) Les dégâts sociaux et écologiques à l’échelle planétaire
Le film a le mérite de présenter une critique globale et de l’illustrer.
- Critique des dégâts sociaux issus de l’hyper spécialisation agricole : on voit notamment des fils d’agriculteurs qui ont quitté leur Maghreb ou leur Centrafrique. Ils viennent travailler pour des producteurs de tomates du Sud de l’Espagne. Situation d'autant plus paradoxale que pour un même salaire, ils pourraient exercer chez eux le même métier, avec le statut de propriétaire.
- Focus sur les conséquences écologiques de ces choix alimentaires, telle la destruction de la forêt primitive (ici amazonienne, mais le cas est patent aussi en Indonésie ou en Afrique) pour laisser place à des productions plus rentables (l’huile de palme, par exemple).
- Evocation, enfin, des problèmes de qualité et la perte du goût liés à des modes de production hyper industriels (de la culture sous serres et hors sol aux OGM !). (Mais là, pour le coup, le sujet n’a plus vraiment de lien avec la démonstration principale sur la faim dans le monde).
On peut chipoter sur certaines affirmations, mais l’analyse globale « tient la route ». En tout cas, les spectateurs sortent de ce film convaincus des perversités, et surtout de l’injustice du système de répartition de la nourriture dans le monde.
3) Les limites du film
Le problème avec ce genre de documentaire militant, c’est le manichéisme. C’est aussi une forme de manipulation qui joue avec l’émotion du spectateur. Et c’est au final la frustration d’avoir adhéré à une analyse sans que ne nous soit proposée aucune alternative concrète, en tout cas à la mesure du drame qu’on a mis en scène.
a) Trop de manichéisme
Le film est construit autour des interventions de Jean Ziegler, rapporteur à l’ONU sur les questions alimentaires. Il est, sans conteste, un bon expert. Mail il est aussi un homme politique engagé à gauche (en Suisse). Quand il dit que ce film « est extraordinaire par son refus de l’émotionnel, un film purement analytique ». Ce n’est pas vrai. Exemples :
- Les témoins à charge sont systématiquement valorisés. Ils ont forcément raison (personne ne les contredit). Quant aux accusés (les dirigeants de Pioneer, Nestlé, les géants du food business), ils sont désignés coupables par avance et très peu interrogés. Si ce n’est ce pauvre Brabeck (PDG de Nestlé), piégé par un habile montage, caricatural dans son éloge d’un libéralisme qu’il ne pratique même pas lui-même. Tout entier à faire le panégyrique du Marché, il n’oppose à la famine qu’un discours surréaliste sur la nécessité de faire de l’eau une marchandise !
- Le film n’aborde pas la responsabilité des Etats, dont les carences en matière d’aide internationale sont pourtant flagrantes, dont les choix à l’OMC sont pourtant critiquables, et dont les pratiques commerciales perturbent le marché. EW fait l’impasse sur tous les facteurs géopolitiques de la malnutrition (au Darfour, dans la ceinture sahélienne, en Asie, etc.).
- Pas plus, EW ne dénonce l’idéologie de tous ces régimes politiques, héritiers des modèles communiste ou tiers-mondiste (cubain, algérien, coréen et vietnamien du Nord, chinois, mozambiquien, etc.) dont la corruption et les faillites ont conduit les peuples à la misère…sans qu’il n’y ait évidemment besoin d’invoquer, ici, les multinationales !
b) L’émotion plus que l’argument
Il y a des procédés qui « médiatiquement » fonctionnent toujours bien pour susciter l’adhésion ou l’empathie…mais qui, moi, me révoltent ! Une longue visite d’abattoir, des milliers de volailles électrocutées, décapitées, sur fond d’émulsions sanguines ? Qui n’en sort pas écoeuré, convaincu que nous avons là une métaphore exceptionnelle « des excès auxquels conduit le productivisme ». Et tout ça pour prouver que le bio c’est mieux ? Que small is beautiful ? Allons ! Plantez donc une caméra devant la mine réjouie d’agriculteurs qui saignent le cochon en famille, ça produira le même effet. Filmez encore tous ces moutons égorgés en plein air, le jour de l’Aïd, et vous verrez que le plus inoffensif des croyants aura l’air de participer à un délire collectif trash, plus gore encore que celui de nos abattoirs aseptisés ! Franchement, le procédé ne saurait tenir lieu d’argument.
Moins spectaculaire, mais tout aussi perverse : l’opposition systématique entre les petits (bons) et les gros (mauvais). OK pour dire que la pêche industrielle fait plus de dégâts que la pêche artisanale. Mais la pêche artisanale non plus n’a pas su gérer ses ressources. C’est bien parce qu’il n’y a plus assez de poissons nobles sur nos côtes qu’aujourd’hui, on est obligé d’aller « à perpète » chercher les poissons des grands fonds. L’artisanat ne constitue plus une alternative à l’industrie. Même si on ressemait de la sole et du turbot en baie de Somme ou au large de Penmarch, je doute qu’il en « pousse » suffisamment pour satisfaire le marché. Et comme les écologistes sont aussi contre les élevages !!!
c) Un goût de frustration
C’est au final ce que j’ai ressenti en quittant l’une des rares petites salles qui projetait le film. EW reste en posture contestatrice mais n’aborde pas la question des politiques alternatives.
- Ziegler explique que sur le marché de Dakar, le prix bas des légumes européens subventionnés empêche l’émergence d’un marché local mieux rémunéré. Mais supposons qu’on supprime nos subventions à l’export, les produits locaux seraient donc plus chers. Question toute bête : qui aura les moyens de les acheter ? Peut-on développer un marché théoriquement plus rémunérateur pour les agriculteurs sénégalais « alors que le pouvoir d’achat local fait défaut » ? Pas évident du tout !
On peut multiplier les exemples et les questions de ce type. C’est vraiment la limite du film et d’un discours trop simpliste.
- Plus surprenant, EW ne tente pas de brosser le schéma concret d’une nouvelle régulation des marchés. Quel rôle pour l’OMC, comment introduire les clauses sociales dans les négociations en cours ? Suppression des subventions ou réaffectation vers les systèmes de production dans les pays sous-développés ? Quels mécanismes de contrôle ? En fait, trop préoccupé à dénoncer les seules multinationales, EW reste prisonnier de son parti pris.
- Du coup aussi, EW n’a d’autre solution que de culpabiliser les consommateurs en leur suggérant de boycotter (comme le font quelques associations italiennes) certaines grandes marques ou de modifier leur comportement (ne pas manger des fruits hors saison, acheter bio et éthique). Mais il fait l’impasse sur toutes ces initiatives actuellement en germination partout dans le monde. Le microcrédit, bien sûr, qui soutient tant de projets au Bengladesh, en Inde, et désormais en Afrique australe. Et le commerce équitable, grand absent du film. Et alors, là, on ne comprend pas vraiment pas pourquoi.
J’ai été trop long. Il y aurait encore beaucoup à dire. En fait, c’est le mérite du film. Même « mal ficelé », il relance le débat. C’est tant mieux !
Posté par M.E.L. le 28 mai 2007 dans
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11 avril 2007
Alain Etchegoyen : la mort d’un philosophe

Dans l’urgence, Etienne de Montety a su trouver les mots pour dire la richesse de la personnalité d’Alain Etchegoyen, décédé, hier, d’un cancer. Chez lui, « Gargantua côtoyait Montaigne » ! Oui, il y a tout dans ce portrait (Le Figaro, 11/04), les forces et les fragilités du philosophe et de l’ami. Je ne veux pas être redondant.
Mais, bon Dieu, il va nous manquer ! Les écrits resteront. Mais c’est sa présence qui fera défaut dans les rencontres, les disputes, et jusque dans les fêtes qu’il adorait. C’est dans la relation personnelle, et aussi dans le suivi de l’actualité qu’il savait être le plus percutant, le plus exigeant.
Pour l’avoir beaucoup côtoyé, j’ose le dire, je lui dois beaucoup.
C’est le philosophe Michel Serres qui a parrainé notre amitié. Tous deux, nous fûmes ses élèves à la Sorbonne. Nous étions passionnés par cette approche transversale de l’histoire des sciences, des idées politiques et de la littérature. Pendant ses cours, Michel passait allègrement (il le fait toujours) d’un champ d’étude à un autre. Je dirais même : d’un champ de vie à un autre. Exemple : pour parler du concept de jouissance, il citait Sade, incontournable, mais aussi Brillat-Savarin, le roi des fourneaux. Et pour parler de « la quête de l’identité », il savait mobiliser Arlequin tout autant que Saint-Augustin. Oui, comme dans le titre de son dernier livre (Editions Le Pommier), il cultivait « L’art des Ponts » entre les disciplines bien sûr, mais pour rappeler que d’abord ils reliaient les hommes « Homo Pontifex ».
Nous étions emballés par cette approche nouvelle, très « Nouvelle Renaissance ». Aussi Alain Etchegoyen n’a jamais, contrairement à d’autres philosophes, méprisé la science économique, ni même le monde de l’entreprise.
Quand d’autres se focalisaient sur le salariat pour décrire le monde du travail, lui, auscultait, hors de ces frontières artificielles, l’univers des professions libérales, des éducateurs et des managers. Le travail, oui, mais dans toute sa dimension, y compris celle qui consiste à faire fructifier le capital (ou à se l’approprier).
Ca paraît complètement évident aujourd’hui, sauf que ça ne l’était pas dans l’atmosphère de l’après-68, et même jusqu’à une époque très récente.
Fils d’un cadre, un temps PDG d’une grande société agroalimentaire, il n’avait ni tabou, ni obsession idéologique pour aborder les relations sociales dans le monde agricole ou dans les usines. Il se battait déjà, à la fin des années 80, pour défendre cette position. Les philosophes académiques le prenaient de haut. Les purs-players du marxisme, même s’ils avaient relooké leurs copies d’un style plus libertaire, le tenaient en méfiance. Et moi, ce que j’aimais, c’était ça, sa volonté de réconcilier l’action et la connaissance, l’engagement et l’efficacité économique.
La première fois que nous nous sommes retrouvés dans la vie professionnelle, c’était lors de la publication des Affaires concernant le financement des partis politiques. Notamment, l’affaire Cora, aujourd’hui classée, suivie par le juge Thiel à Nancy.
J’avais commenté les faits dans Libération (interrogé par Denis Robert, déjà !). Et surtout, j’avais engagé mon groupe dans une campagne de publicité pour dénoncer le mécanisme corrupteur. Nous étions là-dessus d’accord. C’est l’homme qui corrompt, et se corrompt. Mais le politique ne pouvait pas nier sa responsabilité alors qu’il avait lui-même « fabriqué » le cadre qui rendait la prévarication inévitable.
Passionné par la littérature, il m’avait demandé de faire route avec lui pour défendre la place des études littéraires (sujet toujours d’actualité !). « Le Capital Lettres » a ainsi rassemblé les témoignages de plusieurs cadres et chefs d’entreprise issus de cette formation, histoire de dire que nous n’étions pas simplement de joyeux rêveurs, des animateurs de patronage, mais qu’à l’occasion, nous savions aussi être des guerriers sur des territoires où l’on n’attendait que les recrues d’HEC ou de l’ESSEC.
Je suis allé à Vatteville-la-Rue (Seine-Maritime), dans cette grande maison qu’il adorait. Tout, à l’intérieur, partait en quenouille, faute de moyens. Pourtant, à la bonne franquette, il y accueillait ses étudiants, de Louis-le-Grand ou de Gennevilliers. Les gens de l’entreprise, de la recherche ou du spectacle, la plupart ses amis, venaient leur parler. Questions, réponses, ça fusait dans tous les sens. Avec, derrière les premiers rangs, alignés face au soleil du jardin, les habitants du coin, improbables élèves ! Comme ce syndicaliste de la FDSEA qui, venu pour manifester contre le prix du lait dans la distribution, a fini par comprendre que le lieu ne se prêtait pas à cet exercice !
Le philosophe m’aura fait découvrir d’autres horizons. Le Ministre de l’Education, Claude Allègre, lui ayant confié le recrutement des membres de la Commission Attali pour travailler sur la réforme de l’Université, je me suis retrouvé aux côtés de Julia Kristeva, d’Axel Kahn et de Francis Mer. Je pouvais côtoyer pire ! Et de fait, nous avons accouché d’un rapport qui ouvrait bien des perspectives, comme le rapprochement de l’Education Nationale et du privé, la fin du « nivellement par le bas » et la création de pôles d’excellence associant l’Entreprise, la Recherche et l’Enseignement.
Nous étions liés d’amitié. Alors, pour entretenir ce noble sentiment, et par-delà les joutes intellectuelles, il fallait du vin, de la bonne bouffe, tout cela partagé avec quelques autres esthètes. Il faut dire qu’il s’y connaissait en cuisine. Il adorait touiller la casserole. Comme quoi on peut écrire l’Epître aux égarés de l’Ethique et savoir racler les gamelles.
A mon égard, il n’a eu qu’un seul regret : ne pas avoir réussi à me faire apprécier Martine Aubry. Là, il était franchement naïf. Je ne vouais aucune acrimonie à l’égard de l’ancienne Ministre. Mais d’autres veillaient : Antoine Guichard, former patron de Casino, qui parrainait plusieurs associations pilotées par Martine Aubry (dont FACE), avait tout fait pour l’éloigner de ma personne. La rencontre a bien eu lieu. Elle n’a porté aucun fruit.
Il détestait Ségolène Royal. Il s’entendait bien avec Francis Mer. Lui qui fréquentait les allées du pouvoir, essayait néanmoins de se protéger du cynisme des politiques.
Ce serait le caricaturer que de dire combien il aimait brûler la vie. Il savait aussi la créer. A ses enfants, à sa femme, j’aimerais offrir ce témoignage de reconnaissance et d’admiration.
Posté par M.E.L. le 11 avril 2007 dans
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12 février 2007
Muñoz, président : Le Festival BD d’Angoulême s’offre une belle affiche !

…Et j’aimerais rajouter : une des plus belles âmes du 9ème art, un homme généreux, un artiste au grand cœur.
Lors de la soirée de remise des prix du FIBD, Lewis Trondheim n’a pu s’empêcher de conclure son année de présidence par une discrète, mais généreuse poignée de main. Elle m’était destinée. Il faut dire que le bougre n’avait eu de cesse, tout au long de l’année, de distiller son venin à l’encontre de ma personne, jugée par lui emblématique du méchant capitaliste fomentant l’autodafé des livres de littérature et de bande dessinée. C’était un peut n’importe quoi. Curieux d’ailleurs qu’il ait été aussi mal conseillé. Invoquer les combats d’il y a vingt ans contre la loi Lang (alors que la hache est enterrée depuis belle lurette !)…tout cela était incompréhensible pour la jeune génération qui s’est encore une fois précipitée au festival (200 000 visiteurs). Tout comme était complètement stupide sa demande de m’évincer du festival. C’est lui qui est parti, par la grande porte d’ailleurs, et c’est aux côtés des autres partenaires que j’accueille aujourd’hui Muñoz pour le remplacer. (Tchao Lewis, à bientôt autour d’un verre !).

Muñoz donc :
Les moins de 30 ans, les accros du manga ou des jeux vidéo ne connaissent probablement pas cette belle figure de la bande dessinée. En tout cas, j’espère que son éditeur (coucou, amis de Casterman) aura trouvé là l’occasion de mettre un éclairage supplémentaire sur une œuvre graphiquement remarquable, très personnelle, toute en intimité.
Dans un premier recueil d’entretiens publié chez Flammarion, « Itinéraires dans l’univers de la Bande Dessinée », j’ai déjà décrit le bonhomme et son art.
1) Il faut le voir, chez lui, entre Italie urbaine et confins populaires du Sentier parisien. Il a la bougeotte, José Antonio. Il masque sa fébrilité derrière des cigarettes sans cesse rallumées (à moins qu’il n’ait changé de pratique). Il parle une langue mélangée de français, d’italien, de castillan et d’anglais. Dans la pure tradition de ces exilés cosmopolites, il slalome autour des difficultés de langage pour faire partager sa passion de la justice, son mépris de la spéculation, et foudroie toutes les formes d’oppression. Pas de militantisme, non vraiment, pas de harangue : « le monde est un dessein (sic) sans scénario ! ».
Alors, nul besoin de justification idéologique. C’est dans les bars, les salles de danse, les rues et les assemblées populaires qu’il saisit des regards, décrit les mouvements, recrée une atmosphère et recherche « l’essentiel ».

2) Et ça donne une œuvre toute intimiste : Le Bar à Joé, Billie Holliday, Le Train sur l’eau, et bien évidemment Les Carnets argentins.
Avec Sampayo, son scénariste et ami, il a écrit les aventures d’Alack Sinner. Avec Jérôme Charyn, il a illustré Le Croc du serpent. Il a multiplié les travaux pour des périodiques (A Suivre, Charlie Mensuel, et aussi des publications portugaises, italiennes ou argentines).
3) On pourrait le croire désenchanté. Mais s’il parle de rébellion, s’il cite Che Guevara ou Don Elder Camara, c’est d’abord pour justifier l’irresponsabilité de ceux qui envoient les jeunes, armés de simples couteaux, se faire faucher par la mitraille des armes automatiques. S’il évoque Régis Debray, c’est pour s’intéresser à l’expression de ce christianisme coupable qui hante toute une population d’intellectuels progressistes. « Il faut savoir voir la vérité. Mais il y a trop de raisons de ne pas rejeter le rêve, le désir de guérir ».

4) Passionné par la peinture expressionniste dont il emprunte souvent l’épaisseur du trait, il aime Grosz, Egon Schiele et Schmidt-Rottluff, peintre de Die Brücke. Mais, voyez-vous, c’est l’œuvre du Français Georges Rouault qui l’interpelle. De la vie de cet artiste qui a vécu plus qu’aucun autre le désarroi des Chrétiens face aux malheurs du monde, il a retenu cette leçon : « Il faut essayer de racheter le monde à partir de soi ».
Bon, tout ça nous le rend sérieux, charismatique, génial à coup sûr. Mais ne vous fiez pas aux apparences de ses tenues cléricales (il aime le noir). Passé aux fourneaux, il sait s’activer sur un plat de pâtes. Au crayon, il vous campe avec passion la naissance d’un désir de femme. Et si d’aventure vous lui parlez de jazz, de tango, de musiques argentines, alors son regard pétille et le dessinateur s’efface devant le mélomane, le danseur, l’esthète.
Bon vent à toi, José Antonio. Avec toi, l’édition 2008 du FIBD s’annonce passionnante.

Posté par M.E.L. le 12 février 2007 dans
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7 novembre 2006
FNAC : Danse du scalp autour de « l’agitateur culturel » !

Je réponds à la question de Luc du 5/10/06 qui m'interpellait à la suite d'un article paru dans le Nouvel Observateur "La Fnac, un Darty comme les autres...".
« Modèle essoufflé », « FNAC en crise », « rentabilité insuffisante »… : fichtre, il aura fallu que Les Echos parlent de rumeur de cession pour que toute la presse bruisse de diagnostics aussi inquiétants… L’affaire mérite qu’on décrypte un peu.
La FNAC à vendre ?
a) Je ne sais pas si la FNAC est réellement « à vendre ». Denis Olivennes dément. Sur ce point, je me contenterais de rappeler que quelles que soient les dénégations des uns et les intuitions des autres, ce genre de décision reste l’apanage de l’actionnaire… Ses raisons de vendre peuvent n’avoir rien à faire avec une quelconque rationalité commerciale.
b) Mais si l’on s’en tient à ce seul point de vue, laissez-moi dire qu’il n’y a aucune sorte d’urgence. L’enseigne, contrairement à ce qui s’écrit ici ou là, n’est pas véritablement menacée. Pas plus par nous, les GMS, que par les nouveaux « joueurs » sur le Net.
Foi de concurrent, il s’est dit vraiment n’importe quoi ces derniers temps sur la FNAC.
Une rumeur récurrente !
Je ne vais pas plaider pour mon concurrent. Ce serait un trop joli cadeau. Mais Denis Olivennes n’a pas tort. Depuis le départ d’André Essel, son co-fondateur, la rengaine est tenace : elle se nourrit de plusieurs facteurs : nostalgie du militantisme perdu, postures syndicales d’autant moins compréhensibles que sur le plan social, la FNAC est une des entreprises les mieux gérées du secteur !
Le doute sur l’avenir de l’Agitateur Culturel est largement entretenu aussi par quelques idéologues de la Librairie Indépendante (« la seule, la vraie »). Ce sont eux qui, depuis 3 ou 4 ans, véhiculent l’insulte suprême : « La FNAC est devenue une grande surface comme les autres ».
Pourquoi ne pas le dire enfin. Les éditeurs tiennent des discours bien ambigus : reconnaissants pour les débouchés et l’effet vitrine, mais toujours acerbes sur le « service achat » de la FNAC.
Bon, ne soyons pas dupes. Cette fébrilité pour décrire « la maladie des bien portants » traduit une posture bien française et témoigne tout simplement d’une forte empathie à l’égard des enseignes :
Faillite ou nécessaire adaptation du modèle FNAC ?
Nouvel Obs, Challenges, L’Expansion, Les Echos… tous les chroniqueurs y sont allés de leur diagnostic. On trouve tout au comptoir des médias. Du vrai et du faux, du possible et du certain. Quel joli bêtisier. Essayons d’y voir clair.
1. La FNAC est-elle menacée par l’expansion rapide des Espaces Culturels E. Leclerc et autres Cultura ?
Non, franchement non, même si elle commence à sentir la chaleur de notre haleine dans son sillage. Nos Espaces Culturels lui courent après, nous la rattraperons, mais pour le moment, il n’y a pas de contestation possible. Elle reste leader sur tous les produits éditoriaux (livres, disques, DVD).
La raison ? Un savoir-faire indéniable (là-dessus, Cultura ou nous, avons aussi quelques prétentions !). Mais surtout des emplacements inégalés ! La FNAC est implantée au cœur des zones urbaines les plus denses et au pouvoir d’achat le plus élevé. (A force de se référer au trotskisme des fondateurs, André Essel et Max Théret, on oublie que FNAC signifiait à l’origine « Fédération Nationale d’Achat des Cadres »… et donc pas des « péquenauds » ! Comme quoi, on peut être gauchiste et avoir la bosse du commerce !).
L’implantation en banlieue des Cultura et en province des « Espaces Culturels » limite de plus en plus l’expansion de la FNAC hors de ses bastions. Mais son fonds de commerce principal, qu’on a dit plus d’une fois menacé par Virgin (?), reste une valeur sûre.
2. La FNAC serait concurrencée par les nouvelles enseignes du Net ?
Oui, assurément. Et Denis Olivennes lui-même reconnaît que sa boîte a patiné au début des années 2000.
Mais quels que soient les succès de pixmania.com, rueducommerce.fr, cdiscount.com…fnac.com fait la course en tête. Et question rentabilité, capacité d’adaptation, je ferais plutôt confiance aux équipes de PPR plus qu’à aucune autre. Par rapport aux « challengers venus d’ailleurs », la FNAC peut, elle, et elle seule, prétendre jouer sur les deux claviers, son réseau de magasins et le Net. Comme nous d’ailleurs, GMS…
3. La FNAC serait en retard sur l’offre des produits techniques ?
Eh bien, peut-être. Mais voilà justement un potentiel encore inexploité ! (Entre nous, le raisonnement vaut encore plus pour nous, les GMS !!!). Alors que sur les livres, la FNAC (selon les panélistes) pèse 16 à 17 % de part de marché, elle ne vend que 7 % des téléviseurs, n’occupe que 1.5 % de PDM dans le secteur des mobiles ! Voilà qui justifie la réimplantation des rayons et le coup de booster sur ces nouveaux médias !
4. Les salariés et les actionnaires doivent-ils se plaindre d’une révision stratégique ?
A mon sens, non. D’accord avec Denis Olivennes : « les produits numériques ont (…) des croissances impressionnantes (…) et leur rentabilité est beaucoup plus forte que celle des produits culturels » (Le Figaro du 27/10/06).
5. La culture ne serait plus l’objectif premier de la FNAC ?
Si l’on parle de produits éditoriaux, à coup sûr, voilà un infléchissement des objectifs. Avec 28 % de PDM sur un marché du disque en régression, 17 % de celui du livre (soit plus qu’aucun autre établissement en Europe au regard des mètres carrés consacrés !!!), la FNAC cherche à étendre son offre vers le multimédia. Mais les critiques doivent être cohérentes. Elles ne peuvent à la fois mentionner le retard de l’Agitateur sur l’offre numérique et s’inquiéter de sa volonté d’y investir.
D’un point de vue global, cette stratégie ne crée pas de vide. Nous avons, quant à nous, « repris les missions culturelles » dont la FNAC avait de fait une certaine exclusivité, en les développant dans les villes petites et moyennes. Dans les grandes agglomérations (hors Paris), nous sommes désormais concurrents, mais, partout ailleurs, nous sommes surtout complémentaires. Nos Espaces Culturels profitent de l’attractivité de nos hypers pour investir à des taux de rentabilité qui n’intéressent probablement plus PPR. (L’ouverture de la FNAC Le Lac, en périphérie de Bordeaux, ne me paraît pas devoir être interprétée comme un nouveau concept susceptible d’être décliné partout en province.
La FNAC va vers un affrontement croissant avec les enseignes de produits techniques, de Darty aux spécialistes sur le Net. Avait-elle d’autres choix ?
La FNAC resserrerait les boulons ?
Dans les polémiques récentes (cf. Capital nov.06), il y a beaucoup de mauvaise foi.
Peut-on faire procès à Denis Olivennes de chercher à réduire les coûts, en transférant un siège onéreux vers un site plus adapté ? Le contraire, à l’heure du numérique, eût été une erreur stratégique.
Peut-on faire procès à cette équipe d’annoncer la suppression de postes (disquaires, développeurs et vendeurs de rayon photo) alors que ces métiers vont disparaître ? Mais c’est stupide ! Il faut au contraire vite anticiper !
Décidément : la manière dont sont relatés les problèmes de la FNAC témoigne du gap culturel qui sépare encore les analystes des formidables mutations du marché.
Il y a 6 ou 7 ans, toute la presse éco bruissait de cette interrogation : le hard-discount menace-t-il le modèle hypermarché ? Ce dernier s’est adapté. Face à l’impact de la révolution numérique, la FNAC, comme d’ailleurs aussi les hypers, doivent aujourd’hui resculpter leur offre et se former à de nouveaux métiers. Peut-on reprocher à un bien portant de vouloir conserver la santé !
Posté par M.E.L. le 7 novembre 2006 dans
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18 septembre 2006
L’art, la politique et l’opinion : jusqu’où va la responsabilité du distributeur ?

A plusieurs occasions, sur ce blog, des consommateurs ont témoigné de leur perplexité, quelquefois même de leur indignation, en découvrant, dans un magasin, un livre signé d’un auteur politiquement incorrect, un ouvrage trop érotique à leur goût, des revues jugées extrémistes, etc.
Jusqu’où faut-il répondre à ces demandes ? Convient-il de censurer ? Comment tracer la frontière entre l’inadmissible et le tolérable, le banal et l’innommable. Et même entre le premier et le second degré…sans tomber dans les rets des moralisateurs et des Tartuffe ?
Tant qu’il s’agit d’évidences (publications jugées violentes, pédophiles, etc.), le retrait s’impose et les critères finalement plutôt clairs. Au pire, on repositionne le produit dans la catégorie « classe adulte » éloignée des domaines d’investigation des enfants, etc.
Plus difficile est l’appréciation d’ouvrages frôlant par exemple la pornographie, mais diffusés sous la qualification de créations artistiques. Si les dessins de Reiser ou de Vuillemin (un peu moins Wolinski) ne sont plus la cible que de quelques associations bigotes, pourquoi les mêmes sujets seraient-ils disqualifiés dès lors qu’ils sont traités en photographie et que leurs auteurs revendiquent aussi un statut de créateur ?
Quels critères appliquer…autre que la réaction d’un public ulcéré. Et pour quel camp prendre parti, celui du client offensé ou celui de l’artiste qui criera à la censure et au délit d’opinion ?
Plus complexe encore est l’exemple suivant. Il peut nous faire sourire. Moi-même je n’avais pas été choqué et, au départ, poser une telle interrogation à l’égard de la publication dont je vais parler pourrait sembler une aimable plaisanterie. Et pourtant…
Nos magasins (ceux d’autres enseignes aussi) commercialisent un agenda à l’effigie de Che Guevara. Alors que la maladie de Fidel Castro relance l’espoir d’une alternative démocratique à Cuba, des voix nous sont parvenues (sic) qui s’élèvent contre la banalisation du « bourreau », la promotion d’une icône qui sanctifie le héros, lui confère un statut exemplaire…alors qu’il fut, c’est un fait historique, acteur (et au moins caution) de tortures, de répression, de meurtres (fussent-ils commis au nom de la résistance à l’impérialisme !!!).
Passée une première réaction d’irritation, il faut, il est vrai, prendre le temps de poser le problème. Pour quatre vingt dix neuf pour cent des Français, ces récriminations sont excessives. On frise l’excès, l’obsession, la schizophrénie. Mais voilà, parmi les clients, il y a des citoyens exilés qui militent pour une vérité historique et qui sont sincèrement (je crois) choqués par la chose.
Au moment où j’écris ces lignes, je remarque, en plus, que l’agenda litigieux est imprimé en Corée. Bon, j’espère au moins que c’est dans celle du Sud !!!).
On ne refera pas l’histoire. Pas plus que, rétroactivement, on ne fera le procès de la génération des soixante-huitards qui s’est inspirée du Che. Et on n’ira pas non plus réquisitionner, dans tous les magasins de fringues, les tee-shirts si abondamment imprimés à l’effigie du célèbre Cubain.
D’ailleurs, personne dans notre République des Lettres, si prompte à fustiger le dictateur et à soutenir les écrivains anticastristes, ne s’est mobilisé pour le retrait des librairies de deux livres, véritables succès littéraires, publiés par les excellentes éditions Mille et Une Nuits, « Voyage à motocyclette » et « Second Voyage à travers l’Amérique Latine »…signés d’un Che Guevara romantique à souhait.
Fort de cette jurisprudence, je suis bien content de ne pas avoir à jouer les censeurs. Je ne retirerai donc ni les livres, ni les agendas de la vente. Mais tout de même, je ne peux pas m’empêcher, eu égard aux victimes cubaines, de penser à cette injustice politique. Quelle part de l’histoire retiendront les utilisateurs de cet agenda ? Au fond, si j’avais été cubain moi-même, et si j’avais souffert du régime castriste, accepterais-je cette situation qu’un Mel, comme ses confrères, finit, malgré tout, par rendre trop banale ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?
Posté par M.E.L. le 18 septembre 2006 dans
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7 septembre 2006
Web designers, auteurs de comics, de dessins animés : les créateurs de « l’Age de glace » font la queue pour celles de Bertillon !

© Out of picture "Un art venu d'ailleurs"
Quelle joyeuse bande, quelle étonnante confrérie. A l’occasion d’une exposition à la galerie Arludik (animée par Diane Launier) et de la publication d’un premier album « Out of picture » (éditions Paquet) qui propose une première découverte de leur œuvre, une sympathique troupe de jeunes artistes new-yorkais a fait halte à Paris, cette semaine. Oh, rien de prétentieux, pas d’esbroufe, ni de paillettes. Même si ces gens-là vivent autour et dans le monde de la production cinématographique, ces artistes cultivent encore l’ambition, l’avidité créatrice, l’humour épicurien et le travail à la tâche (quand il s’agit de produire des centaines de dédicaces !).

© "Vie de famille" de Vincent Nguyen
Dans la vie professionnelle, ce sont de formidables tacherons. Attention, je ne suis pas en train de dire qu’on a affaire à de la série industrielle. Non, ce sont d’extraordinaires inventeurs, des types extrêmement doués. La plupart travaillent anonymement pour les studios Blue Sky. « Robots », « l’Age de glace », vous connaissez certainement. Des milliers d’images, des animations, des effets visuels, des montages extrêmement complexes. Du produit final, on se souviendra du réalisateur ou peut-être du producteur. On retiendra surtout ce petit animal culte, cette icône de la nouvelle production du dessin animé américain, « Scrat », l’écureuil fou-dingue qui grimpe les falaises de glace à coups de dents et les dévale en roulant autour de ses noisettes…

© "La sirène" de Peter de Sève
Mais qui connaît Peter de Sève, l’inventeur de « Scrat ». Qui a entendu parler de l’illustrateur prolixe Michael Knapp, du dessinateur Benoît Le Pennec (un petit Français qui, un temps, s’est égaré dans les studios de Dreamworks pour travailler sur « Prince d’Egypte » et « Sinbad »), du magicien Daniel Lopez Munoz qui émarge chez Pixar Animation Studios, du coloriste Robert Mackenzie intermittent de Lucasfilm ou encore d’Andrea Blasich, un Milanais d’origine, qui se fit les crocs sur « Le Gang des Requins ».

© "Faits divers" de Michael Knapp
Sur l’instigation de l’un d’entre eux, Daisuke Tsutsumi (surnommé « Dice »), ils ont décidé de s’épauler pour faire connaître au grand public leur propre signature, autour d’un concept : « Out of Picture ».
« Out of Picture » est un terme utilisé dans l’industrie du film. A chaque fois qu’au montage, un passage de film est coupé, ce sont des centaines de dessins qui ne sont pas retenues. Frustrant, certes. Mais de cette frustration naît l’envie de pouvoir maîtriser le destin d’une œuvre et de plaider pour son propre génie !

© "Vacances Flottantes" de Benoît le Pennec
« Out of Picture » est leur signature. Au Nord de Manhattan, ils ont pris atelier et créé un collectif : chacun son style, sa production, mais tous au coude à coude pour évoluer et se faire connaître.
Ah, il faut les voir dans ce bistrot de l’île Saint-Louis. Pas un ne parle français. C’est Gérald Guerlais, un illustrateur hyper sympa mais dont je ne connais pas encore l’œuvre (un internaute qui est déjà intervenu sur ce blog) qui surfe en multilingue. Tout le monde parle un peu en même temps, dit sa passion. Ils ont rencontré, la veille, le grand Moebius. Ils rêvent d’une diffusion plus large en France, testent leur connaissance des jeunes auteurs francophones.

© "Echos Silencieux" de Daniel Lopez Munoz
Ils vont, après le déjeuner, se précipiter dans une librairie « Album », un réseau très actif pour promouvoir les comics américains. Pardon, Mr Lebel, de les avoir mis en retard. Mais pour l’heure, chacun est plongé dans son plat de cuisine régionale française. Rigolade quand l’un d’eux se risque à commander un bon vin en réclamant un cépage et non pas un vin d’origine: « What do you want, un Saint-Emilion, un Chinon ? ». « No, no, please, un Sauvignon ! ». Quand je vous dis que sur le marketing du vin, il nous faut revoir la copie…

© "Au coin de la rue" de Robert Mackenzie
Telle une joyeuse bande de touristes japonais, ils sortent leur appareil numérique pour me prendre en photo dans la chaleur moite de cette arrière-salle. Mais je rigole moins quand je m’aperçois, en fin de repas, de la supercherie. L’un me parle, les autres, l’œil sur le zoom de leur boîtier numérique, me caricaturent, mains et carnets planqués sous la nappe.

© Oui, je peux" de Andrea Blasich
J’ai laissé cette joyeuse bande rejoindre l’espace d’exposition qu’ingénieusement et avec goût Diane Launier leur a consacré. Mais en passant devant la boutique des glaces Bertillon, je surprends ceux qui ont joué les ascètes dans leur assiette, en train de s’offrir un cornet en dessert. Epicuriens, vous disais-je, et pas du tout fans des McDo.
Ils ont promis d’envoyer quelques dessins dès leur retour à New York. Je vous les ferai partager.

© "Le cadeau de mariage" de David Gordon
Posté par M.E.L. le 7 septembre 2006 dans
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1 septembre 2006
Curiosité : un manga pour découvrir le vin

C’est Jacques Dupont (Le Point) qui, lors d’un déjeuner cet été, l’a malicieusement posé devant moi. Je connais depuis longtemps le culte qu’il voue à Bacchus et à ses zélateurs. Il sait mon intérêt pour la bande dessinée d’auteur. Ce petit livre réunit nos deux passions.
Oui, c’est un manga. En fait, le premier d’une série consacrée au vin, à l’édification œnologique des lecteurs japonais. Une curiosité vue d’ici, un engouement à Tokyo et même jusqu’à Séoul !
Cela fait déjà plus de dix ans que « Sommelier » a été publié au Japon. Les éditions Jacques Glénat ont décidé de nous le faire découvrir. Araki Joh, l’écrivain et scénariste, a, depuis, complété la collection avec deux titres célèbres « là-bas » : Shun no wine et Kabu market.
Rien de bien folichon dans l’écriture. Je dirais même que l’histoire démarre avec des semelles de plomb. Prendre comme « argument » la vie et les frasques d’un Casanova esthète, habité par la mémoire des flacons, et de surcroît tombeur de luxueuses midinettes (toutes un peu connes, il faut le dire), voilà qui pouvait offrir une jolie trame. Il paraît que les femmes japonaises raffolent du genre…et du héros. En tout cas, Joe Satake (c’est lui) est beau, sublimé par le talent de Shinobu Kaitani (prix Tezuka 1991 pour Mou hitori no boku, « Mon double »). Un très bon dessinateur de mangas, sans aspérité comme il se doit, maître dans ce genre un peu froid, friand de compositions très classiques et posées, excellent pour vanter les mérites aristocratiques du vin.

Car le but, c’est la pédagogie. Mettre en scène des histoires de bouteilles à travers des énigmes, des reportages. Le héros distille ses informations sur les crus, les cépages, les vignobles du monde. Non sans parfois tenir le lecteur en haleine. Rappelons que l’ouvrage bénéficie des conseils avisés d’un des meilleurs œnologues japonais, Ken-Ichi Hori (ah bon, vous ne connaissiez pas ?).
Vu du Médoc ou des Côtes de Provence (j’y suis présentement), tout ceci nous a un petit air exotique, fort sympa. Jacques Dupont m’a dit qu’en Asie, beaucoup de lecteurs se rendaient directement dans les wine bars pour réclamer la dégustation de tel flacon mentionné dans ces historiettes.
Alors, à moi aussi ça donne des idées. Je vais mettre en scène, sur mon blog, quelques découvertes et coups de cœur. J’essaierai d’y mettre quelques broderies pour envelopper les dives bouteilles. Et qui sait si, comme pour Joe Satake, tomberont les filles… !!!
Posté par M.E.L. le 1 septembre 2006 dans
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19 juin 2006
Toulouse, ce week-end : à l’occasion du Marathon des Mots, dans l’intimité des artistes
Toujours cette obsession. Quand les grandes chaînes publiques de télé concentrent leur offre quasi exclusivement sur le divertissement, quand l’éducation peine à développer le goût de la lecture, quand les éditeurs, faute de moyens ou de consensus, rechignent à promouvoir le livre à la TV et qu’enfin, nous dit-on, les enfants passent désormais deux à trois heures devant un écran…quelle place accordera-t-on, dans les années qui viennent, au livre, à la découverte des textes, à ces auteurs à qui nous devons tant…
Samedi, dans le hall du TNT, j’écoutais, au milieu de dizaines d’habitants de la ville rose, Patrice Chéreau dire sa dette à Dostoïevski. A ce monument de la littérature qu’est son chef d’œuvre : « Les Frères Karamazov ». Emouvant, passionnant, convaincant !
Et plus loin dans la ville, dans les cafés, les bonnes librairies, le Cloître des Jacobins, Russell Banks, Eduardo Mendoza, François Cheng ou Pierre Assouline dialoguaient avec le public (plus de 60 000 personnes attendues).
Créé en mai 2005 à l’initiative d’Olivier Poivre d’Arvor et d’Olivier Gluzman, ce Marathon des Mots invite 200 écrivains, comédiens, artistes ou compagnies de théâtre, pendant quatre jours et trois nuits. Un festival unique en son genre.
Au Salon du Livre de Paris, comme dans beaucoup de manifestations provinciales, le rapport du lecteur aux écrivains se limite souvent au temps d’une dédicace. Rencontre fugace, prolongement sympathique de l’achat d’un livre, mais sans réelle possibilité d’engager le dialogue. Comme, par exemple, de pouvoir demander à Erik Orsenna, Stéphane Freiss ou Michael Lonsdale leur livre préféré, les œuvres qui les ont marqués…
Depuis plusieurs années, Olivier Poivre d’Arvor m’avait sollicité pour l’accompagner dans cette aventure. Je ne regrette pas cet investissement personnel et professionnel. Il a fallu lever quelques réticences de nos amis libraires parmi lesquels Christian Thorel, propriétaire de l’une des plus belles librairies françaises : Ombres Blanches. Il a fallu le convaincre, rassurer ses pairs pour que, discrètement, nous puissions apporter à la manifestation quelques moyens supplémentaires.
Au programme, des lectures organisées autour de quelques invités d’honneur : Umberto Eco, Michel Tournier, et des hommages à Christian Bourgois (qui a fait découvrir en France les principales figures de la « Beat generation », mais aussi Fernando Arrabal, Toni Morrison, Salman Rushdi et Tolkien !!!). Hommage à Marguerite Duras aussi, rendu par les voix de Jacques Higelin, Daniel Mesguich, Sami Frey…
Lors de l’inauguration, sur la péniche-restaurant récemment acquise par notre ami, Jean-Michel Rives, sculpteur après avoir été rugbyman, les politiques sont, pour une fois, plus discrets. Eux aussi sont friands de pouvoir échanger quelques mots avec les écrivains. C’est ce qui est extrêmement sympathique dans ces manifestations. Les masques, ceux du business ou de la politique, tombent faute de spectateurs ou par indifférence des médias dont l’attention est focalisée sur les artistes. Personne ne conteste l’intérêt du pôle de cancérologie dont Philippe Douste-Blazy se fait le promoteur devant le micro qui se tend. Mais si les photographes shootent dans sa direction, c’est pour fixer sur la pellicule la rencontre du Prix Nobel chinois de littérature, Gao Xingjian (il vit à Paris et écrit désormais en français !), avec le slameur, Grand Corps Malade, ou Bernard Lavilliers.
A travers l’expression jubilatoire du public et toutes ces manifestations d’intérêt pour la culture, on mesure à quel point la pauvreté de l’offre culturelle à la télé repose sur une erreur marketing évidente.
Il se crée ici, à Toulouse, le même engouement qu’ailleurs. A Nantes, les « Folles Journées » de René Martin rassemblent près de 80 000 personnes autour de la musique classique (qu’on dit pourtant moribonde). A Saint-Malo, Michel Le Bris permet aux élèves et à leurs parents de rencontrer, chaque mois de mai, plus d’une centaines d’écrivains « Etonnants Voyageurs ». Le Marathon des Mots à Toulouse témoigne qu’en matière culturelle, les attentes ne sauraient se résumer au seul repère de l’audimat et des box-offices.
Posté par M.E.L. le 19 juin 2006 dans
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10 mars 2006
BD : Angoulême, un festival dans la tourmente après le licenciement de son DG

Jean-Marc Thévenet, directeur licencié, Benoît Mouchard, directeur artistique et Georges Wolinski, Président du Festival d’Angoulême 2005
Rififi sur les bords de la Charente. Jean-Marc Thévenet, le DG, mis à pied début mars, s’est vu confirmer son licenciement mardi dernier.
Exit donc, JMT, à qui le FIBD doit (personne ne le conteste) sept belles années de stabilité, de succès et de rayonnement.
1) On lui reproche la signature d’un contrat avec le Festival d’Art Contemporain du Havre dont il deviendrait aussi DG…
Je ne veux pas intervenir sur le fond de ce dossier. De toute façon, JMT a joué trop perso. Même s’il minimise ses autres prestations, il s’est mis à dos l’équipe du FIBD. Sa propre équipe, celle qu’il avait lui-même embauchée !!! La rupture avec l’association fondatrice semble irréversible.
JMT a fait appel à Maître Pelletier (ancien ministre) qui conteste la décision… Les tribunaux trancheront.
2) Mon groupe a toujours su rester à sa place. Même si je suis membre du bureau, je me suis toujours refusé à m’immiscer dans la vie de l’association qui anime le FIBD. Pas davantage, je n’ai influé sur les choix artistiques. Tout au plus, un léger lobbying pour qu’on valorise mieux les scénaristes. Et en accord avec les autres partenaires (Caisse d’Epargne, ville d’Angoulême…), le parrainage d’un prix ou d’une exposition exclusive.
De cette manière, nous confirmons la qualité du travail effectué par l’association de bénévoles et de passionnés, hier présidée par Yves Poinot, aujourd’hui par Dominique Bréchoteau, tous deux fondateurs de la manifestation. Leur engagement personnel mérite reconnaissance et soutien. Ils ont toute mon amitié.
3) Après 15 ans de partenariat et des millions d’euros investis, c’est l’avenir du festival qui m’importe, ainsi qu’aux adhérents E. Leclerc qui relayent, sur leur site, cette manifestation consacrée à la promotion du 9ème Art.
Or, ce qui vient de se passer à Angoulême illustre le décalage entre les ambitions présentes du festival et les moyens de gestion dont il est doté.
L’affaire reprochée à JMT ne se serait jamais passée de la sorte dans une association bien organisée (contrat préalable, délégation de pouvoir, limite de mandat, validation des décisions).
4) Plutôt que de polémiquer sur le passé ou le présent, il faut savoir tourner une page et travailler sur une forme d’organisation plus professionnelle et plus responsable, sans que ne soient altérés l’esprit du festival, son originalité, sa convivialité.
J’ai écrit à D. Bréchoteau pour qu’une telle réflexion soit menée. Le maire d’Angoulême, Ph. Mottet, lui a aussi écrit dans ce sens. Je retiens de sa proposition deux objectifs partagés :
- « Une modification des statuts prenant en compte la représentation de tous les partenaires, ceux qui sont aujourd’hui au bureau, mais aussi l’Etat, la région et les éditeurs ». (Je confirme d’ailleurs le souhait de ces derniers d’y participer).
- « La création d’un Conseil de gestion…assistant le bureau dans ses choix ».
Il va falloir assurer l’intérim. La prochaine manifestation aura lieu en janvier 2007. Pas facile, tant le moral de l’équipe a pris un coup. Il faut surtout assurer la pérennité du FIBD. Avec mon groupe, je répondrai présent à toute sollicitation. Mais la réorganisation des processus de décision est un préalable, pour nous, pour tous les partenaires et pour la crédibilité de l’équipe qui va reprendre en main cette manifestation nécessaire à la promotion de la bande dessinée.
Posté par M.E.L. le 10 mars 2006 dans
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10 février 2006
BD : Génération 1er album

© FEP / Jean Bibard
Pas facile, parmi les 2 000 titres publiés en 2005, de pouvoir repérer dans les rayons…un jeune auteur, un premier album ! C’est la raison pour laquelle avec le magazine Bodoï, j’ai lancé le concours « Décoincer la bulle ». Il est destiné à promouvoir, chaque année, quelques jeunes talents qui ont osé s’aventurer dans les coulisses du 9ème Art. Outre les prix décernés par un jury prestigieux, ils pourront compter sur une campagne de promotion à travers la centaine d’Espaces Culturels E. Leclerc, dans les pages du magazine Bodoï et différents médias mis à contribution. (J’en profite pour féliciter la Fnac Montparnasse qui a élégamment joué le jeu en leur consacrant un bel emplacement).
1) Le jury et les nominés
Le 28 novembre dernier, Frédéric Vidal, rédac chef, et moi-même avons réuni une petite académie de scénaristes : Serge Le Tendre, Jean Van Hamme, Jean-David Morvan, Christophe Arleston, Adeline Blondieau. Ca se passait au Procope, vieil emblème de la restauration française. Les journalistes de Bodoï ont effectué un premier tri. Notre jury était appelé à choisir 3 albums parmi la vingtaine de publications rescapées de cette sélection nationale. Bien avant le dessert et le café, 3 nominés sortaient du lot :

© Hubert Raguet
- « Mémoires d’une vermine » de Juan Sàenz Valiente, scénario de Carlos Trillo, éditions Albin Michel.

L’histoire :
Il n’y a pas plus pourri que Luchito Lassabia, un flic corrompu et dévoyé, une véritable vermine. C’est pour ça qu’on l’appelle la gale. Il porte beau, s’habille chez les meilleurs tailleurs, mais il trempe dans toutes les sales besognes et contrôle un réseau de prostituées. Un scandale que l’avocat Sébastien Ferrer va essayer de faire éclater au grand jour…
- « La guerre des boutons » de Valérie Vernay, scénario de Mathieu Gabella, éditions Petit à Petit.

L’histoire :
C’est l’adaptation pétillante de l’œuvre de Louis Pergaud : des planches à se tordre de rire…pour retrouver une âme d’enfant.
C’est l’histoire de Longeverne et Velran…Deux villages dans lesquels, depuis des générations, on est élevé dans le mépris du camp adverse.
- « Le dernier envol » de Romain Hugault, éditions Paquet

L’histoire :
1942-1945, les heures les plus sombres du XXème siècle. Le ciel est le théâtre de combats acharnés. Des avions se frôlent, des hommes s’affrontent, des destins se croisent. Quatre pilotes, parmi les meilleurs de leurs nations respectives, prennent leur envol. Combien savent que ce vol sera le dernier ?
2) Le Prix « Décoincer la Bulle 2006 »
Le public était invité à élire sa BD préférée parmi ces 3 auteurs nominés. 15 000 internautes ont voté en ligne. Et finalement, à Angoulême, sous les applaudissements d’auteurs dont ils sont devenus les confrères (une vraie première reconnaissance professionnelle !), c’est Romain Hugault, pour « Le dernier envol » qui a remporté le prix.
3) Des personnalités attachantes :
Il fallait les voir, tous les trois, heureux comme d’Artagnan, parcourant le Festival.
Romain Hugault est âgé de 25 ans. Diplômé des écoles parisiennes Olivier de Serres et Estienne. Une maîtrise totale des dessins d’avion. C’est en proposant 10 premières planches de cette histoire aux éditions Paquet qu’il a pu être publié.

© FEP / Jean Bibard
Personnellement, je trouve que Romain maîtrise très très bien le dessin des objets, des décors, y compris dans le rendu des « effets de vitesse ». Il pratique la couleur sur ordinateur. Mais ses choix sont élégants, on dirait de la couleur directe. En revanche, il lui reste à travailler ses personnages. Pas encore assez de finesse dans l’expression, mais on n’est pas loin de la réussite totale.
Au milieu du forum, le public s’est agglutiné autour de Valérie Vernay. Timide, réservée !. Ne pas se laisser piéger par les apparences : elle est sortie de la prestigieuse école d’arts graphiques Emile Cohl de Lyon. Beaucoup d’illustrations jeunesse à son actif chez différents éditeurs. Elle a participé à plusieurs collectifs.

© FEP / Jean Bibard
C’est elle qui a obtenu le meilleur soutien du public, le temps des dédicaces qu’elle bichonne et qu’elle peaufine dans les moindres détails.
Enfin, il y a cet Argentin de 24 ans, Juan Sàenz Valiente. Autodidacte, passionné de dessin et de cinéma. D’apparence, lui aussi est doux, jovial, juvénile. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Sauf qu’après lecture de « Mémoires d’une vermine », on voit poindre le démon derrière l’ange…

© FEP / Jean Bibard
Oui, sans nul doute, ce garçon manie le crayon trash : gueules de femmes et hommes blessés dans leur corps comme dans leur âme, scènes d’amour lubriques et sans retenue. Le héros est lâche et détestable à souhait. Il faut du talent pour illustrer tout cela. Couleur directe, scénarisation superbement ficelée, joli travail d’atmosphère. Personnellement, c’est l’album que j’ai préféré.

© FEP / Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 10 février 2006 dans
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3 février 2006
Angoulême 2006 : le Festival dans l’objectif de Jean Bibard

C’était le week-end dernier. Wolinski vivait ses derniers jours de Président. Trondheim l’a bruyamment détrôné. C’était aussi l’occasion de déplacer toute mon équipe (Espaces Culturels) pour pouvoir rencontrer éditeurs, auteurs, libraires. Le photographe, Jean Bibard, portraitiste des stars du foot et du 9ème Art, nous accompagnait…
Jeudi 26, 7h40 : Beaucoup moins de monde, cette année, dans le train qui vient de Paris. Temps maussade annoncé pour les 3 jours suivants. Immuable arrivée sur le quai de la gare d’Angoulême, décorée modestement pour cet évènement phare du début d’année.
Dans les rues, on reconnaît à peine les frères Dalton, emmitouflés et congelés. Les fanfares n’arrivent pas à dégeler l’atmosphère de cette première journée dédiée aux « scolaires ».

Jeudi, au forum E. Leclerc : C’est en ce lieu, animé par des journalistes de l’excellent Bodoï, que nous recevons dessinateurs et scénaristes pour débattre avec le public. Réunion de mise au point avec les collaborateurs et Frédéric Vidal, le rédacteur en chef, pour caler le programme.
Jeudi, 11h30 : Au CNBDI, le fief, là où se situe l’action. Là où il faut être pour les petits-fours. Mais aussi pour l’expo truculente de Wolinski qui a succédé à Zep (expo superbe au Jardin d’acclimatation, Paris). Ce petit monde s’agglutine autour des Huiles Municipales pour l’inauguration. Personne ne s’intéresse aux discours. Mais, élus et bédéphiles sont à la queue leu leu pour pouvoir mater la collection perso du roi Georges qui a mêlé à ses petits dessins quelques coquetteries érotiques de Pichard, fameux auteur de « Paulette » et « d’Ulysse ». Humour, sensibilité, coups de crayon et réparties : Wolinski régale. Il y a aussi ce petit enclos de bonheur, classé « X », dissimulé derrière un épais rideau : quelques délires aimablement pornographiques, mais surtout coquins, oui, coquins, car rien ne peut être trivial chez Wolinski. Il aime trop les femmes. Et il officie sous le regard de la sienne, la jolie Maryse…

Jeudi, 17h00 : Brasserie Paul, Arleston, Le Tendre, Aline Blondiau révèlent le nom des 3 nominés retenus par le jury de scénaristes que Frédéric Vidal (Bodoï) et moi-même avions réunis pour promouvoir le premier album d’un jeune auteur. Comme toujours, le scénariste Arleston a le mot juste, gentil, tout en étayant le propos d’arguments très professionnels. Nos jeunes dessinateurs sont comblés. (Je vous reparlerai d’eux la semaine prochaine).

Jeudi, 18h00 : Au Grand Théâtre d’Angoulême pour la remise des prix. Comme d’habitude, une cérémonie menée de main de maître par Jean-Marc Thévenet, Directeur du Festival. Caustique, n’aimant pas être dérangé par des projets dont il ne maîtriserait pas l’annonce (j’ai réussi à lui fourguer un petit panégyrique sur les scénaristes, perpétuels oubliés du Grand Prix d’Angoulême), il manage son petit monde avec humour. Les prix, pour une fois, correspondent assez bien aux attentes d’un large public.
Un Gipi, formidable, jovial, même enthousiasme que son acolyte Roberto Benigni, celui de « La vie est belle ».

Il y a un prix pour Gibrat (le meilleur dessin) et pour Canales et Guarnido, co-auteurs de « Blacksad » (prix de la meilleure série), le public applaudit.

On pourra toujours reprocher la longueur de ces cérémonies, les discours de délégations étrangères qu’on ne comprend pas ! Les auteurs souvent peu prolixes… Mais c’est quand même un superbe rendez-vous. La centaine de personnes (parmi lesquelles des membres du jury) interdites de salle, faute de place suffisante à l’intérieur, avaient bien des raisons de manifester leur frustration, tant l’évènement reste un must.
Samedi, 10h00 : Au forum, les débats vont bon train. Ici, c’est Loisel, de passage en France, alors qu’il s’est installé au Québec. Toujours généreux, toujours jovial.

Hôtel Mercure, 12h00 : J’avais réuni quelques journalistes pour un déjeuner, histoire de pouvoir causer tranquille avec quelques auteurs. Ici, c’est Tiburce Oger, dessinateur et scénariste (Le sang du ciel, La chute de l’Ogre, Le chant des Elfes, Les Yeux de Brume,…). Moment très apprécié où l’auteur commente lui-même ses planches grand format. Visite aussi de Loustal, élégant, toujours affable avec les donzelles, et Frédéric Morel, PDG de Flammarion, passionné de peinture et de dessin, qui préside aussi aux destinées de Casterman et de la revue Beaux Arts.

Samedi, 15h00 et plus : Cette année, à cause des travaux au centre-ville, les stands des éditeurs sont éparpillés, et avec eux les auteurs qui dédicacent : Edmond Baudoin, toujours de bonne humeur, parle des femmes africaines.

Il y a Baru aussi, séduisant professeur de dessin. Il dédicace à côté de Nicolas de Crécy, sérieux et concentré sur sa plume.

Studio RTL, 16h30 : Débat animé par Laurent Boyer, avec Jean-Jacques Beineix. L’occasion de rappeler cette anecdote : alors que j’achevais la publication « d’Itinéraires dans l’univers de la bande dessinée » (Flammarion), l’auteur de « 37°2 » m’appelle au bureau, demande un rendez-vous, recherche un conseil. Il me présente un story-board, dit son projet de le transformer en bande dessinée. On discute, on papote, l’homme sait ce qu’il veut, son caractère est légendaire, mais il n’y a pas d’enjeu entre nous. On s’apprivoise. Je le conduis chez Glénat où officie le dessinateur Didier Convard. Voilà comment fut publiée cette BD. Une histoire courte puisque, apparemment, ils se sont disputés depuis et que JJB a changé d’éditeur.

Samedi soir : Point presse. On commente tous les prix décernés à Angoulême. Les libraires du groupe disent leur satisfaction. Ils font leur choix avant la mise en rayon. Angoulême, c’est une fête, mais c’est aussi une formidable vitrine de la production éditoriale de l’année. L’après-Angoulême, c’est le retour au business, à la promotion des albums primés. Je ne connais aucun auteur qui cracherait sur une telle publicité.

Posté par M.E.L. le 3 février 2006 dans
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25 janvier 2006
Produits culturels et multimédias : c’est l’offre qui fait la demande !

© Jacques Langevin / Deadline Photo Press
« Leclerc à l’assaut de la Fnac » : tel était l’esprit des articles de presse, cette semaine, suite à l’annonce de l’ouverture de 26 espaces culturels en 2006.
Le challenge Fnac/Leclerc n’est pas mauvais pour stimuler nos équipes respectives. Mais l’image de ce supposé affrontement est, à tous égards, excessive. Et trompeuse, tant le déficit d’offres de produits culturels reste criant, notamment en province, malgré la rénovation des plus belles librairies et les investissements récents des GSS.
1) L’évolution des parts de marché
La Fnac reste, et de loin, leader incontesté du marché (par exemple, elle dépasserait 21 à 22 % des ventes de livres quand notre enseigne ambitionne encore 12 à 13 %).
a) Mais si son offre reste très forte dans le disque et le livre, la Fnac se développe beaucoup plus dans le domaine des produits techniques (brun, gris, TV, etc…). Ce secteur représente 55 % de son offre. Ce qui me fait dire (un brin provoc) que les concurrents de la Fnac sont désormais Darty, Surcouf, Boulanger ou Connexion…
b) D’autre part, la Fnac est implantée dans les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille…), dans des quartiers à fort pouvoir d’achat (catégories CFP plus, cadres et cadres supérieurs, universitaires, etc…). A l’opposé, nos espaces culturels sont implantés (pour 90 % des cas) dans des villes de moins de 80 000 habitants.
Nous sommes donc seulement concurrents dans quelques métropoles régionales (comme Nantes).
c) Et il faut encore relativiser l’appréciation de cette concurrence : la Fnac est essentiellement implantée en centre ville, en concurrence, elle, avec d’autres libraires. Alors que notre localisation périurbaine couvre souvent une zone de chalandise déficitaire en offre culturelle, sans autre proposition commerciale. (Je doute d’ailleurs que l’enseigne du groupe Pinault vienne un jour rivaliser avec nous à Clichy-sous-Bois ou dans la zone de Moisselles-Sarcelles !).
d) Les espaces culturels E. Leclerc sont surtout implantés dans des villes moyennes (40 % dans des villes de moins de 15 000 habitants). Sur ce territoire, pas vraiment de concurrence, hormis quelques derniers bons libraires (de plus en plus rares) et quelques grosses « Maison de la Presse ».
2) Les effets positifs de la multiplication de l’offre
Je défends l’idée que l’émergence de nouveaux acteurs culturels, comme nos Espaces Culturels, Place Média (groupe Bertelsmann), Alice Médiastore, Cultura (groupe Auchan) ou des libraires indépendants (Le Grand Cercle à Eragny)…n’obèrera aucunement la survie de l’offre existante.
En matière culturelle, c’est l’offre qui fait la demande. C’est vrai pour le « spectacle vivant » comme pour la diffusion des produits culturels. La multiplication de l’offre (pour autant qu’elle soit diversifiée et différenciée par le prix ou par les gammes) contribue à développer ce marché plus qu’elle ne menace les positions établies.
3) Etude d’impact
Une étude Ipsos réalisée, à notre demande, quelques mois après l’ouverture de nouveaux espaces culturels E. Leclerc dans 5 villes moyennes (Cogolin (83), Ploërmel (56), Saint-Dié (88), Concarneau (29), Pornic (44)…) confirme la thèse. Je vous en livre une synthèse :
a) Précédemment à notre implantation, les habitants devaient se déplacer (une demi-heure à trois quarts d’heure de transport) dans la métropole régionale la plus proche, pour effectuer les achats, principalement dans une GSS ou une grosse librairie (comme Dialogue à Brest ou à Quimper). Ils y achetaient 38 % des BD, 54 % des livres, 69 % des disques !!! Exode commercial, achats erratiques, peu fréquents, rarement spontanés !
b) L’ouverture d’un espace culturel, dans ces localités, limite l’évasion commerciale au-delà de 12 km. Les achats deviennent hebdomadaires. 28 % des clients déclarent qu’ils achètent plus de livres, 26 % plus de DVD et de CD, 11 % plus de BD et jeux vidéo.
c) Du coup, le budget d’achat de produits culturels augmente : 54 % en moyenne ! Il passe de 24,50 € à 37,80 € mensuels.
d) Enfin, ces implantations accroissent l’accessibilité à la culture des catégories à moindre pouvoir d’achat. Ce sont, par exemple, les employés et ouvriers qui profitent le plus de cette implantation. Ils constituent 41 % de la clientèle contre 32 % en moyenne nationale.
Voilà donc qui contredit toute la batterie d’arguments polémiques souvent opposés à l’implantation des GSS ou à la multiplication de l’offre.
Oui, décidément, il y a de la place pour tous. Nous ne sommes finalement pas si nombreux que cela, les distributeurs qui s’intéressent à ce secteur. Beaucoup de villes n’ont toujours pas (ou n’ont plus) de bons libraires ou de GSS. J’en veux pour preuve l’exemple de cette ville emblématique, Blois, dont le flamboyant Jack Lang fut le maire. Des musées, des festivals, des expositions, mais pour acheter des disques ou des livres un peu « pointus », il faut aller jusqu’à Tours. Voilà qui justifie que, prochainement, notre adhérent local postule, sans risque de polémique, la création d’un prochain espace culturel.
Posté par M.E.L. le 25 janvier 2006 dans
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23 janvier 2006
Festival d’Angoulême : Un scénariste « BD » président en 2006 ?

Credit photo : Lesage
Vuillemin (déjà Président en 1995) essaie de corrompre MEL pour être "élu" une deuxième fois...
Ca y est, ça marche. Lors de la conférence de presse de lancement du FIBD (ma note du 11/12/2005), j’avais interpellé les organisateurs et les membres du jury pour que soient primés les scénaristes, toujours éternels exclus du Grand Prix d’Angoulême.
Le Grand Prix de la ville d’Angoulême récompense, chaque année, un dessinateur ou un scénariste (quelle que soit sa nationalité) pour l’ensemble de son œuvre et sa contribution au rayonnement de la bande dessinée. C’est une Académie des anciens Grands Prix qui désigne, après débat et vote, le nouvel élu. Sans que son rôle ne soit véritablement défini (ni contraignant), les organisateurs attendent de lui une implication dans la définition des axes thématiques de la manifestation et une contribution à la communication (affiches, conférence de presse, etc…).
Depuis la création du festival (1974), 37 auteurs ont été récompensés (dont Franquin, Eisner, Moebius, Mézières, Tardi, Gotlieb, Juillard, Kraehn, Loisel, etc…).
En coulisse, ces nominations ont toujours donné lieu à suspicion, voire contestation ! Beaucoup d’oubliés dans cette affaire : Cuvelier, Hergé, Jacobs, Tillieux, Martin, Marcherot, Tibet, Roba, pour ne citer que les pionniers incontestés du 9ème art.
A date, un seul scénariste (Lob) primé en 1986. Depuis, pas trace d’un Christin (scénariste pour Bilal, Mézières, Gotzinger), d’un Corbeyran (Le Chant des Stryges), Dufaux (avec Grenson, Mirallès, Delaby, Marini), Jodorowsky, Le Tendre, Van Hamme, Yann, Arleston, Frank, Giroud…
Têtu comme un Breton, j’ai pris ma plus belle plume, écrit aux membres du jury et plaidé la nomination d’un scénariste en 2006:
« A Angoulême, ces dix dernières années, le festival a su bâtir des ponts avec l’industrie du cinéma, de la vidéo, des jeux électroniques ou de la publicité. Il a ouvert des voies pour des carrières mixtes dans lesquelles les dessinateurs ont pu s’engouffrer.
Mais, si la création aujourd’hui est portée par une belle génération de graphistes, ne pensez-vous pas qu’elle manque parfois de contenu. On ne peut parler décemment de crise du scénario. Mais quand je lis les centaines de titres envoyés par les services de presse dans nos Espaces Culturels, je reste souvent confondu par la faiblesse, si ce n’est la médiocrité des scénarios.
Explication ou conséquence, il n’existe aucune passerelle (ou si peu) entre le monde de la bande dessinée et celui des lettres (ou de l’écriture). C’est dommage. C’est cette lacune que je vous imagine pouvoir combler en lançant ce signal ».
Je ne sais pas quelle suite donnera à cette pétition notre Académie angoumoisine, mais l’idée fait son chemin. Depuis mon intervention, ça cause dans les couloirs du festival. Au point que les deux plus grands magazines consacrés à la BD se la sont appropriée. Angoulême fait la Une des gazettes.
1) Bulldozer, dont le pétulant Frédéric Bosser dirige la publication (et la rédaction !!!), fait appel au témoignage des « oubliés » du Grand Prix. Florilèges :
Un peu de frustration :
- Jacques Martin : « Je ne pense pas que je ramasserai des lauriers parfois tombés très bas ».
- Lambil : « J’ai abandonné le rêve de l’obtenir ».
Quelques vérités bien senties sur la réputation « avant-gardiste » d’Angoulême :
- Tibet : « …je m’aperçois que cette académie a tendance à cracher sur tout ce qui est commercial ».
- Van Hamme : « …logique qu’Angoulême mette en avant l’audace et l’innovation actuelles des auteurs français. Même s’ils sont bien faits, peu d’ouvrages réalisés par les Belges sont explosifs ! Nous restons dans une forme de classicisme ».
Et un solide bras d’honneur :
- Hermann : « L’académie est un ramassis d’auteurs parisiens, de faux-culs… Je m’en fous, je m’en torche… Si aujourd’hui, on finissait par me le donner (le Grand Prix), je le refuserais. Après tout ce que j’ai dit contre ce système, je serais une pute si je l’acceptais ».
2) Bodoï, avec qui mon enseigne a créé un prix pour promouvoir de jeunes auteurs, insiste sur la discrimination à l’égard des scénaristes. Et regrette l’absence des Morvan, Desberg, Convard, et autres artistes précédemment cités.
Interrogés par la rédaction, les membres du jury expriment finalement leurs contradictions.
- J.C. Mézières : « A mon avis, nous n’inclurons jamais un scénariste parmi nous ».
- A. Juillard : « C’est vrai, la tendance consiste plutôt à privilégier les auteurs complets ».
- R. Loisel : « Je connais certains Grands Prix qui n’ont pas révolutionné le graphisme de la bande dessinée, alors que sans certains grands scénaristes, quelques grandes séries n’auraient jamais vu le jour… Qu’on les apprécie ou non, ils lui ont donné des lettres de noblesse ».
- J.C. Mézières : « Je me console en me disant que d’une certaine manière, avec l’élection de Bilal et de la mienne, Pierre Christin a déjà eu deux moitiés de Grand Prix ! ».
- R. Pétillon : « Le Grand Prix récompense une personne. Il n’est donc pas partageable ».
- F. Schuitten : « Il faut y réfléchir. Dupuis et Berbérian sont indissociables ».
- A. Juillard : « Quand Schuitten a gagné, je ne me souviens pas qu’on ait mentionné le nom de Peeters ! ».
- R. Loisel : « Oui, je suis partisan qu’un scénariste soit élu à nos côtés ».
Je ne sais pas qui sera élu, samedi soir prochain, Président d’Angoulême 2006. Mais je suis sûr d’une chose. On va beaucoup débattre de tout cela sous les bulles où s’agglutineront 120 000 accros de la BD. Et dans la presse, comme sur les forums, ils seront nombreux à dire : « Vive les scénaristes, merci à eux ! ».
Posté par M.E.L. le 23 janvier 2006 dans
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16 janvier 2006
Musique, cinéma sur internet : les limites et le prix du téléchargement

Vendredi soir, Guillaume Durand inaugurait la nouvelle formule de « Campus » (France 2). Il y recevait notamment Alain Bazot (directeur des publications Que Choisir), Jean-Jacques Annaud, cinéaste, et la chanteuse Zazie. Thème du débat : téléchargement, qui doit payer ?
- Alain Bazot défend la licence globale (et non pas la « gratuité », comme on lui en prêtait l’intention). Il plaide pour la libre copie à des fins privées, la répression des seuls pirates professionnels, pour un abonnement forfaitaire (licence globale) et un système de redistribution au prorata des titres (par auteur).
- Jean-Jacques Annaud conteste : « Au tarif proposé, la licence globale, c’est quasi de la gratuité. La production cinématographique est devenue une industrie lourde. Elle se rémunère sur toute une déclinaison de produits commerciaux (recettes en salles, passage sur TV partenaires (TF 1 ou Canal +, co-investisseurs), diffusion des DVD et droits dérivés, etc…). Une industrie qui ne fait pas seulement vivre des auteurs, mais des milliers de salariés. Avec des écarts de coûts considérables selon les films. Pas question donc de forfaitiser. Chaque œuvre a droit à rémunération pour ce qu’elle est ».
- Zazie (qui n’a pas beaucoup pu s’exprimer) dit la même chose.
J’ai trouvé que les arguments d’Alain Bazot contre les plates-formes de téléchargement légal n’étaient vraiment pas crédibles. De toute façon, on n’échappera pas, quel que soit le mode de paiement, à un système de répartition, donc à une forme de contrôle.
1) Les arguments de circonstance…contre le téléchargement légal
Pour beaucoup de Français, les productions culturelles sont chères (versus pouvoir d’achat) : « les majors se sucrent, les auteurs touchent peu par rapport à la marge des producteurs et des diffuseurs, les maisons de disques deviennent des sociétés financières, ne prennent plus de risques (jeunes auteurs), multiplient les compils, profitent du système, etc… ». Bien qu’excessives, toutes ces accusations contiennent une part de vérité et expliquent en partie le marasme du marché des CD.
Pour autant, peut-on (en réaction) plaider la gratuité, ou encore ramener le débat aux seules nécessités de rémunérer l’auteur en faisant fi de l’économie générale du disque ou du cinéma. Et surtout, peut-on tirer argument de l’immaturité d’un marché en pleine gestation pour refuser le téléchargement payant ?
A mon sens, non. Et c’est ce que je reproche à Que Choisir.
A. Bazot dit en quelque sorte : l’offre actuelle est trop pauvre. Elle n’est pas assez diversifiée. Pas question de rémunérer des sociétés de téléchargement (disques et cinéma) dont le catalogue est si médiocre ! ! !
Pour moi, c’est vraiment un mauvais procès.
a) D’abord, parce que cette offre est encore naissante, fragile et qu’évidemment elle va s’étoffer.
b) Malgré ce que dit Que Choisir, le modèle économique sur lequel s’appuient les plates-formes de téléchargement est encore non rentable. A 0,99 € le titre (plus copie privée autorisée), il n’y a pas de perspective d’équilibre. Même la Fnac n’imagine pas retrouver ses petits avant 5 ou 6 ans.
c) Sans être pléthorique, l’offre commence sacrément à s’étoffer… Si l’on se réfère aux dix sites les plus prisés (itunes.fr, fnacmusic.com, virginmega.fr, etc…), plus de 600 000 titres sont déjà en ligne.
d) Enfin, si l’on considère le catalogue mondial potentiellement disponible, on est certes loin du compte. Mais après tout, soyons objectifs. Pour qui habite en province dans une ville de moins de 50 000 habitants, l’offre téléchargeable est déjà cinquante fois supérieure à l’offre des meilleurs disquaires des années 90. L’offre de films y est mille fois supérieure à ce qu’on trouve (avec une durée très limitée) dans les meilleures salles, et dix à quinze fois supérieure aux titres présents dans les vidéoclubs.
Arrêtons donc de faire la fine bouche. Les libertaires du net seraient-ils devenus les premiers aliénés de la société de conso. Ca me fait penser à ces gosses qui, dans nos magasins, poussent les parents à acheter les iPods les plus chers au motif qu’il leur faut « à tout prix » 4 000 titres téléchargeables, sinon rien.
Le marché en ligne va évidemment dupliquer encore tout ça. D’autres sociétés de téléchargement vont voir le jour. Les catalogues vont s’étoffer. Encore faut-il que les opérateurs trouvent un intérêt à investir. Ce ne sera certainement pas le cas si le marché n’est pas rentable.
2) La rémunération au prorata des ventes ou des audiences
a) Une fois acquis le principe du téléchargement payant (c’est pas gagné), la question du mode de paiement importe finalement assez peu. Facturation à chaque téléchargement ou paiement forfaitaire…l’important, c’est que la rémunération couvre les frais. Qu’on se le dise, sur le long terme, personne ne vendra à perte !
Les internautes doivent cependant être cohérents. Si l’on veut des catalogues diversifiés, il faudra bien que le prix du téléchargement (forfaitaire ou pas) intègre la possibilité de mettre en ligne des productions artistiques à coût marginal élevé ou (autre manière de le dire) avec des potentiels d’audience moins grands (œuvres d’avant-garde, plus élitistes, moins grand public, de recherche, etc…). Comment atteindre cet objectif sur la base d’un forfait moyen identique. Quel intérêt à enrichir un catalogue, à prendre des risques sur des titres à faible rotation, si tout le monde reçoit la même base forfaitaire ?
Comme Denis Olivennes, PDG de la Fnac, je ne crois pas à la compatibilité du système de la licence globale (du forfait) avec la défense de la diversité culturelle… A débattre !
b) Jean-Jacques Annaud, Zazie et tous les artistes espèrent bien vivre de leurs créations. C’est normal et souhaitable. Quel que soit le mode de paiement, il faudra bien réallouer ces sommes en tenant compte des écoutes accordées à chaque auteur.
Dès lors, on n’échappera pas au problème de « relevé de compteurs ». Techniquement, comme je le disais dans ma note du 6 janvier, ça ne pose pas de problème technique majeur. Les plates-formes de téléchargement légales s’y sont engagées. Les sociétés éditant les logiciels et régissant les échanges peer to peer…n’ont aucun argument juridique, ni technique, pour se soustraire à cette obligation.
Encore faut-il que les internautes, rebelles à cette idée qu’ils assimilent à un contrôle, acceptent ce qu’ils croient être une atteinte à la liberté. La préservation de toute liberté de création…vaut bien cette exigence comptable (que, paradoxalement, on a bien fini par accepter pour tous les paiements CB, y compris sur internet ! ! !).
Posté par M.E.L. le 16 janvier 2006 dans
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6 janvier 2006
Musique en ligne : les artistes redécouvrent les vertus du commerce

Hier, Jacques Chirac est revenu sur le projet de loi gouvernemental concernant le téléchargement de la musique en ligne. On se rappelle le tollé : alors que le Ministre de la Culture soutenait un texte réprimant le piratage, des députés socialistes (et de la majorité !) faisaient passer un amendement qui défendait l’instauration d’une redevance forfaitaire (la licence globale) pour rémunérer les auteurs de titres librement échangés sur le web.
J’aurai l’occasion de reparler ici des solutions techniques et des conséquences économiques du développement commercial d’internet. C’est un sujet passionnant. Il pose des problèmes très complexes concernant le respect des droits de la propriété industrielle, mais aussi la responsabilité des hébergeurs et des serveurs. Vu que tous ces problèmes doivent être traités en même temps à l’échelle mondiale, le chantier est énorme…
Pour l’heure, je voudrais juste insister sur deux erreurs qu’ont commises les milieux culturels en cédant à la revendication libertaire (et utopique) de la gratuité. Et surtout en opposant systématiquement le monde de la culture et le monde du commerce (non sans mépris pour ce dernier).
1) Le mythe de la gratuité
En février 2005 (ma note du 11/02/05), des journalistes du Nouvel Observateur avaient demandé d’accoler mon nom à celui d’artistes et de personnalités qui refusaient la répression des internautes abonnés au « peer to peer ». Je n’avais pas donné suite car cette pétition me semblait complètement contradictoire avec le respect des droits d’auteur et la garantie d’un système de rémunération pour les artistes.
a) Non, personne ne peut « raser gratis ». Toute production génère des coûts ! Tout producteur, réalisateur ou créateur doit pouvoir vivre de ses œuvres ! Quel mécanisme garantira leur pitance si personne ne paie ? Qui, si ce n’est l’Etat (par un régime de subventions et de répartition) ou les opérateurs commerciaux privés (qui se refinanceront par exemple par la publicité !). Allez ! Soviétisation ou hypermercantilisme, c’est Charybde et Scylla !
b) Le problème d’ailleurs ne se pose pas que pour la musique en ligne. Exemple : si chacun se met à copier librement et échanger les articles du Nouvel Observateur, il n’y aura plus de vente dans les kiosques, plus d’argent qui rentrera chez Perdriel, plus de journaliste pour soutenir les pétitions sur la gratuité…CQFD ?
La solution, c’est le téléchargement payant (mais pas cher, bien sûr !).
Normal qu’on puisse réaliser des copies destinées à un usage personnel. Mais dès que l’on sort de ce cadre et qu’on participe à un système d’échange portant sur des milliers de titres (livres, CD, DVD, etc…), l’internaute fait, d’une manière ou d’une autre, « œuvre de commerce ». Il est normal qu’il verse son obole.
2) La diffusion de la culture passe (aussi) par le commerce
C’est une originalité très française. Le débat instaurant le prix unique du livre dans les années 80 avait révélé cette coquetterie idéologique. Le monde artistique a toujours été indifférent, voire méprisant, à l’égard de la fonction commerciale. « Moi, je fais de l’art, je ne vends pas des petits pois… ».
Le produit culturel n’est certes pas un produit comme les autres (pas plus qu’un médicament d’ailleurs), mais il s’échange sur un marché. Avec un prix. Et il fait vivre toute une multitude d’agents commerciaux (éditeurs, diffuseurs, galeristes, imprimeurs, etc…). C’est d’ailleurs le dynamisme de ces commerçants (au sens large) qui entretient la permanence du contact entre l’artiste et son public.
La césure était apparue lors de l’explosion des radios musicales, dans les années 80. Les possibilités d’enregistrements privés et les risques liés au piratage avaient justifié le rôle de la SACEM, organisme auprès duquel tous les diffuseurs musicaux reversent une taxe correspondant au taux d’écoute. C’est ce que nous faisons, par exemple, dans les magasins qui diffusent de la musique (la SACEM reçoit les déclarations ou relève les compteurs).
La dématérialisation des supports de vente ne fait qu’amplifier le problème, mais sans en changer la nature. Le commerce de la culture sur le web nécessite que les diffuseurs soient astreints aux mêmes règles que les médias traditionnels (radios, TV), ou autres commerçants (disquaires, libraires, …) et soient tenus pour responsables du piratage, des contrefaçons et des téléchargements illégaux qui passent par leur entremise.
Il n’existe aucun obstacle pour que chacun de ces opérateurs tienne une comptabilité des titres diffusés et reverse directement à son « fournisseur » les rémunérations contractuellement définies. Difficultés techniques ? Certainement pas plus que pour la mise en place des échanges interbancaires lorsqu’un touriste paie par CB au bout du monde ! ! !
D’aucuns objectent et affirment : le téléchargement « peer to peer » n’est pas concerné puisqu’il s’agit d’un échange dans la sphère privée. Erreur et confusion : quand les internautes téléchargent, ils utilisent des logiciels, propriété de sociétés privées qui n’ont aucune raison d’échapper à leur responsabilité (eMule, BitTorrent, KaZaa, Bearshare, etc…).
Quant à l’échange lui-même, il est de nature marchande (mais oui !). Même s’il ne met pas en jeu une monnaie sonnante et trébuchante, l’internaute s’oblige, en retour (c’est là qu’est l’acte commercial), à pouvoir lui-même être téléchargé. Comme le dit Karl Marx dans les dix premières pages du Capital, le troc, c’est du business, même si c’est la forme la plus primitive du commerce.
Posté par M.E.L. le 6 janvier 2006 dans
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16 décembre 2005
Olivier Ledroit : la bande dessinée devient opéra

Il est des œuvres terrifiantes et noires dont les artistes portent sur les épaules le poids de leurs tourments. Mais rares sont ceux qui, dans la bande dessinée, savent tromper leur monde et dissocier le contenu dramatique de leur œuvre d’un comportement social des plus classiques. Par leur charisme et leur magnétisme, un Druillet, un Bilal laissent finalement deviner, derrière des regards et des comportements, la présence latente d’un tréfonds obsessionnel dont les effluves sporadiques et violentes rejaillissent dans l’œuvre même. Mais on peut passer deux heures avec Jean Giraud, alias Moebius, sans vraiment pouvoir attribuer à des traits spécifiques de sa personnalité l’explication d’un aspect particulier de son dessin.
Olivier Ledroit est de ceux-là.
En début d’année, il présentait à Paris un collector (édité par Daniel Maghen). Avec légèreté et amusement, il introduisait ses lecteurs dans le monde enchanteur des elfes et autres personnages aériens de l’heroic fantasy. Son dessin est alors tout en élégance, stylisé, telles des illustrations anglaises ou nordiques de contes pour enfants. De la poésie, jusque dans la caricature des monstres les plus hideux pour les rendre finalement communs, attachants et acceptables.

Et puis, surprise : le néophyte découvre, dans les bacs, un album du même auteur, « Xoco », un polar noir, co-scénarisé avec Thomas Mosdi. L’action se déroule à New York, « la ville des extrêmes et des délires ». Il y fait noir, marron, bleu profond ou vert sombre. O.L. revendique alors l’héritage expressionniste, cite les cinéastes Murnau et Mankiewicz pour expliquer pourquoi il s’appesantit sur les ombres. J’aime d’ailleurs assez sa formule : « Je recherche les atmosphères claires-obscures ; ça me permet de travailler la lumière ! ! ! ».

Il est difficile de cerner la personnalité de ce garçon de 34 ans, hypersensible, timide aux ongles rongés, amoureux de ses bonsaïs…quand on se plonge dans l’exubérance des « Chroniques de la Lune Noire ». Et plus encore, dans « Requiem », son œuvre la plus aboutie.
Les « Chroniques de la Lune Noire » sont dessinées dans le filon de l’heroic fantasy. Avec Froideval, O.L. a surfé sur les influences graphiques de Frank Frazetta et Berni Wrightson, deux illustrateurs US dont il revendique l’influence. La violence est omniprésente, mais ponctuée de clins d’œil et « d’humour au second degré ».

Les difficultés de collaboration ont amené O.L. à se jeter avec Pat Mills dans « Requiem » qui prolonge, avec maestria et un foisonnement délirant, cette aventure personnelle dans un univers plus franchement gothique encore.
Personnellement, j’ai eu beaucoup de mal à « lire » « Requiem », même si, au gré des livraisons (on en est au 6ème tome), la mise en page s’est aérée et clarifiée. Là n’est peut-être pas son point fort. Comme l’explique O.L. lui-même, c’est de toute façon une « histoire à tiroirs »…

Le scénario me fait penser à un livret d’opéra. L’histoire est quasi impossible à résumer (je tente) : un soldat allemand, Heinrich, meurt sur le front russe. Il est projeté sur Résurrection, un monde chaotique et violent. Il y suit les enseignements du vampire Cryptus et devient « Requiem » à la recherche du seul être aimé de lui, Rébecca… Pour cette superproduction en technicolor et dessins double-page, O.L. propose un casting d’enfer avec, en guest-star, Dracula, Robespierre, Attila, et puis des dragons, des centaures et même des avions triplans…

Ne vous laissez pas impressionner. Ou plutôt, si… Mais par la puissance du dessin, la capacité narrative de chaque case et la force émotionnelle de certaines séquences. Vous êtes à Garnier ou à la Bastille, vous ai-je dit, c’est le chant qui vous emporte, le cri déchire votre confort, la raison n’a plus cours…
A l’instar de son confrère écossais, Adrian Smith (chef de file de l’équipe de Warhammer), O.L. a trouvé sur ce territoire la maîtrise d’une palette plus large où le « rouge pétant », sur fond noir ou bleu très dense, fait brûler d’un feu agressif les inscriptions les plus ésotériques ! Les scènes de bataille deviennent grandioses, comme une séquence des films d’Eisenstein quand il paraphrase l’affrontement des chevaliers teutoniques avec les forces du mal absolu. Un délire total, mais génial (que, malheureusement, on ne peut reproduire ici. Et même, il faudrait pouvoir les regarder sur les planches originales, grand format, plus que dans les albums, si réducteurs). A côté, les tableaux de Carpaccio ou de Mantegna restent des figures stylistiques (bon…j’exagère un peu).
Oui vraiment, la question se pose avec E. Beiramar (www.fantasy.fr) : dans quel recoin de son cerveau, O.L. va-t-il puiser toute cette dramaturgie.

Près de Lorient, à une portée de voix d’un Sorel dont l’univers, fantastique lui aussi, me semble plus serein (et plus marin), O.L. et son épouse sont des terriens ordinaires. Dans le village, on regarde d’un œil torve l’auteur de ces exubérances graphiques. Ce n’est pas l’atmosphère des Sorcières de Salem, mais ça jacasse et ça tracasse…
Lui, pourtant, en gentilhomme, ne cesse d’offrir des clés de lecture : « Le quotidien ne m’influence pas trop…pas plus…je ne cherche à puiser dans le côté sombre de la vie ». Non, son œuvre est pure jubilation. Sur le modèle de l’auteur de La Ligue des Gentlemen, il cherche avec Pat Mills « des trucs qui le font marrer ». Celui qui se dit « anar positiviste », revendique tout simplement de faire « ce qu’il veut ».

« J’ai une tribune, je suis libre de m’exprimer ». Si, comme d’autres auteurs, il reconnaît le besoin d’une sorte de thérapie (« le dessin permet de libérer toutes les images de violence que j’ai en moi »), il y a chez lui un côté manipulateur qui le force, tel un grand gosse, à miner, puis désamorcer « le côté noir » de ses histoires. Comment pourrait-il faire autrement, lui qui s’assume père de famille et franchement « popote » dans sa jolie maison morbihannaise. Il affirme dessiner « Requiem » en jouant les baby-sitters et en gardant un œil rivé sur le dernier épisode de « Oui-Oui » ou des « Barbe à Papa »…
Ni ange, ni démon. Mi-ange, mi-démon (mais pour le fun)…Olivier Ledroit n’a rien d’un poète maudit.
Posté par M.E.L. le 16 décembre 2005 dans
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26 octobre 2005
Daniel Maghen : De l’aventure d’un galeriste à celle d’un éditeur

©Laurent Mélikian, Bandes Dessinées Magazine
De gauche a droite: Didier Savard, Laurent Vicomte, Daniel Maghen, Frédéric Peynet (en rouge)
Alain Sparh (derrière Vicomte) Béatrice Tillier, Olivier Brazao (derrière Maghen) et Charles Villoutreix (derrière Peynet)
Au royaume des bédéphiles, Daniel Maghen ne laisse pas indifférent. Quelques-uns, rares, font la moue ! « Il ne respecte pas l’artiste, ni les œuvres dont il fait des marchandises ! Il brade le marché ! ». On reconnaît ici la marque d’un concurrent, ou encore celle d’un artiste dont « la cote » est hésitante.
Mais des amis, des zélateurs, des propagandistes, Daniel Maghen en compte à la pelle. Des plus prestigieux et des plus crédibles. Chaque exposition, au 47 quai des Grands Augustins, les rassemble, le verre à la main.
Les Thorgal (oups ! lapsus), les Rosinski père et fils, les Vance (en famille aussi), les Juillard, et toute la nouvelle génération (Gibrat, Ledroit, Pellerin, Lepage…) reconnaissent son professionnalisme et revendiquent…son amitié.

©Laurent Mélikian
Daniel Maghen reçoit William Vance
J’ai fait sa connaissance à Angoulême, au FIBD. Il tenait son stand, bulle New York. Il ne fait pas de retape, laisse venir le chaland, passe derrière, observe les hésitations. Quand on lui pose enfin une question (qu’il laisse venir…), il répond, mais en grand timide, allure gênée, sans vraiment regarder dans les yeux. Sauf s’il s’agit de convaincre. Ou qu’Olivier, son fidèle collaborateur, lui aura fait remarquer, d’un signe discret, qu’il pourrait y mettre un peu « du sien ».
Ouais, sacrément timide, ce galeriste, avec ses airs d’étudiant pas fini. Il a ses marottes aussi, ses humeurs. Dites-lui, juste pour voir, que telle planche n’a pas de qualité graphique…et pour peu qu’il s’agisse d’un de ses auteurs fétiches, il deviendra fébrile, s’emportera jusqu’à vous rendre coupable : « Quoi ! Mais c’est une page majeure de l’histoire, le moment-clé où XIII rencontre Jones, celui du premier baiser, celui où machin chose meurt, et… ». Ignare que vous étiez ! Et il s’en ira, lonesome galeriste, incompris et résigné… « Enfin, moi, ce que j’en dis…chacun son goût ». Tout un poème, notre DM.

Daniel Maghen veut promouvoir la jeune génération : Régis Penet ("Marie des Loups", ed. Soleil) et Robin Recht ("Totendom", ed. Les Humanoïdes Associés)
Il a commencé comme collectionneur, à une époque où les auteurs vendaient peu leurs planches. Ou que celles-ci s’échangeaient dans les arrière-cours des libraires, entre les 40 ou 50 amateurs parisiens, suisses ou bruxellois. A force de « troquer » (avec Arno, avec Stalner), il est devenu vendeur. Des artistes lui ont confié leurs originaux, lui ont fait confiance. Swolf, Juillard, Blanc-Dumont, Le Gall, Manara… Alors que les Belges surenchérissaient sur Franquin, Hergé, Tillieux ou Macherot (« la ligne claire »), DM participait à faire de Paris une vitrine pour les auteurs modernes, y compris pour l’illustration en couleur.
Depuis dix ans, il les a presque tous rencontrés. Il s’est forgé quelques fortes convictions. A Frédéric Vidal de l’excellent BoDoï (n° 89, octobre 2005), il en illustrait quelques-unes.
Les dédicaces : « Je me refuse à vendre des dédicaces d’auteurs vivants, question de principe. La dédicace, c’est souvent triste pour les auteurs qui se sont déplacés, malsain et malhonnête de la part de ceux qui la mettront en vente ».
L’art figuratif : « Aujourd’hui, en art contemporain, c’est surtout l’abstrait qui est mis en valeur. Les meilleurs figuratifs, ceux qui savent tout des proportions, des cadrages, sont les dessinateurs de BD ».
Les spéculateurs : « S’ils gagnent de l’argent, tant mieux pour eux, s’ils en perdent, c’est comme ça ! ».

Il n’y a qu’un seul écueil chez DM. C’est cette difficulté à passer du franc à l’euro. Lui qui voudrait rendre les originaux accessibles aux jeunes acheteurs, suscite quelquefois, sans s’en rendre compte, des sueurs froides quand vient le moment de conclure la vente. Evidemment, diviser ou multiplier par 6,5, c’est pas pareil. Faut être préparé !
Bon, ceci dit, je les entends déjà les espiègles comme les jaloux : « Tu parles de DM comme d’un marchand ; c’est bien ce qu’on lui reproche. Le monde des collectionneurs (et donc de son serviteur) est celui du fric et non celui de l’Art ».
Ah, ah ! Pas sûr que les artistes si attachés à la galerie DM apprécient le distinguo. Pour les plus jeunes, les ventes de planches « sont des bouffées d’oxygène qui leur permettent de travailler dans la BD. Pour les plus grands, il s’agit d’un bonus » (BoDoï, toujours).

Non, ses détracteurs ne déstabilisent pas DM, d’autant que ce dernier s’aventure depuis quelques mois dans le domaine si risqué de l’édition.
Etrange d’ailleurs que cette passion, commune aux trois galeristes parisiens du 9ème Art ! Bernard Mahé (dont on reparlera ici) a fui la finance internationale pour éditer ses auteurs préférés ; Frédéric Bosser a investi dans « Bulldozer » ; et maintenant, les éditions DM relancent une forme de Art book à la française avec la publication de trois livres consacrés à Laurent Vicomte, Olivier Ledroit et Emmanuel Lepage. Original, superbe !

Le virage est pris. L’homme est infatigable, fait vivre son équipe à un rythme d’enfer (expo quasiment tous les mois ; « autobiographie en images » d’André Juillard et de Cosey, début 2006…et aussi, premier « vrai » album de BD avec la collaboration d’Andréi Arinouchkine (dessin) et Tiburce Oger (scénario). Tillier, Pellerin, Gibrat, Hippolyte sont dans les starting-blocks.
L’univers de la bande dessinée est d’abord un monde d’authentiques artistes et de lecteurs passionnés. Les festivals ont permis aux éditeurs de multiplier les points de rencontre avec le public et de le renouveler. C’est une chance pour le 9ème Art, dont disposent aussi les musiciens, mais dont ne bénéficient pas (pas suffisamment) les peintres ou les photographes. L’existence d’un réseau d’éditeurs-galeristes, attachés à faire découvrir le travail de jeunes auteurs est une aubaine. Bonne chance, Daniel, à toi et à ton équipe.
Posté par M.E.L. le 26 octobre 2005 dans
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21 octobre 2005
Ana Miralles : Une dessinatrice qui n’a pas froid aux yeux !

Ana Miralles
On dit souvent des auteurs de bandes dessinées qu’ils sont quasi « autistes ». Il suffit d’ailleurs de les observer sur un plateau de TV (rare) ou dans les débats, lors des festivals. Pas facile d’exprimer sa joie de vivre, de trouver les mots pour dire sa passion… quand on est huit à dix heures par jour enfermé dans un atelier, penché sur la table à dessin.

Alors, passer quelques heures avec Ana Miralles vous fait économiser un capital de patience, les habituelles techniques d’approche et d’apprivoisement, préalablement nécessaires, bien souvent, pour interviewer un auteur et obtenir sa confiance. Ana est d’une toute autre nature. Follement gaie, elle est extravertie. Elle aime faire la fête, raffole des défis, veut aller toujours plus loin, connaître, voir, découvrir…

J’ai cherché dans le dictionnaire. Pour elle, j’utiliserais ce qualificatif ! Espiègle : « Vive et malicieuse ; coquine ». Dans la vie, Ana Miralles est un petit bout de femme terriblement espiègle. On l’imagine volontiers concocter quelques farces. Elle sourit tout le temps, s’apprête à vous moquer tout en vous décochant un regard des plus charmeurs. Et avec l’accent de ces intarissables Hispaniques, on est tout de suite enrôlé, enroulé dans le tourbillon de son exubérance.

Cette légèreté, revendiquée, est aussi la meilleure caution de toutes ces images, follement sensuelles, que trop facilement on imaginerait dessinées par un homme. A cent lieues de toute revendication féministe, et sous l’impulsion affectueuse (mais un tantinet sadique) du génial scénariste, Jean Dufaux, elle illustre des histoires de femme, des héroïnes aux corps somptueux, revêches mais lascives, pour qui l’abandon sert l’ambition d’un amour passionné.
« Djinn » (Dargaud) l’a portée au top ten du classement ATP des meilleurs dessinateurs. « Djinn », c’est cette série dont les couvertures somptueuses d’albums, au centre de toutes les bonnes librairies, éveillent nos fantasmes, et pas simplement ceux de quelques boutonneux. Dans « Bulldozer » (octobre 2005), une lectrice écrivait à Ana : « Nous, les filles, nous ne te disons pas merci. Quand nos copains auront scotché, au-dessus de leur lit en désordre, l’affiche avec la sublime créature nue aux mains liées que tu as dessinée pour la couverture de Djinn, on fera quoi de nos capitons coincés dans nos jeans, hein ? On éteindra la lumière, voilà tout ». Il faut dire que cette histoire est un régal.

Ana travaille beaucoup. Enervée par les marteaux piqueurs qui continuent de bétonner le Sud de la côte espagnole, elle se concentrait, il y a encore quelques mois, sur les dernières pages du tome 5 intitulé « Africa ». Elle passe beaucoup de temps sur ses planches. Elle peaufine sa technique. Travaille sur calque. Puis, la couleur directe.

Elle s’est fait connaître dans la péninsule en illustrant les versions espagnoles de Vogue ou de Marie Claire. Les Français l’ont découverte avec « Eva Medusa », une trilogie éditée chez Glénat (collection Graphica, scénario par Segura). Une autre trilogie, « A la recherche de la licorne » (scénarisée par Ruiz) a conforté ce succès. Mais « Djinn » marque un premier aboutissement.
De prime abord, le sujet ne la passionnait pas. « Un monde fermé, sans liberté, complètement opposé à mes propres convictions. Je n’étais pas d’accord avec l’histoire des trente clochettes. Je n’étais ni en phase avec mon héroïne, ni avec l’histoire, et encore moins avec Jean Dufaux, mon scénariste. Cette histoire était très machiste, très masochiste… Comment imaginer qu’une femme amoureuse veuille passer de telles épreuves de son plein gré ». Mais Jean Dufaux est malin. Intelligent, attentionné, il savait Ana tentée par les possibilités graphiques du sujet.

Mais ne vous leurrez pas. Derrière l’esprit libre d’une femme joueuse et quelque peu manipulatrice, la véritable obsession est celle d’un amour somme toute très pur. Ana déteste rien moins que tout ce qui peut dévaloriser la femme. Il n’y a pas de sensualité, même dans le dessin, sans le désir lié à l’amour.
Et même quand elle parle des hommes, c’est pareil. D’un trait, complètement fantasque, elle vous parle ou dessine un idéal masculin, jeune, viril, protecteur, et qu’on imagine immense avec de grandes épaules sécurisantes… « Quand je commence à lui donner des formes, c’est ma créature…Il me regarde comme je veux, comme un amoureux…alors je suis séduite, je le regarde à mon tour et je luis dis tendrement « enchantée de te connaître »… Mais à la fin de ses explications, c’est toujours vers Emilio qu’elle se retourne. Son compagnon…qui, modestement, avoue ne pas trop se reconnaître dans la description précédente.

Généreuse, Ana est d’abord un concentré de bonnes ondes. Elle libère autant d’énergie que ses héroïnes dont elle défend les intérêts et la bonne morale.
Timide, mais surtout pour ne pas impressionner les hommes, Ana masque son immense talent derrière une jovialité désarmante. Mais elle trace sa route et je vous prie de croire qu’elle va aller très loin.

Posté par M.E.L. le 21 octobre 2005 dans
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14 octobre 2005
Bande Dessinée : Pour comprendre le phénomène « manga »

© "Les Mondes Manga" - Ed. EPA Hachette Livre - 2005
Absent, ce week-end, je répondrai aux commentaires dès lundi.
C’est une véritable invasion. 800 mangas parus, l’an dernier, dans l’hexagone. La France est devenue, pour la bande dessinée japonaise, le deuxième marché mondial. Avec un rythme de croissance extraordinaire.
« Manga » signifierait en japonais « image dérisoire ». Véritable phénomène culturel au Japon, ces BD, initialement publiées en noir et blanc (et aujourd’hui, de temps en temps, en couleur), sont éditées en format « poche ».
Caractéristiques : elles se lisent de droite à gauche. Chaque histoire est souvent racontée en plusieurs tomes. Certaines visent plutôt un public garçons-ados (les « schonen ») ; d’autres, les filles (les « shojo »).
Originalité : le trait du dessin est toujours très expressif et le rythme de la narration très lent. Dans la BD européenne francophone, comme dans les comics américains, les auteurs pratiquent une forme « d’ellipse » entre les cases. Et c’est le lecteur qui, s’investissant dans l’histoire, imagine les liens de causalité. Dans le manga, on a affaire à des successions d’images très détaillées, avec des mouvements souvent très décomposés.
La manga mania s’est répandue en France dans les années 80, grâce notamment à la diffusion TV de dessins animés japonais. Mais c’est la publication de « Akira » de Katsuhiro Otomo, (Editions Glénat, 1999), qui a boosté l’intérêt des bédéphiles pour cette forme d’art graphique.
Le succès tient évidemment au prix peu élevé (5 à 10 €). Mais l’engouement vient surtout de l’adéquation des thèmes abordés avec le monde des jeux vidéo, des CD-Rom et des DVD. En grandissant (on pourrait dire « en vieillissant »), les fans ont tiré la demande vers des mangas encore plus graphiques, des mangas d’auteur, sacralisant quelques monstres sacrés : Jirô Taniguchi (« Quartiers lointains », « Le journal de mon père »…), Hayao Miyazaki, Osamu Tezuka (« Ayako »), Akira Toriyama (« Dragon Ball »).
Dix éditeurs français en sont les promoteurs en France (Kana, Glénat, Pica, Delcourt, Tonkam, J’ai Lu, etc…). Kana, Glénat et Pica réalisent 80 % des ventes dans l’hexagone.

© "Les Mondes Manga" - Ed. EPA Hachette Livre - 2005
Comme précédemment exprimé ici, je n’étais pas un fan des mangas : lecture a priori difficile, écriture trop lente à mon goût, complaisance dans des formes de violence provoquant irritation et fatigue, prétentions philosophiques conduisant à des morales plutôt fumeuses…
Et puis, j’ai eu la chance d’être guidé par quelques auteurs français. Baudoin, Baru, Boilet ont, dans leur propre œuvre, repris bien des codes du manga. Et l’appréciation de leur travail permet de faire le lien entre notre culture européenne et cet art japonais (encore que les auteurs de mangas n’hésitent pas à revendiquer l’apport formidable d’un Moebius et, plus méconnu, d’un Peellaert (« Pravda »), dans les années 70).
Les équipes qui animent le secteur « livres » dans notre groupe ont reçu, ces derniers temps, trois ouvrages dont je recommande la lecture. Pédagogiques, d’un abord facile et sans prétentions, ils permettent à tout néophyte d’appréhender ce phénomène culturel.
Les Editions du Rocher publient « Manga : Soixante ans de bande dessinée japonaise », sous la signature de Paul Gravett. Ce journaliste (qui écrit pour « The Guardian », « Neuvième Art » ou « Comics International ») a dirigé de nombreuses expositions concernant la bande dessinée (dont au Musée de la bande dessinée d’Angoulême). Richement illustré, poursuivant une démarche historique, son livre offre une superbe introduction à l’univers graphique japonais.

Le photographe et réalisateur Hervé Martin Delpierre et le journaliste Jérôme Schmidt publient, chez EpA, « Les Mondes Manga ». Ici, la démarche est plus analytique. Elle fait la part belle à quelques grands auteurs. Intérêt : les œuvres sont présentées dans leur contexte sociologique. On passe de la photographie d’un mode de vie à sa représentation manga. Livre très important si l’on veut comprendre la raison pour laquelle cent millions de Japonais achètent plus d’un milliard de mangas par an.

Enfin, Fabien Tillon (critique de BoDoï et de Phosphore) publie, chez Nouveau Monde, un petit opuscule fort intelligemment réalisé, « Les mangas ». Pour 3 € (voilà qui respecte l’éthique manga ! ! !) et le temps de traverser Paris en métro (ou la rade de Brest en bateau !), vous ne passerez plus pour un ignare lors du prochain festival de BD que vous ne manquerez pas de fréquenter.

Au fait, Quai des Bulles à Saint-Malo (je n’y serai malheureusement pas), c’est du 28 au 30 octobre.
Posté par M.E.L. le 14 octobre 2005 dans
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7 octobre 2005
Nicolas Vial : Du dessin de presse à la peinture sur toile

De lui, j’appréciais les dessins à l’encre de Chine que publie, une fois par semaine, Le Monde ou Le Journal du Dimanche. Un squelette de cargo (dont la proue ressemble à un requin) déverse un sang noir et visqueux qui souillera nos côtes ! Une locomotive dévastatrice menée à un train d’enfer par un groupe de spéculateurs, écrase sur les rails les corps (devenus traverses) des humains hagards et désemparés. Ou encore…un écrivain poursuivi par les pointes de multiples stylos à plume… Quel monde étrange ! L’homme y fait la bête, la bête questionne l’homme, et la terre finit par réclamer une trêve. Les dessins de Nicolas Vial nourrissent, certes, des thèmes de commande pour illustrer la lutte pour les libertés, contre la pollution, ou la défense de la culture. Mais Olivier Frébourg qui préfaçait récemment le catalogue de Nicolas Vial au Musée de la Marine, n’hésitait pas à rappeler à quel point cette œuvre est nourrie des propres fantasmes de l’auteur.

Le Monde, 21 janvier 2000
« Chez Vial, la mer…est un champ universel, la scène originelle où l’homme se montre à nu…l’univers impitoyable de la réalité brute, à la fois métaphore de la condition humaine et lieu de métamorphose ». NV est, tour à tour, Capitaine Nemo, Corto Maltese, Edgar Poe, Blaise Cendrars. Paraphrasant Victor Hugo dans « Les Travailleurs de la mer », il confirme : « L’eau est pleine de griffes ».
Il a aussi illustré beaucoup de livres. C’est en les feuilletant que j’ai découvert une autre facette du personnage : son humour. Dans « Un rhino c’est rosse » (éditions Eden, 2001), dans « La loi de la lagune » (éditions Seuil Jeunesse, 1997), « Matou miteux » (idem, 1994), ou encore « Le grand livre des monstres » (éditions de La Martinière Jeunesse, 2002), il se lâche et délire franchement. Une bande de chats, manifestement braillards et cyniques, fait la course avec des loups. Ils parcourent, à toute vitesse, la lagune de Venise au volant de superbes Riva. A quai, planqués dans d’incroyables baignoires, des poissons aux écailles métalliques assistent, ébahis, à l’invasion de leur territoire. Finalement, le message est le même que celui des dessins publiés dans la presse. Mais avec de la couleur et la cocasserie en plus, ça fait toujours mouche.
De lui, je n’aurais pas connu le peintre si, toujours en quête d’une bonne BD, je n’étais rentré, par gourmandise, dans la galerie de Frédéric Bosser, rue Dante. J’ai tout de suite ressenti le choc. Sur le mur, des grandes toiles où des paquebots tiraient avec rage sur leurs amarres comme d’énormes poissons qu’on aurait voulu haler sur les quais. (Allégorie probable de la situation réelle de l’artiste, ligoté dans sa vie quotidienne, retenu dans un réseau inextricable de cordages alors qu’il aspire à prendre le large…).

En face, sur les autres toiles, on dirait que le temps s’est arrêté. Un havre de paix se blottit à mi-pente d’une dune. Une petite maison en bois se mire dans le bleu argenté des flaques, à marée basse… Sur l’une, il pleut des poissons. Sur une autre, un homme solitaire y revient discrètement méditer sur son passé…

Je me suis retourné vers Frédéric Bosser et, spontanément, je lui ai dit : « Mais je connais cette maison, je connais ces paysages, j’ai vécu dans cette lumière ». Il a souri, et le lendemain, nous étions autour d’un plat de pâtes avec Nicolas Vial.

Il aura fallu une heure. Une petite heure pour se souvenir et tout remettre au pot. Nous avons le même âge. Nous avons passé nos vacances, hiver comme été, sur ces mêmes rivages. Nous avons vécu des journées entières à ne rien faire d’autre…qu’à regarder cette maison, le sable qui l’entoure et les couleurs changeantes des cumulus voyageurs. C’était à Kerlouan, à Keremma, au Vougot, et jusqu’à Carantec, dans notre Finistère-Nord, là où des paysans marins partent le matin, aux mortes eaux, pour arracher les algues qui poussent sur les fonds. Et quand vient le soir, ils remontent, tirés par de puissants bourrins, des charrettes dégoulinantes de varech (matière première iodée qui servira d’engrais ou de matière cosmétique) pour le faire sécher, plus haut, sur les joncs.

Même ce bateau, « la Mélanie », maintes fois dessiné par lui, je l’ai connu, amarré ou sous toile, avec ses voiles couleur de vareuse.
De la rencontre, une amitié est née. Deux parcours souvent commentés à la terrasse d’un café et passés au crible de la sensibilité de l’autre. A tel point que nous avons nourri un projet commun : après le livre que lui a consacré Eric Fottorino, « Lire tue », c’est moi qui co-signerai la publication de ses dessins sur l’environnement.
La peinture, c’est devenu son Moby Dick, sa quête du calamar géant. Tel le Hollandais Volant, il n’en finit pas de parcourir la toile. Du crayon au pinceau, il y a un gouffre. D’autres que lui s’y sont essayés et s’y sont perdus. Lui, s’y attelle depuis dix ans. Il y a des œuvres que j’aime moins, trop oniriques, trop fouillis. Et puis d’autres, comme des éclairs de génie, puissantes et belles.

Dans son atelier, devant le chevalet, il prend instantanément et inconsciemment un air de Modigliani (le regard lumineux et presque fou quand il pose sa couleur). Mais son inspirateur reste Chirico. Figuratif mystique, il revendique un univers insolite, un bestiaire impressionnant de banals animaux qu’il sait transformer en véritables monstres. Et des tas d’objets insolites, aussi. Des dinky toys (il en a toute une collection) aux élégants panamas dont il affuble ses personnages. Les hommes errent souvent, sans visage apparent. Ou alors, dans l’ombre de grands chapeaux. Tiens, au fait, il n’y a jamais de femmes représentées sur ses toiles (ou rarement). Pourtant, elles sont très présentes dans sa vie. Ou alors, justement, c’est parce que… !

Cette semaine, je suis passé par Trieste et Venise. L’Alliance Française et notre partenaire italien, Conad, ont joué les mécènes. Nicolas Vial a disséminé, dans le vieil arsenal (un immense entrepôt de briques et de bois), une centaine de ses œuvres. L’expo dure le temps de la biennale. Je suis content pour lui.

Posté par M.E.L. le 7 octobre 2005 dans
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1 octobre 2005
Lorenzo Mattotti expose chez Christian Desbois
AS : Déplacement oblige ce week-end, je répondrai à vos nombreux commentaires lundi.

Christian Desbois, Lorenzo Mattotti
Une expo Mattotti est un événement. A 18 heures, hier soir, des dizaines d’amateurs et de passionnés ont fait la queue pour découvrir les dernières créations du génial Italien.

© Lorenzo Mattotti
Il faut dire que tout ça se passe à la bonne franquette. Depuis plusieurs années déjà, Christian Desbois tient discrètement galerie 14 avenue de La Bourdonnais à Paris, juste sous les pieds de la Tour Eiffel. Quand je dis « discrètement », c’est pas peu dire… On peut passer devant la façade sans qu’il soit possible de deviner les trésors qu’on y installe, le temps d’une expo consacrée à l’un de ses amis. Car des amis artistes, Dieu sait s’il en a, Christian. Dans l’illustration, la gravure, et dans la bande dessinée. Bilal, Baudoin, Tardi, Loustal, Götting, Cestac ou Avril lui ont souvent confié leurs œuvres pour une présentation, une sérigraphie ou l’édition de livres, comme celui qu’il a réalisé pour André Juillard : « Trente six vues de la Tour Eiffel ».

© Lorenzo Mattotti
Christian et Pierre-Marie Jamet, son ami et collaborateur, ne se mettront jamais en avant. Galliéristes, éditeurs, et même marchands, ils le sont, mais en artisans. La lithographie ou l’aquarelle, c’est « un truc cher, fragile, qui ne peut pas se mettre en rayon ». Artisans, assurément ! Mais d’abord passionnés, oui, fous d’images et de dessins.

© Lorenzo Mattotti
Rien d’étonnant à ce que Mattotti ait choisi Christian pour faire découvrir au public parisien les somptueuses images qui donnent lieu aujourd’hui à la publication d’un livre : « Nell’Acqua » (Casterman, Christian Desbois éditeur). Bien sûr, Lorenzo Mattotti est mondialement connu. Par les « unes » du New-Yorker, ses affiches (dont celles du Festival de Cannes), ses nombreuses illustrations : Pinocchio, Le pavillon sur les dunes (texte de R.L. Stevenson), Rouge (texte de Jean-Jacques Goldman). Seul ou avec de prestigieux scénaristes (Zentner, Kramsky), il a livré de superbes bandes dessinées : Le Voyage de Caboto, Dr Jekyll et Mr Hyde, Le Bruit du givre, etc…
Mais Mattotti n’a rien d’un mondain. Elégant (et pas simplement dans son graphisme), cet Italien de Brescia s’est implanté à Paris, dans un superbe atelier au cœur du quartier romantique. Les collectionneurs se disputent déjà ses œuvres (fort rares sur le marché) en Italie, en Espagne, en Amérique du Nord. Mais pour l’heure, il manifeste toute sa reconnaissance pour l’amitié de quelques artistes parisiens et d’un public qu’il chérit. Il a décidé d’officier chez Christian Desbois. Courez-y, c’est somptueux.

© Lorenzo Mattotti
Posté par M.E.L. le 1 octobre 2005 dans
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24 septembre 2005
Jacques Lacarrière, écrivain-voyageur, s’envole pour l’Olympe

A Sarajevo (2001) - Photo Jean Bibard
Jaques Lacarrière, érudit, poète, essayiste, et marcheur infatigable…a quitté les chemins de traverse. Ce grand traducteur d’Hérodote, amoureux du théâtre grec (Sophocle) côtoyait, dans ses rêves, tous les héros de la mythologie antique.
Mais cet humaniste aimait partager l’émotion de ses plus belles découvertes, ses rencontres fortuites, tout autant que l’amour du grec et la fascination qu’il avait pour « les pionniers du christianisme primitif ». De lui, j’avais particulièrement aimé « Les Hommes ivres de Dieu » (1961), un essai sur ces ermites qui, dans les premiers siècles, questionnaient la Vie depuis les déserts de pierres d’Egypte. (Il réitéra avec « Les Gnostiques » en 1973).
Si je veux lui offrir un hommage, aujourd’hui, c’est pour lui rendre la paternité de toutes ces notes et observations que je consigne sagement, tous les jours, dans des carnets ou sur ce blog… Et ce, depuis 1976, date à laquelle j’ai découvert « L’Eté grec » (Plon). Sur les traces de Nicolas Bouvier (autre pèlerin de son espèce) et avant de découvrir Chatwin, Naipaul, et tant d’autres écrivains-voyageurs, il sut initier quelques lecteurs de ma génération au bonheur d’une écriture ouverte sur le monde et curieuse des hommes de toute espèce.
Je n’ai fait sa connaissance que bien plus tard, en rejoignant l’équipe des « Etonnants voyageurs », établie chaque année sous les remparts de Saint-Malo. Discret, toujours pédagogue et surtout passionné, il savait « donner » à ses interlocuteurs. Inutile aussi de vous dire qu’il savait être digne des héritiers d’Epicure, dès qu’à table ou à la dégustation, il fallait faire honneur !
Les héros ont toujours leur talon d’Achille. Jacques Lacarrière est mort des suites d’une opération pourtant bénigne au genou et qui s’est envenimée. Il paraît qu’il a laissé un testament à son éditeur. Il y aurait consigné son souhait de voir ses cendres éparpillées au-dessus de la Grèce. N’y voyez aucune coquetterie d’écrivain. L’auteur de « Chemin faisant ou la mémoire des routes » (1974) continue, pour nous, son travail de balisage et nous invite à mettre ses pas dans les siens.
Avec joie…malgré la peine !

Avec notre ami Michel Lebris, au festival Etonnants Voyageurs (2001)
Posté par M.E.L. le 24 septembre 2005 dans
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2 septembre 2005
Rentrée littéraire : trop de livres tuent le livre

C’est vraiment n’importe quoi !
Pendant deux mois, tous les libraires, indépendants ou rattachés à un grand réseau (Fnac, Espaces Culturels E. Leclerc, etc…) vont recevoir près de 1 400 nouveaux titres. Et dans des espaces tout de même limités, ces produits encore tout chauds de la rentrée littéraire vont devoir se pousser du coude pour trouver une place sur les étals et dans les vitrines. Comment voulez-vous que les libraires s’organisent efficacement ?
Et puis, comment, dans ce foisonnement, un nouveau roman peut-il avoir une chance d’être repéré par les lecteurs. Tout le monde ne lit pas les critiques de Télérama ou du Nouvel Obs ! (Elles sont pratiquement inexistantes dans la presse locale).
L’équipe qui a en charge le développement de nos espaces culturels, habite le rez-de-chaussée de notre immeuble, à Issy-les-Moulineaux. C’est dans un espace, pourtant large de plusieurs centaines de mètres carrés, qu’arrivent toutes les nouveautés (« les services de presse »). Nos libraires y puisent leur sélection pour nourrir les catalogues publicitaires.
J’allais à leur rencontre, ce matin, pour recueillir des suggestions pour mes prochaines lectures (on n’est jamais si bien chaussé…) et j’ai découvert, médusé, ce pavage de livres aux couvertures parmi les plus attirantes, mais finalement, sans pouvoir, de visu, en repérer un plutôt qu’un autre.
Vous pensez bien ! 663 titres, rien que pour les nouveaux romans. Aucune visibilité possible. Et quand on sait que la durée de vie d’une nouveau titre en librairie est de trois ou quatre mois (maximum), j’ai ressenti de la compassion pour tous ces jeunes écrivains dont nos magazines dressent actuellement les portraits.
Face à cette profusion, nombreuses sont les voix qui aujourd’hui osent émettre l’idée que l’édition française produit trop de titres. On parle, selon les années, de 20 à 30 000. C’est évidemment énorme. Les mauvaises langues n’hésitent pas à accuser les grosses maisons d’édition qui multiplieraient leur offre pour évincer leurs concurrents des rayonnages et accaparer toute la place. Plus méchantes encore, ces accusations de « cavalerie » : les éditeurs engrangeraient le bénéfice de chiffres d’affaires artificiels (les « envois d’office »), dont ils ne rembourseraient les invendus que trois mois après, plombant ainsi la trésorerie de nombreux libraires (les fameux « retours »).
En fait, au sein de l’équipe de nos espaces culturels, on me dit que c’est un peu un faux problème.
En Allemagne ou en Grande-Bretagne, l’édition produit beaucoup plus de titres (entre 70 000 et 90 000 par an !!!). Et pourtant, le lectorat potentiel n’est pas supérieur à celui du marché français.
Ensuite, le problème est moins le nombre des titres que leur qualité. Et il est vrai (je l’ai remarqué dans le secteur qui me passionne, la BD), beaucoup d’albums sont médiocres, tout simplement très mal imprimés, ou encore…trop chers.
On a l’impression que fort d’excellentes ventes ces trois dernières années, le monde de l’édition a pris des risques et n’a pas anticipé le retournement de la consommation.
Mais au-delà de ces erreurs, la profession ne s’est-elle pas laissée griser par la médiatisation (très profitable) qui règne autour de la « saison des prix ». Tout se passe comme si Grasset, Gallimard, Le Seuil, Flammarion et consorts n’avaient programmé leurs lignes de fabrication que pour servir la sélection des Goncourt, des Renaudot, et autres Médicis (un peu comme si les viticulteurs avaient produit en ne tenant compte que des quinze jours de foires aux vins dans la grande distribution ! ! !).
Alors, plutôt que de parler de surproduction, il me semble que l’urgence (et la sagesse) exigerait qu’on multiplie les évènements et les opportunités marketing pour mieux étaler, au cours de l’année, l’arrivée de tous ces livres dans nos librairies.
Mais qui, dans le monde de l’édition, prendra l’initiative de changer ces habitudes ?
Posté par M.E.L. le 2 septembre 2005 dans
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26 août 2005
Dylan, Bono : de la rébellion à l’engagement
Ils ont en commun de paraître sous des pseudos. Robert Zimmerman a adopté le nom d’un grand écrivain gallois, auteur du « poète en jeune chien » : Dylan Thomas. Paul Hewson est Bono.
Ils partagent un même amour de la musique. Ils sont, à trente ans d’intervalle, deux rock stars, deux icônes de la chanson, mais aussi, d’un mouvement de contestation parmi les plus influents de la planète.
Tous les deux viennent de commettre un ouvrage. Dylan publie le premier volume de ses mémoires (« Chroniques », Fayard). Bono répond aux questions de Michka Assayas, (chez Grasset).
J’ai feuilleté ces deux livres, cet été, avec gourmandise, et un brin de nostalgie. La lecture croisée des deux ouvrages permet de découvrir, malgré les apparences, deux sensibilités, deux caractères plutôt opposés, et de comprendre la différence de leur engagement.

Dylan, d’abord. A la lecture des critiques qui ont accompagné la sortie de ses mémoires, on est saisi par l’incompréhension, ou plus encore, la frustration, de toute une génération qui se réclame du chanteur. Comme pendant les années 65 à 75, déjà, ses fans, déçus, considéraient comme une forme de reniement (de traîtrise !) cette pudeur, qui empêchait Dylan de prendre nommément partie pour les causes qu’on lui supposait combattre. Lui, affolé par les pesanteurs du star système, a toujours fui la responsabilité induite par son statut emblématique, revendiquant, comme Alan Ginsberg ou Jack Kerouac, écrivains mythiques de la Beat Génération, le simple droit à la poésie.
Dylan fut d’abord un poète, un poète rebelle. Je me souviens l’avoir écouté au hasard d’une escale à Provincetown (Connecticut), la ville des hyppies. C’était en 1968, juste avant le coup de Prague et l’immolation de Yann Palach. J’avais la chance d’être chez des amis, dans une famille de marins et de musiciens. Les fortes paroles de la contre-culture avaient à cette époque la voix de Joan Baez, de Pete Seeger, de Peter, Paul and Mary. Du folk, du rock, des provocations, des coups de colère, de la générosité…
Et puis, donc, il y eu ce moment unique sur la plage. Une voix nasillarde revendiquait l’amour, le plaisir, les droits de la personne. Des campus de Harvard aux sit-in L.A. elle rythmait la contestation contre la guerre du Viet-Nam, le racisme, l’exploitation sociale… C’est la période de « Blow’in the wind », de « With God on our sides » et de « The times they are a-changin’».
Mais très vite, Dylan a senti la récupération ; il a voulu se démarquer, revenir à des chansons plus intimes. On ne voulait pas voir, on ne voulait pas croire à ses explications. Lui, pourtant ne cessait de se revendiquer poète, troubadour, musicien. Son seul engagement, c’était la musique : « hors la musique, je n’ai pas de légitimité ».

Bono affirme sa filiation avec Dylan « …Mais après les années 90, j’ai cessé de jeter des pierres contre les symboles les plus évidents du pouvoir et de ses abus. J’ai commencé à jeter des pierres contre ma propre hypocrisie ».
Comme Dylan, Bono revendique son statut de musicien. Comme lui, il est lucide sur l’inanité du statut de rock star. Mais il veut « sauver la planète », et il instrumentalise sa notoriété, il la plie, au service de son engagement.
Non sans lucidité… « Une rock star, c’est quelqu’un qui, dans son cœur, ressent un vide presque aussi vaste que la masse de son Ego. » Voilà qui est évacué !
Entre les années 65 et la fin des années 70, Dylan s’est fourvoyé, entre cynisme, intimité, et défonce. Sa créativité, d’ailleurs, en a pris un sacré coup.
Bono, lui, choisit l’introspection. Oh, rien de monastique ni d’ascétique. Mais impressionnant tout de même : « la jungle affleure sous la peau de chacun de nous… Je vois le bien chez les hommes, … je vois aussi le mal… je le vois chez moi. Ce n’est pas parce que je trouve une façon de contourner l’obscurité que je ne la vois pas… ». Alors, il se démène. Pour l’Afrique, contre le sida.
Quelques réponses aux questions de Michka Assayas décapent et dérangent : « avec le sida, on assiste à la plus grande pandémie de l’histoire de la civilisation… Tous les jours 6 500 africains meurent d’une maladie qu’on peut prévenir et guérir, et l’Occident ne considère pas ça comme une priorité ! C’est l’équivalant de deux 11 septembre par jour : 18 avions grands porteurs avec des pères, des mères e des familles qui s’écrasent du ciel… Pour eux, pas de larmes, pas de lettres de condoléances, pas de salves… »
Je crois que j’aimais mieux la musique de Dylan. Plus que les chansons de U2, le rock Folk de l’américain portait mes rêves, forgeait mes projets. Mais la personnalité de Bono, (le refus de la fuite, l’affirmation de ses doutes, fussent-ils colorés d’un peu de marketing) me séduit. Et rassure. Voilà qui confirme qu’il ne faut pas désespérer des plus grandes icônes du star système.
Posté par M.E.L. le 26 août 2005 dans
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1 août 2005
La culture est partout à sa place
Je ne sais pas si vous aurez l’occasion de le regarder, mais j’ai pris beaucoup de plaisir à suivre la réalisation d’un film publicitaire pour nos espaces culturels. Il sera projeté dans les salles de cinéma durant ce mois d’août.
1) Depuis une dizaine d’années, mon groupe s’est lancé sur le marché des produits culturels (disques, livres, vidéo, multimédia). En zones très fortement urbanisées, ce sont surtout la Fnac et Virgin qui développent les plus gros chiffres d’affaires. Mais les Centres E. Leclerc sont principalement implantés en province ou en banlieue, sur des zones de chalandise où les leaders hésitent à investir du fait d’une prévision de rentabilité plus faible.
J’ai toujours été convaincu qu’en matière culturelle, c’est l’offre qui fait la demande. Si un livre n’est pas exposé ou promotionné, son auteur a peu de chance d’attirer l’attention du public. Puisqu’à peine 28 % des Français poussent la porte d’une librairie, que la pub sur les livres est toujours interdite à la télé, et que les émissions littéraires sont trop tardives pour obtenir une grande écoute, j’ai choisi l’offensive : mettre des livres et des disques partout, sans tabou, dans les hypermarchés et même dans les petits supermarchés. Et bien sûr, dans des magasins spécialisés (nos Espaces Culturels et multimédias), où l’on peut offrir jusqu’à 90 000 références de livres, recevoir des écrivains, réaliser des expositions, écouter des concerts…
C’est comme ça que les « épiciers de Landerneau » sont devenus le deuxième libraire de France, juste derrière la Fnac. La part des produits culturels et multimédia dépasse désormais 3,5 % du chiffre d’affaires du groupe et progresse avec un taux à deux chiffres.
Mais plus que la performance globale du CA, c’est la pénétration d’une offre culturelle élargie en zones sub-urbaines et rurales qui m’intéresse. Je n’ai jamais cru à l’existence « d’un désert culturel français ». S’il est vrai qu’il est plus facile d’aller au théâtre ou au concert quand on habite Lille, Paris ou Lyon, il ne faut pas négliger l’intensité d’une attente forte de la population provinciale.
2) C’est pour contrer le snobisme culturel ambiant que j’ai confié à l’agence Australie le lancement d’une campagne de publicité dans les magazines avec des images un peu « décalées » : Andy Warhol jouant au baby-foot dans un café, Baudelaire attendant le bus aux côtés d’une famille dans un abri, la Callas posant sur le capot d’une jolie voiture à côté d’un jeune de banlieue.
Mais j’ai voulu aussi profiter de la nouvelle législation qui autorise les distributeurs à faire de la publicité sur une trentaine de chaînes câblées (Paris Première, TPS Cinestar, France 4, TF6, LCI, RTL9, TCM, Discovery Channel). Nous lui avons donné une dimension compatible avec le passage en salle de cinéma.
C’est Rob Sanders que nous avons choisi comme réalisateur. A son actif : des films publicitaires pour Volkswagen, Nike…
Et ça donne un spot très sympa, en forme de clin d’œil : un couple de bobos rentre dans un bar tabac provençal. Il y trouve ce qu’il pensait y chercher : un univers de b.o.f. à la Deschiens, a-culturés en apparence, et plongés dans le coma d’une indifférence totale. Sauf que, une fois les amoureux partis, les indigènes ressortent leur Gallimard de dessous la table et zappent le motocross à la télé pour se rebrancher fiévreusement sur un opéra.
Un film contre les poncifs donc, pour rappeler que la culture est partout à sa place et qu’elle n’est pas l’apanage d’une élite.
A la lecture du synopsis qu’on m’avait proposé, j’avais peur que l’opposition des deux mondes tourne à la caricature. En fait, je trouve ce clin d’œil plutôt bien réussi. N’hésitez pas, si l’occasion s’en trouve, à me faire part de vos critiques.
Posté par M.E.L. le 1 août 2005 dans
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25 juin 2005
Joël Egloff : L’étourdissement
C’est un texte très court, un récit émouvant. C’est l’œuvre d’un jeune écrivain. C’est le livre d’un grand écrivain. Je vous recommande, ce week-end, la lecture de « L’étourdissement » de Joël Egloff (Buchet-Chastel).
Ne vous laissez pas déstabiliser par le décor. Ou plutôt, si. Quittez l’univers du bureau, oubliez un instant la douceur de votre foyer. Imaginez Tchernobyl, les anciens abattoirs de La Villette, les personnages du film «Affreux, sales et méchants » (Ettore Scola). Imaginez une campagne dont les arbres sont gris, les nuages oppressants et les pluies acides : « Les enfants sont pâlots, les vieillards sont pas bien vieux. On fait d’ailleurs pas toujours la différence entre eux ». Dans cette contrée en noir et blanc, le narrateur parcourt en vélo le trajet qui va de sa maison délabrée à son lieu de travail : un abattoir. Il y « épluche les vaches comme des bananes ». Le soir, à la maison, il vit avec une grand-mère qui se nourrit « des restes du chat qui n’a pas voulu finir les leurs ».
Oui, c’est glauque. Comme dans le scénario d’un roman noir ou comme après une catastrophe planétaire. Nous sommes chez des survivants, des rescapés d’un monde industriel qui emploierait des zombies pour faire fonctionner des usines rouillées et bruyantes. L’esthétique, ici, ce sont des friches envahies par les détritus, la pollution, et le bruit des passages d’avions.
Mais, bon Dieu, que ce livre est beau ! C’est cru mais jamais gore. C’est pathétique, mais jamais compassionnel. Ni révolte, ni résignation. Un détachement finalement insoutenable tant l’écriture banalise le rapport des individus à cet environnement hyperréaliste. « Le jour où je m’en irai, ça me fera quand même quelque chose, je le sais bien. J’aurai les yeux mouillés, c’est sûr. Après tout, c’est ici que j’ai mes racines. J’ai pompé tous les métaux lourds, j’ai du mercure plein les veines, du plomb dans la cervelle…et pourtant, je le sais bien que le jour où je m’en irai, je verserai une larme, c’est certain ».
Dans ce décor surréaliste, mais pas tant que ça, l’espoir naît de l’amitié, de la tendresse, de l’humour. Tout cela est dit pudiquement, mais tel semble être notre destin.
Joël Egloff a 39 ans. C’est son quatrième roman. Un jury, présidé par Françoise Xénakis, et composé des 85 libraires de nos espaces culturels lui a décerné « le Prix du Roman des Libraires E. Leclerc ». Ils ont eu un vrai coup de cœur.
Brigitte Kernel, écrivain et critique littéraire à France Inter, participait amicalement aux délibérations. Pas étonnant que Joël Egloff ait reçu cette nouvelle distinction : le Prix du Livre Inter. C’est vraiment mérité !
Posté par M.E.L. le 25 juin 2005 dans
Arts / Culture
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20 mai 2005
Cinéma français : L’exception culturelle au service des monopoles ?
Festival de Cannes ! Chaque année me vaut son lot d’invitations : cocktails, projections, rencontres et petits fours. Je n’y suis allé qu’une fois. Le piège : pour tout un monde qui gravite dans cet univers fascinant du cinéma, un « épicier en gros » reste d’abord un annonceur, le parrain potentiel d’une émission TV, le sponsor d’un éventuel festival, un diffuseur sur le marché de la vidéo et des CD… Moi, ce que j’aime, c’est me blottir discrètement dans le velours des salles, m’imprégner des drames sur l’écran. Et après les projections, observer la comédie des héros, capter les rires, les excès, les humeurs, et applaudir, comme un gosse, aux mises en scène délirantes (bravo Star Wars !).
Tant pis. Encore une fois, il me faudra me contenter de feuilleter les magazines.
Mais hier, j’étais comme en coulisse. Deux des adhérents de notre enseigne veulent construire des petits complexes de cinéma sur leur parking. (Demande de leur municipalité pour doper l’attractivité d’une banlieue devenue désert culturel depuis que toutes les aides vont à l’animation des centres-villes). Cette idée ne fait pas que des « joyeux ». Les trois quarts des salles appartiennent à des réseaux constitués qui défendent leur bifteck comme savent le faire…les marchands. Ce sont eux qui ont exigé du législateur qu’on soumette désormais la création de salles à des critères délivrés par des Commissions d’Urbanisme. Parmi ceux-ci, l’engagement d’une programmation qui favorise les films français ! Pas de problème, évidemment, pour tenir cet engagement, mais l’occasion, pour mes adhérents à Cannes, de découvrir aussi les intérêts cachés derrière ce noble concept « d’exception culturelle » à la française. (Je vous raconterai la suite de leurs aventures, ça m’a l’air assez picaresque…).
Dans tout ceci, la question-clé reste : qu’est-ce qu’un film français ? On se rappelle les désagréments de « Un long dimanche de fiançailles » privé du système d’aide national au cinéma. Les principaux producteurs et diffuseurs hexagonaux avaient, par leur action juridique, contesté au film de Jean-Pierre Jeunet le droit d’être éligible pour obtenir un soutien financier de l’Etat (subvention, avance sur recettes, obligation de diffusion par les chaînes de télévision, apport des Sofica, crédit d’impôt, etc…). Pour Pathé, UGC et MK2, l’œuvre était américaine, bien que produite par une filiale française de l’Américain Warner.
Les plaignants n’avaient pas prévu l’effet boomerang : le gouvernement n’a pu qu’être convaincu de la nécessité d’une réforme. Du coup, UGC et Pathé montent sur leurs grands chevaux et Marin Karmitz, « l’indépendant », donne de la voix pour exiger le statu quo.
Sur le fond, leurs arguments ne manquent pas de pertinence. « Je préfère que la France participe à la création d’un « Airbus du cinéma » en ayant une action volontariste au niveau européen plutôt que de se vendre à Boeing ». En finançant des œuvres à caractère français, mais produites à l’étranger, « le risque est de permettre aux Américains de détruire de l’intérieur un système qu’ils ne cessent de combattre de l’extérieur ». (Guy Verrecchia, Président d’UGC – Le Figaro du 26/04/05). Sur cet objectif, on ne peut que suivre.
Mais la plaidoirie cache une bonne dose d’hypocrisie :
1) Les fonds de soutien sont accessibles selon deux critères. La nationalité du producteur et celle de l’exploitant et du distributeur. A ce titre, « Un long dimanche de fiançailles » dont personne ne conteste qu’il est emblématique de la « culture française », n’a pas été éligible : le producteur est extra-européen. Mais le film d’Oliver Stone, « Alexandre », dont on ne voit pas en quoi il fait référence à nos « valeurs » artistiques, a été soutenu financièrement parce que co-produit et diffusé par Pathé ! ! ! Les critères culturels ont vraiment bon dos dans cette affaire !
2) Question suivante : qu’est-ce qui a empêché le film de Jean-Pierre Jeunet d’obtenir une aide au titre du deuxième critère : la nationalité des exploitants et des diffuseurs. Eh bien, tout simplement, parce que les exploitants font la loi. Pathé, Gaumont, UGC ou MK2 gèrent tranquillement le monopole de leur sélection. L’un d’eux promotionnait « Alexandre ». Pas Jeunet… donc voilà.
Décidément, ici comme ailleurs, on retrouve les mêmes débats sous-jacents, les mêmes querelles, les mêmes défenses d’intérêts…fût-ce sous le noble habillage de la défense de la culture. Tiens, c’est promis, juré, l’année prochaine, j’irai à Cannes parler de concurrence, de liberté d’accès aux salles de cinéma et de la défense des films français.
Posté par M.E.L. le 20 mai 2005 dans
Arts / Culture
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26 janvier 2005
Exception culturelle : ça dérape...
Vu la tentation protectionniste souvent exprimée par les milieux culturels français et leur inclination à s'opposer à toute manifestation de libéralisme, j'ai eu longtemps des difficultés avec le concept "d'exception culturelle". Des amis artistes m'ont proposé de solides arguments. Quelques exemples : sans quota de musique francophone, les éructations barbares des productions yankees domineraient les ondes. Sans subvention, point de spectacle vivant de qualité (danse, théâtre) ; le public, c'est-à-dire le marché (sic) n'est pas suffisant. Sans quota de création, les chaînes hertziennes tueraient le cinéma. Sans avance sur recette, point d'oeuvre française de dimension internationale... d'accord, d'accord ! Mais quand je vois des producteurs français, par ailleurs estimables (Marin Karmitz de MK2), s'opposer à l'attribution de fonds publics au film de Jean-Pierre Jeunet, "Un long Dimanche de Fiançailles", je crie "au loup". Certes, le film est produit par une filiale française d'une société multinationale (Warner). Mais c'est un film superbe, tourné chez nous, qui cause notre beau patois, fait vivre nos laboratoires d'images et nos studios (Eclair, Dubois) et promeut nos acteurs sur tous les écrans du monde. La procédure intentée par MK2, Pathé ou UGC, fleure bon la défense d'intérêts corporatistes. Quel est l'intérêt de la culture française dans tout cela ? Marin Karmitz aurait pu plaider une modification rapide des critères d'attribution. Avec les autres, il a préféré porter l'affaire devant le Tribunal administratif. Décevant de la part d'un producteur, réalisateur, diffuseur, emblématique de l'indépendance culturelle française. Paradoxe ultime : à Hollywood, pas d'oscar américain pour Jeunet, le Français. A Paris, peut-être le César du meilleur film français pour Jeunet, dénaturalisé et apatride depuis la décision du Tribunal administratif ! Heureusement, le public ne s'est pas trompé ! Vive le marché, n'est-ce-pas, Marin ?
Posté par M.E.L. le 26 janvier 2005 dans
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