16 janvier 2009
« Shibumi » : le mystère « Trevanian »

«Shibumi», publié dans la collection « Noire » de Gallmeister, n’est pas un très grand roman. N’en déplaise à son excellent éditeur et à une critique littéraire trop complaisante, le second roman de Trevanian après «La sanction», se lit facilement, mais on y cherchera en vain les traces d’un génie littéraire.
Il est bien écrit (bien traduit !), mais comme beaucoup de thrillers, ce genre d’histoire a pris un sacré coup de vieux après les attentats du 11 septembre 2001.
Je fais partie de ces globe-trotters qui ont comblé des centaines d’heures d’attente dans les aéroports et les avions en lisant tout Robert Ludlum ou Kent Follet. J’adore. Mais il me faut bien reconnaître que « l’argument » ne fonctionne plus.
Oh, l’histoire se tient, même si elle tire en longueur et n’échappe pas à tous les poncifs du genre : défense de l’axe du bien contre les forces du mal, un méchant reconverti à l’amour et à la morale, goût immodéré des arts martiaux, individu solitaire aux prises avec une organisation supra-mondiale ; enfin, quelques leçons philosophiques inspirées par quelques scènes du Kamasoutra.
La réputation du livre aux USA tient d’abord à la personnalité de son auteur. On a dispersé beaucoup d’encre pour s’interroger sur ce prof de lettres, né en 1931 et décédé en 2005. Mais on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’il a passé toute sa vie à fuir les journalistes et à peaufiner le mystère de son existence. Même si Clint Eastwood a fait connaître une adaptation de son roman «La sanction», même si c’est l’un des auteurs les plus vendus dans le monde (5 millions d’exemplaires), on se perd dans l’utilisation de ses pseudos qui, outre Trevanian, peuvent être William Rodney Whitaker, Nicholas Seare et même Robert Ludlum lui-même !!! Eh oui, beaucoup de ressemblances avec l’inventeur de l’infatigable Jason Bourne («La mémoire dans la peau»). Encore que, personnellement, je reconnaisse plus facilement dans son type d’écriture la patte d’un Eric Van Lustbader. Qui sait ?
Mais si je vous parle de ce livre, ce n’est évidemment pas pour insister sur ses aspects littéraires. C’est tout simplement pour faire le lien avec mon billet précédent sur Philippe Sollers. On connaît l’anti-américanisme primaire de nos germanopratins. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, l’auto-flagellation a aussi ses partisans. Dans le cas de Trevanian, la charge anti-américaine est aussi féroce et caricaturale que celle de Sollers. Mais ça n’a pas la même saveur venant d’un gars du cru.
Qu’on en juge : « L’Amérique a été peuplée par la lie de l’Europe…Ce n’est pas une race. Pas même une civilisation. Seulement un ragoût culturel des détritus et des restes du banquet européen…Pour éthique, ils ont des règles…Honneur et déshonneur se nomment « gagner » et « perdre ».
Trevanian est excessif. Il est surtout amer. S’il s’en prend aux Américains, c’est d’abord parce qu’ils symbolisent l’avenir de l’Occident.
« L’Occident est l’avenir ». Trevanian ne croit pas au mélange des cultures qui « donne toujours un assemblage de ce qu’il y a de pire dans chacune d’elles ». Aussi « Dans le monde futur, un monde de marchands et de techniciens, les impulsions primaires du bâtard seront les impulsions dominantes ».
Il y a, derrière l’outrance, un diagnostic implacable que ne renieraient aucun des radicaux des années 70. « Le fondement même du génie américain –de l’esprit yankee- est d’acheter et de vendre. »… Ils vendent « leur idéologie démocratique comme des colporteurs, encouragés par le grand racket de protection des ventes d’armes et des pressions économiques. Leurs guerres (sont) des démonstrations monumentales de productions et d’approvisionnements. Leurs gouvernements, une suite de contrats sociaux. »
Mais contrairement à tout idéal révolutionnaire, Trevanian ne croit pas aux « masses » comme acteurs du changement : « Le prolétariat des Etats-Unis (respecte) des valeurs comparables à celles du vendeur d’assurances ou du cadre supérieur… ». Il n’a qu’un seul but, « accéder à l’échelon de la bourgeoisie possédante ».
Trevanian est fasciné par le Japon, par cette sorte de philosophie orientale syncrétiste qui, du zen à la philosophie du Go, fonde, dans le seul individu, la capacité de rebondir. Il a été marqué par les camps de concentration japonais aux Etats-Unis. Cette image d’une population vaincue empêche de considérer le modèle américain comme un modèle philosophiquement acceptable. Résigné, déçu, frustré, il écrit : « La propagande du vainqueur devient vite l’histoire du vaincu. »
Posté par M.E.L. le 16 janvier 2009 dans
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4 décembre 2008
Aravind Adiga signe « Le Tigre blanc », premier roman prometteur

Au fil d’une rentrée littéraire qui a finalement livré une production « bien moyenne », sans chef-d’œuvre aucun, il arrive qu’émergent quelques ouvrages dignes d’un joli « coup de cœur ».
«Le Tigre blanc» d’Aravind Adiga (Buchet-Chastel) est de ceux-là.
Ce roman m’est tombé dessus dans l’univers cosmopolite d’un voyage d’affaires, alors que j’étais entouré de passagers plongés dans la lecture d’articles sur les attentats de Bombay. Dans la fièvre de cette actualité angoissante, loin des images traditionnelles d’une Inde de pacotille, j’ai reçu ce livre comme une assignation.
« Les habitants de ce pays attendent toujours que la guerre de libération vienne d’ailleurs : de la jungle, des montagnes, de Chine, du Pakistan. Cela n’arrivera pas. Chaque homme doit accomplir son propre pèlerinage de libération.
Le livre de ta révolution est dans tes tripes, jeune Indien. Chie-le, et lis. »
Pour un premier roman, Adiga ne prend pas de gants.
Oh, certes, ce n’est pas l’œuvre du siècle. Ce roman souffre d’une construction trop académique, un peu scolaire même. Le récit abuse du mode épistolaire. Un peu facile et trop prévisible. Chaque chapitre correspond à un envoi au Premier Ministre chinois, dont on se demande d’ailleurs ce qu’il vient faire ici, dans tous les sens du terme (géopolitique et romanesque).
Mais si Adiga a obtenu le « Booker Prize » pour ce «Tigre blanc», c’est parce que les libraires d’Outre-manche ont su repérer, dans ce récit biographique, les signes d’un manifeste littéraire dont les Amitav Ghosh (Le pays des marées), les Tarun J. Tejpal (Loin de Chandigarh) plus que Vidiadhar Surajprasad Naipaul ont été les précurseurs. Ici, on est plutôt dans l’univers de Suketu Mehta (Bombay maximum city), mais sans les enluminures esthétiques et les conventions d’une littérature flirtant avec le reportage documentaire.
Maintenant que l’édition occidentale (et notamment anglo-saxonne) a su reconnaître le caractère majeur de la contribution des écrivains indiens et consentir à leurs romans le statut de « nobélisables », la nouvelle génération n’a plus de gage à donner. Elle attaque crûment mais résolument.
Dans l’Inde d’Adiga, la vie commence par la mort. C’est le ferment de sa révolte.
D’abord, la mort de sa mère : «Des bûches…furent empilées sur elle. Après quoi le prêtre mit le feu. Alors que les flammes dévoraient le satin, un pied pâle jaillit comme une chose vivante ; les orteils…se recourbèrent en signe de résistance…Ma mère refusait de se laisser détruire. Sous la plateforme où étaient empilées les bûches…s’accumulait un énorme amas suintant de vase noirâtre…Un chien au pelage pâle maraudait dans les pétales, le satin et les eaux carbonisées…Ma mère essayait de lutter contre la boue opaque…mais la boue l’aspirait, l’aspirait. Bientôt, ma mère se fondrait dans ce magma noir et le chien viendrait la lécher…A ma mort, je suivrai le même chemin. Moi aussi, on me conduirait ici, où rien ni personne ne pouvait trouver la délivrance…Depuis ce jour, je ne suis jamais retourné sur les rives du Gange. Je laisse le fleuve aux touristes américains !».
La mort du père, ensuite : «…Il est tubard…Peut-être que le docteur se pointera ce soir….Le docteur ne vint pas. Vers six heures, ce jour-là, mon père fut définitivement guéri de la tuberculose. Les garçons de salle nous obligèrent à faire le ménage avant de l’emporter. Une chèvre vint renifler son corps pendant que nous lavions le sol souillé avec une serpillière. Les garçons de salle caressèrent la chèvre et lui donnèrent une grosse carotte.»
De son village natal à New Delhi, des bancs d’école à l’emploi à vie (servitude) auprès d’un potentat, de la description des mesquineries locales à celle d’une corruption généralisée, l’auteur écrit son parcours loin des lieux communs sur les rites et les palais de l’Inde. Avec Adiga, la démocratie indienne (« la première démocratie du monde ») est une farce bollywoodienne, avec ses stups, ses stucs et ses stupres, l’hypocrisie du système de castes (il est lui-même de la caste des confiseurs bien que conducteur de rickshaw) et le cynisme des gens de pouvoir.
Adiga n’est ni Darwin, ni Nicolas Bouvier. Il a le regard d’un ethnographe, mais il porte, même si c’est dit avec tendresse parfois, la douleur d’un peuple devenu servile, toujours servile, plus de soixante ans après la révolution nationale.
Les politiques ne trouvent pas grâce à ses yeux : socialisme ? communisme ? Avec humour, il décrypte ce slogan : « Fonds social progressiste all India » (faction léniniste) » et commente ironiquement « C’était le nom du parti des propriétaires !!! ».
La religion ? Un instrument de l’aliénation générale : «Là haut dans le ciel, Dieu étire sa paume sur les plaines, tout en bas, pour montrer au petit homme le village…et tout ce qui s’étend au-delà : un million de villages semblables, un milliard d’individus semblables. Et Dieu demande au petit homme…n’es-tu pas reconnaissant d’être mon serviteur ?» Au fond Adiga préfère le diable qu’il décrit comme le premier des révoltés. «Pour les musulmans, le diable était jadis un acolyte de Dieu qui finit un jour par se fâcher avec lui et se mit à travailler en free lance… Lorsque je songe au diable…j’imagine une petite silhouette noire…je vois le petit homme…cracher vers Dieu encore et encore.»
Mais Adiga n’est pas un violent hérétique. Sa haine est progressive. Elle est intériorisée jusqu’au meurtre final. Et l’auteur nous entraîne subtilement vers son plaidoyer : «Haïssons-nous nos maîtres derrière une façade d’amour, ou les aimons-nous derrière une façade de haine ?».
Sur le maintien des castes, les mariages pré-arrangés, les rapports maîtres-esclaves et aussi sur l’imagerie d’Epinal d’une nouvelle génération d’entrepreneurs, véhicules de la modernité indienne, Adiga tient l’argument d’un procureur, mais toujours avec ce petit air ironique qui nimbait le cinéma réaliste italien des années 60 («Le Voleur de bicyclette»). Il pose sur son parcours personnel des petits cailloux noirs et entraîne le lecteur dans la partie sombre, puante, d’une économie indienne dont les images, en Occident, continuent à nous parvenir comme des cartes postales post-coloniales, remasterisées au goût d’une croissance à deux chiffres.
L’Inde est un poulailler : «Des centaines de poules blanchâtres et de coqs bariolés…aussi entassés que des airs dans un intestin, se béquettent, se chient dessus et se bousculent pour avoir un peu d’air… Pourtant, ils ne se rebellent pas, ils ne cherchent pas à fuir la cage.»
Plus que dans l’espérance du grand soir auquel il n’a jamais cru, c’est dans l’appel à la vie et le refus sauvage d’une mort préprogrammée qu’Adiga transforme son héros en criminel. Mais la morale, au risque d’être immorale, finit par convaincre le lecteur.
«En résumé, il y avait autrefois mille castes et destins en Inde (1973). De nos jours, il ne reste que deux castes : les gros ventres et les ventres creux. Et deux destins : manger ou être mangé.»
Adiga (son personnage central) a choisi de ne pas être mangé.
Posté par M.E.L. le 4 décembre 2008 dans
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14 octobre 2008
Marcher sur la Lune avec Howard McCord

« La neige lourde de glace fondait lentement, mais le thé sait parler la langue de la neige, et quelques feuilles qui infusent dans la chaleur suffisent à faire un chez-soi. »
Les éditions Gallmeister publient Howard McCord : « L’homme qui marchait sur la Lune ». Un livre unique, parce que c’est d’abord la seule œuvre de fiction publiée par son auteur.
C’est en 1997 que les Américains ont fait connaissance avec ce baroudeur des armes et des lettres. Il aura fallu attendre dix ans sa publication dans une excellente traduction française. On a bien fait d’attendre : Olivier Gallmeister, dont la Maison s’est spécialisée dans le « Nature Writing » nous livre aujourd’hui un bien bel objet.
Certes, les amateurs de récits intimistes à la française (certains parlent de nombrilisme) en seront pour leurs frais. On est ici à cent lieues de Christine Angot ou de Catherine Millet. Quand je dis « à cent lieues », c’est à des milliers de miles.
William Gasper est un être froid ou plutôt faudrait-il dire « sans chaleur ». On lui devine une forte personnalité, mais il cherche à se fondre dans son environnement, sans donner prise, sans aspérité : « …lorsque je lisais Tolkien, la seule chose que je voulais était un manteau d’elfe…presque invisible. J’ai choisi ma propre parka ni trop sombre ni trop claire pour être le moins visible possible et j’ai abandonné les choses brillantes avec ma tendre enfance. ».
Nihiliste, il a pour principal horizon le sommet qu’il gravit, la vallée qu’il lui faut traverser sous le « cagnard ». Il ne jure que par la marche, les grands espaces, la solitude. Mais le héros de HMcC n’a rien d’un écologiste solitaire.
On serait tenté de faire la comparaison avec des productions récentes. “Into the Wild”, par exemple, surfait sur cette vague qui, de Kerouac à Kenneth White, de Thoreau à Rick Bass, promène les écrivains, sac au dos, sur des itinéraires sans carte. Mais nos écrivains-voyageurs avaient le regard de l’ethnographe, du peintre ou du poète.
Rien de tout cela chez William Gasper. Oh, certes, dans sa production littéraire H. McCord a la poésie en besace. Mais son héros a surtout de l’auteur le goût des armes et le profil du guerrier. William Gasper marche sur la Lune (un massif montagneux du Nevada) en pratiquant une ascèse quotidienne, seulement altérée par un repas frugal. Mais durant le sommeil, les souvenirs remontent à la surface, et Gasper reçoit la visite de sorcières dont la présence évanescente s’estompe avec l’aube.
« Je crois qu’il n’existe pas de fantômes dans notre univers, qu’il n’y a rien de surnaturel nulle part. Mais la nature contient suffisamment d’anomalies pour abriter tous les paradis et tous les enfers que l’homme peut rencontrer. »
Jamais ou rarement d’émotion. Jamais de rencontre, car l’autre, celui qui marche plus bas dans la vallée, est forcément un ennemi.
Ce n’est pourtant pas le livre d’un misogyne, ni même d’un dément. Gasper se confronte à la montagne, rythme sa marche sans autre but que d’atteindre une nouvelle arête, crée sa propre discipline, hors de toute morale, hors de toute vanité.
« Pour qui maîtrise la monotonie, c’est une chose simple que de rester assis à guetter en silence. Il m’est arrivé d’étudier des murs de cellule avec l’avidité d’un érudit plongé dans ses textes antiques, et d’en tirer autant de profit, qui plus est. »
Certains ne manqueront pas, à la lecture de ce livre, d’évoquer une sorte d’apologie quasi militaire que l’on retrouve aussi dans les romans de Cormac McCarthy : « J’ai pour les armes un amour authentique, qui m’en fait leur esclave - mon passé, le cours que ma vie a pris, est une autre cause de cet esclavage. Je me suis engagé dans une violence que je n’avais pas anticipée et un jour elle m’est devenue habituelle. Je ne suis pas un homme paisible… ».
Pourtant, point d’idéologie dans cette écriture : « J’assassine pour l’Etat et cela est censé donner à mes actes une forme de légitimité, à défaut de noblesse. C’est un mensonge, évidemment ; je sais que mes mobiles ne changent rien à mes actes. Un meurtre avec préméditation est un meurtre avec préméditation, que vous le fassiez pour l’argent, la vengeance, le patriotisme ou par simple colère. La différence, si différence il y a, réside dans le fait que la société…ne punit pas les crimes commis à sa requête… Ce n’est pas l’acte, ni même l’homme, que nous jugeons lorsque nous pendons l’un comme gredin et médaillons l’autre comme héros. Nous ne jugeons que l’effet produit sur la société.»
«L’homme qui marchait sur la Lune » est un livre étrange. Je suppose que pour l’apprécier, il faut le lire dans un certain contexte, plutôt de sérénité.
J’ai beaucoup aimé.
Posté par M.E.L. le 14 octobre 2008 dans
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8 septembre 2008
« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros
Suite à ma note du 6/09, je vous livre ces quelques extraits, histoire de vous inciter à la lecture…
- Page 16 : « …Mon père était une ligne droite, ma mère une courbe… »
- Page 19 : « …Les écrivains sont obligés au réalisme car ils sortent de leur cartable des images mentales alors que le peintre a le droit magnifique de faire violence à notre imaginaire… »
- Page 32 : « …qu’on ne peut pardonner certaines choses qu’à ceux qu’on ne reverra jamais. Le pardon, parfois, ne supporte pas la proximité… »
- Pages 52 et 53 : « …J’ai besoin d’un alcool fort pour descendre mes sept étages et me retrouver dans la rue. C’est toujours une épreuve…Un peu comme si je marchais dans un autre monde. Un univers parallèle avec d’autres lois, une autre physique, c’est peut-être ça le théorème d’Almodovar : la puissance du monde divisée par mon incapacité à le rencontrer. Il me faut l’apprivoiser progressivement. Je dois l’effleurer, me glisser à sa surface, le palper comme s’il s’agissait d’un poisson abyssal et monstrueux…Au début, je rase les murs, je marche vite, je ne donne à personne le loisir de s’attarder sur moi. J’évite les zones trop lumineuses. Les ruelles étroites du port me conviennent. C’est le domaine des chats qui filent vite, des adolescents à la recherche d’un mauvais coup, des prostituées, des transsexuels. J’aime la manière dont ces clandestins de la nuit ne s’appesantissent pas. Il y a une légèreté du désespoir qui me touche… »
- Page 62 : « Finalement, je ne sais pas si j’aime assez le monde pour tenter de m’y intégrer. J’ai pris ma place au prix d’un effort surhumain mais une place qui fait l’économie des êtres… »
« …L’écrivain est un fuyard qui rêve d’être rattrapé. Il court seul dans les forêts glacées… »
- Page 77 : « …J’établis le théorème d’Almodovar : il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté… »
- Page 82 : « …C’est ce que j’aime chez les voyous. Ils savent regarder vite et bien. Leur vie en dépend. Il y a trop de nonchalance chez les êtres qui ne sont pas en danger. Leurs sens moisissent. Le vert-de-gris envahit leur vie. Il y a dans les mondes que j’aime fréquenter, les mondes interlopes, une acuité du regard, une brillance, un éclat… »
- Page 146 : « …A cet instant je comprends enfin les mots de Juarroz : au centre du vide, il y a une autre fête… »

Le jury du Prix Landerneau - © Philippe Matsas
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6 septembre 2008
« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros : le masque ou la plume ?

Parmi les livres nominés au Prix Landerneau, il y avait « Le théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros (éditions Gallimard). Ce livre a failli devenir le lauréat. Beaucoup des libraires des Espaces Culturels avaient soutenu sa sélection. Moi-même, j’ai été troublé par la profondeur de ce livre d’un auteur complètement inconnu… parce que sans visage.
Je n’ai pas à retracer ici chaque moment du débat. Mais je peux dire que débat, il y eut, notamment sur l’opportunité de maintenir le livre dans la sélection.
La plupart des membres du jury ont reçu ce livre comme un coup de poing, comme une intrusion dans l’univers trop assuré de nos certitudes.
Roman, autobiographie, un mélange des deux ? Le narrateur parle à la première personne. Mathématicien prometteur, il a été défiguré dans un accident (la rencontre de sa voiture avec un cerf sorti de la forêt !!!). Depuis, il vit sa solitude, le jour enfermé chez lui, la nuit dans les rues ou sur une terrasse au-dessus de Barcelone, de Naples ou de Gênes.
Il écrit. L’écriture est un antidote, un exutoire, une thérapie. Mais l’écriture, c’est aussi un mode opératoire : celui du fantôme de l’Opéra qui, à travers l’art et la retranscription de ce qu’il voit, veut sortir de sa condition (la laideur) et s’investir dans un projet artistique (l’écriture), producteur d’espoir.
Il s’invente alors un rôle pour Almodovar dont il serait à la fois le scénariste et l’acteur.
Antoni Casas Ros évite le mélo comme le voyeurisme. La rencontre et les échanges amoureux avec Lisa, un transsexuel avec qui il partage sa vie, sont de grands moments de pudeur, une forme de candeur même. Le livre souffre de quelques maladresses de construction, de quelques facilités. Certains développements philosophiques sont parfois un peu lourds, surajoutés, mais l’ensemble est très fort, bluffant, dérangeant.
Où est donc le problème ? Eh bien, c’est l’auteur lui-même. Donner un prix c’était, dans notre intention, promouvoir un jeune auteur, un nouveau talent. Or voilà que la personnalité de Casas Ros reste un mystère. Nouveau venu à la littérature vraiment ? Il se dit né en 1972, de père catalan espagnol et de mère italienne. Mais personne ne semble l’avoir rencontré. Il refuse de se montrer. Chez Gallimard, on confirme : même son agent littéraire prétend ne le connaître qu’à travers des échanges épistolaires ou téléphoniques.
Alors bluff à la Romain Gary ? Derrière un nouveau livre, une saga d’écrivain déjà primé ? Roman dans le roman ? Certaines voix attribuent « Le théorème d’Almodovar » à Richard Millet (directeur littéraire chez Gallimard). Pourquoi pas à Almodovar lui-même. On cite de chaque côté des Pyrénées les noms d’autres écrivains célèbres : Eduardo Mendoza, Thomas Pynchon, Enrique Vila-Matas…
Difficile de savoir la vérité. L’auteur et l’éditeur entretiennent le mystère. « Mon roman n’est pas vraiment une autofiction, c’est au contraire un espace dans lequel toutes les dynamiques romanesques se fondent pour créer un espace où le rêve, l’imaginaire et la réalité se mêlent sans cesse ». Dans une interview accordée le 24/01/08 à Hubert Artus (Rue 89), il précise encore « Cette dynamique m’a permis d’échapper au réalisme autobiographique et de transformer mon accident en une sorte de Cap Canaveral duquel je lance mes fusées ».
A la lecture des quelques verbatim que je publierai, en début de semaine prochaine, ici même, vous comprendrez le désarroi des membres de notre jury : d’un côté, un vrai talent, une littérature à la fois intimiste et puissante. De l’autre, le risque d’une manipulation, d’un de ces petits jeux qu’affectionnent certains directeurs de collections ou des auteurs en recherche de notoriété supplémentaire.
Nous avons tranché. Il était vraiment trop difficile de lancer le Prix Landerneau sans un visage, sans une personne porteur de son ouvrage.
Ce faisant, j’ai parfaitement conscience que nous sommes passés à côté de quelque chose d’important. Non pas du livre lui-même, que les libraires de nos Espaces Culturels ont largement « mis en avant ». Mais du vrai débat lancé par Casas Ros : des apparences entretenues et cultivées par l’écrivain ou de la qualité du texte, où est l’essentiel ! C’est l’écriture assurément !
Lisez « Le thérorème d’Almodovar » et parlons-en.
Posté par M.E.L. le 6 septembre 2008 dans
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4 juillet 2008
Prix littéraire au supermarché

Sur le site de Télérama, sous l’intitulé « J’aime pas les supermarchés », Martine Laval, critique littéraire, réagit a l’attribution du Prix Landerneau à Yasmine Char, « La main de Dieu » (Gallimard).
« Ce qui me chiffonne, c’est que ce prix est organisé par une chaîne de supermarchés rebaptisée Espaces culturels E. Leclerc…Là où l’affaire se corse, où tout cela se révèle pernicieux, très pernicieux, c’est que ce prix Landerneau…a été décerné à une romancière extra…».
Suit une série de questions sur le professionnalisme de nos libraires, le nombre de titres disponibles en fond de rayon, la présence de petits éditeurs, etc…
Eh oui, on en est encore là, dans le Landerneau culturel.
Ce qui me choque, ce n’est pas l’inculture (sic) de la blogueuse (au demeurant sympathique car elle a bon goût). Rien, comme elle le reconnaît ne l’empêche d’aller visiter, d’aller fureter dans nos Espaces Culturels et de se construire un avis objectif.
Ce qui me choque, c’est ce sectarisme revendiqué qui dénigre par avance, disqualifie une initiative sous prétexte qu’elle n’émane pas des « bons acteurs culturels », mais de ces barbares qui faisaient naguère profession de vendre des petits pois. Nous ne sommes pas du même monde, nous dit-on. Eh bien, figurez-vous, les lecteurs non plus, ceux qui fréquentent les milliers de supermarchés français et qui, malgré tout, contribuent à faire vivre auteurs, éditeurs, et tous les acteurs de la filière du livre.
Le propos n’est pas bien méchant. Il n’est pas sans humour, ni autodérision. Il prétend se démarquer d’une pensée élitiste. Et pourtant, il l’est. Il témoigne d’une ghettoïsation inconsciente de la culture.
Les libraires des Espaces Culturels E. Leclerc sont devenus de vrais professionnels du livre. Mais au-delà de ce résultat que je revendique, comment une amoureuse des livres peut-elle encore s’offusquer de ce que les lecteurs puissent en trouver partout, dans les librairies bien sûr, mais aussi dans les kiosques de gares, d’aéroports, et dans les supermarchés.
Tenez, je vous écris ce billet depuis Zurich. J’y suis en réunion avec les dirigeants des Coop Suisse. Ils n’ont pas de grandes librairies comme les nôtres.
Pourtant, sur la table, là, devant moi, c’est Yasmine Char qui fait la Une de leur consumer magazine tiré à 2 500 000 exemplaires. Oui, comme nous, comme nos libraires, ils ont eu un coup de cœur. Bien sûr, me direz-vous, cette jeune femme d’origine libanaise vit aujourd’hui en Suisse, il est normal qu’ils fassent la promotion d’une de leurs compatriotes. D’accord ! Mais c’est bien dans la rubrique littéraire que la chaîne de supermarchés Coop lui consacre une interview de 2 pages. Et avec la volonté d’attirer l’attention d’un large public sur ce livre.
Croyez-moi, Yasmine Char, elle, ne s’en plaindra pas, pas plus que son éditeur.
C’est à ça que sert une initiative comme le Prix Landerneau : un coup de projecteur, un coup de pouce pour un premier roman de qualité. Avec une audience que les seules critiques de Télérama ou du Magazine Littéraire n’atteindront pas. Moi, je n’oppose pas l’action de ces revues spécialisées à toute autre initiative qui permet aux auteurs d’accroître leur lectorat. Cette complémentarité est même souhaitable. Dans l’économie des produits culturels, c’est l’offre qui fait la demande. Plus il y aura d’offres de qualité, quel que soit le statut de l’émetteur, plus la diffusion du livre sera assurée.
Posté par M.E.L. le 4 juillet 2008 dans
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23 juin 2008
« La main de Dieu » de Yasmine Char (Gallimard) remporte le « Prix Landerneau »

Chaque année, plus de 1 400 nouveaux romans sont envoyés par les éditeurs dans l’ensemble des librairies françaises. Rien qu’en janvier 2008, 400 nouveaux romans ont été publiés. C’est énorme ! Comment, dans un tel foisonnement, avec une durée de vie moyenne en librairie de 3 à 4 mois, un nouveau roman peut-il avoir une chance d’être repéré par les lecteurs ? Ce manque de visibilité est aggravé par les prétentions d’une scène littéraire française phagocytée par un petit cercle d’initiés, critiques littéraires ou membres de jurys, briseurs de rêves ou faiseurs de rois !
Sur une proposition des libraires de nos Espaces Culturels, j’ai décidé de créer le « Prix Landerneau ».
Sa vocation ? « Ouvrir une fenêtre » sur la production pléthorique de livres et permettre au grand public de découvrir les nouveaux romanciers d’expression française qui ont su développer des histoires fortes pour rendre accessible, désirable la grande littérature. Des jeunes talents, des romanciers qui se jettent dans la rédaction d’une première œuvre, des auteurs (pas plus de 3 ou 4 romans) non encore repérés par le « système » alors qu’ils mériteraient un joli « coup de pouce ».
Pourquoi Landerneau ? C’est évidemment un clin d’œil à notre histoire. Mais c’est surtout une ville, aux antipodes du quartier Saint-Germain, une ville comme toutes celles où sont établis nos Espaces Culturels de province ; une ville symbole à l’image d’un lectorat qui, passionnément, considère que la culture est partout à sa place, en province tout autant qu’à Paris.
C’est aux libraires de nos Espaces Culturels établis en province et en banlieue que j’ai demandé d’ausculter à la loupe une sélection de 140 titres dont 10 d’entre eux ont émergé du lot. Des libraires de Conflans-Sainte-Honorine, Landerneau, Clichy-sous-Bois, Châlons-en-Champagne, Saumur, Limoges, ont constitué le jury final. Sont venus s’y adjoindre, autour de moi, Laurence Tardieu et Joël Egloff, déjà découverts et primés par notre réseau, et Jean Rouaud, Prix Goncourt 1990, à qui j’ai demandé de présider cette première livraison.

© Philippe Matsas
« La main de Dieu » de Yasmine Char, collection blanche, Gallimard, 104 pages
Yasmine Char est notre lauréate. Elle est née au Liban. Elle a étudié les Lettres à l’université de Beyrouth. Elle a voyagé à travers le monde dans le cadre de missions humanitaires. Elle vit
en Suisse depuis 12 ans. « La main de Dieu » est son premier roman.
Le livre est magnifique. C’est un roman poignant sur une adolescence vécue en pleine guerre du Liban. Une jeune fille (15 ans) brave le danger, échappe ou snippers, traverse les lignes de démarcation. Il y a le Liban, ce pays depuis si longtemps en guerre qu’on finit par oublier qu’il abrite des hommes et des femmes en quête de paix. Et dans cette guerre, il y a l’amour d’une jeune fille pour sa famille, pour son père, son amant, sa patrie.
Grande absente, la mère ne sait rien de cet amour. Elle est partie sans laisser d’adresse. Sans repère, l’héroïne de Yasmine Char grandit avec ses rêves, virevolte dans les ruines et la nuit libanaise, se jette dans les bras d’un étranger qui manie les armes comme il respire. C’est l’histoire très émouvante d’une adolescente qui tombe et qui se relève.
Sept autres finalistes pour le « Prix Landerneau 2008 » : « La main de Dieu » (Yasmine Char) était en compétition avec « Le jour où Albert Einstein s’est échappé », Joseph Bialot (Métailié), « Le théorème d’Almodovar », Antoni Casas Ros (Gallimard), « L’incroyable histoire de Mademoiselle Paradis », Michèle Halberstadt (Albin Michel), « Fume et tue », Antoine Laurain (Le Passage), « Et mon cœur transparent », Véronique Ovaldé (L’Olivier), « Nous vieillirons ensemble », Camille de Peretti (Stock), « Le temps d’une chute », Claire Wolniewicz (Viviane Hamy).
La lauréate bénéficiera d’une dotation de 6 000 euros, d’une campagne médiatique dans la presse quotidienne régionale et nationale, et les 140 libraires des Espaces Culturels E. Leclerc « mettront en avant » le Prix Landerneau pour permettre à son auteur de rencontrer le public. Des séances de dédicaces et des conférences-débats sont aussi prévues.
Posté par M.E.L. le 23 juin 2008 dans
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2 octobre 2007
André Gorz : la mort d’un philosophe

André Gorz et D. devant l'usine Renault-Billancourt - Février 1947 - © Suzi Pillet
Dans la discrétion et la tendresse d’un amour de plus de 50 ans, le philosophe, André Gorz, et son épouse, Dorine, se sont donnés la mort, chez eux, à Vosnon, dans l’Aube. Ils n’auraient pas aimé figurer dans les rubriques nécrologiques, ils ne voulaient surtout pas de larmes, ni de discours emphatiques.
Michel Comtat, Jean Daniel et Jacques Julliard leur ont rendu hommage (Le Monde et le Nouvel Obs du 27/09/07). Ils avaient tous lu ce message qui ponctuait « Lettre à D. » (éditions Galilée).
« La nuit, je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal de tes cendres… Et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »
Ils avaient vécu dans la communion, ils continueraient ainsi…
Ils étaient tous deux rebelles à leur condition (demi-juif autrichien pour lui, fille de l’aristocratie anglaise pour elle, tous deux ayant rompu avec leur famille respective). Il fut très tôt remarqué par Sartre (c’est Gorz qui l’aborda). Il fut le grand penseur de la Nouvelle Division du Travail, et à ce titre, inspira les leaders de la CFDT. Toute sa vie, il ne cessa d’interpeller la gauche depuis les socio-démocrates (Olof Palme, Kreisky, Brandt) jusqu’aux utopistes italiens de « Lotta Continua ». On peut dire qu’il fut le père fondateur, avec Ivan Illich, de l’écologie politique.
Mais André Gorz n’était pas seulement un homme de concept, un débatteur exigeant et patient. Il était un pédagogue formidable, un éveilleur de conscience, et malgré le besoin de s’isoler (et de protéger la fragile Dorine), il fut un homme à l’accessibilité toute paternelle pour les jeunes (étudiants, militants, journalistes ou chercheurs) qu’ils recevaient bien volontiers.
J’aime bien cette description de Jean Daniel : « Au début, son ascétisme austère, son aspect malingre et luciférien, sa solitude jalouse, nous inquiétaient et nous en imposaient à la fois. »
Très juste. C’est comme cela que je l’ai vu la première fois. J’avais 10 ou 12 ans. C’était en Bretagne.
De lui, mes parents avaient dû me dire (ou je les avais entendus dire…) qu’il était un authentique révolutionnaire, un grand philosophe, qui cumulait des pseudos pour signer séparément sa production journalistique et ses écrits dans la revue « Les Temps modernes ». C’était aussi une manière affichée de rompre avec la symbolique d’une identité juive qu’il avait « trahie » (selon sa propre expression…dont il fit le titre de son premier livre, préfacé par Jean-Paul Sartre : Le Traître (éditions du Seuil).
Evidemment, ce portrait trop rapidement brossé, cette réputation m’impressionnaient. J’imaginais une sorte de Joseph Kessel, ou encore un type plutôt dans le genre d’Alexandre Adler, gabarit compris. Et c’est complètement désarçonné qu’un jour je fus amené à lui ouvrir la porte du domicile.
Avec son visage émacié, une calvitie frontale qui repoussait ses cheveux latéralement, à la Einstein, il tenait tout autant du grand Duduche que du Professeur Tournesol. Il avait la voix douce quand il me demanda très respectueusement si je voulais bien le guider vers mes parents.
Ils étaient partis à la messe avec mes sœurs (pratique qui prit fin quelques semaines plus tard quand le curé, pendant le sermon, se piqua d’une diatribe contre les patrons en général et les commerçants en particulier. Le sang de mon père ne fit qu’un tour et nous prenant par la main, organisa grandiosement notre sortie, laissant sans voix le curé en chaire : « Venez les enfants, nous n’avons rien à faire ici »).
- « A la messe ? Mais c’est intéressant. Est-ce que l’église est belle. Veux-tu que nous allions à la rencontre de tes parents. Ca me fera connaître un peu Landerneau. »
J’étais troublé. Un Juif révolutionnaire dans une église ? Et puis, je ne le connaissais pas bien, moi, ce mystérieux philosophe.
Imaginant mon émotion, visiblement amusé, il multiplia les signes de complicité, allant jusqu'à me prendre la main pour rejoindre la rue.
Dehors, nous attendait une superbe voiture de sport, décapotable. Blanche (ou couleur crème, je ne sais plus), « une voiture américaine » comme j’en rêvais. Mais un "intellectuel marxiste" dans un tel carrosse? Bon, pourquoi pas ? A la télé, on voyait bien des dignitaires communistes traverser la Place Rouge dans d’énormes limousines pour rentrer au Kremlin. Il n’empêche, je n’en menais pas large en m’asseyant « à la place du mort » sous le regard étonné de nos voisins.
En fait, je le soupçonne d’avoir aimé produire ce petit effet déstabilisateur sur ses interlocuteurs. Il respectait les autres, leurs conventions, leur religion, mais affichait volontiers sa différence. Dans sa manière de s’habiller : l’inspecteur Colombo n’aurait rien trouvé à redire (profitant d'un passage au magasin, ma mère un jour a décidé de l'habiller de pied en cape. Il s'est laissé faire comme un gosse mais sans doute pour se déculpabiliser, il posait des tas de questions sur les matières, leur résistance et leur durabilité.)
Dans ses choix culinaires, sous prétexte de manger végétarien, il m’a fait découvrir les boulettes végétales et les semoules bio dans des restos écolos que je ne recommanderais jamais à personne.
Dans sa manière de parler aussi, il se distinguait par cette voix douce, suave, mais pour dire des phrases définitives, tombant comme des sentences, ponctuées par la cigarette brandie au bout des doigts.
Il est d’abord venu voir mes parents pour des raisons journalistiques. Il enquêtait sur les nouvelles organisations coopératives du monde agricole, sur les résistances corporatistes, l’adaptation du milieu ouvrier au processus d’industrialisation. Il suivait avec intérêt les mutations du discours syndical et politique dans cette France en voie d’urbanisation.
Esprit subtil, foisonnant, il s’est intéressé au système Leclerc alors qu’il s'attelait à « La critique du capitalisme quotidien ». Se référant aux écrits de J.K. Galbraith, il présenta un jour, aux lecteurs du Nouvel Obs qui n’étaient pas forcément habitués à ce genre de débat, une analyse comparée des structures de Leclerc et d’Intermarché. Le document (1969) reste encore aujourd’hui la meilleure référence à cet épisode de l’histoire mouvementée de la distribution.
Il s’impliqua aussi aux côtés de mon père en signant avec d’autres grands journalistes (François-Henri de Virieu, Alain Murcier et Alain Vernholes du Monde,) des tracts pour dénoncer les refus de vente des fournisseurs. Et aussi le dumping pratiqué par Monoprix qui voulait tuer dans l’œuf l’initiative de l’épicier de Landerneau.
A la maison, les parents et lui discutaient beaucoup de l’émergence du PSU, des thèses de Serge Mallet ou de Michel Rocard, et des implications de l’évolution du capitalisme industriel vers une consommation de masse.
Curieux tableau que de voir cet homme tout frêle dans l’immense transept de l’église du Folgoët, citer Marx et Lénine tout autant que les pères fondateurs du christianisme social. Il me semble que nos enclos paroissiaux résonnent encore des polémiques sur le modèle d’autogestion yougoslave, la révolution algérienne ou le socialisme cubain.
Longtemps, cette image me poursuivra : André Gorz, emmitouflé dans un duffle-coat trop grand pour lui (que je lui ai vu porter pendant des années), marchant sur les dunes de Landéda, près de L’aber Wrac’h. Le vent n’a jamais eu raison de son agitation alors qu’il se lançait dans une discussion complètement surréaliste avec mon père et le Père Jaouen sur la manière de fabriquer une bombe atomique.
André Gorz, alias Michel Bosquet, reporter au Nouvel Observateur, alias Gérard Horst, de son vrai nom… m’a offert son affection toute paternelle lorsque, étudiant, je vins vivre à Paris. Chez eux, dans le XIIIème arrondissement d’abord, Dorine et Gérard me firent rencontrer les intellectuels avec qui il entretenait les relations les plus denses : Edgar Morin, Ivan Illich, bien sûr, son quasi frère, Virilio, Herbert Marcuse, David Cooper (l’anti-psychiatre), Alain Touraine. Et aussi des syndicalistes italiens, des économistes (Mattick, Brunhoff...), tous plus ou moins en phase avec la théorie critique de l’Ecole de Francfort.
Chez lui aussi, des médecins et des infirmières poursuivis pour avoir procédé à des avortements, des femmes de Bobigny et des salariés de Lip (il appréciait l'engagement personnel de Claude Neuschwander).
Les jeunes journalistes de Libé ne le savent probablement pas. Mais il s'impliqua beaucoup pour trouver l'argent nécessaire au journal, comme le soutien obtenu auprès du Crédit Coopératif.
Mais en lui, c’est Michel Bosquet qui me passionnait le plus. Jamais très loin des concepts et d’un esprit de système, cette facette du personnage avait le mérite de nourrir ma soif d’action. C’est lui qui me fit adhérer au mouvement écologiste naissant et poursuivre des études de philo. Il m’initia au journalisme en sollicitant des contributions pour des revues comme « La Baleine », « La Gueule ouverte ». C’est lui encore qui, découvreur de l’Américain Ralph Nader, l’avocat des consommateurs, me fit intégrer la première équipe de rédacteurs de « Que Choisir ».
Presque aussi sérieusement, cet intellectuel urbain fut mon mentor en jardinage. Ma famille n’a jamais imaginé quel petit génie du compost je devins en fréquentant ce couple, digne d’un film de Tati, lors de leur installation en province.
Conrad Lorenz vivait au milieu de ses oies. André Gorz ne quittait jamais, même dans la chaleur de l’été, ses vieilles vestes de velours côtelé pour aller observer l’activité des asticots, des vers de terre et des coccinelles dont la société grouillait à trente mètres de son bureau d’ascète. Son ami, Serge Lafaurie, co-fondateur du Nouvel Obs, venait-il s’entretenir avec lui des problèmes du journal ? Il lui fallait prendre la cognée, et sous le regard hilare de nos hôtes, fendre un bon stère de bois avant que d’avoir droit à déguster son bol de riz complet !
Oui, j’ai aimé cet homme-là, l’ancien étudiant chimiste, élève de l’école polytechnique de Lausanne, ce Géo-Trouve-Tout passionné par l’énergie solaire et les systèmes de production d’énergie alternative. André Gorz / Michel Bosquet a nourri les utopies de toute la génération des quinquas.
Chez lui ou dans les locaux de l’association « Les amis de la terre » (anciennement, rue de la Bûcherie, juste en dessous de Greenpeace), nous étions quelques dizaines à vouloir refaire le monde. Autour de Brice Lalonde qu’il aimait comme un fils, Yves Lenoir, Dominique Simonet (aujourd’hui reporter scientifique à l’Express) et occasionnellement du Commandant Cousteau, de Teddy Goldsmith, de Puiseux, directeur des études économiques d’EDF…et tant d’autres.
Il n’avait pas d’enfant. (J’ai longtemps été choqué par ses explications. Plutôt que de dire que Dorine n’aurait pas pu en porter, il s’aventurait sur des arguments politiques qui me paraissaient bien inacceptables, sauf à tuer toute espérance). Mais il savait transmettre. Pas simplement la parole, l’affection aussi.
Par pudeur, je ne dirai pas ici tout l'amour que Dorine et lui m'ont offert, dans des moments qui me furent difficiles.
Alors, à toi, Gérard, à toi, dite « K », mes parents et moi vous souhaitons une belle vie.
Posté par M.E.L. le 2 octobre 2007 dans
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9 septembre 2007
Culture et identité : Alain Mabanckou dans les pas de Frantz Fanon et de James Baldwin
C’était il y a quelques mois, à Los Angeles, dans le quartier de Santa Monica. Alain Mabanckou enseignait à l’UCLA la littérature de langue française.
Il travaillait à l’écriture d’un livre sur James Baldwin. Au milieu des bouquins et penché sur son écran d’ordinateur, il jubilait, il se délectait ! « Ecoutez, mais écoutez ça… ». Et alors, il lisait : « Je me tiens debout à la fenêtre de cette grande maison, dans le sud de la France, tandis que tombe la nuit, la nuit qui mène à l’aube la plus terrible de ma vie… Mes ancêtres ont conquis un continent, ils ont traversé des plaines jonchées de morts jusqu’à un océan qui, tournant le dos à l’Europe, faisait face à un plus sombre passé. Je serai peut-être ivre d’ici l’aube mais cela ne me sera d’aucun secours. » « Vous connaissez ? C’est la première phrase de La chambre de Giovanni. C’est beau, vous ne trouvez pas ? » Et sans attendre de réponse, il reprenait la phrase, la scandant, cherchant le rythme. Alain Mabanckou était tombé littéralement amoureux du style, de la poésie et des audaces de l’auteur de La conversion (Rivages, 1997), de Jimmy’s Blues (Actes Sud, 1985), Chronique d’un pays natal (Gallimard, 1973), et surtout du sulfureux La prochaine fois, le feu (Gallimard, 1963).
De cette émotion, toute de découverte et de complicité fraternelle, il ne reste plus grand-chose dans le livre qu’Alain Mabanckou publie aujourd’hui (Lettre à Jimmy, Fayard). C’est un choix délibéré.
Oh, bien sûr, on le sent toujours admiratif, en phase, en résonance. Mais la ferveur poétique a laissé place à une interpellation plus politique.
Ce n’est plus sur le terrain de la passion, ni celui des sentiments, ni des joutes littéraires que le Renaudot 2006 nous entraîne. Mais plutôt dans le décryptage d’une biographie qui le conduit à raisonner sur le statut de l’écrivain, du Noir, de l’homosexuel, de l’immigré, de la cohabitation des cultures, de leurs rivalités, comme, par exemple, celle qui eut pour effet d’exacerber l’antisémitisme des Noirs américains dans les années 50 et 60.
Il nous faudra revenir sur ce livre, tant il aborde avec conviction et simplicité toutes ces questions qui ne cessent de faire débat encore aujourd’hui.
Mais alors que se cristallisent dans la communauté africaine francophone des sentiments contradictoires à l’égard de la politique française sur le continent noir, j’ai relevé à la fin du livre quelques phrases fort pertinentes sur le devenir des sociétés post-coloniales.
Le propos d’AM concerne précisément les Noirs immigrés en Amérique ou en Europe. Mais tout immigré peut s’y reconnaître.
« Le refuge dans la sous-culture est ainsi un réflexe pour tout groupe se considérant comme victime de la marginalisation. Il se crée alors un réflexe grégaire, une volonté collective de rejet de la vision majoritaire du monde. Tout personnage qui se lève contre l’Occident devient le héros de ces minorités… »
« …en inventant leur propre langage et un code vestimentaire dérivé de ceux des Afro-américains, les jeunes immigrés affichent de cette façon leur révolte, défient les forces de l’ordre qui, dans leur esprit, les regardent comme de perpétuels « indigènes de la République »… »
Et comme en résonance avec les critiques adressées à Nicolas Sarkozy, après le discours qu’il a tenu à Dakar, Alain Mabanckou, probablement sans s’en rendre compte, apporte de l’eau au moulin du locataire de l’Elysée.
Dit-il vraiment autre chose que notre Président quand il écrit (mais il est vrai, ce n’est plus un Blanc mais un Noir qui parle aux Noirs !) : « …l’attitude de l’éternelle victime ne pourra plus longtemps les absoudre de leur mollesse, leurs tergiversations… ». « …leur condition actuelle découle de près ou de loin de leurs propres chimères, de leurs propres égarements et de leur lecture unilatérale de l’histoire… Il ne suffit plus…que je me dise originaire du Sud pour exiger du Nord le devoir d’assistance dans son élan de tiers-mondiste, car je sais que l’assistance n’est que le prolongement subreptice de l’asservissement, et être Noir ne veut plus rien dire, à commencer par les hommes de couleur eux-mêmes. »
Quoi de plus naturel alors que l’auteur de Mémoires de porc-épic et de Verre cassé cite Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs : « …ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres… Je ne suis pas prisonnier de l’histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée… Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement. »
Décidément, Alain Mabanckou, chef de file des écrivains-monde de langue française, et auteur de leur manifeste (publié chez Gallimard), confirme qu’il sait faire fi des modes compassionnelles. Je trouve cette position très courageuse…
Posté par M.E.L. le 9 septembre 2007 dans
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16 août 2007
Jean-Edern Hallier, un revenant d’outre-tombe

J’aimais bien Jean-Edern. Notre « clown céleste », de retour dans sa Bretagne natale, adorait venir à Concarneau, pour narguer quelques écrivains parisiens invités du Festival Livre & Mer. Il arrivait à l’heure du repas, s’asseyait près de mon père ou moi, et d’un air entendu, poussant le regard au-dessus des lunettes, interrogeait, jaugeant le public : « Qui sont tous ces cons qui ne mangent pas leurs pattes de crabe ? ».
Les cons ? Jean-Edern cherchait leur contact. C’était sa manière irritante et puérile, d’aborder les éditeurs, les libraires, ou les écrivains, avec cette morgue qui lui valut son isolement.
Dommage pour lui. Jean-Edern était un merveilleux écrivain. Qui ne se souvient de « La cause des peuples » (1972), de « Chagrin d’amour » (1974), ou « L’évangile du fou » (1988).
Jean-Edern s’était fourvoyé en Mitteranderie. Se croyant interdit d’édition, mais effectivement surveillé par le pouvoir (les grandes oreilles), il nous avait sollicités mon père et moi pour publier ce qui devait être sa grande charge hugolienne à l’encontre du marcheur de Solutré. (Ce qui nous valut évidemment aussi d’être « écoutés »). Mais c’était nul, vraiment nul, et dans les quatre épreuves (du synopsis au livre complet) qu’il nous soumit, il n’y eut que bassesse, médiocrité, et bave de cabot.
Pauvre Jean-Edern, éternel enfant gâté, qui gâcha son intelligence et sa vie à trop fréquenter les gens de pouvoir, puis à les fustiger.
Hier, dans la bibliothèque de mes parents, j’ai retrouvé son « Journal d’outre-tombe » (édition Michalon 1998). Tout entier dévoué à l’éloge de sa personne, et parcourant les frontières de son nombril, le journal de Jean-Edern est insignifiant. Mais j’y ai trouvé quelques clefs de lecture pour comprendre ces auteurs qui essaient désespérément de transformer le brouillon de leur vie en suaire d’écrivain :
« Quand c’était une blonde que j’avais dans mon lit, je lui demandais de me lire du Pouchkine, et une brune du Hemingway. Et comme elles lisaient toutes très mal, je finissais par les baiser pour les faire taire. Et hop une deuxième vodka !
Je trouvais quand même le moyen de travailler trois heures, et pendant trois autres heures je me donnais l’illusion vodkaisée que je travaillais. Disons les choses comme elles sont : C’était un superbe travail de démolition. Commentaires : Ne pas s’apitoyer, ne pas répandre de la vilaine sentimentalité. Ne pas plaire aux bourgeois qui guettent le moment où ils pourront enfin admirer votre viande froide. La maîtrise, c’est de donner à la souffrance tout son ressentiment comique. »
« Moi je ne vois pas en quoi l’homme frivole que je suis a manqué un seul instant, dans sa vie au sérieux véritable des choses… J’imagine que les mêmes réactions durent avoir lieu avec Voltaire ou Cocteau. Pour la plupart, le sérieux, c’est l’air sérieux ».
« Au fond, qu’a-t-il, mon personnage ? Son crime est-il d’être populaire auprès de simples gens, et d’être haï par la camarilla toute puissante des imposteurs au pouvoir ? Je n’aurais donc jamais de repos… A part le repos éternel, bien sûr ! »
Ainsi a péri, à petits feux, un représentant honorable et sympathique de la gauche caviar, qui n’avait de cesse de dénoncer la « droite poilane ». Une triste entreprise de démolition. Il lui aura manqué d’écrire le chef d’œuvre qui aurait fait de lui le dernier poète maudit du XXème siècle.
Posté par M.E.L. le 16 août 2007 dans
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13 août 2007
James Patterson « Sur le pont du loup » (JC Lattès)

Depuis le 11 septembre, tout est crédible en matière de menace terroriste. Mais j’ai vraiment du mal, hors contexte de l’humour anglais d’une série telle James Bond, d’imaginer dans le rôle du méchant, un démiurge sans caution idéologique. Pourtant, James Patterson connaît les grosses ficelles. Et on se laisse prendre.
Son roman, c’est du Jean-Pierre Granger, sans finesse il est vrai. C’est du rythme et de la tension, mais sans réelle émotion. C’est total visuel. Un scénario de film, avec un héro mythique, Alex Cross, suffisamment humain pour que n’importe quel lecteur puisse opérer un transfert narcissique sur le personnage.
Alors, emmitouflé entre deux blocs de granit sur la falaise, cela se laisse lire, cela se lit vite. Un livre de plage, quoi !
Posté par M.E.L. le 13 août 2007 dans
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10 août 2007
Jacques Chessex : « Le vampire de Ropraz » (Grasset)

C’est une histoire glauque, dans un univers angoissant, de maisons tristes, entourées de sombres forêts. Ce pourrait être dans les Carpates, dans les Ardennes, mais cela se passe en Suisse, tout prêt de chez Jacques Chessex.
Un scénario à la Werner Herzog (Gaspard Hauser). Cela commence comme la chronique journalistique d’un fait divers : Un saccage de tombe. Et puis très vite, on est plongé dans le sordide : L’alcoolisme, l’inceste, la misère sexuelle. On aurait tort de n’y voir que la description d’une série de crimes sexuels dans des campagnes les plus reculées, loin de toute urbanité. D’abord, parce que l’actualité de cet été, comme celle de tous les étés, sait rattraper le temps de « ces histoires là ». Mais tout simplement, parce que derrière l’anecdote (une histoire de vampire et de rumeur), on rentre dans un conte métaphysique, qui renvoie un regard bien sombre sur les conditions de notre normalité, avec sa part d’interdit refoulé, de bonne conscience policée et de fantasmes inavouables.
Un petit livre envoûtant, dérangeant, merveilleusement et simplement écrit.
Posté par M.E.L. le 10 août 2007 dans
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9 août 2007
Polar : « Danse de mort » Preston et Child (édition L’Archipel)

Suite des aventures de l’inspecteur Pendergast. J’aime cette série : On se ballade chez Conan Doyle. Tout est improbable, mystérieux, avec des rebondissements à foison.
Du tandem Preston et Child, j’avais aimé « Les croassements de la nuit » (2005). Mais surtout les deux précédentes livraisons de ce serial thriller construit autour de la personnalité churchillienne de Pendergast : « La chambre des curiosités » (2003) et le magistral « Violon du diable » (2006). Le cycle devrait d’ailleurs être bouclé avec le prochain volume.
Il y a des moments, comme cela, où je ne peux plus « avaler » de journaux, de littérature qualifiée comme sérieuse. Ni même, pourquoi ne pas le dire… de beaux textes. La fatigue, un besoin d’irrationnel, de délire, de loufoque, de surprise. Alors, dans l’avion, dans le train, mais quelquefois aussi une nuit entière et jusqu’à l’aube, j’adore me plonger dans un bon polar. C’est un genre littéraire que l’on redécouvre aujourd’hui à travers des festivals (Cognac) ou des rééditions.
Mais pour moi, c’est aussi un territoire d’écriture qui reste à explorer, un univers où réalité et fiction s’entremêlent sans que l’on ait à justifier les lignes de démarcation. C’est probablement dans cet univers que l’on trouve aujourd’hui une liberté de plume inégalée, exigeante, attentive, curieuse, pour décrire la profondeur des caractères humains et des comportements dans les sociétés bouleversées par les changements de notre environnement.
Posté par M.E.L. le 9 août 2007 dans
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5 août 2007
Les bons mots de l’almanach du marin breton
L’almanach du marin breton est une véritable institution. Depuis 109 ans, il informe les marins de l’horaire des marées, de l’évolution des courants, et des éphémérides. Pour qui ne navigue plus assez souvent (ce qui est mon cas), il contient toutes les informations sur la radio navigation, les phares et les feux, les entrées de port. Un vrai bréviaire. Avec, en guise de psaumes, quelques jolies citations en haut de page, dont la lecture, à l’heure de l’apéritif, reste joliment édifiante.
Je ne résiste pas, entre deux réglages de grand voile de vous en livrer quelques unes :
Maritime
« C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle » (Jean Jaurès)
« Les bateaux sont plus à l’abri dans les ports… Mais ils ne sont pas faits pour cela ! »
Philosophique
« La liberté n’est pas de faire ce que l’on veut, mais de vouloir ce que l’on fait ».
« Le plus haut prince du monde n’est jamais assis que sur son cul ».
Spirituel
« Le con ne perd jamais son temps, il perd celui des autres ».
« Tout ce qui branle ne tombe pas ».
Je vous laisse méditer. Je retourne siroter ma bolée de cidre brut (garanti pur Fouesnant).
Posté par M.E.L. le 5 août 2007 dans
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3 août 2007
Raymond Carver : un « minimaliste » en littérature ?

Toute une génération d’écrivains, notamment celle qui a publié depuis la fin des années 80, se revendique de l’héritage de Raymond Carver.
Celui qu’avec une certaine emphase on qualifiait aux Etats-Unis de Tchekov américain a, comme son homologue
Sam Shepard, fasciné nos bons auteurs par la simplicité apparente de son écriture, très « parlée », souvent même sur le mode des contes ou de récits enregistrés.
Je ne l’avais jamais lu. Profitant de quelques jours de repos, je me suis plongé dans « Les feux ». Bercé par la houle faignante qui vient caresser les falaises de l’Ile de Groix, je me suis laissé prendre par la poésie de ce recueil d’interviews et de nouvelles.
Carver y dit son parcours, ses errances, la difficulté d’écrire. Son plaisir aussi.
Ecrire : « Quand j’écris, j’écris tous les jours. Dans ces moments là je suis aux anges. Les journées s’imbriquent les unes dans les autres. Parfois, je ne sais même plus quel jour on est… Je reste accroché à ma table jusqu’à dix, douze, quinze heures d’affilée, jour après jour. Et quand cela se passe comme cela, j’y prends infiniment de plaisir ».
Le travail : « La plus grosse partie de mon temps de travail est absorbé par les révisions et les remaniements.(…) Quand j’écris la première version d’une nouvelle, je l’écris d’un seul jet… Il peut m’arriver de réécrire une nouvelle 20 fois, 30 fois. »
Un métier donc, tout autant qu’une passion. Carver, comme d’autres écrivains bourlingueurs, ou encore comme John Fante, est un self-made man. Il a fait tous les métiers, il a crevé la dalle, beaucoup picolé, plongé dans le désespoir et les échéances de fin de mois. Mais sans être socialement correct (il adule John Steinbeck ou Ernest Hemingway) il n’a pas une conception engagée de la littérature.
La littérature : « Elle n’a aucun devoir. Elle est là pour le plaisir intense que nous prenons à la faire…Le plaisir à lire quelque chose qui a du corps, quelque chose qui a été conçu pour résister au temps, en plus de la beauté qui en est l’essence même… Une braise dont la lueur, pour sourde qu’elle soit, n’en est pas moins opiniâtre ».
« Les feux » sont publiés aux éditions de l’olivier. On trouve en livre de poche biblio deux autres titres majeurs de Raymond Carver : « Les vitamines du bonheurs » et « Parlez-moi d’amour ».
Posté par M.E.L. le 3 août 2007 dans
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11 juillet 2007
L’offre culturelle en France profonde : réponse à Olivier Séguret (Libération)
> Voir le film publicitaire Espaces Culturels E.Leclerc
Je réponds à Page et à quelques autres blogueurs qui m’ont interpellé par email. Je poste ci-dessous la lettre publiée ce matin dans Libération et qui fait suite aux diatribes d’Olivier Séguret (Libération, cahier Cinéma, 4/07/07).
Dans l’édition du 4 juillet dernier, les lecteurs de « Libé » dont je suis, ont pu découvrir comment on peut apaiser sa névrose en abusant du privilège d’appartenir à la rédaction d’un quotidien emblématique de la liberté d’expression.
Voilà deux ans, nous avons réalisé un film publicitaire pour promouvoir nos 120 Espaces Culturels. Le film, largement diffusé au cinéma est, depuis le début de cette année, présent à la télévision.
Deux ans après sa sortie, nous découvrons, dans les pages cinéma de Libé , une « critique » bien confuse qui affirme que ce film véhicule « l’idéologie ignoble » de E. Leclerc qui « fait de la culture l’ultime et la pire plateforme d’un affrontement social désespérant ». Du pur délire !
Je conçois que Mr Séguret n’ait pas aimé notre spot. Mais son prurit, franchement excessif, témoigne du fossé qui sépare encore une vision parisienne de la culture de la réalité que nous vivons en province.
Quand j’ai engagé mon enseigne dans la distribution des produits culturels, je suis parti d’un constat : la demande culturelle est toute aussi forte dans les petites villes que dans les grandes zones urbaines. Mais l’offre y est poussive. Les galeries et les libraires ont du mal à fidéliser. Le Spectacle Vivant (théâtre, concerts) y est le parent pauvre d’une politique culturelle souvent limitée aux festivals d’été.
Alors, tant du point de vue du mécénat que de l’ouverture d’espaces culturels, j’ai choisi de faire investir mon enseigne là où Pinault (la Fnac) n’investira pas, là où Lagardère (Virgin) ne trouvera pas de rentabilité suffisante. J’ai choisi de distribuer Rimbaud, Duras, Bilal et autre Onfray à Pontchateau, Villemur-sur-Tarn, L’Aigle, Cogolin ou Sélestat.
C’est un choix commercial, en adéquation avec l’implantation de nos hypermarchés. Une stratégie efficace puisque nous y sommes devenus un acteur culturel majeur (deuxième libraire de France). Mais c’est aussi un choix politique. Plutôt que de sponsoriser les grandes manifestations nationales déjà établies, je soutiens le Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême, Etonnants Voyageurs à Saint-Malo, Les Folles Journées de Nantes, Alors Chante à Montauban, etc., soit plus d’une soixantaine d’initiatives locales dont l’investissement, malgré tout, fait de notre enseigne le cinquième ou sixième mécène culturel français.
Assez de faux procès. Loin de mépriser ce public provincial auquel je destine notre offre culturelle, c’est le quartier Saint-Germain que j’interpelle dans ce film publicitaire, et encore plus le monde des médias qui, de Boulogne à Neuilly, traite cette France-là comme une réserve d’Indiens, nourris d’images du « Loft », de Koh-Lanta et des talk-shows du samedi soir.
Tant pis pour ceux que dérange l’investissement d’un ancien épicier dans le secteur des produits culturels. La culture est partout à sa place. Je persiste et signe.
Posté par M.E.L. le 11 juillet 2007 dans
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30 mai 2007
Etonnants Voyageurs à Saint-Malo : Près de 4 000 jeunes ont participé au concours d’écriture

Franchement, j’ai été particulièrement bluffé.
Selon des enquêtes récentes, nos enfants passeraient, chaque jour, entre deux heures trente et trois heures devant leur écran : pour chatter, faire des recherches sur Internet (cadre scolaire), pour télécharger de la musique ou, tout simplement, regarder une émission à la TV. Et dans ce contexte, on pouvait légitimement s’interroger : quel temps reste-t-il pour la lecture ?
A mon avis, pas beaucoup ! On peut toujours se laisser bercer par le chiffre d’affaires des librairies (secteur de l’Edition Jeunesse). Mais sauf à considérer que nos jeunes zappent les cours dans la journée ou qu’ils lisent en nocturne, il y a (soyons réalistes !) un vrai problème.
En tout cas, la baisse du lectorat, si elle est prévisible, ne semble pas devoir toucher la création littéraire elle-même. Le succès rencontré, à Saint-Malo, par le concours d’écriture de nouvelles, laisse prévoir l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivains de très bonne qualité.
Qu’on en juge : 3 920 collégiens et lycéens se sont inscrits à ce seizième concours organisé par le Festival Etonnants Voyageurs, en partenariat avec le Ministère de l’Education Nationale et notre enseigne.
Les participants étaient âgés de 11 à 18 ans. Ils étaient issus de 30 académies françaises. Sollicités la plupart du temps par leur professeur de lettres, ils ont imaginé la suite d’un « incipit » écrit par Marie Desplechin sur le thème « les villes-monde ».
Dans les académies participantes, un jury régional était composé de professeurs, journalistes, auteurs, éditeurs et libraires. Ils ont sélectionné les cinq meilleures nouvelles. Et les noms des premiers lauréats de chaque académie ont été soumis à l’appréciation d’un jury national présidé par Marie Desplechin, et composé de libraires, de professeurs de littérature, avec la participation de l’incontournable Jean-Luc Fromental, écrivain et chef d’orchestre de l’opération.
Voici les cinq gagnants :
- Zoé FREUND, « Une mare de boue » (classe de 4ème au collège Victor Hugo, Nantes)
- Pierre GAUVIN, « Mimo » (classe de terminale au lycée de la Fontaine des eaux, Dinan)
- Théo LECLERE, « De l’autre coté » (classe de 4ème au collège de Montalembert, Nogent sur Marne)
- Tibault LETOUT, « Ailleurs » (classe de 1ère au lycée Fénelon, Elbeuf)
- Caroline PARTIOT, « Les fleurs de l’aube (classe de 1ère au lycée franco allemand, Buc).
Retenez bien ces noms. Ils sont enthousiastes et ne rêvent que d’une chose : devenir de « vrais écrivains ».
Ils espèrent un jour être publiés ? Eh bien, c’est déjà fait !
Edité par nos soins à 62 000 exemplaires, l’opus des meilleures nouvelles 2007 est distribué gratuitement dans les 120 espaces culturels à notre enseigne.
Le premier prix a aussi été sélectionné par la revue Je Bouquine qui publiera intégralement sa nouvelle dans le numéro de juillet.
C’est quand même sympa d’être publié à 15 ans ! N’est-il pas ?

© Philippe Matsas
Posté par M.E.L. le 30 mai 2007 dans
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11 avril 2007
Alain Etchegoyen : la mort d’un philosophe

Dans l’urgence, Etienne de Montety a su trouver les mots pour dire la richesse de la personnalité d’Alain Etchegoyen, décédé, hier, d’un cancer. Chez lui, « Gargantua côtoyait Montaigne » ! Oui, il y a tout dans ce portrait (Le Figaro, 11/04), les forces et les fragilités du philosophe et de l’ami. Je ne veux pas être redondant.
Mais, bon Dieu, il va nous manquer ! Les écrits resteront. Mais c’est sa présence qui fera défaut dans les rencontres, les disputes, et jusque dans les fêtes qu’il adorait. C’est dans la relation personnelle, et aussi dans le suivi de l’actualité qu’il savait être le plus percutant, le plus exigeant.
Pour l’avoir beaucoup côtoyé, j’ose le dire, je lui dois beaucoup.
C’est le philosophe Michel Serres qui a parrainé notre amitié. Tous deux, nous fûmes ses élèves à la Sorbonne. Nous étions passionnés par cette approche transversale de l’histoire des sciences, des idées politiques et de la littérature. Pendant ses cours, Michel passait allègrement (il le fait toujours) d’un champ d’étude à un autre. Je dirais même : d’un champ de vie à un autre. Exemple : pour parler du concept de jouissance, il citait Sade, incontournable, mais aussi Brillat-Savarin, le roi des fourneaux. Et pour parler de « la quête de l’identité », il savait mobiliser Arlequin tout autant que Saint-Augustin. Oui, comme dans le titre de son dernier livre (Editions Le Pommier), il cultivait « L’art des Ponts » entre les disciplines bien sûr, mais pour rappeler que d’abord ils reliaient les hommes « Homo Pontifex ».
Nous étions emballés par cette approche nouvelle, très « Nouvelle Renaissance ». Aussi Alain Etchegoyen n’a jamais, contrairement à d’autres philosophes, méprisé la science économique, ni même le monde de l’entreprise.
Quand d’autres se focalisaient sur le salariat pour décrire le monde du travail, lui, auscultait, hors de ces frontières artificielles, l’univers des professions libérales, des éducateurs et des managers. Le travail, oui, mais dans toute sa dimension, y compris celle qui consiste à faire fructifier le capital (ou à se l’approprier).
Ca paraît complètement évident aujourd’hui, sauf que ça ne l’était pas dans l’atmosphère de l’après-68, et même jusqu’à une époque très récente.
Fils d’un cadre, un temps PDG d’une grande société agroalimentaire, il n’avait ni tabou, ni obsession idéologique pour aborder les relations sociales dans le monde agricole ou dans les usines. Il se battait déjà, à la fin des années 80, pour défendre cette position. Les philosophes académiques le prenaient de haut. Les purs-players du marxisme, même s’ils avaient relooké leurs copies d’un style plus libertaire, le tenaient en méfiance. Et moi, ce que j’aimais, c’était ça, sa volonté de réconcilier l’action et la connaissance, l’engagement et l’efficacité économique.
La première fois que nous nous sommes retrouvés dans la vie professionnelle, c’était lors de la publication des Affaires concernant le financement des partis politiques. Notamment, l’affaire Cora, aujourd’hui classée, suivie par le juge Thiel à Nancy.
J’avais commenté les faits dans Libération (interrogé par Denis Robert, déjà !). Et surtout, j’avais engagé mon groupe dans une campagne de publicité pour dénoncer le mécanisme corrupteur. Nous étions là-dessus d’accord. C’est l’homme qui corrompt, et se corrompt. Mais le politique ne pouvait pas nier sa responsabilité alors qu’il avait lui-même « fabriqué » le cadre qui rendait la prévarication inévitable.
Passionné par la littérature, il m’avait demandé de faire route avec lui pour défendre la place des études littéraires (sujet toujours d’actualité !). « Le Capital Lettres » a ainsi rassemblé les témoignages de plusieurs cadres et chefs d’entreprise issus de cette formation, histoire de dire que nous n’étions pas simplement de joyeux rêveurs, des animateurs de patronage, mais qu’à l’occasion, nous savions aussi être des guerriers sur des territoires où l’on n’attendait que les recrues d’HEC ou de l’ESSEC.
Je suis allé à Vatteville-la-Rue (Seine-Maritime), dans cette grande maison qu’il adorait. Tout, à l’intérieur, partait en quenouille, faute de moyens. Pourtant, à la bonne franquette, il y accueillait ses étudiants, de Louis-le-Grand ou de Gennevilliers. Les gens de l’entreprise, de la recherche ou du spectacle, la plupart ses amis, venaient leur parler. Questions, réponses, ça fusait dans tous les sens. Avec, derrière les premiers rangs, alignés face au soleil du jardin, les habitants du coin, improbables élèves ! Comme ce syndicaliste de la FDSEA qui, venu pour manifester contre le prix du lait dans la distribution, a fini par comprendre que le lieu ne se prêtait pas à cet exercice !
Le philosophe m’aura fait découvrir d’autres horizons. Le Ministre de l’Education, Claude Allègre, lui ayant confié le recrutement des membres de la Commission Attali pour travailler sur la réforme de l’Université, je me suis retrouvé aux côtés de Julia Kristeva, d’Axel Kahn et de Francis Mer. Je pouvais côtoyer pire ! Et de fait, nous avons accouché d’un rapport qui ouvrait bien des perspectives, comme le rapprochement de l’Education Nationale et du privé, la fin du « nivellement par le bas » et la création de pôles d’excellence associant l’Entreprise, la Recherche et l’Enseignement.
Nous étions liés d’amitié. Alors, pour entretenir ce noble sentiment, et par-delà les joutes intellectuelles, il fallait du vin, de la bonne bouffe, tout cela partagé avec quelques autres esthètes. Il faut dire qu’il s’y connaissait en cuisine. Il adorait touiller la casserole. Comme quoi on peut écrire l’Epître aux égarés de l’Ethique et savoir racler les gamelles.
A mon égard, il n’a eu qu’un seul regret : ne pas avoir réussi à me faire apprécier Martine Aubry. Là, il était franchement naïf. Je ne vouais aucune acrimonie à l’égard de l’ancienne Ministre. Mais d’autres veillaient : Antoine Guichard, former patron de Casino, qui parrainait plusieurs associations pilotées par Martine Aubry (dont FACE), avait tout fait pour l’éloigner de ma personne. La rencontre a bien eu lieu. Elle n’a porté aucun fruit.
Il détestait Ségolène Royal. Il s’entendait bien avec Francis Mer. Lui qui fréquentait les allées du pouvoir, essayait néanmoins de se protéger du cynisme des politiques.
Ce serait le caricaturer que de dire combien il aimait brûler la vie. Il savait aussi la créer. A ses enfants, à sa femme, j’aimerais offrir ce témoignage de reconnaissance et d’admiration.
Posté par M.E.L. le 11 avril 2007 dans
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13 février 2007
La Fnac ne fait plus de réduction systématique sur les livres ! E. Leclerc maintient les rabais

Alors là, pour le coup, je révise l’opinion que j’avais exprimée le 7 novembre 2006 sur ce blog (Cf. ma note).
A l’époque, conforté d’ailleurs par des propos personnels de François-Henri Pinault et de Denis Olivennes, je m’opposais au simplisme d’un diagnostic selon lequel le modèle économique de la Fnac était devenu caduc. Je développais des arguments selon lesquels, quel qu’en soit le propriétaire ou l’acquéreur, la Fnac restait (avec 3,5 % de résultat net) la plus belle entreprise de diffusion culturelle en Europe. Je persistais à lui reconnaître une « vraie différence » dans le discours et la pratique consumériste par rapport aux autres acteurs du secteur (Virgin, Extrapole, les GMS et la plupart des librairies). Mais voilà…
Depuis le 5 février 2007, la Fnac a mis fin à la réduction automatique de 5 % sur le prix des livres !
Pour les jeunots, je rappelle que la loi Lang (du nom de l’ancien Ministre de la Culture) autorise les éditeurs à fixer un prix unique de leurs livres. Tous les diffuseurs doivent respecter ce prix légal, dans la limite de 5 % de rabais autorisé. A l’époque de son vote (1981), les Centres E. Leclerc avaient exprimé leur opposition, estimant que les éditeurs ne pouvaient à la fois vanter les mérites du livre de poche et nier l’impact d’un prix élevé sur l’achat de livres pour des lecteurs à faible pouvoir d’achat. Mais c’est surtout la Fnac qui, par la voix d’André Essel et de ses successeurs, avait dit son courroux et le refus d’être désignée comme un ennemi de la diffusion culturelle…parce qu’elle essayait de rendre le livre plus accessible…
Les entreprises savent manifestement faire fi de la mémoire populaire. En supprimant l’automaticité du rabais sur les livres, la Fnac rentre dans le rang. Fini l’agitateur ! La Fnac passe du camp des militants de la culture (démocratisation de l’accès à la culture pour tous) aux lois du marketing nourries de préoccupations financières.
1) Les motivations de la Fnac
Hier, c’était potentiellement les 15 millions de clients de la Fnac qui pouvaient bénéficier de la réduction légale de 5 %. Désormais, seuls les 1,8 millions d’adhérents (porteurs de la carte Fnac) et les acheteurs sur fnac.com pourront en bénéficier. La motivation de l’équipe dirigeante est double :
- Il s’agit pour la Fnac de créer un avantage prix réservé aux clients porteurs de cartes payantes (12 euros pour une carte de 1 an, 30 euros pour 3 ans).
- Il s’agit aussi (surtout !) d’obtenir un gain de 6 à 10 millions d’euros, soit 1 à 2 % de marge additionnelle sur le livre. Comme le livre représente à peu près 13 % du CA, la suppression de l’automaticité de la réduction concourra à l’amélioration de 0,1 à 0,2 point de la marge d’exploitation totale de la Fnac.
2) Où trouver désormais les livres neufs moins chers ?
C’est la question que posait Hélène Colau dans Le Monde du 9 février 2007.
- Eh bien, sur Internet, puisque fnac.com continuera à appliquer la réduction autorisée par la loi Lang. Idem sur des sites comme amazon.com ou alapage.com. Ou même sur des sites qui fédèrent des libraires indépendants tels que abebooks.com. Mais attention, il faut sur certains de ces sites, ou à l’occasion de certains achats, tenir compte des frais de port, quelquefois offerts à partir d’un certain montant, mais souvent payants.
- Certaines librairies indépendantes (pas toujours d’ailleurs les plus grosses) continuent à systématiser le rabais de 5 %, à partir de la souscription d’une carte de fidélité gratuite. Mais souvent, ce rabais n’intervient qu’à partir d’un minimum d’achats, ou en présentant une carte d’étudiant ou d’enseignant.
3) Quelle politique pour les espaces culturels E. Leclerc ?
Vous vous en doutez bien. C’est le moment où jamais d’affirmer la continuité de l’engagement de notre enseigne.
- Comme la Fnac, les espaces culturels ont choisi de développer une offre multimédia beaucoup plus importante. D’ici 5 ans, nous comptons bien devenir le 4ème ou 5ème réseau de diffusion de ces produits. Mais à l’inverse du mouvement de la Fnac, nous développons résolument le secteur du livre en lui consacrant plus de place dans nos librairies, en étoffant l’assortiment (jusqu’à 70 000 titres dans certains espaces culturele) et en travaillant avec les maisons d’édition pour donner encore plus de visibilité au livre.
- Mais surtout, nous maintenons l’automaticité du rabais de 5 % à l’ensemble des acheteurs. Nous incitons les lecteurs à souscrire à une carte de fidélité, mais elle est gratuite. Pas de barrage financier, pas de ségrégation de clientèle.
Oui, je le confirme, dans les Espaces Culturels, c’est « - 5 % pour tout le monde et sur tous les livres. Et la carte de fidélité est gratuite ! »
Posté par M.E.L. le 13 février 2007 dans
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7 novembre 2006
FNAC : Danse du scalp autour de « l’agitateur culturel » !

Je réponds à la question de Luc du 5/10/06 qui m'interpellait à la suite d'un article paru dans le Nouvel Observateur "La Fnac, un Darty comme les autres...".
« Modèle essoufflé », « FNAC en crise », « rentabilité insuffisante »… : fichtre, il aura fallu que Les Echos parlent de rumeur de cession pour que toute la presse bruisse de diagnostics aussi inquiétants… L’affaire mérite qu’on décrypte un peu.
La FNAC à vendre ?
a) Je ne sais pas si la FNAC est réellement « à vendre ». Denis Olivennes dément. Sur ce point, je me contenterais de rappeler que quelles que soient les dénégations des uns et les intuitions des autres, ce genre de décision reste l’apanage de l’actionnaire… Ses raisons de vendre peuvent n’avoir rien à faire avec une quelconque rationalité commerciale.
b) Mais si l’on s’en tient à ce seul point de vue, laissez-moi dire qu’il n’y a aucune sorte d’urgence. L’enseigne, contrairement à ce qui s’écrit ici ou là, n’est pas véritablement menacée. Pas plus par nous, les GMS, que par les nouveaux « joueurs » sur le Net.
Foi de concurrent, il s’est dit vraiment n’importe quoi ces derniers temps sur la FNAC.
Une rumeur récurrente !
Je ne vais pas plaider pour mon concurrent. Ce serait un trop joli cadeau. Mais Denis Olivennes n’a pas tort. Depuis le départ d’André Essel, son co-fondateur, la rengaine est tenace : elle se nourrit de plusieurs facteurs : nostalgie du militantisme perdu, postures syndicales d’autant moins compréhensibles que sur le plan social, la FNAC est une des entreprises les mieux gérées du secteur !
Le doute sur l’avenir de l’Agitateur Culturel est largement entretenu aussi par quelques idéologues de la Librairie Indépendante (« la seule, la vraie »). Ce sont eux qui, depuis 3 ou 4 ans, véhiculent l’insulte suprême : « La FNAC est devenue une grande surface comme les autres ».
Pourquoi ne pas le dire enfin. Les éditeurs tiennent des discours bien ambigus : reconnaissants pour les débouchés et l’effet vitrine, mais toujours acerbes sur le « service achat » de la FNAC.
Bon, ne soyons pas dupes. Cette fébrilité pour décrire « la maladie des bien portants » traduit une posture bien française et témoigne tout simplement d’une forte empathie à l’égard des enseignes :
Faillite ou nécessaire adaptation du modèle FNAC ?
Nouvel Obs, Challenges, L’Expansion, Les Echos… tous les chroniqueurs y sont allés de leur diagnostic. On trouve tout au comptoir des médias. Du vrai et du faux, du possible et du certain. Quel joli bêtisier. Essayons d’y voir clair.
1. La FNAC est-elle menacée par l’expansion rapide des Espaces Culturels E. Leclerc et autres Cultura ?
Non, franchement non, même si elle commence à sentir la chaleur de notre haleine dans son sillage. Nos Espaces Culturels lui courent après, nous la rattraperons, mais pour le moment, il n’y a pas de contestation possible. Elle reste leader sur tous les produits éditoriaux (livres, disques, DVD).
La raison ? Un savoir-faire indéniable (là-dessus, Cultura ou nous, avons aussi quelques prétentions !). Mais surtout des emplacements inégalés ! La FNAC est implantée au cœur des zones urbaines les plus denses et au pouvoir d’achat le plus élevé. (A force de se référer au trotskisme des fondateurs, André Essel et Max Théret, on oublie que FNAC signifiait à l’origine « Fédération Nationale d’Achat des Cadres »… et donc pas des « péquenauds » ! Comme quoi, on peut être gauchiste et avoir la bosse du commerce !).
L’implantation en banlieue des Cultura et en province des « Espaces Culturels » limite de plus en plus l’expansion de la FNAC hors de ses bastions. Mais son fonds de commerce principal, qu’on a dit plus d’une fois menacé par Virgin (?), reste une valeur sûre.
2. La FNAC serait concurrencée par les nouvelles enseignes du Net ?
Oui, assurément. Et Denis Olivennes lui-même reconnaît que sa boîte a patiné au début des années 2000.
Mais quels que soient les succès de pixmania.com, rueducommerce.fr, cdiscount.com…fnac.com fait la course en tête. Et question rentabilité, capacité d’adaptation, je ferais plutôt confiance aux équipes de PPR plus qu’à aucune autre. Par rapport aux « challengers venus d’ailleurs », la FNAC peut, elle, et elle seule, prétendre jouer sur les deux claviers, son réseau de magasins et le Net. Comme nous d’ailleurs, GMS…
3. La FNAC serait en retard sur l’offre des produits techniques ?
Eh bien, peut-être. Mais voilà justement un potentiel encore inexploité ! (Entre nous, le raisonnement vaut encore plus pour nous, les GMS !!!). Alors que sur les livres, la FNAC (selon les panélistes) pèse 16 à 17 % de part de marché, elle ne vend que 7 % des téléviseurs, n’occupe que 1.5 % de PDM dans le secteur des mobiles ! Voilà qui justifie la réimplantation des rayons et le coup de booster sur ces nouveaux médias !
4. Les salariés et les actionnaires doivent-ils se plaindre d’une révision stratégique ?
A mon sens, non. D’accord avec Denis Olivennes : « les produits numériques ont (…) des croissances impressionnantes (…) et leur rentabilité est beaucoup plus forte que celle des produits culturels » (Le Figaro du 27/10/06).
5. La culture ne serait plus l’objectif premier de la FNAC ?
Si l’on parle de produits éditoriaux, à coup sûr, voilà un infléchissement des objectifs. Avec 28 % de PDM sur un marché du disque en régression, 17 % de celui du livre (soit plus qu’aucun autre établissement en Europe au regard des mètres carrés consacrés !!!), la FNAC cherche à étendre son offre vers le multimédia. Mais les critiques doivent être cohérentes. Elles ne peuvent à la fois mentionner le retard de l’Agitateur sur l’offre numérique et s’inquiéter de sa volonté d’y investir.
D’un point de vue global, cette stratégie ne crée pas de vide. Nous avons, quant à nous, « repris les missions culturelles » dont la FNAC avait de fait une certaine exclusivité, en les développant dans les villes petites et moyennes. Dans les grandes agglomérations (hors Paris), nous sommes désormais concurrents, mais, partout ailleurs, nous sommes surtout complémentaires. Nos Espaces Culturels profitent de l’attractivité de nos hypers pour investir à des taux de rentabilité qui n’intéressent probablement plus PPR. (L’ouverture de la FNAC Le Lac, en périphérie de Bordeaux, ne me paraît pas devoir être interprétée comme un nouveau concept susceptible d’être décliné partout en province.
La FNAC va vers un affrontement croissant avec les enseignes de produits techniques, de Darty aux spécialistes sur le Net. Avait-elle d’autres choix ?
La FNAC resserrerait les boulons ?
Dans les polémiques récentes (cf. Capital nov.06), il y a beaucoup de mauvaise foi.
Peut-on faire procès à Denis Olivennes de chercher à réduire les coûts, en transférant un siège onéreux vers un site plus adapté ? Le contraire, à l’heure du numérique, eût été une erreur stratégique.
Peut-on faire procès à cette équipe d’annoncer la suppression de postes (disquaires, développeurs et vendeurs de rayon photo) alors que ces métiers vont disparaître ? Mais c’est stupide ! Il faut au contraire vite anticiper !
Décidément : la manière dont sont relatés les problèmes de la FNAC témoigne du gap culturel qui sépare encore les analystes des formidables mutations du marché.
Il y a 6 ou 7 ans, toute la presse éco bruissait de cette interrogation : le hard-discount menace-t-il le modèle hypermarché ? Ce dernier s’est adapté. Face à l’impact de la révolution numérique, la FNAC, comme d’ailleurs aussi les hypers, doivent aujourd’hui resculpter leur offre et se former à de nouveaux métiers. Peut-on reprocher à un bien portant de vouloir conserver la santé !
Posté par M.E.L. le 7 novembre 2006 dans
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1 septembre 2006
Curiosité : un manga pour découvrir le vin

C’est Jacques Dupont (Le Point) qui, lors d’un déjeuner cet été, l’a malicieusement posé devant moi. Je connais depuis longtemps le culte qu’il voue à Bacchus et à ses zélateurs. Il sait mon intérêt pour la bande dessinée d’auteur. Ce petit livre réunit nos deux passions.
Oui, c’est un manga. En fait, le premier d’une série consacrée au vin, à l’édification œnologique des lecteurs japonais. Une curiosité vue d’ici, un engouement à Tokyo et même jusqu’à Séoul !
Cela fait déjà plus de dix ans que « Sommelier » a été publié au Japon. Les éditions Jacques Glénat ont décidé de nous le faire découvrir. Araki Joh, l’écrivain et scénariste, a, depuis, complété la collection avec deux titres célèbres « là-bas » : Shun no wine et Kabu market.
Rien de bien folichon dans l’écriture. Je dirais même que l’histoire démarre avec des semelles de plomb. Prendre comme « argument » la vie et les frasques d’un Casanova esthète, habité par la mémoire des flacons, et de surcroît tombeur de luxueuses midinettes (toutes un peu connes, il faut le dire), voilà qui pouvait offrir une jolie trame. Il paraît que les femmes japonaises raffolent du genre…et du héros. En tout cas, Joe Satake (c’est lui) est beau, sublimé par le talent de Shinobu Kaitani (prix Tezuka 1991 pour Mou hitori no boku, « Mon double »). Un très bon dessinateur de mangas, sans aspérité comme il se doit, maître dans ce genre un peu froid, friand de compositions très classiques et posées, excellent pour vanter les mérites aristocratiques du vin.

Car le but, c’est la pédagogie. Mettre en scène des histoires de bouteilles à travers des énigmes, des reportages. Le héros distille ses informations sur les crus, les cépages, les vignobles du monde. Non sans parfois tenir le lecteur en haleine. Rappelons que l’ouvrage bénéficie des conseils avisés d’un des meilleurs œnologues japonais, Ken-Ichi Hori (ah bon, vous ne connaissiez pas ?).
Vu du Médoc ou des Côtes de Provence (j’y suis présentement), tout ceci nous a un petit air exotique, fort sympa. Jacques Dupont m’a dit qu’en Asie, beaucoup de lecteurs se rendaient directement dans les wine bars pour réclamer la dégustation de tel flacon mentionné dans ces historiettes.
Alors, à moi aussi ça donne des idées. Je vais mettre en scène, sur mon blog, quelques découvertes et coups de cœur. J’essaierai d’y mettre quelques broderies pour envelopper les dives bouteilles. Et qui sait si, comme pour Joe Satake, tomberont les filles… !!!
Posté par M.E.L. le 1 septembre 2006 dans
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19 juin 2006
Toulouse, ce week-end : à l’occasion du Marathon des Mots, dans l’intimité des artistes
Toujours cette obsession. Quand les grandes chaînes publiques de télé concentrent leur offre quasi exclusivement sur le divertissement, quand l’éducation peine à développer le goût de la lecture, quand les éditeurs, faute de moyens ou de consensus, rechignent à promouvoir le livre à la TV et qu’enfin, nous dit-on, les enfants passent désormais deux à trois heures devant un écran…quelle place accordera-t-on, dans les années qui viennent, au livre, à la découverte des textes, à ces auteurs à qui nous devons tant…
Samedi, dans le hall du TNT, j’écoutais, au milieu de dizaines d’habitants de la ville rose, Patrice Chéreau dire sa dette à Dostoïevski. A ce monument de la littérature qu’est son chef d’œuvre : « Les Frères Karamazov ». Emouvant, passionnant, convaincant !
Et plus loin dans la ville, dans les cafés, les bonnes librairies, le Cloître des Jacobins, Russell Banks, Eduardo Mendoza, François Cheng ou Pierre Assouline dialoguaient avec le public (plus de 60 000 personnes attendues).
Créé en mai 2005 à l’initiative d’Olivier Poivre d’Arvor et d’Olivier Gluzman, ce Marathon des Mots invite 200 écrivains, comédiens, artistes ou compagnies de théâtre, pendant quatre jours et trois nuits. Un festival unique en son genre.
Au Salon du Livre de Paris, comme dans beaucoup de manifestations provinciales, le rapport du lecteur aux écrivains se limite souvent au temps d’une dédicace. Rencontre fugace, prolongement sympathique de l’achat d’un livre, mais sans réelle possibilité d’engager le dialogue. Comme, par exemple, de pouvoir demander à Erik Orsenna, Stéphane Freiss ou Michael Lonsdale leur livre préféré, les œuvres qui les ont marqués…
Depuis plusieurs années, Olivier Poivre d’Arvor m’avait sollicité pour l’accompagner dans cette aventure. Je ne regrette pas cet investissement personnel et professionnel. Il a fallu lever quelques réticences de nos amis libraires parmi lesquels Christian Thorel, propriétaire de l’une des plus belles librairies françaises : Ombres Blanches. Il a fallu le convaincre, rassurer ses pairs pour que, discrètement, nous puissions apporter à la manifestation quelques moyens supplémentaires.
Au programme, des lectures organisées autour de quelques invités d’honneur : Umberto Eco, Michel Tournier, et des hommages à Christian Bourgois (qui a fait découvrir en France les principales figures de la « Beat generation », mais aussi Fernando Arrabal, Toni Morrison, Salman Rushdi et Tolkien !!!). Hommage à Marguerite Duras aussi, rendu par les voix de Jacques Higelin, Daniel Mesguich, Sami Frey…
Lors de l’inauguration, sur la péniche-restaurant récemment acquise par notre ami, Jean-Michel Rives, sculpteur après avoir été rugbyman, les politiques sont, pour une fois, plus discrets. Eux aussi sont friands de pouvoir échanger quelques mots avec les écrivains. C’est ce qui est extrêmement sympathique dans ces manifestations. Les masques, ceux du business ou de la politique, tombent faute de spectateurs ou par indifférence des médias dont l’attention est focalisée sur les artistes. Personne ne conteste l’intérêt du pôle de cancérologie dont Philippe Douste-Blazy se fait le promoteur devant le micro qui se tend. Mais si les photographes shootent dans sa direction, c’est pour fixer sur la pellicule la rencontre du Prix Nobel chinois de littérature, Gao Xingjian (il vit à Paris et écrit désormais en français !), avec le slameur, Grand Corps Malade, ou Bernard Lavilliers.
A travers l’expression jubilatoire du public et toutes ces manifestations d’intérêt pour la culture, on mesure à quel point la pauvreté de l’offre culturelle à la télé repose sur une erreur marketing évidente.
Il se crée ici, à Toulouse, le même engouement qu’ailleurs. A Nantes, les « Folles Journées » de René Martin rassemblent près de 80 000 personnes autour de la musique classique (qu’on dit pourtant moribonde). A Saint-Malo, Michel Le Bris permet aux élèves et à leurs parents de rencontrer, chaque mois de mai, plus d’une centaines d’écrivains « Etonnants Voyageurs ». Le Marathon des Mots à Toulouse témoigne qu’en matière culturelle, les attentes ne sauraient se résumer au seul repère de l’audimat et des box-offices.
Posté par M.E.L. le 19 juin 2006 dans
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25 janvier 2006
Produits culturels et multimédias : c’est l’offre qui fait la demande !

© Jacques Langevin / Deadline Photo Press
« Leclerc à l’assaut de la Fnac » : tel était l’esprit des articles de presse, cette semaine, suite à l’annonce de l’ouverture de 26 espaces culturels en 2006.
Le challenge Fnac/Leclerc n’est pas mauvais pour stimuler nos équipes respectives. Mais l’image de ce supposé affrontement est, à tous égards, excessive. Et trompeuse, tant le déficit d’offres de produits culturels reste criant, notamment en province, malgré la rénovation des plus belles librairies et les investissements récents des GSS.
1) L’évolution des parts de marché
La Fnac reste, et de loin, leader incontesté du marché (par exemple, elle dépasserait 21 à 22 % des ventes de livres quand notre enseigne ambitionne encore 12 à 13 %).
a) Mais si son offre reste très forte dans le disque et le livre, la Fnac se développe beaucoup plus dans le domaine des produits techniques (brun, gris, TV, etc…). Ce secteur représente 55 % de son offre. Ce qui me fait dire (un brin provoc) que les concurrents de la Fnac sont désormais Darty, Surcouf, Boulanger ou Connexion…
b) D’autre part, la Fnac est implantée dans les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille…), dans des quartiers à fort pouvoir d’achat (catégories CFP plus, cadres et cadres supérieurs, universitaires, etc…). A l’opposé, nos espaces culturels sont implantés (pour 90 % des cas) dans des villes de moins de 80 000 habitants.
Nous sommes donc seulement concurrents dans quelques métropoles régionales (comme Nantes).
c) Et il faut encore relativiser l’appréciation de cette concurrence : la Fnac est essentiellement implantée en centre ville, en concurrence, elle, avec d’autres libraires. Alors que notre localisation périurbaine couvre souvent une zone de chalandise déficitaire en offre culturelle, sans autre proposition commerciale. (Je doute d’ailleurs que l’enseigne du groupe Pinault vienne un jour rivaliser avec nous à Clichy-sous-Bois ou dans la zone de Moisselles-Sarcelles !).
d) Les espaces culturels E. Leclerc sont surtout implantés dans des villes moyennes (40 % dans des villes de moins de 15 000 habitants). Sur ce territoire, pas vraiment de concurrence, hormis quelques derniers bons libraires (de plus en plus rares) et quelques grosses « Maison de la Presse ».
2) Les effets positifs de la multiplication de l’offre
Je défends l’idée que l’émergence de nouveaux acteurs culturels, comme nos Espaces Culturels, Place Média (groupe Bertelsmann), Alice Médiastore, Cultura (groupe Auchan) ou des libraires indépendants (Le Grand Cercle à Eragny)…n’obèrera aucunement la survie de l’offre existante.
En matière culturelle, c’est l’offre qui fait la demande. C’est vrai pour le « spectacle vivant » comme pour la diffusion des produits culturels. La multiplication de l’offre (pour autant qu’elle soit diversifiée et différenciée par le prix ou par les gammes) contribue à développer ce marché plus qu’elle ne menace les positions établies.
3) Etude d’impact
Une étude Ipsos réalisée, à notre demande, quelques mois après l’ouverture de nouveaux espaces culturels E. Leclerc dans 5 villes moyennes (Cogolin (83), Ploërmel (56), Saint-Dié (88), Concarneau (29), Pornic (44)…) confirme la thèse. Je vous en livre une synthèse :
a) Précédemment à notre implantation, les habitants devaient se déplacer (une demi-heure à trois quarts d’heure de transport) dans la métropole régionale la plus proche, pour effectuer les achats, principalement dans une GSS ou une grosse librairie (comme Dialogue à Brest ou à Quimper). Ils y achetaient 38 % des BD, 54 % des livres, 69 % des disques !!! Exode commercial, achats erratiques, peu fréquents, rarement spontanés !
b) L’ouverture d’un espace culturel, dans ces localités, limite l’évasion commerciale au-delà de 12 km. Les achats deviennent hebdomadaires. 28 % des clients déclarent qu’ils achètent plus de livres, 26 % plus de DVD et de CD, 11 % plus de BD et jeux vidéo.
c) Du coup, le budget d’achat de produits culturels augmente : 54 % en moyenne ! Il passe de 24,50 € à 37,80 € mensuels.
d) Enfin, ces implantations accroissent l’accessibilité à la culture des catégories à moindre pouvoir d’achat. Ce sont, par exemple, les employés et ouvriers qui profitent le plus de cette implantation. Ils constituent 41 % de la clientèle contre 32 % en moyenne nationale.
Voilà donc qui contredit toute la batterie d’arguments polémiques souvent opposés à l’implantation des GSS ou à la multiplication de l’offre.
Oui, décidément, il y a de la place pour tous. Nous ne sommes finalement pas si nombreux que cela, les distributeurs qui s’intéressent à ce secteur. Beaucoup de villes n’ont toujours pas (ou n’ont plus) de bons libraires ou de GSS. J’en veux pour preuve l’exemple de cette ville emblématique, Blois, dont le flamboyant Jack Lang fut le maire. Des musées, des festivals, des expositions, mais pour acheter des disques ou des livres un peu « pointus », il faut aller jusqu’à Tours. Voilà qui justifie que, prochainement, notre adhérent local postule, sans risque de polémique, la création d’un prochain espace culturel.
Posté par M.E.L. le 25 janvier 2006 dans
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11 novembre 2005
Sida en Chine : Pierre Haski analyse « Le sang du silence » (Grasset)

C’est un livre-réquisitoire : Pierre Haski (correspondant de Libération à Pékin) y décrit l’exploitation commerciale du sang des pauvres, les effets de l’ignorance et du cynisme administratif, le déni de responsabilité (de la part des scientifiques comme des politiques), le refus d’assistance à des milliers de personnes atteintes du sida. C’est la vision terrifiante d’un monde plongé dans l’obscurantisme le plus total (l’idéologie communiste, son puritanisme, ses pratiques quasi-moyenâgeuses… Alors que la Chine revendique son entrée dans le camp des « Modernes ».)
Mais ce livre est aussi un pavé lancé dans la vitrine du Grand Bazar diplomatique où complaisance et intérêts économiques limitent la pression efficace des ONG et de quelques belles figures de la résistance civile.
Au début des années 1990, la Province du Hénan (90 millions d’habitants) confie à quatre sociétés commerciales un vaste programme de collecte de sang. Entre 1993 et 1996, dit P. Haski, quelques six cents stations médicalisées font des prélèvements à répétition (4 euros pour 400 cm3 de sang). Hygiène rudimentaire, mélange des produits et réinjections aux paysans de résidus du plasma collecté.
Le sida fait son apparition dès 1994. Des médecins s’inquiètent, tirent les sonnettes d’alarme. Les autorités tergiversent. Ignorantes au départ, elles se mettent vite des œillères (pas de sida en Chine. C’est une maladie de la dépravation occidentale !). La pandémie se développe…100 000, 300 000 victimes ? Personne ne sait encore.
P. Haski décrypte le silence des autorités et leurs négligences. Edifiant ! Interpellées par des médecins, les autorités nationales finissent par réclamer l’arrêt des prélèvements… Mais ceux de la Province de Hénan continuent.. !!!
Le reporter de Libé ne se contente pas d’accuser le système chinois. C’est le mérite de ce livre que de prolonger l’investigation jusqu’au comportement des Institutions internationales, et des grandes Puissances.
Alors que celles-ci avaient obtenu des Chinois un début de transparence pour lancer la lutte contre l’épidémie du SRAS, elles furent bien plus complaisantes (en tout cas, moins pressantes) dans cette affaire de sida.
C’est, nous dit P. Haski, parce que cette épidémie restait nationale. « Le SRAS, parti de Chine, avait gagné plusieurs pays étrangers dont le Canada, Singapour, le Vietnam… La tentative de mensonge sur les foyers découverts à Pékin a eu un impact important à l’étranger, et risquait d’entamer la crédibilité du gouvernement chinois, de nuire à sa capacité à attirer les investissements étrangers… Dans le cas du sida dans le Hénan, il n’y a pas d’enjeu international, et encore moins d’enjeu économique s’agissant de certains des paysans les plus pauvres du pays !! (www.arcat-santé.org).
Réquisitoire donc, mais aussi plaidoyer pour l’action.
• Hommage d’abord à ces Chinois qui, pour dénoncer le massacre, ont affronté censure, révocation et régression.
• Reconnaissance du rôle très positif des ONG, comme relais et démultiplicateur de ces forces de résistance.
Alors qu’émerge « un embryon de société civile, non seulement dans l’action contre le sida, mais (aussi) l’environnement, la justice, les expropriations immobilières, le droit des consommateurs … On n’a pas le droit de sacrifier (les victimes) » sous prétexte que le gouvernement adopte désormais une meilleure attitude ailleurs (SRAS).
…J’ai lu ce livre, hier, lors d’un aller et retour au Portugal. J’avais tout entier l’esprit encore envahi par les préoccupations de la semaine dernière (intoxication alimentaire), et alors que j’embarquais avec moi toute une doc sur la grippe aviaire. Certains pourraient dire qu’en me plongeant dans la lecture du livre d’Haski, j’étais franchement maso.
Erreur ! J’ai trouvé ce reportage édifiant, mais terriblement salutaire. Il pose clairement le problème de la sécurité sanitaire en terme politique. Il interpelle la responsabilité morale de chacun, mais montre clairement les limites d’un système qui ne dispose d’aucun contrepouvoir.
Personne ne conteste (enfin presque) l’insuffisance des seules « forces du marché » pour construire une politique de santé. Tout le monde convient de l’importance d’une législation (et de l’Etat) dans ce domaine.
Mais, il ne sert à rien de se référer à des valeurs ou à des lois si les institutions ne veulent pas ou sont incapables de les appliquer. Dans cet exemple, le devoir d’ingérence (ONG ou institutions internationales) devient capital tant pour sauver les vies chinoises (sida) que les nôtres (SRAS).
Posté par M.E.L. le 11 novembre 2005 dans
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14 octobre 2005
Bande Dessinée : Pour comprendre le phénomène « manga »

© "Les Mondes Manga" - Ed. EPA Hachette Livre - 2005
Absent, ce week-end, je répondrai aux commentaires dès lundi.
C’est une véritable invasion. 800 mangas parus, l’an dernier, dans l’hexagone. La France est devenue, pour la bande dessinée japonaise, le deuxième marché mondial. Avec un rythme de croissance extraordinaire.
« Manga » signifierait en japonais « image dérisoire ». Véritable phénomène culturel au Japon, ces BD, initialement publiées en noir et blanc (et aujourd’hui, de temps en temps, en couleur), sont éditées en format « poche ».
Caractéristiques : elles se lisent de droite à gauche. Chaque histoire est souvent racontée en plusieurs tomes. Certaines visent plutôt un public garçons-ados (les « schonen ») ; d’autres, les filles (les « shojo »).
Originalité : le trait du dessin est toujours très expressif et le rythme de la narration très lent. Dans la BD européenne francophone, comme dans les comics américains, les auteurs pratiquent une forme « d’ellipse » entre les cases. Et c’est le lecteur qui, s’investissant dans l’histoire, imagine les liens de causalité. Dans le manga, on a affaire à des successions d’images très détaillées, avec des mouvements souvent très décomposés.
La manga mania s’est répandue en France dans les années 80, grâce notamment à la diffusion TV de dessins animés japonais. Mais c’est la publication de « Akira » de Katsuhiro Otomo, (Editions Glénat, 1999), qui a boosté l’intérêt des bédéphiles pour cette forme d’art graphique.
Le succès tient évidemment au prix peu élevé (5 à 10 €). Mais l’engouement vient surtout de l’adéquation des thèmes abordés avec le monde des jeux vidéo, des CD-Rom et des DVD. En grandissant (on pourrait dire « en vieillissant »), les fans ont tiré la demande vers des mangas encore plus graphiques, des mangas d’auteur, sacralisant quelques monstres sacrés : Jirô Taniguchi (« Quartiers lointains », « Le journal de mon père »…), Hayao Miyazaki, Osamu Tezuka (« Ayako »), Akira Toriyama (« Dragon Ball »).
Dix éditeurs français en sont les promoteurs en France (Kana, Glénat, Pica, Delcourt, Tonkam, J’ai Lu, etc…). Kana, Glénat et Pica réalisent 80 % des ventes dans l’hexagone.

© "Les Mondes Manga" - Ed. EPA Hachette Livre - 2005
Comme précédemment exprimé ici, je n’étais pas un fan des mangas : lecture a priori difficile, écriture trop lente à mon goût, complaisance dans des formes de violence provoquant irritation et fatigue, prétentions philosophiques conduisant à des morales plutôt fumeuses…
Et puis, j’ai eu la chance d’être guidé par quelques auteurs français. Baudoin, Baru, Boilet ont, dans leur propre œuvre, repris bien des codes du manga. Et l’appréciation de leur travail permet de faire le lien entre notre culture européenne et cet art japonais (encore que les auteurs de mangas n’hésitent pas à revendiquer l’apport formidable d’un Moebius et, plus méconnu, d’un Peellaert (« Pravda »), dans les années 70).
Les équipes qui animent le secteur « livres » dans notre groupe ont reçu, ces derniers temps, trois ouvrages dont je recommande la lecture. Pédagogiques, d’un abord facile et sans prétentions, ils permettent à tout néophyte d’appréhender ce phénomène culturel.
Les Editions du Rocher publient « Manga : Soixante ans de bande dessinée japonaise », sous la signature de Paul Gravett. Ce journaliste (qui écrit pour « The Guardian », « Neuvième Art » ou « Comics International ») a dirigé de nombreuses expositions concernant la bande dessinée (dont au Musée de la bande dessinée d’Angoulême). Richement illustré, poursuivant une démarche historique, son livre offre une superbe introduction à l’univers graphique japonais.

Le photographe et réalisateur Hervé Martin Delpierre et le journaliste Jérôme Schmidt publient, chez EpA, « Les Mondes Manga ». Ici, la démarche est plus analytique. Elle fait la part belle à quelques grands auteurs. Intérêt : les œuvres sont présentées dans leur contexte sociologique. On passe de la photographie d’un mode de vie à sa représentation manga. Livre très important si l’on veut comprendre la raison pour laquelle cent millions de Japonais achètent plus d’un milliard de mangas par an.

Enfin, Fabien Tillon (critique de BoDoï et de Phosphore) publie, chez Nouveau Monde, un petit opuscule fort intelligemment réalisé, « Les mangas ». Pour 3 € (voilà qui respecte l’éthique manga ! ! !) et le temps de traverser Paris en métro (ou la rade de Brest en bateau !), vous ne passerez plus pour un ignare lors du prochain festival de BD que vous ne manquerez pas de fréquenter.

Au fait, Quai des Bulles à Saint-Malo (je n’y serai malheureusement pas), c’est du 28 au 30 octobre.
Posté par M.E.L. le 14 octobre 2005 dans
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24 septembre 2005
Jacques Lacarrière, écrivain-voyageur, s’envole pour l’Olympe

A Sarajevo (2001) - Photo Jean Bibard
Jaques Lacarrière, érudit, poète, essayiste, et marcheur infatigable…a quitté les chemins de traverse. Ce grand traducteur d’Hérodote, amoureux du théâtre grec (Sophocle) côtoyait, dans ses rêves, tous les héros de la mythologie antique.
Mais cet humaniste aimait partager l’émotion de ses plus belles découvertes, ses rencontres fortuites, tout autant que l’amour du grec et la fascination qu’il avait pour « les pionniers du christianisme primitif ». De lui, j’avais particulièrement aimé « Les Hommes ivres de Dieu » (1961), un essai sur ces ermites qui, dans les premiers siècles, questionnaient la Vie depuis les déserts de pierres d’Egypte. (Il réitéra avec « Les Gnostiques » en 1973).
Si je veux lui offrir un hommage, aujourd’hui, c’est pour lui rendre la paternité de toutes ces notes et observations que je consigne sagement, tous les jours, dans des carnets ou sur ce blog… Et ce, depuis 1976, date à laquelle j’ai découvert « L’Eté grec » (Plon). Sur les traces de Nicolas Bouvier (autre pèlerin de son espèce) et avant de découvrir Chatwin, Naipaul, et tant d’autres écrivains-voyageurs, il sut initier quelques lecteurs de ma génération au bonheur d’une écriture ouverte sur le monde et curieuse des hommes de toute espèce.
Je n’ai fait sa connaissance que bien plus tard, en rejoignant l’équipe des « Etonnants voyageurs », établie chaque année sous les remparts de Saint-Malo. Discret, toujours pédagogue et surtout passionné, il savait « donner » à ses interlocuteurs. Inutile aussi de vous dire qu’il savait être digne des héritiers d’Epicure, dès qu’à table ou à la dégustation, il fallait faire honneur !
Les héros ont toujours leur talon d’Achille. Jacques Lacarrière est mort des suites d’une opération pourtant bénigne au genou et qui s’est envenimée. Il paraît qu’il a laissé un testament à son éditeur. Il y aurait consigné son souhait de voir ses cendres éparpillées au-dessus de la Grèce. N’y voyez aucune coquetterie d’écrivain. L’auteur de « Chemin faisant ou la mémoire des routes » (1974) continue, pour nous, son travail de balisage et nous invite à mettre ses pas dans les siens.
Avec joie…malgré la peine !

Avec notre ami Michel Lebris, au festival Etonnants Voyageurs (2001)
Posté par M.E.L. le 24 septembre 2005 dans
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2 septembre 2005
Rentrée littéraire : trop de livres tuent le livre

C’est vraiment n’importe quoi !
Pendant deux mois, tous les libraires, indépendants ou rattachés à un grand réseau (Fnac, Espaces Culturels E. Leclerc, etc…) vont recevoir près de 1 400 nouveaux titres. Et dans des espaces tout de même limités, ces produits encore tout chauds de la rentrée littéraire vont devoir se pousser du coude pour trouver une place sur les étals et dans les vitrines. Comment voulez-vous que les libraires s’organisent efficacement ?
Et puis, comment, dans ce foisonnement, un nouveau roman peut-il avoir une chance d’être repéré par les lecteurs. Tout le monde ne lit pas les critiques de Télérama ou du Nouvel Obs ! (Elles sont pratiquement inexistantes dans la presse locale).
L’équipe qui a en charge le développement de nos espaces culturels, habite le rez-de-chaussée de notre immeuble, à Issy-les-Moulineaux. C’est dans un espace, pourtant large de plusieurs centaines de mètres carrés, qu’arrivent toutes les nouveautés (« les services de presse »). Nos libraires y puisent leur sélection pour nourrir les catalogues publicitaires.
J’allais à leur rencontre, ce matin, pour recueillir des suggestions pour mes prochaines lectures (on n’est jamais si bien chaussé…) et j’ai découvert, médusé, ce pavage de livres aux couvertures parmi les plus attirantes, mais finalement, sans pouvoir, de visu, en repérer un plutôt qu’un autre.
Vous pensez bien ! 663 titres, rien que pour les nouveaux romans. Aucune visibilité possible. Et quand on sait que la durée de vie d’une nouveau titre en librairie est de trois ou quatre mois (maximum), j’ai ressenti de la compassion pour tous ces jeunes écrivains dont nos magazines dressent actuellement les portraits.
Face à cette profusion, nombreuses sont les voix qui aujourd’hui osent émettre l’idée que l’édition française produit trop de titres. On parle, selon les années, de 20 à 30 000. C’est évidemment énorme. Les mauvaises langues n’hésitent pas à accuser les grosses maisons d’édition qui multiplieraient leur offre pour évincer leurs concurrents des rayonnages et accaparer toute la place. Plus méchantes encore, ces accusations de « cavalerie » : les éditeurs engrangeraient le bénéfice de chiffres d’affaires artificiels (les « envois d’office »), dont ils ne rembourseraient les invendus que trois mois après, plombant ainsi la trésorerie de nombreux libraires (les fameux « retours »).
En fait, au sein de l’équipe de nos espaces culturels, on me dit que c’est un peu un faux problème.
En Allemagne ou en Grande-Bretagne, l’édition produit beaucoup plus de titres (entre 70 000 et 90 000 par an !!!). Et pourtant, le lectorat potentiel n’est pas supérieur à celui du marché français.
Ensuite, le problème est moins le nombre des titres que leur qualité. Et il est vrai (je l’ai remarqué dans le secteur qui me passionne, la BD), beaucoup d’albums sont médiocres, tout simplement très mal imprimés, ou encore…trop chers.
On a l’impression que fort d’excellentes ventes ces trois dernières années, le monde de l’édition a pris des risques et n’a pas anticipé le retournement de la consommation.
Mais au-delà de ces erreurs, la profession ne s’est-elle pas laissée griser par la médiatisation (très profitable) qui règne autour de la « saison des prix ». Tout se passe comme si Grasset, Gallimard, Le Seuil, Flammarion et consorts n’avaient programmé leurs lignes de fabrication que pour servir la sélection des Goncourt, des Renaudot, et autres Médicis (un peu comme si les viticulteurs avaient produit en ne tenant compte que des quinze jours de foires aux vins dans la grande distribution ! ! !).
Alors, plutôt que de parler de surproduction, il me semble que l’urgence (et la sagesse) exigerait qu’on multiplie les évènements et les opportunités marketing pour mieux étaler, au cours de l’année, l’arrivée de tous ces livres dans nos librairies.
Mais qui, dans le monde de l’édition, prendra l’initiative de changer ces habitudes ?
Posté par M.E.L. le 2 septembre 2005 dans
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26 août 2005
Dylan, Bono : de la rébellion à l’engagement
Ils ont en commun de paraître sous des pseudos. Robert Zimmerman a adopté le nom d’un grand écrivain gallois, auteur du « poète en jeune chien » : Dylan Thomas. Paul Hewson est Bono.
Ils partagent un même amour de la musique. Ils sont, à trente ans d’intervalle, deux rock stars, deux icônes de la chanson, mais aussi, d’un mouvement de contestation parmi les plus influents de la planète.
Tous les deux viennent de commettre un ouvrage. Dylan publie le premier volume de ses mémoires (« Chroniques », Fayard). Bono répond aux questions de Michka Assayas, (chez Grasset).
J’ai feuilleté ces deux livres, cet été, avec gourmandise, et un brin de nostalgie. La lecture croisée des deux ouvrages permet de découvrir, malgré les apparences, deux sensibilités, deux caractères plutôt opposés, et de comprendre la différence de leur engagement.

Dylan, d’abord. A la lecture des critiques qui ont accompagné la sortie de ses mémoires, on est saisi par l’incompréhension, ou plus encore, la frustration, de toute une génération qui se réclame du chanteur. Comme pendant les années 65 à 75, déjà, ses fans, déçus, considéraient comme une forme de reniement (de traîtrise !) cette pudeur, qui empêchait Dylan de prendre nommément partie pour les causes qu’on lui supposait combattre. Lui, affolé par les pesanteurs du star système, a toujours fui la responsabilité induite par son statut emblématique, revendiquant, comme Alan Ginsberg ou Jack Kerouac, écrivains mythiques de la Beat Génération, le simple droit à la poésie.
Dylan fut d’abord un poète, un poète rebelle. Je me souviens l’avoir écouté au hasard d’une escale à Provincetown (Connecticut), la ville des hyppies. C’était en 1968, juste avant le coup de Prague et l’immolation de Yann Palach. J’avais la chance d’être chez des amis, dans une famille de marins et de musiciens. Les fortes paroles de la contre-culture avaient à cette époque la voix de Joan Baez, de Pete Seeger, de Peter, Paul and Mary. Du folk, du rock, des provocations, des coups de colère, de la générosité…
Et puis, donc, il y eu ce moment unique sur la plage. Une voix nasillarde revendiquait l’amour, le plaisir, les droits de la personne. Des campus de Harvard aux sit-in L.A. elle rythmait la contestation contre la guerre du Viet-Nam, le racisme, l’exploitation sociale… C’est la période de « Blow’in the wind », de « With God on our sides » et de « The times they are a-changin’».
Mais très vite, Dylan a senti la récupération ; il a voulu se démarquer, revenir à des chansons plus intimes. On ne voulait pas voir, on ne voulait pas croire à ses explications. Lui, pourtant ne cessait de se revendiquer poète, troubadour, musicien. Son seul engagement, c’était la musique : « hors la musique, je n’ai pas de légitimité ».

Bono affirme sa filiation avec Dylan « …Mais après les années 90, j’ai cessé de jeter des pierres contre les symboles les plus évidents du pouvoir et de ses abus. J’ai commencé à jeter des pierres contre ma propre hypocrisie ».
Comme Dylan, Bono revendique son statut de musicien. Comme lui, il est lucide sur l’inanité du statut de rock star. Mais il veut « sauver la planète », et il instrumentalise sa notoriété, il la plie, au service de son engagement.
Non sans lucidité… « Une rock star, c’est quelqu’un qui, dans son cœur, ressent un vide presque aussi vaste que la masse de son Ego. » Voilà qui est évacué !
Entre les années 65 et la fin des années 70, Dylan s’est fourvoyé, entre cynisme, intimité, et défonce. Sa créativité, d’ailleurs, en a pris un sacré coup.
Bono, lui, choisit l’introspection. Oh, rien de monastique ni d’ascétique. Mais impressionnant tout de même : « la jungle affleure sous la peau de chacun de nous… Je vois le bien chez les hommes, … je vois aussi le mal… je le vois chez moi. Ce n’est pas parce que je trouve une façon de contourner l’obscurité que je ne la vois pas… ». Alors, il se démène. Pour l’Afrique, contre le sida.
Quelques réponses aux questions de Michka Assayas décapent et dérangent : « avec le sida, on assiste à la plus grande pandémie de l’histoire de la civilisation… Tous les jours 6 500 africains meurent d’une maladie qu’on peut prévenir et guérir, et l’Occident ne considère pas ça comme une priorité ! C’est l’équivalant de deux 11 septembre par jour : 18 avions grands porteurs avec des pères, des mères e des familles qui s’écrasent du ciel… Pour eux, pas de larmes, pas de lettres de condoléances, pas de salves… »
Je crois que j’aimais mieux la musique de Dylan. Plus que les chansons de U2, le rock Folk de l’américain portait mes rêves, forgeait mes projets. Mais la personnalité de Bono, (le refus de la fuite, l’affirmation de ses doutes, fussent-ils colorés d’un peu de marketing) me séduit. Et rassure. Voilà qui confirme qu’il ne faut pas désespérer des plus grandes icônes du star système.
Posté par M.E.L. le 26 août 2005 dans
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25 juin 2005
Joël Egloff : L’étourdissement
C’est un texte très court, un récit émouvant. C’est l’œuvre d’un jeune écrivain. C’est le livre d’un grand écrivain. Je vous recommande, ce week-end, la lecture de « L’étourdissement » de Joël Egloff (Buchet-Chastel).
Ne vous laissez pas déstabiliser par le décor. Ou plutôt, si. Quittez l’univers du bureau, oubliez un instant la douceur de votre foyer. Imaginez Tchernobyl, les anciens abattoirs de La Villette, les personnages du film «Affreux, sales et méchants » (Ettore Scola). Imaginez une campagne dont les arbres sont gris, les nuages oppressants et les pluies acides : « Les enfants sont pâlots, les vieillards sont pas bien vieux. On fait d’ailleurs pas toujours la différence entre eux ». Dans cette contrée en noir et blanc, le narrateur parcourt en vélo le trajet qui va de sa maison délabrée à son lieu de travail : un abattoir. Il y « épluche les vaches comme des bananes ». Le soir, à la maison, il vit avec une grand-mère qui se nourrit « des restes du chat qui n’a pas voulu finir les leurs ».
Oui, c’est glauque. Comme dans le scénario d’un roman noir ou comme après une catastrophe planétaire. Nous sommes chez des survivants, des rescapés d’un monde industriel qui emploierait des zombies pour faire fonctionner des usines rouillées et bruyantes. L’esthétique, ici, ce sont des friches envahies par les détritus, la pollution, et le bruit des passages d’avions.
Mais, bon Dieu, que ce livre est beau ! C’est cru mais jamais gore. C’est pathétique, mais jamais compassionnel. Ni révolte, ni résignation. Un détachement finalement insoutenable tant l’écriture banalise le rapport des individus à cet environnement hyperréaliste. « Le jour où je m’en irai, ça me fera quand même quelque chose, je le sais bien. J’aurai les yeux mouillés, c’est sûr. Après tout, c’est ici que j’ai mes racines. J’ai pompé tous les métaux lourds, j’ai du mercure plein les veines, du plomb dans la cervelle…et pourtant, je le sais bien que le jour où je m’en irai, je verserai une larme, c’est certain ».
Dans ce décor surréaliste, mais pas tant que ça, l’espoir naît de l’amitié, de la tendresse, de l’humour. Tout cela est dit pudiquement, mais tel semble être notre destin.
Joël Egloff a 39 ans. C’est son quatrième roman. Un jury, présidé par Françoise Xénakis, et composé des 85 libraires de nos espaces culturels lui a décerné « le Prix du Roman des Libraires E. Leclerc ». Ils ont eu un vrai coup de cœur.
Brigitte Kernel, écrivain et critique littéraire à France Inter, participait amicalement aux délibérations. Pas étonnant que Joël Egloff ait reçu cette nouvelle distinction : le Prix du Livre Inter. C’est vraiment mérité !
Posté par M.E.L. le 25 juin 2005 dans
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4 juin 2005
« La vie mélancolique des méduses » de François Léotard

Eh bien, je l’avoue, je suis bluffé. Ce livre est excellent, et j’allais dire bêtement « vu le statut de son auteur », comme si son cursus politique excluait une autre performance. Oui, mes amis, alors que je m’emporte contre ceux qui m’étiquettent et réduisent ma sensibilité à celle d’un entrepreneur, voilà que j’allais faire de même avec Léo dont le talent, loin des hémicycles, est ici magistralement confirmé. L’écriture est forte, fiévreuse, violente, pour décrire les blessures d’hommes qui essaient de sauver leur âme de la noirceur d’un monde sans existence officielle.
La république et ses officines missionnent des nervis, à l’identité incertaine, et les envoient, par-delà les frontières, éliminer physiquement des adversaires au casier chargé. Jean Bardin est une méduse. Il a pour mission de tuer le général Mladic dans l’ex-Yougoslavie et de le soustraire à la justice internationale (le tribunal de La Haye qui le recherche). Il faut éviter qu’il parle et révèle les petits commerces de la diplomatie française avec ses anciens amis serbes.
Cette mission est un échec. Notre anti-héros se retrouve en hôpital psychiatrique, revisite son identité, sa vie d’errance et de duperie. « Dans notre métier, personne n’est ce qu’il prétend être. Personne n’est ce qu’il est…Nous ne savons pas les noms de ceux qui nous donnent des ordres, ni l’identité de ceux qui les emploient. Payez en liquide, nous sommes des fugitifs, insensibles, visqueux, sans visage. Nous gérons la vie des profondeurs…La vie quotidienne, en dehors des missions, est d’une grande douceur ». Léotard a écrit ce livre, la pierre à l’estomac. Pour le connaître un peu et apprécier son amitié, j’imagine toute la charge personnelle et son poids de vérité. On n’est pas impunément Ministre de la Défense, et responsable des services secrets. (Les romans de Jean-François Deniau portent souvent aussi la cicatrice de vieilles plaies jamais refermées).
Et puis, il y a dans ce livre comme un effet mimétique. On sait la fascination de François pour son frère Philippe, tragiquement décédé. Il aurait écrit ce livre comme le scénario d’un rôle pour Philippe que cela ne m’étonnerait pas. Monde désespéré, face cachée et inavouable de nos tentations, violence rentrée, fascination pour les eaux glauques de notre existence, comme cette couleur verte qui enveloppe le roman, la couleur qui fascinait Patrice Chéreau dans « La Chair de l’Orchidée ».
Dans ce monde de dupes, des êtres passent, se côtoient, se livrent, et parfois s’échappent. C’est la petite lueur, la lumière dans la lucarne, derrière les barreaux. Ainsi de Peter, co-équipier, « juif à retardement » qui, fils adoptif d’un bourreau, apprend sa judéité comme il découvre un cancer finalement libérateur.
Dans ce livre, il n’y a pas de salut. Juste des solitudes : « Il n’y a pas une solitude qui ne puisse se rapporter à une autre. On dirait du verre cassé, une seule histoire, et à l’intérieur une multitude d’histoires différentes. Mais il s’agit toujours du même objet qui s’éparpille. Cet objet s’appelle le temps et personne ne peut le reconstituer. Temps brisé qui n’a plus aucune allure, aucune forme. »
Posté par M.E.L. le 4 juin 2005 dans
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21 mai 2005
Etonnants Voyageurs : Retour à Saint-Malo 2005
Ils étaient plus de 200, les écrivains voyageurs accourus des quatre coins de la terre. Ils voulaient marcher sur les plages, à marée basse, jusqu’au tombeau de Chateaubriand. Ils rêvaient de respirer les fumets de notre culture (toutes les effluves, culinaires aussi…). Ils furent happés par une foule enthousiaste et bon enfant.
Philippe Matsas est photographe indépendant. Il a travaillé pour "Elle" et pour l'agence "Opale" qui s'est spécialisée dans les portraits d'écrivains. J'ai aimé son press-book : portraits, regards, solitudes et joie de vivre… Il a profité de ce déplacement à Saint-Malo pour parcourir les stands.

Michel Le Bris inaugure

Paul Auster, Françoise Nissen (Actes Sud), Mel

Richard Bohringer mène la danse

Laurent Gaudé

Luis Sepulveda

Paul Auster, ému, reçoit des mains d'une lectrice passionnée un livre de contes (épuisé) qui l'a tant marqué dans sa formation d'écrivain...

Jean-François Deniau

Jacques Lanzmann

Karla Kuban

Sepulveda et le photographe Mordzinsky

Jeunes Lauréats du Concours de Nouvelles
Pour les internautes que cela intéresse, j’aurai plaisir à leur faire parvenir gracieusement le livre que nous avons édité à l’occasion du Concours de Nouvelles (50 contributions de «graines d’écrivain»).
Posté par M.E.L. le 21 mai 2005 dans
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14 mai 2005
« La malédiction d’Edgar » de Marc Dugain
J’avais beaucoup aimé « La chambre des officiers » (Lattès 1998), un peu moins « Heureux comme Dieu en France » (Gallimard 2002). Passionné par l’Amérique des années 60, la contre-culture (Marcuse), le mouvement hippy, la conquête de l’espace…, c’est avec une réelle curiosité que je me suis plongé dans la lecture de « La malédiction d’Edgar », le dernier livre de Marc Dugain (Gallimard).

Je vous le dis tout de suite : malgré le battage médiatique autour de ce livre, ce n’est pas le grand roman qu’on attendait sur le sujet. Trop d’impasses, de raccourcis, un détachement volontairement clinique… Mais, malgré tout, un roman-témoignage passionnant pour décrypter l’une des personnalités les plus mystérieuses de cette époque, Edgar Hoover, directeur du FBI de 1924 à 1972, et réfléchir sur la généalogie d’une histoire américaine reconstruite sur le mythe et le mensonge.
Hoover, d’abord. Pour cerner sa personnalité, MD a trié sa matière première. Il a occulté dans l’histoire politique tout ce que l’Amérique a compté de tensions sociales (révolte dans les ghettos, les mouvements anti-racistes de Martin Luther King, de Malcolm X et d’Angela Davis). Il a choisi délibérément de restreindre les chroniques de l’époque à quelques épisodes remarquables : le règne de la pègre (son omniprésence auprès de la classe politique) et l’anti-communisme (Mac Carthy, l’exécution des époux Rosenberg et la guerre froide, Berlin, Cuba). Dugain ne nous donne à voir qu’un Hoover focalisé sur ces deux objectifs. Un prisme forcément réducteur, mais très efficace pour nous entraîner dans la relation entre le premier flic US et la machine du pouvoir.
Hoover est puissant. Mais il a une faille : son homosexualité cachée, dont il a plus ou moins conscience. Révélée par un compagnon dont le journal constitue la matière de ce livre, sa situation l’oblige à rester un homme de l’ombre. On n’élira jamais président un homme sans sa « première dame ». Alors, il s’affaire : écoutes téléphoniques, multiplication des dossiers sur les syndicalistes et les dirigeants, chantages, manipulations. Il tire les fils de la comédie du pouvoir, et tient là sa revanche sur une Amérique pécheresse, si prompte à tenir des discours puritains pour cacher ses propres obsessions.
Et c’est vrai qu’au regard des turpitudes du clan Kennedy, Hoover finirait par être un personnage attachant. Le mythe, construit autour des personnalités de John et de Bob, prend un sacré coup. Déglinguée la photo catholico-irlandaise d’un père immigrant, sorti de la glèbe à la sueur de son front. La saga Kennedy prend sa source dans le cloaque de la prohibition, du trafic d’alcool et de la spéculation immobilière. Les votes sont achetés, la pègre est sollicitée. Idem des fistons. John est dépeint au maximum de ses faiblesses : un ambitieux, un feignant, qui révèle sa lâcheté dans l’affaire de Cuba, et son impatience face à Kroutchev ; un Dom Juan, un séducteur qui séduit les foules en travaillant sa communication et son image. Mais un queutard priapique, insatiable, sans cœur ni passion, laissant derrière lui une maîtresse en couches, une femme cent fois trompée et de multiples proies désenchantées (Marilyn !). Bob, le cadet, ministre sans avoir jamais été élu, reste l’ombre de son frère, exécuteur de quelques œuvres, frénétique mais souvent aboyeur.
Difficile de savoir où s’arrête l’histoire et commence le roman. Et pourtant, tout paraît vrai dans ce bal des cyniques à qui il manque néanmoins la verve d’un Norman Mailer. En refermant ce livre, le lecteur acquiert une certitude : l’Amérique se complait dans sa légende pour ne pas regarder en face le mensonge. Il reste cette question : à vouloir déconstruire le mythe, celui-ci n’en sort-il pas finalement plus foisonnant, plus onirique, et donc renforcé ?
Posté par M.E.L. le 14 mai 2005 dans
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29 avril 2005
Littérature jeunesse à Saint-Malo : Une pépinière d’écrivains au Festival Etonnants Voyageurs

Ce matin, longue conversation avec le philosophe Michel Le Bris. Je vous ai déjà parlé de cet écrivain boulimique et passionnant, auteur d’une somme sur le romantisme (Mazenod), meilleur spécialiste de l’œuvre de RL Stevenson, auteur incollable, dès lors qu’on l’interroge, sur la littérature d’aventure, la vie des boucaniers, des chercheurs d’or dans l’Ouest américain, les guerres de religion dans le Finistère. C’est la Bretagne qui a façonné notre amitié. C’est lui qui, un jour, m’a entraîné dans l’aventure du Festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo, et plus récemment encore à Bamako.
Du 5 au 8 mai, je serai avec lui dans le fief de Surcouf pour la quinzième édition du Festival. Il y aura là-bas Jacques Lacarrière, Ismael Kadaré, Patrick Rambaud, Jacques Lanzmann, et l’Américain Jim Harrison… Inutile de vous dire qu’entre deux cafés littéraires, ces gaillards-là ne laissent aucune chance de survie aux huîtres de Cancale. Et si leur éloquence est généreuse, c’est qu’au Chinon ou au Bourgueil, leur plume s’est abreuvée. Dieu, que le monde est riche d’espérance et foisonnant d’exotisme quand toute cette faune s’égaye dans les petits restaurants, sous les remparts.
J’aime m’y rendre chaque année, partager cet enthousiasme, je m’y sens inspiré, j’y remplis tout un caddy d’idées nouvelles…pour pas cher.
Pour l’heure, il nous faut organiser la remise des prix d’une manifestation qui nous tient à cœur. Un concours d’écriture de nouvelles ouvert à tous les jeunes. Le projet, piloté par Jean-Luc Fromental (écrivain et directeur du Festival Jeunesse), a reçu l’agrément de l’éducation nationale. 3 000 collégiens et lycéens issus de 26 académies ont participé à l’édition 2005. A Saint-Malo, devant une centaine d’écrivains venus du monde entier, nous récompenserons les 5 lauréats nationaux. Leur nouvelle sera publiée dans un recueil tiré à 40 000 exemplaires. Un jury, composé de libraires, d’écrivains, de journalistes et d’éditeurs, a déjà sélectionné le meilleur de cette fournée.
Je suis passionné par ce projet. Je ne dis pas cela parce que nous sommes les sponsors de la manifestation (ce qui justifierait déjà mon propre investissement…). Non, c’est tout simplement parce que je crois sincèrement que le plaisir de lire se perd. Dans les commentaires succédant à ma note du 19 avril 2005, plusieurs d’entre vous insistaient sur le déficit de communication autour des livres. Quand dans les familles, on passe trois heures par jour à regarder la télé, une demi-heure à chatter sur l’ordinateur, il reste peu de temps pour la lecture.
Avec Michel Le Bris et toute sa bande de joyeux écrivains, nous voulons redonner le goût de lire et d’écrire. Qui n’a rêvé un jour d’être édité ? Une première publication dans un recueil diffusé nationalement ne peut que stimuler les vocations et forcer le talent.
Posté par M.E.L. le 29 avril 2005 dans
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15 février 2005
Portraits, rencontres - Fatou Diome
Il y a deux personnages : d'abord, une petite fille qui refuse de grandir, avec ses nattes et sa tchatche. Car elle tchatche, Fatou, intarissable, du moment qu'il est plus de 11 heures du matin, heure de sa mise sur orbite. Il fallait la voir dans l'avion pour Bamako. La cabine était éteinte. On ne voyait que la ligne gourmande de ses dents blanches. Elle gloussait, riait, revivait en live "le Gang des Requins" sur l'écran vidéo. C'est Fatou la joyeuse, Fatou la copine. Mais, pour elle, être écrivain, "c'est aussi se mettre à la place de quelqu'un d'autre qui souffre ou qui n'ose pas parler". Elle s'engage, désigne des cibles. Les féministes, d'abord, "qui préfèrent manier la balle de base-ball contre leurs mecs". Pas de quartier. Il faut voir aussi comment elle parle aux petites écolières de Ségou : "Aimez vos mères, mais ne soyez pas comme elles !". Pourquoi en veut-elle à ces institutions familiales et tribales qui font le charme des livres de voyages ? Parce qu'elle a mal pour "ses soeurs". Dans un troquet de Bamako, elle parle avec gravité de cette culpabilité que porte toute femme noire, cette petite voix qui voudrait la rappeler à l'ordre à chaque fois qu'elle fume une cigarette ou trempe les lèvres dans un apéritif. Elle sait remettre en place les puritains. A celui qui osait lui rappeler l'obligation de décence, lors d'un colloque qui devait l'honorer, elle n'eut d'autre réplique que mini-jupe et talons aiguille. Elle renvoie méchamment dans ses cordes le goujat qui, publiquement, osait douter de sa féminité parce qu'elle n'avait ni mari, ni enfant. Une posture ? Pas du tout. Elle a ramé : "J'étais femme de ménage à Strasbourg, on ne fréquente pas le monde des éditeurs dans cette situation-là". Les soirs, c'est avec l'ordinateur qu'elle les passe. Elle a ses moments de blues : "Je discute avec mes hormones". L'écriture est un exutoire : "Quand on écrit sur soi, c'est qu'on a pris de la distance et qu'on s'en est sorti". Donc, elle fait feu : sur les racistes ("normal, vu la mélanine que je me traîne"), sur l'oppression tribale (elle fait vivre au moins 20 personnes dans son île du Sénégal). Rassurez-vous, cette jeune femme, nourrie des versets du Coran sait jouer de son charme et vous balancer un "Doux Jésus !" quand elle sent qu'elle va déraper. Epatante !
Posté par M.E.L. le 15 février 2005 dans
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14 février 2005
Portraits, rencontres - Laurent Gaudé

Laurent Gaudé a l'air heureux. Le soleil va se coucher bientôt, nous sommes quelques amis voyageurs partis à la découverte de la vieille ville historique de Ségou (Mali). Elle était la capitale éphémère du royaume de Biton (XVIIIème siècle). On palabre avec le chef du village, dignement enfoncé dans son trône de skaï et d'aluminium. Le groupe s'éparpille dans les ruelles, disparaît derrière les murs ocres, la vieille mosquée, le mausolée..., et débouche sur les rives du fleuve Niger. L'auteur de "La mort du roi Tsongor" (Actes Sud) est au paradis. Cet éternel étudiant de 32 ans n'est jamais venu en Afrique. Avec le charme de ces faux naïfs qui ont su "creuser leur sujet", il s'explique : "Je travaille à partir de photos, de souvenirs. Comme ici, je glane des ambiances, je pioche, je rêve et je m'approprie". Depuis qu'il a eu le Goncourt pour "Le soleil des Scorta" (Actes Sud), on ne lui parle que de ses romans. Lui, rappelle sa passion du théâtre (il a écrit 8 pièces), les exigences d'une écriture distanciée (d'autres jouent le rôle). C'est pour le théâtre qu'il s'est intéressé aux décors qui lentement balisent le monde de toute épopée. Alors, ici, forcément, il est rattrapé par le mythe ("La légende de Ségou"), par l'exotisme, par "la geste" d'une des grandes nations d'Afrique. Attention : pour Laurent, l'écriture n'est pas un refuge. Hier, devant un parterre d'élèves, il s'est fait pédagogue. Au Mali, lire est un luxe. Pas simplement parce que c'est cher, mais parce que dans ce pays qui privilégie la tradition orale, les élèves doivent ranger les cahiers pour laisser place à la vie familiale. Sous des réverbères, des bénévoles ont quelquefois construit de petites tables en béton (pour qu'on ne les vole pas). Les enfants, tard le soir, viennent y faire leurs devoirs et s'extraire de cette pression sociale qui sacrifierait la formation de ces rejetons. Alors, il faut témoigner, convaincre. A côté de lui, Fatou Diome parle d'écrire "pour soi". Laurent, lui, n'hésite pas à parler d'ambition, d'aventure littéraire, devant tous ces jeunes pour qui l'écriture est certes un passeport pour le marché de l'emploi, mais surtout une clé pour s'échapper de l'emprise des pratiques coutumières.
Posté par M.E.L. le 14 février 2005 dans
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Portraits / Rencontres (Soc.)
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13 février 2005
Etonnants voyageurs à Bamako
Le festival Etonnants Voyageurs quitte chaque année Saint-Malo, son port d'attache et plante ses chapiteaux dans la capitale du Mali, à Bamako. Manifestations culturelles, expositions et débats auront lieu aussi à Ségou, Tombouctou, Kayes, Mopti, Koulikoro... Ecrivains français et africains, conteurs, auteurs de bandes dessinées viendront dialoguer et dire leur passion devant un public toujours enthousiaste. J'y vois une occasion de soutenir la francophonie, et l'accès à la culture dans un pays parmi les plus pauvres de la planète. Mon enseigne soutient cette initiative de Michel Le Bris et de Moussa Konaté, écrivains prolifiques et entrepreneurs de culture. C'est devenu le plus grand festival du livre en Afrique. Loin de tout nombrilisme franchouillard, c'est aussi la possibilité de découvrir cette littérature africaine francophone dont le succès est éclatant. Il y aura une cinquantaine d'écrivains : Laurent Gaudé, Prix Goncourt pour "Le soleil des Scorta", génial auteur de "La mort du roi Tsongor" (Actes Sud) ; Fatou Diome, auteur de "La Préférence nationale" (Présence Africaine) et du désormais célèbre "Ventre de l'Atlantique" (Anne Carrière) ; AbdourhamanWaberi, etc... Je vous raconterai.
Posté par M.E.L. le 13 février 2005 dans
Arts graphiques
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