14 octobre 2008

Marcher sur la Lune avec Howard McCord

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« La neige lourde de glace fondait lentement, mais le thé sait parler la langue de la neige, et quelques feuilles qui infusent dans la chaleur suffisent à faire un chez-soi. »

Les éditions Gallmeister publient Howard McCord : « L’homme qui marchait sur la Lune ». Un livre unique, parce que c’est d’abord la seule œuvre de fiction publiée par son auteur.

C’est en 1997 que les Américains ont fait connaissance avec ce baroudeur des armes et des lettres. Il aura fallu attendre dix ans sa publication dans une excellente traduction française. On a bien fait d’attendre : Olivier Gallmeister, dont la Maison s’est spécialisée dans le « Nature Writing » nous livre aujourd’hui un bien bel objet.

Certes, les amateurs de récits intimistes à la française (certains parlent de nombrilisme) en seront pour leurs frais. On est ici à cent lieues de Christine Angot ou de Catherine Millet. Quand je dis « à cent lieues », c’est à des milliers de miles.

William Gasper est un être froid ou plutôt faudrait-il dire « sans chaleur ». On lui devine une forte personnalité, mais il cherche à se fondre dans son environnement, sans donner prise, sans aspérité : « …lorsque je lisais Tolkien, la seule chose que je voulais était un manteau d’elfe…presque invisible. J’ai choisi ma propre parka ni trop sombre ni trop claire pour être le moins visible possible et j’ai abandonné les choses brillantes avec ma tendre enfance. ».

Nihiliste, il a pour principal horizon le sommet qu’il gravit, la vallée qu’il lui faut traverser sous le « cagnard ». Il ne jure que par la marche, les grands espaces, la solitude. Mais le héros de HMcC n’a rien d’un écologiste solitaire.

On serait tenté de faire la comparaison avec des productions récentes. “Into the Wild”, par exemple, surfait sur cette vague qui, de Kerouac à Kenneth White, de Thoreau à Rick Bass, promène les écrivains, sac au dos, sur des itinéraires sans carte. Mais nos écrivains-voyageurs avaient le regard de l’ethnographe, du peintre ou du poète.

Rien de tout cela chez William Gasper. Oh, certes, dans sa production littéraire H. McCord a la poésie en besace. Mais son héros a surtout de l’auteur le goût des armes et le profil du guerrier. William Gasper marche sur la Lune (un massif montagneux du Nevada) en pratiquant une ascèse quotidienne, seulement altérée par un repas frugal. Mais durant le sommeil, les souvenirs remontent à la surface, et Gasper reçoit la visite de sorcières dont la présence évanescente s’estompe avec l’aube.

« Je crois qu’il n’existe pas de fantômes dans notre univers, qu’il n’y a rien de surnaturel nulle part. Mais la nature contient suffisamment d’anomalies pour abriter tous les paradis et tous les enfers que l’homme peut rencontrer. »

Jamais ou rarement d’émotion. Jamais de rencontre, car l’autre, celui qui marche plus bas dans la vallée, est forcément un ennemi.

Ce n’est pourtant pas le livre d’un misogyne, ni même d’un dément. Gasper se confronte à la montagne, rythme sa marche sans autre but que d’atteindre une nouvelle arête, crée sa propre discipline, hors de toute morale, hors de toute vanité.

« Pour qui maîtrise la monotonie, c’est une chose simple que de rester assis à guetter en silence. Il m’est arrivé d’étudier des murs de cellule avec l’avidité d’un érudit plongé dans ses textes antiques, et d’en tirer autant de profit, qui plus est. »

Certains ne manqueront pas, à la lecture de ce livre, d’évoquer une sorte d’apologie quasi militaire que l’on retrouve aussi dans les romans de Cormac McCarthy : « J’ai pour les armes un amour authentique, qui m’en fait leur esclave - mon passé, le cours que ma vie a pris, est une autre cause de cet esclavage. Je me suis engagé dans une violence que je n’avais pas anticipée et un jour elle m’est devenue habituelle. Je ne suis pas un homme paisible… ».

Pourtant, point d’idéologie dans cette écriture : « J’assassine pour l’Etat et cela est censé donner à mes actes une forme de légitimité, à défaut de noblesse. C’est un mensonge, évidemment ; je sais que mes mobiles ne changent rien à mes actes. Un meurtre avec préméditation est un meurtre avec préméditation, que vous le fassiez pour l’argent, la vengeance, le patriotisme ou par simple colère. La différence, si différence il y a, réside dans le fait que la société…ne punit pas les crimes commis à sa requête… Ce n’est pas l’acte, ni même l’homme, que nous jugeons lorsque nous pendons l’un comme gredin et médaillons l’autre comme héros. Nous ne jugeons que l’effet produit sur la société.»

«L’homme qui marchait sur la Lune » est un livre étrange. Je suppose que pour l’apprécier, il faut le lire dans un certain contexte, plutôt de sérénité.

J’ai beaucoup aimé.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 14 octobre 2008 dans Actualités / Débats (Arts) , Arts / Culture , Livres
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8 septembre 2008

« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros

Suite à ma note du 6/09, je vous livre ces quelques extraits, histoire de vous inciter à la lecture…

- Page 16 : « …Mon père était une ligne droite, ma mère une courbe… »

- Page 19 : « …Les écrivains sont obligés au réalisme car ils sortent de leur cartable des images mentales alors que le peintre a le droit magnifique de faire violence à notre imaginaire… »

- Page 32 : « …qu’on ne peut pardonner certaines choses qu’à ceux qu’on ne reverra jamais. Le pardon, parfois, ne supporte pas la proximité… »

- Pages 52 et 53 : « …J’ai besoin d’un alcool fort pour descendre mes sept étages et me retrouver dans la rue. C’est toujours une épreuve…Un peu comme si je marchais dans un autre monde. Un univers parallèle avec d’autres lois, une autre physique, c’est peut-être ça le théorème d’Almodovar : la puissance du monde divisée par mon incapacité à le rencontrer. Il me faut l’apprivoiser progressivement. Je dois l’effleurer, me glisser à sa surface, le palper comme s’il s’agissait d’un poisson abyssal et monstrueux…Au début, je rase les murs, je marche vite, je ne donne à personne le loisir de s’attarder sur moi. J’évite les zones trop lumineuses. Les ruelles étroites du port me conviennent. C’est le domaine des chats qui filent vite, des adolescents à la recherche d’un mauvais coup, des prostituées, des transsexuels. J’aime la manière dont ces clandestins de la nuit ne s’appesantissent pas. Il y a une légèreté du désespoir qui me touche… »

- Page 62 : « Finalement, je ne sais pas si j’aime assez le monde pour tenter de m’y intégrer. J’ai pris ma place au prix d’un effort surhumain mais une place qui fait l’économie des êtres… »
« …L’écrivain est un fuyard qui rêve d’être rattrapé. Il court seul dans les forêts glacées… »

- Page 77 : « …J’établis le théorème d’Almodovar : il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté… »

- Page 82 : « …C’est ce que j’aime chez les voyous. Ils savent regarder vite et bien. Leur vie en dépend. Il y a trop de nonchalance chez les êtres qui ne sont pas en danger. Leurs sens moisissent. Le vert-de-gris envahit leur vie. Il y a dans les mondes que j’aime fréquenter, les mondes interlopes, une acuité du regard, une brillance, un éclat… »

- Page 146 : « …A cet instant je comprends enfin les mots de Juarroz : au centre du vide, il y a une autre fête… »

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Le jury du Prix Landerneau - © Philippe Matsas

Michel-Edouard Leclerc

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6 septembre 2008

« Le Théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros : le masque ou la plume ?

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Parmi les livres nominés au Prix Landerneau, il y avait « Le théorème d’Almodovar » d’Antoni Casas Ros (éditions Gallimard). Ce livre a failli devenir le lauréat. Beaucoup des libraires des Espaces Culturels avaient soutenu sa sélection. Moi-même, j’ai été troublé par la profondeur de ce livre d’un auteur complètement inconnu… parce que sans visage.

Je n’ai pas à retracer ici chaque moment du débat. Mais je peux dire que débat, il y eut, notamment sur l’opportunité de maintenir le livre dans la sélection.

La plupart des membres du jury ont reçu ce livre comme un coup de poing, comme une intrusion dans l’univers trop assuré de nos certitudes.

Roman, autobiographie, un mélange des deux ? Le narrateur parle à la première personne. Mathématicien prometteur, il a été défiguré dans un accident (la rencontre de sa voiture avec un cerf sorti de la forêt !!!). Depuis, il vit sa solitude, le jour enfermé chez lui, la nuit dans les rues ou sur une terrasse au-dessus de Barcelone, de Naples ou de Gênes.

Il écrit. L’écriture est un antidote, un exutoire, une thérapie. Mais l’écriture, c’est aussi un mode opératoire : celui du fantôme de l’Opéra qui, à travers l’art et la retranscription de ce qu’il voit, veut sortir de sa condition (la laideur) et s’investir dans un projet artistique (l’écriture), producteur d’espoir.

Il s’invente alors un rôle pour Almodovar dont il serait à la fois le scénariste et l’acteur.

Antoni Casas Ros évite le mélo comme le voyeurisme. La rencontre et les échanges amoureux avec Lisa, un transsexuel avec qui il partage sa vie, sont de grands moments de pudeur, une forme de candeur même. Le livre souffre de quelques maladresses de construction, de quelques facilités. Certains développements philosophiques sont parfois un peu lourds, surajoutés, mais l’ensemble est très fort, bluffant, dérangeant.

Où est donc le problème ? Eh bien, c’est l’auteur lui-même. Donner un prix c’était, dans notre intention, promouvoir un jeune auteur, un nouveau talent. Or voilà que la personnalité de Casas Ros reste un mystère. Nouveau venu à la littérature vraiment ? Il se dit né en 1972, de père catalan espagnol et de mère italienne. Mais personne ne semble l’avoir rencontré. Il refuse de se montrer. Chez Gallimard, on confirme : même son agent littéraire prétend ne le connaître qu’à travers des échanges épistolaires ou téléphoniques.

Alors bluff à la Romain Gary ? Derrière un nouveau livre, une saga d’écrivain déjà primé ? Roman dans le roman ? Certaines voix attribuent « Le théorème d’Almodovar » à Richard Millet (directeur littéraire chez Gallimard). Pourquoi pas à Almodovar lui-même. On cite de chaque côté des Pyrénées les noms d’autres écrivains célèbres : Eduardo Mendoza, Thomas Pynchon, Enrique Vila-Matas…

Difficile de savoir la vérité. L’auteur et l’éditeur entretiennent le mystère. « Mon roman n’est pas vraiment une autofiction, c’est au contraire un espace dans lequel toutes les dynamiques romanesques se fondent pour créer un espace où le rêve, l’imaginaire et la réalité se mêlent sans cesse ». Dans une interview accordée le 24/01/08 à Hubert Artus (Rue 89), il précise encore « Cette dynamique m’a permis d’échapper au réalisme autobiographique et de transformer mon accident en une sorte de Cap Canaveral duquel je lance mes fusées ».

A la lecture des quelques verbatim que je publierai, en début de semaine prochaine, ici même, vous comprendrez le désarroi des membres de notre jury : d’un côté, un vrai talent, une littérature à la fois intimiste et puissante. De l’autre, le risque d’une manipulation, d’un de ces petits jeux qu’affectionnent certains directeurs de collections ou des auteurs en recherche de notoriété supplémentaire.

Nous avons tranché. Il était vraiment trop difficile de lancer le Prix Landerneau sans un visage, sans une personne porteur de son ouvrage.

Ce faisant, j’ai parfaitement conscience que nous sommes passés à côté de quelque chose d’important. Non pas du livre lui-même, que les libraires de nos Espaces Culturels ont largement « mis en avant ». Mais du vrai débat lancé par Casas Ros : des apparences entretenues et cultivées par l’écrivain ou de la qualité du texte, où est l’essentiel ! C’est l’écriture assurément !

Lisez « Le thérorème d’Almodovar » et parlons-en.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 6 septembre 2008 dans Actualités / Débats (Arts) , Arts / Culture , Livres
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4 juillet 2008

Prix littéraire au supermarché

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Sur le site de Télérama, sous l’intitulé « J’aime pas les supermarchés », Martine Laval, critique littéraire, réagit a l’attribution du Prix Landerneau à Yasmine Char, « La main de Dieu » (Gallimard).

« Ce qui me chiffonne, c’est que ce prix est organisé par une chaîne de supermarchés rebaptisée Espaces culturels E. Leclerc…Là où l’affaire se corse, où tout cela se révèle pernicieux, très pernicieux, c’est que ce prix Landerneau…a été décerné à une romancière extra…».

Suit une série de questions sur le professionnalisme de nos libraires, le nombre de titres disponibles en fond de rayon, la présence de petits éditeurs, etc…

Eh oui, on en est encore là, dans le Landerneau culturel.

Ce qui me choque, ce n’est pas l’inculture (sic) de la blogueuse (au demeurant sympathique car elle a bon goût). Rien, comme elle le reconnaît ne l’empêche d’aller visiter, d’aller fureter dans nos Espaces Culturels et de se construire un avis objectif.

Ce qui me choque, c’est ce sectarisme revendiqué qui dénigre par avance, disqualifie une initiative sous prétexte qu’elle n’émane pas des « bons acteurs culturels », mais de ces barbares qui faisaient naguère profession de vendre des petits pois. Nous ne sommes pas du même monde, nous dit-on. Eh bien, figurez-vous, les lecteurs non plus, ceux qui fréquentent les milliers de supermarchés français et qui, malgré tout, contribuent à faire vivre auteurs, éditeurs, et tous les acteurs de la filière du livre.

Le propos n’est pas bien méchant. Il n’est pas sans humour, ni autodérision. Il prétend se démarquer d’une pensée élitiste. Et pourtant, il l’est. Il témoigne d’une ghettoïsation inconsciente de la culture.

Les libraires des Espaces Culturels E. Leclerc sont devenus de vrais professionnels du livre. Mais au-delà de ce résultat que je revendique, comment une amoureuse des livres peut-elle encore s’offusquer de ce que les lecteurs puissent en trouver partout, dans les librairies bien sûr, mais aussi dans les kiosques de gares, d’aéroports, et dans les supermarchés.

Tenez, je vous écris ce billet depuis Zurich. J’y suis en réunion avec les dirigeants des Coop Suisse. Ils n’ont pas de grandes librairies comme les nôtres.

Pourtant, sur la table, là, devant moi, c’est Yasmine Char qui fait la Une de leur consumer magazine tiré à 2 500 000 exemplaires. Oui, comme nous, comme nos libraires, ils ont eu un coup de cœur. Bien sûr, me direz-vous, cette jeune femme d’origine libanaise vit aujourd’hui en Suisse, il est normal qu’ils fassent la promotion d’une de leurs compatriotes. D’accord ! Mais c’est bien dans la rubrique littéraire que la chaîne de supermarchés Coop lui consacre une interview de 2 pages. Et avec la volonté d’attirer l’attention d’un large public sur ce livre.

Croyez-moi, Yasmine Char, elle, ne s’en plaindra pas, pas plus que son éditeur.

C’est à ça que sert une initiative comme le Prix Landerneau : un coup de projecteur, un coup de pouce pour un premier roman de qualité. Avec une audience que les seules critiques de Télérama ou du Magazine Littéraire n’atteindront pas. Moi, je n’oppose pas l’action de ces revues spécialisées à toute autre initiative qui permet aux auteurs d’accroître leur lectorat. Cette complémentarité est même souhaitable. Dans l’économie des produits culturels, c’est l’offre qui fait la demande. Plus il y aura d’offres de qualité, quel que soit le statut de l’émetteur, plus la diffusion du livre sera assurée.


Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 4 juillet 2008 dans Actualités / Débats (Arts) , Arts / Culture , Livres
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23 juin 2008

« La main de Dieu » de Yasmine Char (Gallimard) remporte le « Prix Landerneau »

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Chaque année, plus de 1 400 nouveaux romans sont envoyés par les éditeurs dans l’ensemble des librairies françaises. Rien qu’en janvier 2008, 400 nouveaux romans ont été publiés. C’est énorme ! Comment, dans un tel foisonnement, avec une durée de vie moyenne en librairie de 3 à 4 mois, un nouveau roman peut-il avoir une chance d’être repéré par les lecteurs ? Ce manque de visibilité est aggravé par les prétentions d’une scène littéraire française phagocytée par un petit cercle d’initiés, critiques littéraires ou membres de jurys, briseurs de rêves ou faiseurs de rois !

Sur une proposition des libraires de nos Espaces Culturels, j’ai décidé de créer le « Prix Landerneau ».

Sa vocation ? « Ouvrir une fenêtre » sur la production pléthorique de livres et permettre au grand public de découvrir les nouveaux romanciers d’expression française qui ont su développer des histoires fortes pour rendre accessible, désirable la grande littérature. Des jeunes talents, des romanciers qui se jettent dans la rédaction d’une première œuvre, des auteurs (pas plus de 3 ou 4 romans) non encore repérés par le « système » alors qu’ils mériteraient un joli « coup de pouce ».

Pourquoi Landerneau ? C’est évidemment un clin d’œil à notre histoire. Mais c’est surtout une ville, aux antipodes du quartier Saint-Germain, une ville comme toutes celles où sont établis nos Espaces Culturels de province ; une ville symbole à l’image d’un lectorat qui, passionnément, considère que la culture est partout à sa place, en province tout autant qu’à Paris.

C’est aux libraires de nos Espaces Culturels établis en province et en banlieue que j’ai demandé d’ausculter à la loupe une sélection de 140 titres dont 10 d’entre eux ont émergé du lot. Des libraires de Conflans-Sainte-Honorine, Landerneau, Clichy-sous-Bois, Châlons-en-Champagne, Saumur, Limoges, ont constitué le jury final. Sont venus s’y adjoindre, autour de moi, Laurence Tardieu et Joël Egloff, déjà découverts et primés par notre réseau, et Jean Rouaud, Prix Goncourt 1990, à qui j’ai demandé de présider cette première livraison.

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© Philippe Matsas

« La main de Dieu » de Yasmine Char, collection blanche, Gallimard, 104 pages

Yasmine Char est notre lauréate. Elle est née au Liban. Elle a étudié les Lettres à l’université de Beyrouth. Elle a voyagé à travers le monde dans le cadre de missions humanitaires. Elle vit
en Suisse depuis 12 ans. « La main de Dieu » est son premier roman.

Le livre est magnifique. C’est un roman poignant sur une adolescence vécue en pleine guerre du Liban. Une jeune fille (15 ans) brave le danger, échappe ou snippers, traverse les lignes de démarcation. Il y a le Liban, ce pays depuis si longtemps en guerre qu’on finit par oublier qu’il abrite des hommes et des femmes en quête de paix. Et dans cette guerre, il y a l’amour d’une jeune fille pour sa famille, pour son père, son amant, sa patrie.

Grande absente, la mère ne sait rien de cet amour. Elle est partie sans laisser d’adresse. Sans repère, l’héroïne de Yasmine Char grandit avec ses rêves, virevolte dans les ruines et la nuit libanaise, se jette dans les bras d’un étranger qui manie les armes comme il respire. C’est l’histoire très émouvante d’une adolescente qui tombe et qui se relève.

Sept autres finalistes pour le « Prix Landerneau 2008 » : « La main de Dieu » (Yasmine Char) était en compétition avec « Le jour où Albert Einstein s’est échappé », Joseph Bialot (Métailié), « Le théorème d’Almodovar », Antoni Casas Ros (Gallimard), « L’incroyable histoire de Mademoiselle Paradis », Michèle Halberstadt (Albin Michel), « Fume et tue », Antoine Laurain (Le Passage), « Et mon cœur transparent », Véronique Ovaldé (L’Olivier), « Nous vieillirons ensemble », Camille de Peretti (Stock), « Le temps d’une chute », Claire Wolniewicz (Viviane Hamy).

La lauréate bénéficiera d’une dotation de 6 000 euros, d’une campagne médiatique dans la presse quotidienne régionale et nationale, et les 140 libraires des Espaces Culturels E. Leclerc « mettront en avant » le Prix Landerneau pour permettre à son auteur de rencontrer le public. Des séances de dédicaces et des conférences-débats sont aussi prévues.

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© Philippe Matsas


Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 23 juin 2008 dans Actualités / Débats (Arts) , Arts / Culture , Livres
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2 octobre 2007

André Gorz : la mort d’un philosophe

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André Gorz et D. devant l'usine Renault-Billancourt - Février 1947 - © Suzi Pillet

Dans la discrétion et la tendresse d’un amour de plus de 50 ans, le philosophe, André Gorz, et son épouse, Dorine, se sont donnés la mort, chez eux, à Vosnon, dans l’Aube. Ils n’auraient pas aimé figurer dans les rubriques nécrologiques, ils ne voulaient surtout pas de larmes, ni de discours emphatiques.

Michel Comtat, Jean Daniel et Jacques Julliard leur ont rendu hommage (Le Monde et le Nouvel Obs du 27/09/07). Ils avaient tous lu ce message qui ponctuait « Lettre à D. » (éditions Galilée).

« La nuit, je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal de tes cendres… Et je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »

Ils avaient vécu dans la communion, ils continueraient ainsi…

Ils étaient tous deux rebelles à leur condition (demi-juif autrichien pour lui, fille de l’aristocratie anglaise pour elle, tous deux ayant rompu avec leur famille respective). Il fut très tôt remarqué par Sartre (c’est Gorz qui l’aborda). Il fut le grand penseur de la Nouvelle Division du Travail, et à ce titre, inspira les leaders de la CFDT. Toute sa vie, il ne cessa d’interpeller la gauche depuis les socio-démocrates (Olof Palme, Kreisky, Brandt) jusqu’aux utopistes italiens de « Lotta Continua ». On peut dire qu’il fut le père fondateur, avec Ivan Illich, de l’écologie politique.

Mais André Gorz n’était pas seulement un homme de concept, un débatteur exigeant et patient. Il était un pédagogue formidable, un éveilleur de conscience, et malgré le besoin de s’isoler (et de protéger la fragile Dorine), il fut un homme à l’accessibilité toute paternelle pour les jeunes (étudiants, militants, journalistes ou chercheurs) qu’ils recevaient bien volontiers.

J’aime bien cette description de Jean Daniel : « Au début, son ascétisme austère, son aspect malingre et luciférien, sa solitude jalouse, nous inquiétaient et nous en imposaient à la fois. »

Très juste. C’est comme cela que je l’ai vu la première fois. J’avais 10 ou 12 ans. C’était en Bretagne.

De lui, mes parents avaient dû me dire (ou je les avais entendus dire…) qu’il était un authentique révolutionnaire, un grand philosophe, qui cumulait des pseudos pour signer séparément sa production journalistique et ses écrits dans la revue « Les Temps modernes ». C’était aussi une manière affichée de rompre avec la symbolique d’une identité juive qu’il avait « trahie » (selon sa propre expression…dont il fit le titre de son premier livre, préfacé par Jean-Paul Sartre : Le Traître (éditions du Seuil).

Evidemment, ce portrait trop rapidement brossé, cette réputation m’impressionnaient. J’imaginais une sorte de Joseph Kessel, ou encore un type plutôt dans le genre d’Alexandre Adler, gabarit compris. Et c’est complètement désarçonné qu’un jour je fus amené à lui ouvrir la porte du domicile.

Avec son visage émacié, une calvitie frontale qui repoussait ses cheveux latéralement, à la Einstein, il tenait tout autant du grand Duduche que du Professeur Tournesol. Il avait la voix douce quand il me demanda très respectueusement si je voulais bien le guider vers mes parents.

Ils étaient partis à la messe avec mes sœurs (pratique qui prit fin quelques semaines plus tard quand le curé, pendant le sermon, se piqua d’une diatribe contre les patrons en général et les commerçants en particulier. Le sang de mon père ne fit qu’un tour et nous prenant par la main, organisa grandiosement notre sortie, laissant sans voix le curé en chaire : « Venez les enfants, nous n’avons rien à faire ici »).

- « A la messe ? Mais c’est intéressant. Est-ce que l’église est belle. Veux-tu que nous allions à la rencontre de tes parents. Ca me fera connaître un peu Landerneau. »

J’étais troublé. Un Juif révolutionnaire dans une église ? Et puis, je ne le connaissais pas bien, moi, ce mystérieux philosophe.

Imaginant mon émotion, visiblement amusé, il multiplia les signes de complicité, allant jusqu'à me prendre la main pour rejoindre la rue.

Dehors, nous attendait une superbe voiture de sport, décapotable. Blanche (ou couleur crème, je ne sais plus), « une voiture américaine » comme j’en rêvais. Mais un "intellectuel marxiste" dans un tel carrosse? Bon, pourquoi pas ? A la télé, on voyait bien des dignitaires communistes traverser la Place Rouge dans d’énormes limousines pour rentrer au Kremlin. Il n’empêche, je n’en menais pas large en m’asseyant « à la place du mort » sous le regard étonné de nos voisins.

En fait, je le soupçonne d’avoir aimé produire ce petit effet déstabilisateur sur ses interlocuteurs. Il respectait les autres, leurs conventions, leur religion, mais affichait volontiers sa différence. Dans sa manière de s’habiller : l’inspecteur Colombo n’aurait rien trouvé à redire (profitant d'un passage au magasin, ma mère un jour a décidé de l'habiller de pied en cape. Il s'est laissé faire comme un gosse mais sans doute pour se déculpabiliser, il posait des tas de questions sur les matières, leur résistance et leur durabilité.)
Dans ses choix culinaires, sous prétexte de manger végétarien, il m’a fait découvrir les boulettes végétales et les semoules bio dans des restos écolos que je ne recommanderais jamais à personne.
Dans sa manière de parler aussi, il se distinguait par cette voix douce, suave, mais pour dire des phrases définitives, tombant comme des sentences, ponctuées par la cigarette brandie au bout des doigts.

Il est d’abord venu voir mes parents pour des raisons journalistiques. Il enquêtait sur les nouvelles organisations coopératives du monde agricole, sur les résistances corporatistes, l’adaptation du milieu ouvrier au processus d’industrialisation. Il suivait avec intérêt les mutations du discours syndical et politique dans cette France en voie d’urbanisation.

Esprit subtil, foisonnant, il s’est intéressé au système Leclerc alors qu’il s'attelait à « La critique du capitalisme quotidien ». Se référant aux écrits de J.K. Galbraith, il présenta un jour, aux lecteurs du Nouvel Obs qui n’étaient pas forcément habitués à ce genre de débat, une analyse comparée des structures de Leclerc et d’Intermarché. Le document (1969) reste encore aujourd’hui la meilleure référence à cet épisode de l’histoire mouvementée de la distribution.

Il s’impliqua aussi aux côtés de mon père en signant avec d’autres grands journalistes (François-Henri de Virieu, Alain Murcier et Alain Vernholes du Monde,) des tracts pour dénoncer les refus de vente des fournisseurs. Et aussi le dumping pratiqué par Monoprix qui voulait tuer dans l’œuf l’initiative de l’épicier de Landerneau.

A la maison, les parents et lui discutaient beaucoup de l’émergence du PSU, des thèses de Serge Mallet ou de Michel Rocard, et des implications de l’évolution du capitalisme industriel vers une consommation de masse.

Curieux tableau que de voir cet homme tout frêle dans l’immense transept de l’église du Folgoët, citer Marx et Lénine tout autant que les pères fondateurs du christianisme social. Il me semble que nos enclos paroissiaux résonnent encore des polémiques sur le modèle d’autogestion yougoslave, la révolution algérienne ou le socialisme cubain.

Longtemps, cette image me poursuivra : André Gorz, emmitouflé dans un duffle-coat trop grand pour lui (que je lui ai vu porter pendant des années), marchant sur les dunes de Landéda, près de L’aber Wrac’h. Le vent n’a jamais eu raison de son agitation alors qu’il se lançait dans une discussion complètement surréaliste avec mon père et le Père Jaouen sur la manière de fabriquer une bombe atomique.

André Gorz, alias Michel Bosquet, reporter au Nouvel Observateur, alias Gérard Horst, de son vrai nom… m’a offert son affection toute paternelle lorsque, étudiant, je vins vivre à Paris. Chez eux, dans le XIIIème arrondissement d’abord, Dorine et Gérard me firent rencontrer les intellectuels avec qui il entretenait les relations les plus denses : Edgar Morin, Ivan Illich, bien sûr, son quasi frère, Virilio, Herbert Marcuse, David Cooper (l’anti-psychiatre), Alain Touraine. Et aussi des syndicalistes italiens, des économistes (Mattick, Brunhoff...), tous plus ou moins en phase avec la théorie critique de l’Ecole de Francfort.

Chez lui aussi, des médecins et des infirmières poursuivis pour avoir procédé à des avortements, des femmes de Bobigny et des salariés de Lip (il appréciait l'engagement personnel de Claude Neuschwander).
Les jeunes journalistes de Libé ne le savent probablement pas. Mais il s'impliqua beaucoup pour trouver l'argent nécessaire au journal, comme le soutien obtenu auprès du Crédit Coopératif.

Mais en lui, c’est Michel Bosquet qui me passionnait le plus. Jamais très loin des concepts et d’un esprit de système, cette facette du personnage avait le mérite de nourrir ma soif d’action. C’est lui qui me fit adhérer au mouvement écologiste naissant et poursuivre des études de philo. Il m’initia au journalisme en sollicitant des contributions pour des revues comme « La Baleine », « La Gueule ouverte ». C’est lui encore qui, découvreur de l’Américain Ralph Nader, l’avocat des consommateurs, me fit intégrer la première équipe de rédacteurs de « Que Choisir ».

Presque aussi sérieusement, cet intellectuel urbain fut mon mentor en jardinage. Ma famille n’a jamais imaginé quel petit génie du compost je devins en fréquentant ce couple, digne d’un film de Tati, lors de leur installation en province.

Conrad Lorenz vivait au milieu de ses oies. André Gorz ne quittait jamais, même dans la chaleur de l’été, ses vieilles vestes de velours côtelé pour aller observer l’activité des asticots, des vers de terre et des coccinelles dont la société grouillait à trente mètres de son bureau d’ascète. Son ami, Serge Lafaurie, co-fondateur du Nouvel Obs, venait-il s’entretenir avec lui des problèmes du journal ? Il lui fallait prendre la cognée, et sous le regard hilare de nos hôtes, fendre un bon stère de bois avant que d’avoir droit à déguster son bol de riz complet !

Oui, j’ai aimé cet homme-là, l’ancien étudiant chimiste, élève de l’école polytechnique de Lausanne, ce Géo-Trouve-Tout passionné par l’énergie solaire et les systèmes de production d’énergie alternative. André Gorz / Michel Bosquet a nourri les utopies de toute la génération des quinquas.

Chez lui ou dans les locaux de l’association « Les amis de la terre » (anciennement, rue de la Bûcherie, juste en dessous de Greenpeace), nous étions quelques dizaines à vouloir refaire le monde. Autour de Brice Lalonde qu’il aimait comme un fils, Yves Lenoir, Dominique Simonet (aujourd’hui reporter scientifique à l’Express) et occasionnellement du Commandant Cousteau, de Teddy Goldsmith, de Puiseux, directeur des études économiques d’EDF…et tant d’autres.

Il n’avait pas d’enfant. (J’ai longtemps été choqué par ses explications. Plutôt que de dire que Dorine n’aurait pas pu en porter, il s’aventurait sur des arguments politiques qui me paraissaient bien inacceptables, sauf à tuer toute espérance). Mais il savait transmettre. Pas simplement la parole, l’affection aussi.
Par pudeur, je ne dirai pas ici tout l'amour que Dorine et lui m'ont offert, dans des moments qui me furent difficiles.

Alors, à toi, Gérard, à toi, dite « K », mes parents et moi vous souhaitons une belle vie.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 2 octobre 2007 dans Actualités / Débats (Arts) , Arts / Culture , Libertés , Livres , Portraits / Rencontres (Soc.) , Société
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9 septembre 2007

Culture et identité : Alain Mabanckou dans les pas de Frantz Fanon et de James Baldwin

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C’était il y a quelques mois, à Los Angeles, dans le quartier de Santa Monica. Alain Mabanckou enseignait à l’UCLA la littérature de langue française.

Il travaillait à l’écriture d’un livre sur James Baldwin. Au milieu des bouquins et penché sur son écran d’ordinateur, il jubilait, il se délectait ! « Ecoutez, mais écoutez ça… ». Et alors, il lisait : « Je me tiens debout à la fenêtre de cette grande maison, dans le sud de la France, tandis que tombe la nuit, la nuit qui mène à l’aube la plus terrible de ma vie… Mes ancêtres ont conquis un continent, ils ont traversé des plaines jonchées de morts jusqu’à un océan qui, tournant le dos à l’Europe, faisait face à un plus sombre passé. Je serai peut-être ivre d’ici l’aube mais cela ne me sera d’aucun secours. » « Vous connaissez ? C’est la première phrase de La chambre de Giovanni. C’est beau, vous ne trouvez pas ? » Et sans attendre de réponse, il reprenait la phrase, la scandant, cherchant le rythme. Alain Mabanckou était tombé littéralement amoureux du style, de la poésie et des audaces de l’auteur de La conversion (Rivages, 1997), de Jimmy’s Blues (Actes Sud, 1985), Chronique d’un pays natal (Gallimard, 1973), et surtout du sulfureux La prochaine fois, le feu (Gallimard, 1963).

De cette émotion, toute de découverte et de complicité fraternelle, il ne reste plus grand-chose dans le livre qu’Alain Mabanckou publie aujourd’hui (Lettre à Jimmy, Fayard). C’est un choix délibéré.

Oh, bien sûr, on le sent toujours admiratif, en phase, en résonance. Mais la ferveur poétique a laissé place à une interpellation plus politique.

Ce n’est plus sur le terrain de la passion, ni celui des sentiments, ni des joutes littéraires que le Renaudot 2006 nous entraîne. Mais plutôt dans le décryptage d’une biographie qui le conduit à raisonner sur le statut de l’écrivain, du Noir, de l’homosexuel, de l’immigré, de la cohabitation des cultures, de leurs rivalités, comme, par exemple, celle qui eut pour effet d’exacerber l’antisémitisme des Noirs américains dans les années 50 et 60.

Il nous faudra revenir sur ce livre, tant il aborde avec conviction et simplicité toutes ces questions qui ne cessent de faire débat encore aujourd’hui.

Mais alors que se cristallisent dans la communauté africaine francophone des sentiments contradictoires à l’égard de la politique française sur le continent noir, j’ai relevé à la fin du livre quelques phrases fort pertinentes sur le devenir des sociétés post-coloniales.

Le propos d’AM concerne précisément les Noirs immigrés en Amérique ou en Europe. Mais tout immigré peut s’y reconnaître.

« Le refuge dans la sous-culture est ainsi un réflexe pour tout groupe se considérant comme victime de la marginalisation. Il se crée alors un réflexe grégaire, une volonté collective de rejet de la vision majoritaire du monde. Tout personnage qui se lève contre l’Occident devient le héros de ces minorités… »
« …en inventant leur propre langage et un code vestimentaire dérivé de ceux des Afro-américains, les jeunes immigrés affichent de cette façon leur révolte, défient les forces de l’ordre qui, dans leur esprit, les regardent comme de perpétuels « indigènes de la République »… »

Et comme en résonance avec les critiques adressées à Nicolas Sarkozy, après le discours qu’il a tenu à Dakar, Alain Mabanckou, probablement sans s’en rendre compte, apporte de l’eau au moulin du locataire de l’Elysée.

Dit-il vraiment autre chose que notre Président quand il écrit (mais il est vrai, ce n’est plus un Blanc mais un Noir qui parle aux Noirs !) : « …l’attitude de l’éternelle victime ne pourra plus longtemps les absoudre de leur mollesse, leurs tergiversations… ». « …leur condition actuelle découle de près ou de loin de leurs propres chimères, de leurs propres égarements et de leur lecture unilatérale de l’histoire… Il ne suffit plus…que je me dise originaire du Sud pour exiger du Nord le devoir d’assistance dans son élan de tiers-mondiste, car je sais que l’assistance n’est que le prolongement subreptice de l’asservissement, et être Noir ne veut plus rien dire, à commencer par les hommes de couleur eux-mêmes. »

Quoi de plus naturel alors que l’auteur de Mémoires de porc-épic et de Verre cassé cite Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs : « …ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres… Je ne suis pas prisonnier de l’histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée… Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement. »

Décidément, Alain Mabanckou, chef de file des écrivains-monde de langue française, et auteur de leur manifeste (publié chez Gallimard), confirme qu’il sait faire fi des modes compassionnelles. Je trouve cette position très courageuse…

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 9 septembre 2007 dans Actualités / Débats (Arts) , Arts / Culture , Livres
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16 août 2007

Jean-Edern Hallier, un revenant d’outre-tombe

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J’aimais bien Jean-Edern. Notre « clown céleste », de retour dans sa Bretagne natale, adorait venir à Concarneau, pour narguer quelques écrivains parisiens invités du Festival Livre & Mer. Il arrivait à l’heure du repas, s’asseyait près de mon père ou moi, et d’un air entendu, poussant le regard au-dessus des lunettes, interrogeait, jaugeant le public : « Qui sont tous ces cons qui ne mangent pas leurs pattes de crabe ? ».
Les cons ? Jean-Edern cherchait leur contact. C’était sa manière irritante et puérile, d’aborder les éditeurs, les libraires, ou les écrivains, avec cette morgue qui lui valut son isolement.
Dommage pour lui. Jean-Edern était un merveilleux écrivain. Qui ne se souvient de « La cause des peuples » (1972), de « Chagrin d’amour » (1974), ou « L’évangile du fou » (1988).
Jean-Edern s’était fourvoyé en Mitteranderie. Se croyant interdit d’édition, mais effectivement surveillé par le pouvoir (les grandes oreilles), il nous avait sollicités mon père et moi pour publier ce qui devait être sa grande charge hugolienne à l’encontre du marcheur de Solutré. (Ce qui nous valut évidemment aussi d’être « écoutés »). Mais c’était nul, vraiment nul, et dans les quatre épreuves (du synopsis au livre complet) qu’il nous soumit, il n’y eut que bassesse, médiocrité, et bave de cabot.
Pauvre Jean-Edern, éternel enfant gâté, qui gâcha son intelligence et sa vie à trop fréquenter les gens de pouvoir, puis à les fustiger.
Hier, dans la bibliothèque de mes parents, j’ai retrouvé son « Journal d’outre-tombe » (édition Michalon 1998). Tout entier dévoué à l’éloge de sa personne, et parcourant les frontières de son nombril, le journal de Jean-Edern est insignifiant. Mais j’y ai trouvé quelques clefs de lecture pour comprendre ces auteurs qui essaient désespérément de transformer le brouillon de leur vie en suaire d’écrivain :
« Quand c’était une blonde que j’avais dans mon lit, je lui demandais de me lire du Pouchkine, et une brune du Hemingway. Et comme elles lisaient toutes très mal, je finissais par les baiser pour les faire taire. Et hop une deuxième vodka !
Je trouvais quand même le moyen de travailler trois heures, et pendant trois autres heures je me donnais l’illusion vodkaisée que je travaillais. Disons les choses comme elles sont : C’était un superbe travail de démolition. Commentaires : Ne pas s’apitoyer, ne pas répandre de la vilaine sentimentalité. Ne pas plaire aux bourgeois qui guettent le moment où ils pourront enfin admirer votre viande froide. La maîtrise, c’est de donner à la souffrance tout son ressentiment comique. »
« Moi je ne vois pas en quoi l’homme frivole que je suis a manqué un seul instant, dans sa vie au sérieux véritable des choses… J’imagine que les mêmes réactions durent avoir lieu avec Voltaire ou Cocteau. Pour la plupart, le sérieux, c’est l’air sérieux ».
« Au fond, qu’a-t-il, mon personnage ? Son crime est-il d’être populaire auprès de simples gens, et d’être haï par la camarilla toute puissante des imposteurs au pouvoir ? Je n’aurais donc jamais de repos… A part le repos éternel, bien sûr ! »

Ainsi a péri, à petits feux, un représentant honorable et sympathique de la gauche caviar, qui n’avait de cesse de dénoncer la « droite poilane ». Une triste entreprise de démolition. Il lui aura manqué d’écrire le chef d’œuvre qui aurait fait de lui le dernier poète maudit du XXème siècle.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 16 août 2007 dans Arts / Culture , Livres
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13 août 2007

James Patterson « Sur le pont du loup » (JC Lattès)

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Depuis le 11 septembre, tout est crédible en matière de menace terroriste. Mais j’ai vraiment du mal, hors contexte de l’humour anglais d’une série telle James Bond, d’imaginer dans le rôle du méchant, un démiurge sans caution idéologique. Pourtant, James Patterson connaît les grosses ficelles. Et on se laisse prendre.

Son roman, c’est du Jean-Pierre Granger, sans finesse il est vrai. C’est du rythme et de la tension, mais sans réelle émotion. C’est total visuel. Un scénario de film, avec un héro mythique, Alex Cross, suffisamment humain pour que n’importe quel lecteur puisse opérer un transfert narcissique sur le personnage.

Alors, emmitouflé entre deux blocs de granit sur la falaise, cela se laisse lire, cela se lit vite. Un livre de plage, quoi !

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 13 août 2007 dans Arts / Culture , Livres
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10 août 2007

Jacques Chessex : « Le vampire de Ropraz » (Grasset)

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C’est une histoire glauque, dans un univers angoissant, de maisons tristes, entourées de sombres forêts. Ce pourrait être dans les Carpates, dans les Ardennes, mais cela se passe en Suisse, tout prêt de chez Jacques Chessex.
Un scénario à la Werner Herzog (Gaspard Hauser). Cela commence comme la chronique journalistique d’un fait divers : Un saccage de tombe. Et puis très vite, on est plongé dans le sordide : L’alcoolisme, l’inceste, la misère sexuelle. On aurait tort de n’y voir que la description d’une série de crimes sexuels dans des campagnes les plus reculées, loin de toute urbanité. D’abord, parce que l’actualité de cet été, comme celle de tous les étés, sait rattraper le temps de « ces histoires là ». Mais tout simplement, parce que derrière l’anecdote (une histoire de vampire et de rumeur), on rentre dans un conte métaphysique, qui renvoie un regard bien sombre sur les conditions de notre normalité, avec sa part d’interdit refoulé, de bonne conscience policée et de fantasmes inavouables.
Un petit livre envoûtant, dérangeant, merveilleusement et simplement écrit.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 10 août 2007 dans Arts / Culture , Livres
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9 août 2007

Polar : « Danse de mort » Preston et Child (édition L’Archipel)

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Suite des aventures de l’inspecteur Pendergast. J’aime cette série : On se ballade chez Conan Doyle. Tout est improbable, mystérieux, avec des rebondissements à foison.
Du tandem Preston et Child, j’avais aimé « Les croassements de la nuit » (2005). Mais surtout les deux précédentes livraisons de ce serial thriller construit autour de la personnalité churchillienne de Pendergast : « La chambre des curiosités » (2003) et le magistral « Violon du diable » (2006). Le cycle devrait d’ailleurs être bouclé avec le prochain volume.

Il y a des moments, comme cela, où je ne peux plus « avaler » de journaux, de littérature qualifiée comme sérieuse. Ni même, pourquoi ne pas le dire… de beaux textes. La fatigue, un besoin d’irrationnel, de délire, de loufoque, de surprise. Alors, dans l’avion, dans le train, mais quelquefois aussi une nuit entière et jusqu’à l’aube, j’adore me plonger dans un bon polar. C’est un genre littéraire que l’on redécouvre aujourd’hui à travers des festivals (Cognac) ou des rééditions.
Mais pour moi, c’est aussi un territoire d’écriture qui reste à explorer, un univers où réalité et fiction s’entremêlent sans que l’on ait à justifier les lignes de démarcation. C’est probablement dans cet univers que l’on trouve aujourd’hui une liberté de plume inégalée, exigeante, attentive, curieuse, pour décrire la profondeur des caractères humains et des comportements dans les sociétés bouleversées par les changements de notre environnement.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 9 août 2007 dans Arts / Culture , Livres
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5 août 2007

Les bons mots de l’almanach du marin breton

L’almanach du marin breton est une véritable institution. Depuis 109 ans, il informe les marins de l’horaire des marées, de l’évolution des courants, et des éphémérides. Pour qui ne navigue plus assez souvent (ce qui est mon cas), il contient toutes les informations sur la radio navigation, les phares et les feux, les entrées de port. Un vrai bréviaire. Avec, en guise de psaumes, quelques jolies citations en haut de page, dont la lecture, à l’heure de l’apéritif, reste joliment édifiante.

Je ne résiste pas, entre deux réglages de grand voile de vous en livrer quelques unes :

Maritime
« C’est en allant vers la mer que le fleuve reste fidèle » (Jean Jaurès)
« Les bateaux sont plus à l’abri dans les ports… Mais ils ne sont pas faits pour cela ! »

Philosophique

« La liberté n’est pas de faire ce que l’on veut, mais de vouloir ce que l’on fait ».
« Le plus haut prince du monde n’est jamais assis que sur son cul ».

Spirituel
« Le con ne perd jamais son temps, il perd celui des autres ».
« Tout ce qui branle ne tombe pas ».

Je vous laisse méditer. Je retourne siroter ma bolée de cidre brut (garanti pur Fouesnant).

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 5 août 2007 dans Arts / Culture , Livres
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3 août 2007

Raymond Carver : un « minimaliste » en littérature ?

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Toute une génération d’écrivains, notamment celle qui a publié depuis la fin des années 80, se revendique de l’héritage de Raymond Carver.
Celui qu’avec une certaine emphase on qualifiait aux Etats-Unis de Tchekov américain a, comme son homologue
Sam Shepard, fasciné nos bons auteurs par la simplicité apparente de son écriture, très « parlée », souvent même sur le mode des contes ou de récits enregistrés.
Je ne l’avais jamais lu. Profitant de quelques jours de repos, je me suis plongé dans « Les feux ». Bercé par la houle faignante qui vient caresser les falaises de l’Ile de Groix, je me suis laissé prendre par la poésie de ce recueil d’interviews et de nouvelles.
Carver y dit son parcours, ses errances, la difficulté d’écrire. Son plaisir aussi.


Ecrire
: « Quand j’écris, j’écris tous les jours. Dans ces moments là je suis aux anges. Les journées s’imbriquent les unes dans les autres. Parfois, je ne sais même plus quel jour on est… Je reste accroché à ma table jusqu’à dix, douze, quinze heures d’affilée, jour après jour. Et quand cela se passe comme cela, j’y prends infiniment de plaisir ».

Le travail : « La plus grosse partie de mon temps de travail est absorbé par les révisions et les remaniements.(…) Quand j’écris la première version d’une nouvelle, je l’écris d’un seul jet… Il peut m’arriver de réécrire une nouvelle 20 fois, 30 fois. »

Un métier donc, tout autant qu’une passion. Carver, comme d’autres écrivains bourlingueurs, ou encore comme John Fante, est un self-made man. Il a fait tous les métiers, il a crevé la dalle, beaucoup picolé, plongé dans le désespoir et les échéances de fin de mois. Mais sans être socialement correct (il adule John Steinbeck ou Ernest Hemingway) il n’a pas une conception engagée de la littérature.


La littérature
: « Elle n’a aucun devoir. Elle est là pour le plaisir intense que nous prenons à la faire…Le plaisir à lire quelque chose qui a du corps, quelque chose qui a été conçu pour résister au temps, en plus de la beauté qui en est l’essence même… Une braise dont la lueur, pour sourde qu’elle soit, n’en est pas moins opiniâtre ».


« Les feux » sont publiés aux éditions de l’olivier. On trouve en livre de poche biblio deux autres titres majeurs de Raymond Carver : « Les vitamines du bonheurs » et « Parlez-moi d’amour ».

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 3 août 2007 dans Arts / Culture , Livres
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11 juillet 2007

L’offre culturelle en France profonde : réponse à Olivier Séguret (Libération)

> Voir le film publicitaire Espaces Culturels E.Leclerc

Je réponds à Page et à quelques autres blogueurs qui m’ont interpellé par email. Je poste ci-dessous la lettre publiée ce matin dans Libération et qui fait suite aux diatribes d’Olivier Séguret (Libération, cahier Cinéma, 4/07/07).

Dans l’édition du 4 juillet dernier, les lecteurs de « Libé » dont je suis, ont pu découvrir comment on peut apaiser sa névrose en abusant du privilège d’appartenir à la rédaction d’un quotidien emblématique de la liberté d’expression.

Voilà deux ans, nous avons réalisé un film publicitaire pour promouvoir nos 120 Espaces Culturels. Le film, largement diffusé au cinéma est, depuis le début de cette année, présent à la télévision.

Deux ans après sa sortie, nous découvrons, dans les pages cinéma de Libé , une « critique » bien confuse qui affirme que ce film véhicule « l’idéologie ignoble » de E. Leclerc qui « fait de la culture l’ultime et la pire plateforme d’un affrontement social désespérant ». Du pur délire !

Je conçois que Mr Séguret n’ait pas aimé notre spot. Mais son prurit, franchement excessif, témoigne du fossé qui sépare encore une vision parisienne de la culture de la réalité que nous vivons en province.

Quand j’ai engagé mon enseigne dans la distribution des produits culturels, je suis parti d’un constat : la demande culturelle est toute aussi forte dans les petites villes que dans les grandes zones urbaines. Mais l’offre y est poussive. Les galeries et les libraires ont du mal à fidéliser. Le Spectacle Vivant (théâtre, concerts) y est le parent pauvre d’une politique culturelle souvent limitée aux festivals d’été.

Alors, tant du point de vue du mécénat que de l’ouverture d’espaces culturels, j’ai choisi de faire investir mon enseigne là où Pinault (la Fnac) n’investira pas, là où Lagardère (Virgin) ne trouvera pas de rentabilité suffisante. J’ai choisi de distribuer Rimbaud, Duras, Bilal et autre Onfray à Pontchateau, Villemur-sur-Tarn, L’Aigle, Cogolin ou Sélestat.

C’est un choix commercial, en adéquation avec l’implantation de nos hypermarchés. Une stratégie efficace puisque nous y sommes devenus un acteur culturel majeur (deuxième libraire de France). Mais c’est aussi un choix politique. Plutôt que de sponsoriser les grandes manifestations nationales déjà établies, je soutiens le Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême, Etonnants Voyageurs à Saint-Malo, Les Folles Journées de Nantes, Alors Chante à Montauban, etc., soit plus d’une soixantaine d’initiatives locales dont l’investissement, malgré tout, fait de notre enseigne le cinquième ou sixième mécène culturel français.

Assez de faux procès. Loin de mépriser ce public provincial auquel je destine notre offre culturelle, c’est le quartier Saint-Germain que j’interpelle dans ce film publicitaire, et encore plus le monde des médias qui, de Boulogne à Neuilly, traite cette France-là comme une réserve d’Indiens, nourris d’images du « Loft », de Koh-Lanta et des talk-shows du samedi soir.

Tant pis pour ceux que dérange l’investissement d’un ancien épicier dans le secteur des produits culturels. La culture est partout à sa place. Je persiste et signe.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 11 juillet 2007 dans Actualités / Débats (Arts) , Arts / Culture , Livres , Musique
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30 mai 2007

Etonnants Voyageurs à Saint-Malo : Près de 4 000 jeunes ont participé au concours d’écriture

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Franchement, j’ai été particulièrement bluffé.

Selon des enquêtes récentes, nos enfants passeraient, chaque jour, entre deux heures trente et trois heures devant leur écran : pour chatter, faire des recherches sur Internet (cadre scolaire), pour télécharger de la musique ou, tout simplement, regarder une émission à la TV. Et dans ce contexte, on pouvait légitimement s’interroger : quel temps reste-t-il pour la lecture ?

A mon avis, pas beaucoup ! On peut toujours se laisser bercer par le chiffre d’affaires des librairies (secteur de l’Edition Jeunesse). Mais sauf à considérer que nos jeunes zappent les cours dans la journée ou qu’ils lisent en nocturne, il y a (soyons réalistes !) un vrai problème.

En tout cas, la baisse du lectorat, si elle est prévisible, ne semble pas devoir toucher la création littéraire elle-même. Le succès rencontré, à Saint-Malo, par le concours d’écriture de nouvelles, laisse prévoir l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivains de très bonne qualité.

Qu’on en juge : 3 920 collégiens et lycéens se sont inscrits à ce seizième concours organisé par le Festival Etonnants Voyageurs, en partenariat avec le Ministère de l’Education Nationale et notre enseigne.

Les participants étaient âgés de 11 à 18 ans. Ils étaient issus de 30 académies françaises. Sollicités la plupart du temps par leur professeur de lettres, ils ont imaginé la suite d’un « incipit » écrit par Marie Desplechin sur le thème « les villes-monde ».

Dans les académies participantes, un jury régional était composé de professeurs, journalistes, auteurs, éditeurs et libraires. Ils ont sélectionné les cinq meilleures nouvelles. Et les noms des premiers lauréats de chaque académie ont été soumis à l’appréciation d’un jury national présidé par Marie Desplechin, et composé de libraires, de professeurs de littérature, avec la participation de l’incontournable Jean-Luc Fromental, écrivain et chef d’orchestre de l’opération.

Voici les cinq gagnants :
- Zoé FREUND, « Une mare de boue » (classe de 4ème au collège Victor Hugo, Nantes)
- Pierre GAUVIN, « Mimo » (classe de terminale au lycée de la Fontaine des eaux, Dinan)
- Théo LECLERE, « De l’autre coté » (classe de 4ème au collège de Montalembert, Nogent sur Marne)
- Tibault LETOUT, « Ailleurs » (classe de 1ère au lycée Fénelon, Elbeuf)
- Caroline PARTIOT, « Les fleurs de l’aube (classe de 1ère au lycée franco allemand, Buc).

Retenez bien ces noms. Ils sont enthousiastes et ne rêvent que d’une chose : devenir de « vrais écrivains ».

Ils espèrent un jour être publiés ? Eh bien, c’est déjà fait !

Edité par nos soins à 62 000 exemplaires, l’opus des meilleures nouvelles 2007 est distribué gratuitement dans les 120 espaces culturels à notre enseigne.

Le premier prix a aussi été sélectionné par la revue Je Bouquine qui publiera intégralement sa nouvelle dans le numéro de juillet.

C’est quand même sympa d’être publié à 15 ans ! N’est-il pas ?

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© Philippe Matsas

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 30 mai 2007 dans Actualités / Débats (Arts) , Arts / Culture , Livres , Portraits / Rencontres (Soc.) , Société
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11 avril 2007

Alain Etchegoyen : la mort d’un philosophe

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Dans l’urgence, Etienne de Montety a su trouver les mots pour dire la richesse de la personnalité d’Alain Etchegoyen, décédé, hier, d’un cancer. Chez lui, « Gargantua côtoyait Montaigne » ! Oui, il y a tout dans ce portrait (Le Figaro, 11/04), les forces et les fragilités du philosophe et de l’ami. Je ne veux pas être redondant.

Mais, bon Dieu, il va nous manquer ! Les écrits resteront. Mais c’est sa présence qui fera défaut dans les rencontres, les disputes, et jusque dans les fêtes qu’il adorait. C’est dans la relation personnelle, et aussi dans le suivi de l’actualité qu’il savait être le plus percutant, le plus exigeant.

Pour l’avoir beaucoup côtoyé, j’ose le dire, je lui dois beaucoup.

C’est le philosophe Michel Serres qui a parrainé notre amitié. Tous deux, nous fûmes ses élèves à la Sorbonne. Nous étions passionnés par cette approche transversale de l’histoire des sciences, des idées politiques et de la littérature. Pendant ses cours, Michel passait allègrement (il le fait toujours) d’un champ d’étude à un autre. Je dirais même : d’un champ de vie à un autre. Exemple : pour parler du concept de jouissance, il citait Sade, incontournable, mais aussi Brillat-Savarin, le roi des fourneaux. Et pour parler de « la quête de l’identité », il savait mobiliser Arlequin tout autant que Saint-Augustin. Oui, comme dans le titre de son dernier livre (Editions Le Pommier), il cultivait « L’art des Ponts » entre les disciplines bien sûr, mais pour rappeler que d’abord ils reliaient les hommes « Homo Pontifex ».

Nous étions emballés par cette approche nouvelle, très « Nouvelle Renaissance ». Aussi Alain Etchegoyen n’a jamais, contrairement à d’autres philosophes, méprisé la science économique, ni même le monde de l’entreprise.

Quand d’autres se focalisaient sur le salariat pour décrire le monde du travail, lui, auscultait, hors de ces frontières artificielles, l’univers des professions libérales, des éducateurs et des managers. Le travail, oui, mais dans toute sa dimension, y compris celle qui consiste à faire fructifier le capital (ou à se l’approprier).

Ca paraît complètement évident aujourd’hui, sauf que ça ne l’était pas dans l’atmosphère de l’après-68, et même jusqu’à une époque très récente.

Fils d’un cadre, un temps PDG d’une grande société agroalimentaire, il n’avait ni tabou, ni obsession idéologique pour aborder les relations sociales dans le monde agricole ou dans les usines. Il se battait déjà, à la fin des années 80, pour défendre cette position. Les philosophes académiques le prenaient de haut. Les purs-players du marxisme, même s’ils avaient relooké leurs copies d’un style plus libertaire, le tenaient en méfiance. Et moi, ce que j’aimais, c’était ça, sa volonté de réconcilier l’action et la connaissance, l’engagement et l’efficacité économique.

La première fois que nous nous sommes retrouvés dans la vie professionnelle, c’était lors de la publication des Affaires concernant le financement des partis politiques. Notamment, l’affaire Cora, aujourd’hui classée, suivie par le juge Thiel à Nancy.

J’avais commenté les faits dans Libération (interrogé par Denis Robert, déjà !). Et surtout, j’avais engagé mon groupe dans une campagne de publicité pour dénoncer le mécanisme corrupteur. Nous étions là-dessus d’accord. C’est l’homme qui corrompt, et se corrompt. Mais le politique ne pouvait pas nier sa responsabilité alors qu’il avait lui-même « fabriqué » le cadre qui rendait la prévarication inévitable.

Passionné par la littérature, il m’avait demandé de faire route avec lui pour défendre la place des études littéraires (sujet toujours d’actualité !). « Le Capital Lettres » a ainsi rassemblé les témoignages de plusieurs cadres et chefs d’entreprise issus de cette formation, histoire de dire que nous n’étions pas simplement de joyeux rêveurs, des animateurs de patronage, mais qu’à l’occasion, nous savions aussi être des guerriers sur des territoires où l’on n’attendait que les recrues d’HEC ou de l’ESSEC.

Je suis allé à Vatteville-la-Rue (Seine-Maritime), dans cette grande maison qu’il adorait. Tout, à l’intérieur, partait en quenouille, faute de moyens. Pourtant, à la bonne franquette, il y accueillait ses étudiants, de Louis-le-Grand ou de Gennevilliers. Les gens de l’entreprise, de la recherche ou du spectacle, la plupart ses amis, venaient leur parler. Questions, réponses, ça fusait dans tous les sens. Avec, derrière les premiers rangs, alignés face au soleil du jardin, les habitants du coin, improbables élèves ! Comme ce syndicaliste de la FDSEA qui, venu pour manifester contre le prix du lait dans la distribution, a fini par comprendre que le lieu ne se prêtait pas à cet exercice !

Le philosophe m’aura fait découvrir d’autres horizons. Le Ministre de l’Education, Claude Allègre, lui ayant confié le recrutement des membres de la Commission Attali pour travailler sur la réforme de l’Université, je me suis retrouvé aux côtés de Julia Kristeva, d’Axel Kahn et de Francis Mer. Je pouvais côtoyer pire ! Et de fait, nous avons accouché d’un rapport qui ouvrait bien des perspectives, comme le rapprochement de l’Education Nationale et du privé, la fin du « nivellement par le bas » et la création de pôles d’excellence associant l’Entreprise, la Recherche et l’Enseignement.

Nous étions liés d’amitié. Alors, pour entretenir ce noble sentiment, et par-delà les joutes intellectuelles, il fallait du vin, de la bonne bouffe, tout cela partagé avec quelques autres esthètes. Il faut dire qu’il s’y connaissait en cuisine. Il adorait touiller la casserole. Comme quoi on peut écrire l’Epître aux égarés de l’Ethique et savoir racler les gamelles.

A mon égard, il n’a eu qu’un seul regret : ne pas avoir réussi à me faire apprécier Martine Aubry. Là, il était franchement naïf. Je ne vouais aucune acrimonie à l’égard de l’ancienne Ministre. Mais d’autres veillaient : Antoine Guichard, former patron de Casino, qui parrainait plusieurs associations pilotées par Martine Aubry (dont FACE), avait tout fait pour l’éloigner de ma personne. La rencontre a bien eu lieu. Elle n’a porté aucun fruit.

Il détestait Ségolène Royal. Il s’entendait bien avec Francis Mer. Lui qui fréquentait les allées du pouvoir, essayait néanmoins de se protéger du cynisme des politiques.

Ce serait le caricaturer que de dire combien il aimait brûler la vie. Il savait aussi la créer. A ses enfants, à sa femme, j’aimerais offrir ce témoignage de reconnaissance et d’admiration.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 11 avril 2007 dans Arts / Culture , Livres ,