27 avril 2008
Andreas : je fais de l’art ? Non, de la BD

© FEP - Jean Bibard
Dans le grand immeuble de verre qui sert de siège aux Centres E. Leclerc, Andreas a l’air complètement perdu. Il regarde le système de badges comme s’il représentait la quintessence d’un monde carcéral. Traversant couloirs et bureaux, on le sent amusé, curieux, mais inquiet, tel un personnage d’outre-monde ayant atterri sur une planète inconnue.
Ce n’est pas le monde du travail qui l’impressionne. Il revendique volontiers ses origines allemandes, cette culture de la rigueur qui a façonné son œuvre et son emploi du temps depuis qu’il est sorti de l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf. C’est un stakhanoviste du dessin. Des vacances ? « Au bout d’une semaine, j’ai la nostalgie de mon atelier » Le cinéma, les sorties ? « Oui, de temps en temps, mais quelquefois, au moment où je m’apprête à sortir, je passe devant une planche inachevée, et je cède. C’est en dessinant que je me sens bien. »

Ce n’est pas non plus la ville, ses immeubles, son architecture qui le rebutent. Andreas n’a rien d’un rural. Après une première vie à Bruxelles, il s’est établi en Bretagne. Mais il n’a pas choisi d’habiter sur le front de mer, pas plus qu’en campagne. S’il envisage d’acquérir une petite maison d’un village proche de Ploërmel, il travaille aujourd’hui (et vit) à la lumière artificielle d’un appartement du centre de Rennes, discret, sans trop d’ouvertures sur l’extérieur.
Solitaire ? Assurément. L’auteur de « Arq » (1997), de « Rork » (Le Lombard, 1984) et de « Cromwell Stone » (Deligne, 1984) travaille seul, si possible. Mais il ne déteste pas la collaboration avec un scénariste.
A l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, il a fréquenté des illustrateurs et dessinateurs tels Philippe Berthet, Antonio Cossu et Philippe Foerster. Il a gardé des liens d’amitié discrets, mais renouvelés, avec quelques artistes choisis (Schuiten). Malgré une revendication d’individualiste, il se dit heureux d’avoir trouvé par exemple au Lombard une équipe éditoriale qui lui a fait confiance en toute circonstance.
Si certaines de ses œuvres tirent à plus de 10 000 exemplaires, Andreas n’est pas très connu du grand public. Il ne s’en émeut pas et ne manifeste aucune fébrilité pour modifier cet état de faits. C’est très prudemment qu’il adhère à l’idée éventuelle d’une exposition rétrospective de ses planches.

Pourtant, cet homme est un maître. L’ancien élève d’Eddy Paape qui collabora un temps avec André-Paul Duchâteau pour le journal de Tintin (« Udolfo »,1980) ou François Rivière (« Révélations posthumes », Bédérama 1980), a multiplié des collaborations diverses et éparses. Mais son œuvre personnelle (dessins et scénarios) constitue un univers vraiment extraordinaire.
Etonnant de l’entendre avec des accents d’humilité : « Je ne suis pas un très bon dessinateur ». Il prétexte que les décors l’ennuient, ne sont pas si importants que cela. Mais chaque planche de « Cromwell Stone » est une merveille de composition.

A la différence de Schuiten, lui aussi influencé par l’architecture, les personnages d’Andreas se meuvent parfaitement au diapason des pliures, des déchirures et des mouvements du décor. Andreas a été très influencé par les comics américains et cette liberté revendiquée par des auteurs comme Neal Adams, Stuart Immonen, John Romita Jr., qui donnent la priorité à l’expression corporelle des personnages.
« Je reconnais que s’agissant de certains comics américains, des travaux de Schuiten ou des miens, les planches peuvent séduire et parler d’elles-mêmes par leur expression graphique. Mais je ne cherche pas cet objectif. Même si je me suis appesanti, notamment dans « Cromwell Stone II », sur certaines mises en page, je ne veux pas perdre de vue que l’histoire est plus importante que le dessin.»
Des histoires fantastiques, hors des préoccupations sociales et politiques du moment, mais génératrices d’utopie, d’émotion !
J’aurai l’occasion, dans le prochain tome de « Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée » (Flammarion, septembre/octobre 2008) de montrer les différentes facettes du talent d’Andreas. Mais pour l’heure, quittant mon bureau, il va regagner le centre de Paris, et probablement passer dans quelques librairies. J’en fais le pari : il n’a qu’une seule idée en tête, regagner Rennes, son atelier et se remettre à l’ouvrage.

© FEP - Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 27 avril 2008 dans
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14 avril 2008
Art Spiegelman dans « Breakdowns » : portrait de l’artiste après le chef-d’œuvre

Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard
Art Spiegelman est (et restera) l’auteur d’un très grand chef-d’œuvre : « Maus , a survivor’s tale » (un survivant raconte).Edité en 30 langues (Casterman pour la France), « Maus » est la seule bande dessinée à avoir reçu le Prix Pulitzer (en 1992).
« Maus » retrace, sous la forme d’une société animalière, la vie d’une famille juive (celle des parents de Spiegelman) pendant la Shoah, dans les camps. Sous la plume de l’artiste, les souris juives essaient de survivre aux nazis (des chats), les Polonais sont des cochons, les libérateurs américains sont des chiens. Une fable noire qui a permis à Art Spiegelman de créer la distance et l’humour nécessaires pour décrire l’indicible.

Le problème, quand on a conçu une œuvre majeure de cette importance, c’est d’exister « avec ». Et aussi « après ».
Au début, l’artiste trouve dans le succès une sorte de piédestal confortable, mais finalement bourré de chausse-trappes. Difficile de remettre le couvert, qu’il s’agisse d’écrire des livres pour enfants ou d’évoquer, dans une nouvelle BD, le drame du 11 septembre et la schizophrénie américaine « A l’Ombre des Tours Mortes » (Casterman).
La situation devient très vite intenable. Art Spiegelman en a vécu l’expérience. « Maus » est devenu le succès exclusif qui occulte le reste de son œuvre. Pire, il efface sa propre personne d’autant que « Maus » relatait avant tout la vie des parents de l’auteur. Comment parler de soi (problème très freudien dont sont friands les artistes de la communauté juive new-yorkaise) quand tout vous relie au cordon ombilical. Un cordon d’autant plus visible que vous en avez exprimé l’indestructibilité.
C’est la mission impossible de « Breakdowns », paru le mois dernier et, gage d’amour pour le public français, chez un éditeur bien de chez nous, en prime time, avant la version que découvriront les Américains prochainement.

Je dis mission impossible parce qu’avant et après « Maus », il n’y a rien, il ne peut rien exister qui ne paraisse petit, mesquin, annexe.
L’auteur tente bien de nous rappeler, à travers les périples d’une mémoire qu’il aimerait partager, qu’il fut d’abord un auteur d’avant-garde, un auteur expérimental dans le mouvement underground américain des années 70, « un acteur majeur » (comme le rappelle Mathieu Lindon dans Libé du 20/03). Et c’est vrai ! On a oublié le caractère novateur, risqué de ces BD décalées, résolument anti-académiques (Robert Crumb et le collectif d’artistes déjantés de MAD). Elles se référaient à deux ou trois générations de comics publiés par Marvel, mais pour revendiquer, afficher, jeter à la face des consommateurs robotisés d’une société hyper matérialiste la part intime de chacun de nos êtres : la culpabilité sociale, l’identité par le sexe, le rejet des idéologies, des religions, et même le droit au non-engagement… Ouf !
Mais Dieu, que tout cela a terriblement vieilli. Ce discours fait déjà partie de notre histoire, de l’histoire de l’Art. Peut-être Art a-t-il cru que les Français méconnaissaient cette aventure éditoriale ! Toujours est-il que le résultat n’est pas celui qu’il escomptait.
Oh, je ne parle pas des critiques officiels, des experts, des sachants ! Ils font tous les gorges chaudes de cette re-visitation du passé. Ils entretiennent complaisamment le besoin de reconnaissance de l’artiste. Et, probablement, la thérapie fonctionnera-t-elle. Mais pour moi, tout ça a des petits airs nécrologiques. Ces compliments dénotent une vraie absence de sens critique vis-à-vis des survivants du radicalisme américain réduits au rôle de radoteurs, de vieux beaux qui, de feu Norman Mailer à Don DeLillo, ressassent leur appartenance à la Gauche, mais dans un combat résumé à la seule posture anti-Bush.
Art Spiegelman, à mon sens, se méprend. Il a raison dans sa dénonciation de l’hypocrisie culturelle US : celle qui interdit de fumer mais qui continue à polluer, celle qui affiche son puritanisme, mais pour mieux mater, etc. Mais cet engagement de l’artiste reste finalement commun, quasi banal, insuffisant pour le faire exister en tant que personne, autrement que comme l’auteur de « Maus ».
Oui, n’en déplaise à Art à qui je voue une énorme admiration, il lui faudra, toute sa vie, assumer sa grande œuvre.

Ce qui est justement intéressant dans « Breakdowns », c’est l’osmose de l’artiste avec son sujet. « Breakdowns » met en scène l’obsession quasi woodienne (Woody Allen) qui le hante et qui le place, malgré lui, au centre du drame familial.
La mère rêvait d’un fils artiste. Elle l’incitait à transformer tout gribouillis en un génial dessin. Elle s’est suicidée sans lui laisser un mot. Le père a survécu au camp de concentration. Mais n’a jamais considéré « Maus » comme une œuvre artistique. Il « n’a jamais regardé mes dessins…ni jamais remarqué mes souris ».
Art Spiegelman va ainsi d’un miroir à l’autre, à la recherche du lien avec ses parents. Terrible révélation de sa non-identité propre. Art, c’est le diminutif d’Arthur, leur fils. Mais Art, c’est aussi comme « artiste ». Tel le Hollandais volant, il est condamné à n’être que l’éternel auteur d’une « fiction non fictionnelle ». Il n’est qu’au service de son œuvre.
« Breakdowns » est le portrait d’un artiste en camisole.

Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 14 avril 2008 dans
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1 avril 2008
Florence Cestac : gros nez / grand coeur

Florence Cestac - © Philippe Germanaz
Quand ils ne dessinent pas, les auteurs de BD ont quelquefois une vie professionnelle, parfois une vie sexuelle, et encore moins une vie politique. Eh oui, malgré le stéréotype selon lequel un dessinateur est d’abord un autiste penché sur sa planche (8 heures par jour minimum) il lui arrive de redescendre sur terre et d’émettre une opinion (sur le sport, sur l’argent, sur le « système » etc.). Mais, de là à s’engager dans l’arène politique…
C’est pourtant ce qu’a fait Florence Cestac, en apportant son soutien à Pierre Castagnou, candidat vert dans le 14ème arrondissement de Paris lors des récentes municipales.
Oh, la donzelle n’a pas donné son corps à la cause. Mais elle s’est fendue d’un petit « strip » (pas « tease ») afin que nul n’ignore ses intimes convictions.
Flo, c’est une chouette de femme. Celle-là est copine des meilleurs ! Julliard, Druillet, Desbois (le galeriste) en pincent pour elle. Tiens, même Annie Goetzinger, autre dessinatrice de talent, laisse la cofondatrice de Futuropolis approcher son sérail.

Fasciné par ses aînés masculins qui occupent le devant de la scène (Bilal, Moebius, Tardi…) le public la connaît comme auteur du « Démon de midi », hilarante comédie adaptée au théâtre par Michèle Bernier. Mais il en oublierait que cette dessinatrice talentueuse du 9ème art a su raffler un Alph’Art de l’humour à Angoulême en 89 (pour les « Vieux copains pleins de pépins ») ; un deuxième Alph’Art pour le « Démon de midi » en 1997 ; et le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2000. Ce qui lui a valu la présidence du Festival.
Pour ceux que la bande dessinée d’humour intéresse, je recommande son album « La vie d’artiste », véritable autobiographie, dont la lecture peut être prolongée par « La véritable histoire de Futuropolis », librairie et maison d’édition dont elle fut cofondatrice.
Moi ce que j’aime, dans sa production foisonnante, c’est la série « Les ados ». J’adore aussi la vie extraordinaire d’Edmond-François Ratier, et je recommande « Du sable dans le maillot » plutôt que la série « Des Déblocks ».
Et puis il y a « Super catho ». Une fresque déjantée, mais si réaliste ! Je me suis « reconnu » dans cette bande dessinée truculente dont le scénario flirte avec quelques effluves culturelles bretonnes. Normal : cette BD, écrite à deux mains, a bénéficié de l’amicale contribution de René Pétillon, (L’affaire corse) originaire de Lesneven !

L’autre jour, à la galerie Desbois, des journalistes se sont étonnés de son franc-parler : ils étaient tous là, les people amoureux de la BD pour boire un godet à la santé d’André Julliard, auteur du nouveau « Black et Mortimer ».
On demande à Florence : « aimez-vous cette bande dessinée ? »
Réponse : « non, ce n’est pas mon truc, c’est de la nostalgie pour garçons ! »
Eh oui, même devant ses potes, Flo reste entière. Pas question de tordre le nez (qu’elle a « gros » et dont elle revendique la gourmandise !). On peut avoir l’amitié fidèle, et ne pas sacrifier à l’hypocrisie ambiante.
Pour Playboy, Cosmopolitan, Pif Gadget, Metal ou le Journal de Mickey, elle fut maquettiste, directrice de collection, dessinatrice et attachée de presse. Mais la fidélité, l’amitié, c’est son truc.
Pourquoi je vous parle aujourd’hui de Florence Cestac. Tout simplement pour lui rendre hommage. Nous avons elle et moi un ami commun, un ami qui revient de loin, qui est allé faire un petit tour vers le ciel mais qui finalement a préféré rester avec nous.
Chaque dimanche matin, le couple Druillet / Cestac chine aux Puces de Vanves. La belle et la bête ! Lui, un peu abîmé par le trop plein de vie, pose sa patte fatiguée sur l’épaule virginale de Florence Cestac.
Florence est désormais « nounou d’auteur ». Voilà encore un prix littéraire à mettre à son actif.

Posté par M.E.L. le 1 avril 2008 dans
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20 mars 2008
Béatrice Tillier dans « Le Bois des Vierges » : la dessinatrice n’a pas peur du loup

Les lecteurs qui avaient été séduits par les trois tomes de « Fée et tendres Automates » (éditions Vents d’Ouest) savent déjà que si elle aime les contes et cultive la grâce dans la passion du dessin, Béatrice Tillier n’est pas une illustratrice pour enfants sages. Ou alors, ce serait pour rappeler que de Barbe Bleue au Petit Chaperon Rouge, le conte permet d’habiller d’une représentation baroque, gothique, fantastique, les obsessions et les fantasmes de chacun d'entre nous.
Les auteurs féminins (« les femelles », comme dirait Philippe Druillet, les « auteuses » ou les « autruches », comme dirait Florence Cestac) ne sont pas légion au pays des phylactères. Mais elles croissent vite. Magnin, Wendling, Dethan…la gente féminine confirme son talent, impose sa patte et, parfois, sort ses griffes.

Hyper soignée, élégantissime, à l’image de son dessin, Béatrice Tillier cache son jeu. Il faut la voir, pudique et détachée, descendre le grand escalier qui mène au bureau de Robert Laffont. Elle pose, mais ne se donne pas. Timide, elle laisse son compagnon, le dessinateur Olivier Brazao ("Les Sheewowkees", Delcourt), répondre tranquillement à ses côtés. Mais c’est pour se donner le temps de jauger son interlocuteur et s’assurer de pouvoir tranquillement prendre la main.

Tous deux habitent sur les hauteurs d’Etaples, loin de toute tentation people et urbaine. Dans leur maison en briques de scories, ils se partagent un même atelier. Chacun son œuvre, chacun sa musique d’ambiance, avec, quelquefois, de belles incompatibilités d’atmosphère quand l’une dessine une scène de torture et l’autre une comédie d’amour.

Béatrice Tillier n’a pas cédé à la tentation du dessin sur ordinateur. Elle chérit le papier qu’elle choisit minutieusement, comme ses pinceaux, ses couleurs. Elle se nourrit d’une riche documentation : les étoffes, les architectures, les peintures d’époque. Elle revendique la forme la plus visible, la plus réaliste, la plus appuyée du dessin : « Le trait, le crayonné ne doivent pas s’effacer sous la couleur ». Loin de la spontanéité en cours chez les auteurs de sa génération (Sfar, Blutch, Guibert, Blain, David B, etc.), elle s’applique, cisèle, peaufine. Certains la trouveront peut-être trop académique. Mais, personnellement, je suis séduit par la richesse, la complexité de son travail, propice à l’émotion, au mystère.

Elle maîtrise complètement la couleur directe. Dans « Fée et tendres Automates », elle travaillait avec des bleus, avec des supports séparés. Chaque planche du « Bois des Vierges » est désormais une œuvre d’art complète. Elle assume le qualificatif de « coloriste ». D’aucuns (comme moi) considèreraient que l’adjectif est trop réducteur. Mais elle revendique : elle y trouve une manière de renforcer les effets de perspective. Ca lui a permis aussi dans « Mon voisin le Père Noël », de faire cohabiter deux récits parallèles, l’un monochrome, plutôt gris, et l’autre très contrasté. « Des encres acryliques délicatement posées sur un premier crayonné en craie, et l’encrage final au pinceau, à l’encre de Chine… »

Elle, qu’on imagine solitaire, dit aimer travailler avec ses scénaristes, Philippe Bonifay ou Jean Dufaux. Quand on connaît la manière délicatement perverse et provocatrice dont ce dernier joue avec ses dessinateurs féminins (Ana Mirales en parle encore avec fébrilité !), ça donne forcément des relations très complexes. Elle s’en est plutôt bien sortie, même si elle dit avoir été relativement déstabilisée. Jean Dufaux n’avait pas facilité la chose en l’obligeant à travailler sur les amours contrariés d’un animal et d’une jeune princesse. « Comment retranscrire les expressions humaines à travers un personnage animalier ? Comment révéler la part animalière des êtres humains… Et puis, vous vous rendez compte, comment allais-je dessiner les enfants nouveaux-nés issus d’une union de poils et de peau (rire). »
Avec, pour référence, l’ambiance mythique de « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau, mais aussi plus proche d’elle, Frank Pé (« Zoo ») et Claire Wendling (« Les Lumières de l’Amalou »), elle a largement convaincu le milieu de la BD. Ils sont évidemment sous le charme. Et ils sont unanimes : ce premier tome du « Bois des Vierges » (Robert Laffont) est objectivement (sic) de toute beauté.

Posté par M.E.L. le 20 mars 2008 dans
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11 mars 2008
Carlos Nine et la BD : les Argentins ne sont pas manchots !

Carlos Nine - © Philippe Germanaz
Carlos Nine est un de ces grands auteurs argentins à qui le Festival d’Angoulême avait eu la bonne idée de remettre le prix « Alph-Art » du meilleur album étranger 2001. Avant « Le canard qui aimait les poules », les lecteurs français avaient peu entendu parler de cet artiste généreux et plein d’humour. Pas plus d’ailleurs ils ne connaissaient toute cette génération d’artistes sud-américains si follement épris du 9ème Art.
Cette année, c’est Jose Munoz, Président du Festival, qui a imposé et imaginé une superbe exposition dont le beau catalogue édité par Vertige Graphic donne une idée des talents et de la vitalité des auteurs argentins.
Carlos Nine a profité de cette exposition pour venir s’encanailler à Paris. Je l’ai rencontré dans l’étroit boyau qui sert de galerie à l’éditeur, Daniel Maghen, quai des Grands Augustins, au milieu des planches encadrées qu’il aime commenter dans un français approximatif mais si chaleureux !

Carlos Nine et Daniel Maghen - © Philippe Germanaz
J’étais en retard (certains diraient comme d’habitude !), l’homme avait manifestement très faim, mais il tenait à m’expliquer pourquoi il était devenu, sans le vouloir, la coqueluche de ces jeunes auteurs italiens, français et même new-yorkais qui, tel Peter de Sève, se sont précipités sur le site de Maghen pour réserver la plupart des planches.
Humblement, pudiquement, il caresse du doigt le dessin fluide de sa féline héroïne, inspirée de sa propre chatte, et décrit son tango meurtrier avec une pauvre souris condamnée d’avance. Il rit des ébats érotiques d’icelle avec un immense trône en bois dont les nœuds et moulures sont évidemment trop protubérants pour être honnêtes.

L’univers de Carlos Nine est celui d’un Lewis Carroll qui serait passé chez Disney. Qu’il dessine pour ses copains, Lewis Trondheim et Sfar, dans la série « Donjon », ou qu’il publie ses propres histoires, « Le canard qui aimait les poules », « Fantagas », il confère aux objets (chapeau, cape, fauteuil, cheminée) une capacité de personnification. Il joue avec les formes géométriques pour leur donner vie. Il les propulse dans une sorte de ballet orphique, immoral et sensuel.

Chat et souris... (Fantagas)
Les histoires de Carlos Nine ne se racontent pas. Ce sont pour la plupart des fables dont les errances visuelles, tout en fluidité, suffisent à la narration. Le scénario reste secondaire. Sous son pinceau (il est fou d’aquarelles), son bestiaire devient anthropomorphe. Sa mise en scène projette, sur une mini scène de théâtre, les turpitudes de notre société humaine. L’alcool fait des ravages mais reste de bon compagnonnage. Le muscadet va jusqu’à prendre la forme d’un personnage.
Ses publications sont éparses, quelquefois vraiment trop confidentielles. Pas facile de trouver en librairie « Meurtres et châtiments » (Albin Michel, 1991), ni même « Pampa » (Dargaud, 2003). Sur le Net, il faut fouiller pour trouver une présentation un petit peu exhaustive de son travail. C’est dommage.

Pour l’heure, Carlos Nine travaille sur plusieurs projets. Un polar avec « un tout petit détective centro-américain qui, lassé par mes décisions d’auteur, commence à se rebeller contre mon scénario. Il essaie de se suicider, n’arrivant plus à me supporter. »
Carlos Nine œuvre aussi sur un court métrage de 15 minutes, « qui fera partie d’un long métrage composé de 5 histoires autour du tango ». Il ne le confirme pas, mais à mon avis, il y aura aussi du Munoz là-dessous.

Cochon et canard (Fantagas)
15 heures ! Le restaurant risque de fermer. On se précipite. Que croyez-vous qu’il arriva une fois l’assiette remplie ? Carlos Nine sortit son appareil photo et mitrailla chaque composition. « J’aime photographier les assiettes. J’ai pris des photos des plats typiques de la cuisine lyonnaise, dont le héros principal est un habitué de mes histoires, le cochon. Le cochon est mon ami. »
A ce moment-là de notre rencontre, j’ai vraiment cru que les gambas flambées et les escargots de Bourgogne allaient reprendre vie et repousser la sauce pour venir jouer avec lui.
Posté par M.E.L. le 11 mars 2008 dans
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17 janvier 2008
Prix « Décoincer la bulle » : « La Ligne de fuite » de Benjamin Flao (Futuropolis), meilleure BD 2007

J'ai eu le plaisir de demander à Vincent Perez, l'acteur, mais aussi le scénariste de "La Forêt" (dessins de Tiburce Oger, Casterman), de présider le jury du Prix "Décoincer la Bulle" 2008. En partenariat avec Paris Match, ce prix récompense le meilleur jeune auteur de l'année 2007. Il a été décerné à Benjamin Flao pour « La Ligne de fuite » (scénario : Christophe Dabich, éditions Futuropolis).
Le jury était composé de scénaristes de renom, Jean Van Hamme (XIII, Largo Winch…), Christophe Arleston (Lanfeust, Trolls de Troy…), Franck Giroud (Le Décalogue, Quintet…), Xavier Dorison (Le Troisième Testament, Les Brigades du Tigre…), Davis Foenkinos (romancier et scénariste de Pourquoi tant l’amour ?).
« La Ligne de fuite » a conquis le jury : « Benjamin Flao est un dessinateur très talentueux, un formidable croqueur d’atmosphères. » a déclaré Jean Van Hamme.

La BD lauréate a été élue parmi 12 BD présélectionnées par cinq journalistes de Paris Match et deux libraires des Espaces Culturels E. Leclerc. Elle bénéficiera d’une mise en avant dans les 138 Espaces Culturels E. Leclerc et dans le catalogue BD de l’enseigne diffusé à 1,6 millions d’exemplaires. Le lauréat remporte une dotation de 3 000 euros, coup de pouce des Espaces Culturels E. Leclerc pour la préparation d’un nouvel album.
Aux côtés du grand gagnant, deux autres bandes dessinées se sont démarquées et ont su retenir l’attention du jury :
- « Commando Toquemada » de Xavier Lemmens (Dargaud)
- « Elle(s) » de Bastien Vivès (Casterman)

« La ligne de fuite » (résumé)
Dans le Paris de cette fin du XIXème siècle, le jeune Adrien ne rêve que de poésie. Complètement subjugué par l’œuvre d’Arthur Rimbaud, le jeune poète rencontre les membres du journal littéraire « Le Décadent ». Ceux-ci, tout à leur obsession d’être les continuateurs du style du grand poète, poussent Adrien à écrire des faux de Rimbaud.
Benjamin Flao (un dessinateur génial)
Benjamin Flao a fait Saint-Luc de Tournai en Belgique. C’est l’un des dessinateurs les plus talentueux de sa génération. Lauréat 2003 du prix Lonely Planet à la Biennale du carnet de voyage de Clermont-Ferrand pour « Carnets de Sibérie – Mammuthus expeditions », il a cosigné depuis « Sillages d’Afrique : 20000 milles d’aventure maritime et littéraire » (Nouveaux Loisirs Gallimard).

Posté par M.E.L. le 17 janvier 2008 dans
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27 mars 2007
Pour Maëster, il faut savoir en rire…

La politique, c’est du sérieux. Certes, il y a les coups de pied de l’âne, les petites phrases, les pitreries captées par l’objectif des paparazzi. Mais c’est clair : la campagne présidentielle ne donne place à aucun moment d’humour.
L’humour, c’était pourtant, dans l’esprit des étrangers, une des caractéristiques majeures de l’identité française. Depuis les chansonniers jusqu’aux Nuls, en passant par Fernand Raynaud, Jean Yanne et Coluche, l’humoriste a souvent nourri la fonction politique de « rassembleur ». Et de Daumier à Pétillon, Cabu ou Wolinski, la franche rigolade comme la joyeuse provocation de nos dessinateurs ont contribué, dans notre identité, à lisser les expressions souvent arrogantes de nos prétentions culturelles et moralisatrices à l’échelle planétaire.

Alors, puisque l’on parle beaucoup d’identité en ce moment, revisitons-la, cette marotte électorale, ce coup de marketing qui, je le crains, pourrait bien faire le jeu des vrais nationalistes… (les méchants, ceux qui éructent, taguent les cimetières, et se rêvent en agents du Ku Klux Klan). Revisitons le concept d’identité nationale, mais en bonne compagnie, celle de Maëster, l’un de nos meilleurs pourfendeurs de la connerie institutionnalisée.
De lui, on connaît les aventures jubilatoires de « Sœur Marie-Thérèse des Batignolles » (éditions Albin Michel et Fluide Glacial) et « Meurtres Fatals » (Fluide Glacial).

Les éditions du Lombard publient ce mois-ci « L’actu tue », un collector de dessins que l’auteur prend plaisir à mettre en ligne sur son blog (www.maester.over-blog.com). Je vous invite à y jeter un coup d’œil. Décapant !
Dans le dossier de presse qui est parvenu à notre équipe chargée de la diffusion des produits culturels, il y avait un petit calendrier illustré. Avec, en guise d’explications sur les intentions de l’auteur, ces quelques phrases-clés :
- « …Il y a des coups de pied aux cultes qui se perdent…»
- « …Il me semble que tout le monde doit être engagé. Etre vivant, c’est être engagé. Même le chômeur doit être engagé (mais lui, c’est plus urgent). »
- « …Ce qui m’agace, c’est la façon dont sont sélectionnées puis présentées les infos…. On instille un sentiment d’insécurité pour rendre les gens plus vulnérables et donc plus dociles… On livre du spectaculaire, on reste à la surface. Les débats ne sont là que pour devenir des jeux du cirque, pas pour y développer des idées. »
- « …J’ai eu envie de partager ma colère, mais aussi l’aspect caricatural et risible de tout ça. »

C’est sur son blog… (www.maester.over-blog.com). Je vous invite à y faire un tour, je ne prends pas de commission. Pire, connaissant la bête, il serait même capable de me taxer au passage, arguant du fait que je me serais servi de sa notoriété pour rehausser la mienne ! Si, si, il en est capable.
Bon, c’est pour rire. Transmettez mes amitiés à l’artiste.

Posté par M.E.L. le 27 mars 2007 dans
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22 février 2007
Emmanuel Lepage à Paris

© Jean Bibard
Depuis longtemps, je voulais le rencontrer. Croisé à Saint-Malo, au Festival Etonnants Voyageurs, ou dans la galerie de Daniel Maghen, en bordure de Seine, le personnage ne laisse pas de me captiver. Probablement un des artistes les plus riches, les plus « complets » de sa génération : l’auteur de Muchacho.
1) A 40 ans, ce Briochin fascine ses lecteurs par un parcours sans fausse note.
- Après Kelvinn (éditions Ouest France 1987) et L’Envoyé (Lombard 1989), c’est le cycle de Névé (Glénat 1991à 1997) qui l’a vraiment révélé.
Névé, fils d’alpiniste, a des visions prémonitoires. Sur les pentes de l’Aconcagua, il vit les déboires et les tensions d’une ascension qui sera fatale aux membres de sa famille. Un récit initiatique (déjà !), dans une atmosphère très graphique que ne renierait pas Cosey.
- Puis, sur un scénario d’Anne Sibran, il va passer 2 ans à peindre en couleur directe La Terre sans Mal (Dupuis 2000). Un superbe voyage dans le monde des Indiens Guarani à la recherche d’un paradis sur terre.
L’aquarelle devient sa maîtresse. Et c’est avec ses couleurs qu’il quitte la Bretagne pour partir au contact des populations andines, puis au Brésil, en Argentine, et même en Asie. Fragments d’un voyage (Casterman 2003) révèle un formidable illustrateur.

2) Mais avec Muchacho (Dupuis 2004 et 2006), Emmanuel Lepage franchit une nouvelle cime : 2 tomes qui mettent en évidence la progression artistique d’un auteur qui s’affirme autant dans la maîtrise technique du dessin…que dans le regard qu’il porte sur lui-même.

- Muchacho est d’abord un livre de rencontres : celles des peuples, des civilisations, des classes sociales. Celles des caractères et des personnalités aussi, en l’occurrence, ici, un jeune séminariste égaré dans l’univers de la guérilla nicaraguayenne. Emmanuel Lepage, qui est ici son propre scénariste, met beaucoup de lui : « L’histoire permet à l’auteur de se révéler à lui-même ».

Oui, EL doit beaucoup aux rencontres, celles de ses inspirateurs : Jean-Claude Fournier (le père de Spirou) qui, dès l’adolescence a guidé son dessin ; Pierre Joubert, le mythique auteur de la série « Signe de Piste », dont les figures androgynes se retrouvent, comme un hommage, dans certains personnages d’EL ; Christian Rossi qui le conseille lors du quatrième tome de Névé ; et même René Follet, ce formidable dessinateur, trop méconnu des jeunes bédéphiles.
- Muchacho, c’est, sur le plan artistique, l’aboutissement d’une incroyable maîtrise de la couleur directe. Superbe palette, qu’il s’agisse de mettre en valeur le décor baroque de la forêt amazonienne ou l’intensité des regards.

- C’est enfin le livre d’une réflexion de l’auteur sur lui-même. Son art ? Il s’interroge, via son héros, sur la représentation des autres. Son engagement ? Jusqu’où peut-on rester insensible aux luttes d’émancipation quand la dictature, parée des ostensoirs de la religion, diabolise le sentiment de solidarité. Le voilà qui interpelle les théologiens de la libération (Monseigneur Romero, le poète Ernesto Cardenal : « La religion est un fait politique » !). Les valeurs, enfin ! Dans les traces de Pier Paolo Pasolini et de Hermann Hesse, Emmanuel Lepage revisite celles de l’amitié et de l’amour avec une finesse et une émotion qui, s’agissant de l’homosexualité, surprendront les hétéros les plus ancrés dans leurs certitudes.

Oui, décidément, belle œuvre littéraire que celle-là.
Et passionnant échange. L’homme pétille d’intelligence. Sous des abords timides, il se donne à ses interlocuteurs. Il se laisse découvrir, sans ostentation, et tout en pudeur. Mais c’est sans complexe et avec beaucoup d’humour qu’en provincial « monté à Paris », il pose, square Velpeau, devant les affiches d’une campagne « ANTI-FLIRT », ou encore à l’entrée de l’hôtel Lutétia, jouant les célébrités.

« Plier, interpréter, redessiner le décor », disait-il, « faites ce qu’il faut pour valoriser le comportement et la psychologie des personnages ». Soit, mais se plier au jeu du photographe, il sait faire aussi !

Posté par M.E.L. le 22 février 2007 dans
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16 février 2007
Cromwell : Anita Bomba est sa copine !

© Jean Bibard
Quand il pousse les portes vitrées du Méridien Montparnasse, sa démarche de rocker chaloupée n’échappe à personne. Ah ça, il faut bien le dire : peu d’autres bédéfêlés cultivent avec un tel bonheur un look punk aussi démonstratif. Margerin ? Même pas ! Coyote ? Peut-être...
Visez un peu : un couvre-chef avec large visière, aux armes d’un célèbre groupe de la ligne Motörhead, «Les Misfits ». Il ne s’en sépare jamais, même à l’heure du déjeuner, sans doute pour protéger le lustre d’un crâne rasé « au petit poil ». Sous la veste de motard (cuir et pneu), estampillée « Triumph » (ces anglaises qui crachent l’huile et le feu), un tee-shirt aux couleurs des Ramones, autre groupe déjanté new-yorkais. Et pour souligner le jean, deux Doc Martins à lacets, super clean malgré la pluie (manifestement bichonnées, prêtes pour se rendre au bal annuel des Harley).
Oui, très pro, notre Didier. Je dis « Didier » parce que Cromwell, c’est un pseudo (une marque de casque). Son vrai nom « David » n’est d’ailleurs pas non plus son vrai patronyme. Eh, eh, on ne sort pas indemne d’une famille aristocratique, établie en terre de Coëtquidan, ni d’une enfance balottée au gré des déménagements d’un père militaire (officier de la Légion, élevé au grade de Commandeur). Un père exigeant, à qui Didier voulut démontrer qu’il pût être parachutiste (au 1er RPIMA de Bayonne). Un père qui, magnanime et réaliste, l’inscrivit finalement à l’école Penninghen.

Il peut tromper son monde. Mais ne vous fiez pas aux apparences, question culture et politique, le bonhomme a plein de choses à dire (avec Fred Vargas, il a pris position contre l’extradition de Battisti, et sait s’engager pour des causes généreuses, tel le handicap pour l’UNAPEI). Sil soigne son look, notre rocker dessinateur, c’est d’abord parce qu’il appartient à cette tribu d’artistes « qui ont eu ou qui ont plus de problèmes que les autres avec eux-mêmes ».
Oui, il en faut du talent pour contourner l’obstacle d’une timidité naturelle, et l’écrasement d’une condition adolescente trop longtemps nourrie d’interrogations existentielles. « Joann Sfar est un génie, et tout ce qu’il fait semble couler de source. Miller, Burns et surtout Trondheim sont, à l’opposé, des gens qui ont eu des problèmes très spéciaux ». Schizos ou autistes ? Il leur faut, pour exister, forcer le trait, provoquer, pratiquer sans cesse la dérision.
Alors, va pour le punk. Place au spectacle. Rien à voir avec les pratiques de ces mecs underground qui cherchent à se faire du mal. « Le sadomaso, c’est pas mon genre ». Hors le spectacle, il y a la vraie vie. Mais pendant le spectacle, on peut tout faire et tout dire. A fond la mob, donc, et vroum…le plaisir et le soufre. On est dans le fantasme, et tant pis si c’est trash !

Anita Bomba, son héroïne, n’a pas traversé la vie en Golf Polo. Qu’elle flingue ou qu’elle baise, c’est de la consommation sur le pouce, du grignotage. Ne lui parlez pas d'amour. Si les hommes repassent dans ses bras, c’est que ça a été bon, point barre ! Avec Joé Ruffner, Cromwell a conçu pour Casterman un cycle d’aventures qui tient à la fois des contes sanglants de l’héroïque fantaisie (les personnages sont des sortes d’Allien, mi-humains, mi-robots), avec des accents de la Commedia dell’arte (les dialogues sont truculents) et l’expressionnisme d’un graphisme vengeur, au hachoir et pas de quartier.
Ses BD sont adulées par une génération qui fréquente aussi bien le dessin de Tarquin que le monde des mangas. Un univers que se disputent les éditions Glénat et Soleil, deux maisons qui abritent actuellement les travaux de Cromwell.
Pour l’heure, sirotant son Martini, Cromwell se prépare au concert. Il va se produire dans une boîte du 20ème, avec deux complices. Ils ont formé un groupe qu’ils qualifient de punk spaghetti, « La bonne, la brute et le truand ». Sachant qu’il n’y a qu’une seule femme (la brute, femme du dessinateur Fred Beltran), on ne vous dira pas des deux autres types qui fait « la bonne ».
Il s’en va, lonesome rocker, déposer dans sa chambre, les multiples carnets et croquis sur lesquels « il fait ses gammes » (une mine, une liasse de crobars géniaux). Et aussi, sa trousse de couleurs. Quatre tubes lui suffisent : il ne travaille qu’en mélangeant le noir avec le jaune sable, le rouge rouille, le vert olive. Et il va, dans quelques minutes, tel Iggy Pop qu’il vénère, épauler le harnais d’une guitare. Pour s’approcher d’un micro et cracher tout plein de décibels. A 45 ans, Cromwell n’arrête pas de déménager…

Posté par M.E.L. le 16 février 2007 dans
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12 février 2007
Muñoz, président : Le Festival BD d’Angoulême s’offre une belle affiche !

…Et j’aimerais rajouter : une des plus belles âmes du 9ème art, un homme généreux, un artiste au grand cœur.
Lors de la soirée de remise des prix du FIBD, Lewis Trondheim n’a pu s’empêcher de conclure son année de présidence par une discrète, mais généreuse poignée de main. Elle m’était destinée. Il faut dire que le bougre n’avait eu de cesse, tout au long de l’année, de distiller son venin à l’encontre de ma personne, jugée par lui emblématique du méchant capitaliste fomentant l’autodafé des livres de littérature et de bande dessinée. C’était un peut n’importe quoi. Curieux d’ailleurs qu’il ait été aussi mal conseillé. Invoquer les combats d’il y a vingt ans contre la loi Lang (alors que la hache est enterrée depuis belle lurette !)…tout cela était incompréhensible pour la jeune génération qui s’est encore une fois précipitée au festival (200 000 visiteurs). Tout comme était complètement stupide sa demande de m’évincer du festival. C’est lui qui est parti, par la grande porte d’ailleurs, et c’est aux côtés des autres partenaires que j’accueille aujourd’hui Muñoz pour le remplacer. (Tchao Lewis, à bientôt autour d’un verre !).

Muñoz donc :
Les moins de 30 ans, les accros du manga ou des jeux vidéo ne connaissent probablement pas cette belle figure de la bande dessinée. En tout cas, j’espère que son éditeur (coucou, amis de Casterman) aura trouvé là l’occasion de mettre un éclairage supplémentaire sur une œuvre graphiquement remarquable, très personnelle, toute en intimité.
Dans un premier recueil d’entretiens publié chez Flammarion, « Itinéraires dans l’univers de la Bande Dessinée », j’ai déjà décrit le bonhomme et son art.
1) Il faut le voir, chez lui, entre Italie urbaine et confins populaires du Sentier parisien. Il a la bougeotte, José Antonio. Il masque sa fébrilité derrière des cigarettes sans cesse rallumées (à moins qu’il n’ait changé de pratique). Il parle une langue mélangée de français, d’italien, de castillan et d’anglais. Dans la pure tradition de ces exilés cosmopolites, il slalome autour des difficultés de langage pour faire partager sa passion de la justice, son mépris de la spéculation, et foudroie toutes les formes d’oppression. Pas de militantisme, non vraiment, pas de harangue : « le monde est un dessein (sic) sans scénario ! ».
Alors, nul besoin de justification idéologique. C’est dans les bars, les salles de danse, les rues et les assemblées populaires qu’il saisit des regards, décrit les mouvements, recrée une atmosphère et recherche « l’essentiel ».

2) Et ça donne une œuvre toute intimiste : Le Bar à Joé, Billie Holliday, Le Train sur l’eau, et bien évidemment Les Carnets argentins.
Avec Sampayo, son scénariste et ami, il a écrit les aventures d’Alack Sinner. Avec Jérôme Charyn, il a illustré Le Croc du serpent. Il a multiplié les travaux pour des périodiques (A Suivre, Charlie Mensuel, et aussi des publications portugaises, italiennes ou argentines).
3) On pourrait le croire désenchanté. Mais s’il parle de rébellion, s’il cite Che Guevara ou Don Elder Camara, c’est d’abord pour justifier l’irresponsabilité de ceux qui envoient les jeunes, armés de simples couteaux, se faire faucher par la mitraille des armes automatiques. S’il évoque Régis Debray, c’est pour s’intéresser à l’expression de ce christianisme coupable qui hante toute une population d’intellectuels progressistes. « Il faut savoir voir la vérité. Mais il y a trop de raisons de ne pas rejeter le rêve, le désir de guérir ».

4) Passionné par la peinture expressionniste dont il emprunte souvent l’épaisseur du trait, il aime Grosz, Egon Schiele et Schmidt-Rottluff, peintre de Die Brücke. Mais, voyez-vous, c’est l’œuvre du Français Georges Rouault qui l’interpelle. De la vie de cet artiste qui a vécu plus qu’aucun autre le désarroi des Chrétiens face aux malheurs du monde, il a retenu cette leçon : « Il faut essayer de racheter le monde à partir de soi ».
Bon, tout ça nous le rend sérieux, charismatique, génial à coup sûr. Mais ne vous fiez pas aux apparences de ses tenues cléricales (il aime le noir). Passé aux fourneaux, il sait s’activer sur un plat de pâtes. Au crayon, il vous campe avec passion la naissance d’un désir de femme. Et si d’aventure vous lui parlez de jazz, de tango, de musiques argentines, alors son regard pétille et le dessinateur s’efface devant le mélomane, le danseur, l’esthète.
Bon vent à toi, José Antonio. Avec toi, l’édition 2008 du FIBD s’annonce passionnante.

Posté par M.E.L. le 12 février 2007 dans
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7 septembre 2006
Web designers, auteurs de comics, de dessins animés : les créateurs de « l’Age de glace » font la queue pour celles de Bertillon !

© Out of picture "Un art venu d'ailleurs"
Quelle joyeuse bande, quelle étonnante confrérie. A l’occasion d’une exposition à la galerie Arludik (animée par Diane Launier) et de la publication d’un premier album « Out of picture » (éditions Paquet) qui propose une première découverte de leur œuvre, une sympathique troupe de jeunes artistes new-yorkais a fait halte à Paris, cette semaine. Oh, rien de prétentieux, pas d’esbroufe, ni de paillettes. Même si ces gens-là vivent autour et dans le monde de la production cinématographique, ces artistes cultivent encore l’ambition, l’avidité créatrice, l’humour épicurien et le travail à la tâche (quand il s’agit de produire des centaines de dédicaces !).

© "Vie de famille" de Vincent Nguyen
Dans la vie professionnelle, ce sont de formidables tacherons. Attention, je ne suis pas en train de dire qu’on a affaire à de la série industrielle. Non, ce sont d’extraordinaires inventeurs, des types extrêmement doués. La plupart travaillent anonymement pour les studios Blue Sky. « Robots », « l’Age de glace », vous connaissez certainement. Des milliers d’images, des animations, des effets visuels, des montages extrêmement complexes. Du produit final, on se souviendra du réalisateur ou peut-être du producteur. On retiendra surtout ce petit animal culte, cette icône de la nouvelle production du dessin animé américain, « Scrat », l’écureuil fou-dingue qui grimpe les falaises de glace à coups de dents et les dévale en roulant autour de ses noisettes…

© "La sirène" de Peter de Sève
Mais qui connaît Peter de Sève, l’inventeur de « Scrat ». Qui a entendu parler de l’illustrateur prolixe Michael Knapp, du dessinateur Benoît Le Pennec (un petit Français qui, un temps, s’est égaré dans les studios de Dreamworks pour travailler sur « Prince d’Egypte » et « Sinbad »), du magicien Daniel Lopez Munoz qui émarge chez Pixar Animation Studios, du coloriste Robert Mackenzie intermittent de Lucasfilm ou encore d’Andrea Blasich, un Milanais d’origine, qui se fit les crocs sur « Le Gang des Requins ».

© "Faits divers" de Michael Knapp
Sur l’instigation de l’un d’entre eux, Daisuke Tsutsumi (surnommé « Dice »), ils ont décidé de s’épauler pour faire connaître au grand public leur propre signature, autour d’un concept : « Out of Picture ».
« Out of Picture » est un terme utilisé dans l’industrie du film. A chaque fois qu’au montage, un passage de film est coupé, ce sont des centaines de dessins qui ne sont pas retenues. Frustrant, certes. Mais de cette frustration naît l’envie de pouvoir maîtriser le destin d’une œuvre et de plaider pour son propre génie !

© "Vacances Flottantes" de Benoît le Pennec
« Out of Picture » est leur signature. Au Nord de Manhattan, ils ont pris atelier et créé un collectif : chacun son style, sa production, mais tous au coude à coude pour évoluer et se faire connaître.
Ah, il faut les voir dans ce bistrot de l’île Saint-Louis. Pas un ne parle français. C’est Gérald Guerlais, un illustrateur hyper sympa mais dont je ne connais pas encore l’œuvre (un internaute qui est déjà intervenu sur ce blog) qui surfe en multilingue. Tout le monde parle un peu en même temps, dit sa passion. Ils ont rencontré, la veille, le grand Moebius. Ils rêvent d’une diffusion plus large en France, testent leur connaissance des jeunes auteurs francophones.

© "Echos Silencieux" de Daniel Lopez Munoz
Ils vont, après le déjeuner, se précipiter dans une librairie « Album », un réseau très actif pour promouvoir les comics américains. Pardon, Mr Lebel, de les avoir mis en retard. Mais pour l’heure, chacun est plongé dans son plat de cuisine régionale française. Rigolade quand l’un d’eux se risque à commander un bon vin en réclamant un cépage et non pas un vin d’origine: « What do you want, un Saint-Emilion, un Chinon ? ». « No, no, please, un Sauvignon ! ». Quand je vous dis que sur le marketing du vin, il nous faut revoir la copie…

© "Au coin de la rue" de Robert Mackenzie
Telle une joyeuse bande de touristes japonais, ils sortent leur appareil numérique pour me prendre en photo dans la chaleur moite de cette arrière-salle. Mais je rigole moins quand je m’aperçois, en fin de repas, de la supercherie. L’un me parle, les autres, l’œil sur le zoom de leur boîtier numérique, me caricaturent, mains et carnets planqués sous la nappe.

© Oui, je peux" de Andrea Blasich
J’ai laissé cette joyeuse bande rejoindre l’espace d’exposition qu’ingénieusement et avec goût Diane Launier leur a consacré. Mais en passant devant la boutique des glaces Bertillon, je surprends ceux qui ont joué les ascètes dans leur assiette, en train de s’offrir un cornet en dessert. Epicuriens, vous disais-je, et pas du tout fans des McDo.
Ils ont promis d’envoyer quelques dessins dès leur retour à New York. Je vous les ferai partager.

© "Le cadeau de mariage" de David Gordon
Posté par M.E.L. le 7 septembre 2006 dans
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1 septembre 2006
Curiosité : un manga pour découvrir le vin

C’est Jacques Dupont (Le Point) qui, lors d’un déjeuner cet été, l’a malicieusement posé devant moi. Je connais depuis longtemps le culte qu’il voue à Bacchus et à ses zélateurs. Il sait mon intérêt pour la bande dessinée d’auteur. Ce petit livre réunit nos deux passions.
Oui, c’est un manga. En fait, le premier d’une série consacrée au vin, à l’édification œnologique des lecteurs japonais. Une curiosité vue d’ici, un engouement à Tokyo et même jusqu’à Séoul !
Cela fait déjà plus de dix ans que « Sommelier » a été publié au Japon. Les éditions Jacques Glénat ont décidé de nous le faire découvrir. Araki Joh, l’écrivain et scénariste, a, depuis, complété la collection avec deux titres célèbres « là-bas » : Shun no wine et Kabu market.
Rien de bien folichon dans l’écriture. Je dirais même que l’histoire démarre avec des semelles de plomb. Prendre comme « argument » la vie et les frasques d’un Casanova esthète, habité par la mémoire des flacons, et de surcroît tombeur de luxueuses midinettes (toutes un peu connes, il faut le dire), voilà qui pouvait offrir une jolie trame. Il paraît que les femmes japonaises raffolent du genre…et du héros. En tout cas, Joe Satake (c’est lui) est beau, sublimé par le talent de Shinobu Kaitani (prix Tezuka 1991 pour Mou hitori no boku, « Mon double »). Un très bon dessinateur de mangas, sans aspérité comme il se doit, maître dans ce genre un peu froid, friand de compositions très classiques et posées, excellent pour vanter les mérites aristocratiques du vin.

Car le but, c’est la pédagogie. Mettre en scène des histoires de bouteilles à travers des énigmes, des reportages. Le héros distille ses informations sur les crus, les cépages, les vignobles du monde. Non sans parfois tenir le lecteur en haleine. Rappelons que l’ouvrage bénéficie des conseils avisés d’un des meilleurs œnologues japonais, Ken-Ichi Hori (ah bon, vous ne connaissiez pas ?).
Vu du Médoc ou des Côtes de Provence (j’y suis présentement), tout ceci nous a un petit air exotique, fort sympa. Jacques Dupont m’a dit qu’en Asie, beaucoup de lecteurs se rendaient directement dans les wine bars pour réclamer la dégustation de tel flacon mentionné dans ces historiettes.
Alors, à moi aussi ça donne des idées. Je vais mettre en scène, sur mon blog, quelques découvertes et coups de cœur. J’essaierai d’y mettre quelques broderies pour envelopper les dives bouteilles. Et qui sait si, comme pour Joe Satake, tomberont les filles… !!!
Posté par M.E.L. le 1 septembre 2006 dans
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24 août 2006
Lutte contre le tabagisme : le ridicule aussi peut tuer !

© Everett collection
Oui je sais, j’exagère ! Mais quand même ! Il y a des initiatives qui par leurs excès, leur caractère grotesque et déplacé, vont finir par discréditer une cause pourtant juste et nécessaire. Laissez- moi vous narrer…
Cela se passe chez nos voisins Anglais. Comme nous, les habitants de la perfide Albion aiment se repaître des nombreuses rediffusions de dessins animés, le soir, pendant la consommation du fish & chips ! Et comme chez nous, ils ont « leurs beaufs », des téléspectateurs, généralement impassibles devant toutes les détresses du monde, mais prêts à lever l’épée contre n’importe quelle chimère pour se donner une image de bon citoyen !
L’objet du litige ? Un cigare. Celui sur lequel avidement tire Tom, l’inusable chat de « Tom et Jerry ».
Peu importe à ces téléspectateurs que ces dessins animés soient de véritables petits joyaux de la production cinématographique mondiale. Peu leur importe qu’ils aient été réalisés il y a plus d’un demi-siècle. Ils ont protesté et exigé la censure.
Non, non, ne croyez pas qu’ils avaient trop fumé la moquette.
L’outrage était d’une provocation intolérable : en pleine campagne de lutte contre le tabagisme, l’un des épisodes dernièrement projeté sur les écrans montrait (5 secondes) un Tom, ingénieux et séducteur, tentant d’épater sa chatte de compagne en roulant sa cigarette d’une seule patte. Dans une autre diffusion, il parodie les parodies déjà les plus parodiées, représentant un grand patron fumant un barreau de chaise.
Evidemment, d’un simple point de vue pédagogique, ça fait tâche dans le tableau, à l’heure où les enfants s’agglutinent devant l’écran, entre deux pubs, en nourrissant leur diabète.
Moi, ce qui m’épate, ce n’est pas seulement la connerie des gens. (Les mêmes qui applaudissent leur télé dès qu’on leur offre une paire de seins ou de fesses, ou qui s’avalent un chef d’oeuvre de découpe humaine à la tronçonneuse, se donnent des airs vertueux en s’offrant un combat sans risque, ni frais).
Non, ce qui me laisse pantois, c’est l’attitude du CSA anglais (je ne sais pas comment on le nomme !) qui a accédé à la demande des téléspectateurs et exigé le redécoupage des scénettes incriminées. Le Parisien (23/08/06) confirme que la compagnie Turner va devoir épurer les 162 épisodes de Tom et Jerry en repeignant, une à une, les images litigieuses.
A d’autres époques, on connut ce type de censure. Le génial Morris, créateur de Lucky Luke aimait à rappeler que les premiers supports de bande dessinée avaient exigé, à la demande je crois d’autorités politiques, de faire disparaître le fameux revolver du cow-boy. La main de Lucky Luke en prit alors la forme. Plus récemment encore, la cigarette que mâchouillait notre héros s’est vue transformée en ridicule brindille.

Mais, dans ces deux exemples, l’initiative vint des auteurs eux-mêmes ou avec leur accord.
Dans le cas de Tom et Jerry, la censure s’autorise à resculpter une œuvre artistique, au mépris des droits de son auteur, en lieu et place d’un éventuel avertissement en base line.
Je vous parie une cartouche de Gitane papier maïs, goudron certifié, qu’à la prochaine exposition Daumier au Louvre, il se trouvera des excités pour exiger qu’on occulte les fameux « cigares patronaux ». Vous imaginez ! Nos enfants ne comprendraient pas la persistance de ces images décadentes avec les actuelles campagnes contre le tabagisme !!!
Il faudra aussi « revisiter » les manuels d’histoire et retoucher les photos emblématiques des Che Guevara, Fidel Castro, Nikita Khrouchtchev et Harry Truman, en effaçant ces gigantesques attributs fumants, témoins de leur virilité historique… A moins que nos amis Anglais, cédant au regard posthume d’un Churchill devenu furax, ne finissent par découvrir le sens du ridicule.
Mon Dieu, protégez-nous des méfaits du tabac. Mais si en plus vous pouviez nous protéger des cons…Alléluia
Posté par M.E.L. le 24 août 2006 dans
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26 juin 2006
Jean Roba, l’un des géants de l’Ecole Belge de la BD, a tiré sa révérence !

Ses albums se sont vendus à 25 millions d’exemplaires. Ils ont été traduits dans une quinzaine de langues. Il fait partie des « tout grands » de la bande dessinée, aux côtés d’Uderzo, de Morris ou de Franquin, les grands héritiers franco-belges d’Hergé et de Jacobs. Et pourtant, il n’aura eu le droit, le jour de sa mort, qu’à quelques lignes dans les journaux français. C’est Olivier Delcroix, dans Le Figaro, qui aura eu l’audace de saluer sa mémoire avec les mots les plus généreux et les plus reconnaissants.
Il faut dire qu’aujourd’hui, dans l’univers des adolescents, les histoires de Jean Roba paraissent bien naïves. « Boule et Bill, c’est un univers heureux, idéalisé » (D. Couvreur, Le Soir). C’est le reflet de ce que Jean Roba appelait la Belgique joyeuse des années 30, celle qui voulait fuir les problèmes de la guerre et du chômage.
Chez lui, il y a quelques semaines, il avait gentiment répondu à une longue interview que je publierai dans la prochaine livraison de « Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée ». Quel homme accueillant et généreux il était.

Déjà terriblement fatigué, il avait rouvert certains de ses albums et commenté avec ironie ce que d’aucuns appellent le monde « désuet » de Boule et Bill. « Oui, c’est sûr, dans mes dessins, il n’y a pas d’étalage de violence, ni d’actions frénétiques, tout au plus, de temps en temps, un vase cassé, un accident de voiture. Mais je revendique un humour simple, fait d’esthétique et de sensibilité ».
L’homme ne prétendait pas révolutionner le monde avec des coups de crayon. Même si parfois il s’irritait discrètement de ce que les journalistes ne l’interviewaient que pour parler de Franquin, son ami et mentor dans Spirou, il revendiquait sa propre capacité à saisir tous les codes d’une adolescence prolongée, qui se plaît dans l’esprit d’aventure, la fréquentation des copains et une propension à sourire au moindre gag.

Attention : petite remarque pour ceux qui ne connaissent pas bien l’histoire de la BD et qui néanmoins voudraient briller dans les dîners en ville. Dans Boule et Bill, le cocker, ce n’est pas Boule, mais Bill. N’y voyez aucune perversité. Boule, c’était le fils de Roba, ainsi surnommé à l’école parce que rondouillard. Et Bill, c’était, en 1959, le nom du chien de Roba !
C’est Laurent Verron qui, chez Dargaud, a repris la série depuis déjà trois ou quatre ans.
A l’heure des jeux vidéo, les petits héros de Jean Roba continuent de caracoler en tête des ventes en hypermarché. Belle récompense pour cet homme qui s’est éteint discrètement, la semaine dernière. Il avait dû, comme d’autres, se battre avant de connaître le succès : en dessinant d’abord des vitraux, en devenant photographe ou en faisant de la pub ! Et puis, finalement, la gloire avec les gros tirages.
Beau pied de nez aussi à tous les ingrats qui, au nom de la modernité, n’osent même plus prendre la plume pour saluer le travail d’un bonhomme qui, avec des histoires courtes, simples (il a aussi dessiné des histoires de l’Oncle Paul), aura semé des petits grains de bonheur dans l’éducation de millions de lecteurs.
Un peu de reconnaissance, s’il vous plaît !

Posté par M.E.L. le 26 juin 2006 dans
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10 mars 2006
BD : Angoulême, un festival dans la tourmente après le licenciement de son DG

Jean-Marc Thévenet, directeur licencié, Benoît Mouchard, directeur artistique et Georges Wolinski, Président du Festival d’Angoulême 2005
Rififi sur les bords de la Charente. Jean-Marc Thévenet, le DG, mis à pied début mars, s’est vu confirmer son licenciement mardi dernier.
Exit donc, JMT, à qui le FIBD doit (personne ne le conteste) sept belles années de stabilité, de succès et de rayonnement.
1) On lui reproche la signature d’un contrat avec le Festival d’Art Contemporain du Havre dont il deviendrait aussi DG…
Je ne veux pas intervenir sur le fond de ce dossier. De toute façon, JMT a joué trop perso. Même s’il minimise ses autres prestations, il s’est mis à dos l’équipe du FIBD. Sa propre équipe, celle qu’il avait lui-même embauchée !!! La rupture avec l’association fondatrice semble irréversible.
JMT a fait appel à Maître Pelletier (ancien ministre) qui conteste la décision… Les tribunaux trancheront.
2) Mon groupe a toujours su rester à sa place. Même si je suis membre du bureau, je me suis toujours refusé à m’immiscer dans la vie de l’association qui anime le FIBD. Pas davantage, je n’ai influé sur les choix artistiques. Tout au plus, un léger lobbying pour qu’on valorise mieux les scénaristes. Et en accord avec les autres partenaires (Caisse d’Epargne, ville d’Angoulême…), le parrainage d’un prix ou d’une exposition exclusive.
De cette manière, nous confirmons la qualité du travail effectué par l’association de bénévoles et de passionnés, hier présidée par Yves Poinot, aujourd’hui par Dominique Bréchoteau, tous deux fondateurs de la manifestation. Leur engagement personnel mérite reconnaissance et soutien. Ils ont toute mon amitié.
3) Après 15 ans de partenariat et des millions d’euros investis, c’est l’avenir du festival qui m’importe, ainsi qu’aux adhérents E. Leclerc qui relayent, sur leur site, cette manifestation consacrée à la promotion du 9ème Art.
Or, ce qui vient de se passer à Angoulême illustre le décalage entre les ambitions présentes du festival et les moyens de gestion dont il est doté.
L’affaire reprochée à JMT ne se serait jamais passée de la sorte dans une association bien organisée (contrat préalable, délégation de pouvoir, limite de mandat, validation des décisions).
4) Plutôt que de polémiquer sur le passé ou le présent, il faut savoir tourner une page et travailler sur une forme d’organisation plus professionnelle et plus responsable, sans que ne soient altérés l’esprit du festival, son originalité, sa convivialité.
J’ai écrit à D. Bréchoteau pour qu’une telle réflexion soit menée. Le maire d’Angoulême, Ph. Mottet, lui a aussi écrit dans ce sens. Je retiens de sa proposition deux objectifs partagés :
- « Une modification des statuts prenant en compte la représentation de tous les partenaires, ceux qui sont aujourd’hui au bureau, mais aussi l’Etat, la région et les éditeurs ». (Je confirme d’ailleurs le souhait de ces derniers d’y participer).
- « La création d’un Conseil de gestion…assistant le bureau dans ses choix ».
Il va falloir assurer l’intérim. La prochaine manifestation aura lieu en janvier 2007. Pas facile, tant le moral de l’équipe a pris un coup. Il faut surtout assurer la pérennité du FIBD. Avec mon groupe, je répondrai présent à toute sollicitation. Mais la réorganisation des processus de décision est un préalable, pour nous, pour tous les partenaires et pour la crédibilité de l’équipe qui va reprendre en main cette manifestation nécessaire à la promotion de la bande dessinée.
Posté par M.E.L. le 10 mars 2006 dans
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10 février 2006
BD : Génération 1er album

© FEP / Jean Bibard
Pas facile, parmi les 2 000 titres publiés en 2005, de pouvoir repérer dans les rayons…un jeune auteur, un premier album ! C’est la raison pour laquelle avec le magazine Bodoï, j’ai lancé le concours « Décoincer la bulle ». Il est destiné à promouvoir, chaque année, quelques jeunes talents qui ont osé s’aventurer dans les coulisses du 9ème Art. Outre les prix décernés par un jury prestigieux, ils pourront compter sur une campagne de promotion à travers la centaine d’Espaces Culturels E. Leclerc, dans les pages du magazine Bodoï et différents médias mis à contribution. (J’en profite pour féliciter la Fnac Montparnasse qui a élégamment joué le jeu en leur consacrant un bel emplacement).
1) Le jury et les nominés
Le 28 novembre dernier, Frédéric Vidal, rédac chef, et moi-même avons réuni une petite académie de scénaristes : Serge Le Tendre, Jean Van Hamme, Jean-David Morvan, Christophe Arleston, Adeline Blondieau. Ca se passait au Procope, vieil emblème de la restauration française. Les journalistes de Bodoï ont effectué un premier tri. Notre jury était appelé à choisir 3 albums parmi la vingtaine de publications rescapées de cette sélection nationale. Bien avant le dessert et le café, 3 nominés sortaient du lot :

© Hubert Raguet
- « Mémoires d’une vermine » de Juan Sàenz Valiente, scénario de Carlos Trillo, éditions Albin Michel.

L’histoire :
Il n’y a pas plus pourri que Luchito Lassabia, un flic corrompu et dévoyé, une véritable vermine. C’est pour ça qu’on l’appelle la gale. Il porte beau, s’habille chez les meilleurs tailleurs, mais il trempe dans toutes les sales besognes et contrôle un réseau de prostituées. Un scandale que l’avocat Sébastien Ferrer va essayer de faire éclater au grand jour…
- « La guerre des boutons » de Valérie Vernay, scénario de Mathieu Gabella, éditions Petit à Petit.

L’histoire :
C’est l’adaptation pétillante de l’œuvre de Louis Pergaud : des planches à se tordre de rire…pour retrouver une âme d’enfant.
C’est l’histoire de Longeverne et Velran…Deux villages dans lesquels, depuis des générations, on est élevé dans le mépris du camp adverse.
- « Le dernier envol » de Romain Hugault, éditions Paquet

L’histoire :
1942-1945, les heures les plus sombres du XXème siècle. Le ciel est le théâtre de combats acharnés. Des avions se frôlent, des hommes s’affrontent, des destins se croisent. Quatre pilotes, parmi les meilleurs de leurs nations respectives, prennent leur envol. Combien savent que ce vol sera le dernier ?
2) Le Prix « Décoincer la Bulle 2006 »
Le public était invité à élire sa BD préférée parmi ces 3 auteurs nominés. 15 000 internautes ont voté en ligne. Et finalement, à Angoulême, sous les applaudissements d’auteurs dont ils sont devenus les confrères (une vraie première reconnaissance professionnelle !), c’est Romain Hugault, pour « Le dernier envol » qui a remporté le prix.
3) Des personnalités attachantes :
Il fallait les voir, tous les trois, heureux comme d’Artagnan, parcourant le Festival.
Romain Hugault est âgé de 25 ans. Diplômé des écoles parisiennes Olivier de Serres et Estienne. Une maîtrise totale des dessins d’avion. C’est en proposant 10 premières planches de cette histoire aux éditions Paquet qu’il a pu être publié.

© FEP / Jean Bibard
Personnellement, je trouve que Romain maîtrise très très bien le dessin des objets, des décors, y compris dans le rendu des « effets de vitesse ». Il pratique la couleur sur ordinateur. Mais ses choix sont élégants, on dirait de la couleur directe. En revanche, il lui reste à travailler ses personnages. Pas encore assez de finesse dans l’expression, mais on n’est pas loin de la réussite totale.
Au milieu du forum, le public s’est agglutiné autour de Valérie Vernay. Timide, réservée !. Ne pas se laisser piéger par les apparences : elle est sortie de la prestigieuse école d’arts graphiques Emile Cohl de Lyon. Beaucoup d’illustrations jeunesse à son actif chez différents éditeurs. Elle a participé à plusieurs collectifs.

© FEP / Jean Bibard
C’est elle qui a obtenu le meilleur soutien du public, le temps des dédicaces qu’elle bichonne et qu’elle peaufine dans les moindres détails.
Enfin, il y a cet Argentin de 24 ans, Juan Sàenz Valiente. Autodidacte, passionné de dessin et de cinéma. D’apparence, lui aussi est doux, jovial, juvénile. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Sauf qu’après lecture de « Mémoires d’une vermine », on voit poindre le démon derrière l’ange…

© FEP / Jean Bibard
Oui, sans nul doute, ce garçon manie le crayon trash : gueules de femmes et hommes blessés dans leur corps comme dans leur âme, scènes d’amour lubriques et sans retenue. Le héros est lâche et détestable à souhait. Il faut du talent pour illustrer tout cela. Couleur directe, scénarisation superbement ficelée, joli travail d’atmosphère. Personnellement, c’est l’album que j’ai préféré.

© FEP / Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 10 février 2006 dans
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3 février 2006
Angoulême 2006 : le Festival dans l’objectif de Jean Bibard

C’était le week-end dernier. Wolinski vivait ses derniers jours de Président. Trondheim l’a bruyamment détrôné. C’était aussi l’occasion de déplacer toute mon équipe (Espaces Culturels) pour pouvoir rencontrer éditeurs, auteurs, libraires. Le photographe, Jean Bibard, portraitiste des stars du foot et du 9ème Art, nous accompagnait…
Jeudi 26, 7h40 : Beaucoup moins de monde, cette année, dans le train qui vient de Paris. Temps maussade annoncé pour les 3 jours suivants. Immuable arrivée sur le quai de la gare d’Angoulême, décorée modestement pour cet évènement phare du début d’année.
Dans les rues, on reconnaît à peine les frères Dalton, emmitouflés et congelés. Les fanfares n’arrivent pas à dégeler l’atmosphère de cette première journée dédiée aux « scolaires ».

Jeudi, au forum E. Leclerc : C’est en ce lieu, animé par des journalistes de l’excellent Bodoï, que nous recevons dessinateurs et scénaristes pour débattre avec le public. Réunion de mise au point avec les collaborateurs et Frédéric Vidal, le rédacteur en chef, pour caler le programme.
Jeudi, 11h30 : Au CNBDI, le fief, là où se situe l’action. Là où il faut être pour les petits-fours. Mais aussi pour l’expo truculente de Wolinski qui a succédé à Zep (expo superbe au Jardin d’acclimatation, Paris). Ce petit monde s’agglutine autour des Huiles Municipales pour l’inauguration. Personne ne s’intéresse aux discours. Mais, élus et bédéphiles sont à la queue leu leu pour pouvoir mater la collection perso du roi Georges qui a mêlé à ses petits dessins quelques coquetteries érotiques de Pichard, fameux auteur de « Paulette » et « d’Ulysse ». Humour, sensibilité, coups de crayon et réparties : Wolinski régale. Il y a aussi ce petit enclos de bonheur, classé « X », dissimulé derrière un épais rideau : quelques délires aimablement pornographiques, mais surtout coquins, oui, coquins, car rien ne peut être trivial chez Wolinski. Il aime trop les femmes. Et il officie sous le regard de la sienne, la jolie Maryse…

Jeudi, 17h00 : Brasserie Paul, Arleston, Le Tendre, Aline Blondiau révèlent le nom des 3 nominés retenus par le jury de scénaristes que Frédéric Vidal (Bodoï) et moi-même avions réunis pour promouvoir le premier album d’un jeune auteur. Comme toujours, le scénariste Arleston a le mot juste, gentil, tout en étayant le propos d’arguments très professionnels. Nos jeunes dessinateurs sont comblés. (Je vous reparlerai d’eux la semaine prochaine).

Jeudi, 18h00 : Au Grand Théâtre d’Angoulême pour la remise des prix. Comme d’habitude, une cérémonie menée de main de maître par Jean-Marc Thévenet, Directeur du Festival. Caustique, n’aimant pas être dérangé par des projets dont il ne maîtriserait pas l’annonce (j’ai réussi à lui fourguer un petit panégyrique sur les scénaristes, perpétuels oubliés du Grand Prix d’Angoulême), il manage son petit monde avec humour. Les prix, pour une fois, correspondent assez bien aux attentes d’un large public.
Un Gipi, formidable, jovial, même enthousiasme que son acolyte Roberto Benigni, celui de « La vie est belle ».

Il y a un prix pour Gibrat (le meilleur dessin) et pour Canales et Guarnido, co-auteurs de « Blacksad » (prix de la meilleure série), le public applaudit.

On pourra toujours reprocher la longueur de ces cérémonies, les discours de délégations étrangères qu’on ne comprend pas ! Les auteurs souvent peu prolixes… Mais c’est quand même un superbe rendez-vous. La centaine de personnes (parmi lesquelles des membres du jury) interdites de salle, faute de place suffisante à l’intérieur, avaient bien des raisons de manifester leur frustration, tant l’évènement reste un must.
Samedi, 10h00 : Au forum, les débats vont bon train. Ici, c’est Loisel, de passage en France, alors qu’il s’est installé au Québec. Toujours généreux, toujours jovial.

Hôtel Mercure, 12h00 : J’avais réuni quelques journalistes pour un déjeuner, histoire de pouvoir causer tranquille avec quelques auteurs. Ici, c’est Tiburce Oger, dessinateur et scénariste (Le sang du ciel, La chute de l’Ogre, Le chant des Elfes, Les Yeux de Brume,…). Moment très apprécié où l’auteur commente lui-même ses planches grand format. Visite aussi de Loustal, élégant, toujours affable avec les donzelles, et Frédéric Morel, PDG de Flammarion, passionné de peinture et de dessin, qui préside aussi aux destinées de Casterman et de la revue Beaux Arts.

Samedi, 15h00 et plus : Cette année, à cause des travaux au centre-ville, les stands des éditeurs sont éparpillés, et avec eux les auteurs qui dédicacent : Edmond Baudoin, toujours de bonne humeur, parle des femmes africaines.

Il y a Baru aussi, séduisant professeur de dessin. Il dédicace à côté de Nicolas de Crécy, sérieux et concentré sur sa plume.

Studio RTL, 16h30 : Débat animé par Laurent Boyer, avec Jean-Jacques Beineix. L’occasion de rappeler cette anecdote : alors que j’achevais la publication « d’Itinéraires dans l’univers de la bande dessinée » (Flammarion), l’auteur de « 37°2 » m’appelle au bureau, demande un rendez-vous, recherche un conseil. Il me présente un story-board, dit son projet de le transformer en bande dessinée. On discute, on papote, l’homme sait ce qu’il veut, son caractère est légendaire, mais il n’y a pas d’enjeu entre nous. On s’apprivoise. Je le conduis chez Glénat où officie le dessinateur Didier Convard. Voilà comment fut publiée cette BD. Une histoire courte puisque, apparemment, ils se sont disputés depuis et que JJB a changé d’éditeur.

Samedi soir : Point presse. On commente tous les prix décernés à Angoulême. Les libraires du groupe disent leur satisfaction. Ils font leur choix avant la mise en rayon. Angoulême, c’est une fête, mais c’est aussi une formidable vitrine de la production éditoriale de l’année. L’après-Angoulême, c’est le retour au business, à la promotion des albums primés. Je ne connais aucun auteur qui cracherait sur une telle publicité.

Posté par M.E.L. le 3 février 2006 dans
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1 février 2006
« Icare »de Moebius-Taniguchi : un superbe manga franco-japonais

© Icare - Moebius / Jirô Taniguchi - Ed. Kana
Pour qui cherche la voie d’accès au manga, je recommande la lecture d’Icare (éditions Kana). C’est l’aboutissement (paradoxalement inachevé !) d’un long projet éditorial, imaginé par le Français Moebius (L’Incal !)…et repris par le mangaka japonais Jiro Taniguchi. Une œuvre merveilleusement poétique. Le scénario a certes souffert de multiples altérations et recompositions. Mais la qualité de la mise en page, la beauté de certaines scènes et le rythme progressif de l’action…en font un livre d’exception.

L’histoire se déroule dans un Japon futuriste. Alors que des hommes-éprouvettes nourrissent des vagues d’attentats suicides, une clinique accueille un nouveau-né. Capable de voler, Icare est vite repéré par des scientifiques, et enfermé tel un oiseau dans une immense serre. Il y grandit jusqu’à ce qu’une administration d’état imagine pouvoir utiliser ses capacités à des fins militaires. Il découvre alors l’agressivité des hommes. Mais plus que toute velléité de résistance au totalitarisme, c’est l’amour qui réveille en lui l’aspiration à la liberté.

Bon ! Vous me direz : ça a un petit air de déjà lu, en littérature comme en bande dessinée. Tout cela a effectivement un peu vieilli. Lorsqu’il écrivit son scénario vers 1980, Moebius surfait alors sur la vague de la science-fiction politique. Le temps a vite rattrapé l’histoire. Et de l’imagination débordante du Français, il faut surtout retenir la métaphore de l’envol, si présente dans toute son œuvre (rite chamanique de l’élévation de l’âme ; archétype de la conscience libérée des pesanteurs terrestres, référence aux pratiques de lévitation tibétaine…)… Et, bien sûr, une conception quasi cathare de l’idéal amoureux, désincarné, garant d’un état de pureté dont on sait qu’il obsède Moebius, malgré les nombreuses représentations érotiques, charnelles, quelquefois eschatologiques, dont il nous gratifie par ailleurs !
Les éditeurs nippons ont reculé devant la complexité toute occidentale du projet. Les premières publications n’ont pas suscité d’enthousiasme. Taniguchi s’est attelé au chantier, l’a redécoupé et beaucoup pasteurisé. Avec Moebius, Icare s’amourachait d’une pute sublime, mangeuse d’excréments !!! (du Jodorowsky, en somme !). Version Taniguchi, on nage dans un univers complètement adolescent prépubère, avec un final un peu « à l’eau de rose ». Mais qu’importe, c’est beau.

Je préviens d’avance : Icare décevra les « purs players » du manga. L’album représente, malgré le sens inversé de la lecture, une voie intermédiaire entre la culture graphique nippone et une bande dessinée plus classique. Mais les co-auteurs nous offrent ici une œuvre de toute beauté, un condensé de leur immense talent.
Le décor, d’abord : il est somptueux, riche de multiples détails : l’architecture XIXème des verrières qui retiennent Icare ; l’univers urbain, agressif, d’une métropole sans « cœur », ni âme.

Le découpage ne souffre d’aucune erreur. Personnellement, je trouve que le prélude colorisé n’apporte pas grand-chose et retarde la plongée du lecteur dans l’univers d’Icare. Mais l’orchestration des scènes permet l’accélération du rythme pour passer d’un univers aseptisé, protégé (la clinique, la serre, les bâtiments qui abritent les scientifiques) à des scènes de poursuite (superbes), à des contrechamps impressionnants pour suivre Icare « en piqué », jusqu’à l’épisode de la capture. Impossible alors de ne pas ressentir le désarroi et la colère d’Icare, se débattant avec un entrelacs de lianes, sortes de végétaux cannibales propulsés par des lassos liberticides mais finalement incapables de faire obstacle à l’amour des héros. Belle allégorie. (Dommage que la sortie du drame passe toujours, chez les auteurs masculins, par le sacrifice de la femme ! Un jour, peut-être, mon cher Jean (Moebius), il faudra que tu t’en expliques).
Les personnages secondaires, comme souvent dans la Manga, sont toujours très stéréotypés, même dans les expressions fortes (comme les visages aux bouches exagérément braillardes quand il s’agit d’interpeller, et bien sûr de crier). Mais les héros sont très bien dessinés et nous valent quelques belles palettes d’émotion.

Icare est un album très élégant, dont certaines pages sont des chefs-d’œuvre. Dommage que nous ne puissions connaître la suite de cette histoire (faute de suite !). Pour Moebius, comme pour Taniguchi, la messe semble avoir été dite. L’aventure ne sera probablement pas prolongée.

La galerie Arludik expose quelques planches et dessins de Taniguchi. Heureux ceux qui passeront par l’Ile Saint-Louis. Il se dit que le maître mangaka sera à Paris en mai. Il ne faudra pas le manquer.
Posté par M.E.L. le 1 février 2006 dans
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23 janvier 2006
Festival d’Angoulême : Un scénariste « BD » président en 2006 ?

Credit photo : Lesage
Vuillemin (déjà Président en 1995) essaie de corrompre MEL pour être "élu" une deuxième fois...
Ca y est, ça marche. Lors de la conférence de presse de lancement du FIBD (ma note du 11/12/2005), j’avais interpellé les organisateurs et les membres du jury pour que soient primés les scénaristes, toujours éternels exclus du Grand Prix d’Angoulême.
Le Grand Prix de la ville d’Angoulême récompense, chaque année, un dessinateur ou un scénariste (quelle que soit sa nationalité) pour l’ensemble de son œuvre et sa contribution au rayonnement de la bande dessinée. C’est une Académie des anciens Grands Prix qui désigne, après débat et vote, le nouvel élu. Sans que son rôle ne soit véritablement défini (ni contraignant), les organisateurs attendent de lui une implication dans la définition des axes thématiques de la manifestation et une contribution à la communication (affiches, conférence de presse, etc…).
Depuis la création du festival (1974), 37 auteurs ont été récompensés (dont Franquin, Eisner, Moebius, Mézières, Tardi, Gotlieb, Juillard, Kraehn, Loisel, etc…).
En coulisse, ces nominations ont toujours donné lieu à suspicion, voire contestation ! Beaucoup d’oubliés dans cette affaire : Cuvelier, Hergé, Jacobs, Tillieux, Martin, Marcherot, Tibet, Roba, pour ne citer que les pionniers incontestés du 9ème art.
A date, un seul scénariste (Lob) primé en 1986. Depuis, pas trace d’un Christin (scénariste pour Bilal, Mézières, Gotzinger), d’un Corbeyran (Le Chant des Stryges), Dufaux (avec Grenson, Mirallès, Delaby, Marini), Jodorowsky, Le Tendre, Van Hamme, Yann, Arleston, Frank, Giroud…
Têtu comme un Breton, j’ai pris ma plus belle plume, écrit aux membres du jury et plaidé la nomination d’un scénariste en 2006:
« A Angoulême, ces dix dernières années, le festival a su bâtir des ponts avec l’industrie du cinéma, de la vidéo, des jeux électroniques ou de la publicité. Il a ouvert des voies pour des carrières mixtes dans lesquelles les dessinateurs ont pu s’engouffrer.
Mais, si la création aujourd’hui est portée par une belle génération de graphistes, ne pensez-vous pas qu’elle manque parfois de contenu. On ne peut parler décemment de crise du scénario. Mais quand je lis les centaines de titres envoyés par les services de presse dans nos Espaces Culturels, je reste souvent confondu par la faiblesse, si ce n’est la médiocrité des scénarios.
Explication ou conséquence, il n’existe aucune passerelle (ou si peu) entre le monde de la bande dessinée et celui des lettres (ou de l’écriture). C’est dommage. C’est cette lacune que je vous imagine pouvoir combler en lançant ce signal ».
Je ne sais pas quelle suite donnera à cette pétition notre Académie angoumoisine, mais l’idée fait son chemin. Depuis mon intervention, ça cause dans les couloirs du festival. Au point que les deux plus grands magazines consacrés à la BD se la sont appropriée. Angoulême fait la Une des gazettes.
1) Bulldozer, dont le pétulant Frédéric Bosser dirige la publication (et la rédaction !!!), fait appel au témoignage des « oubliés » du Grand Prix. Florilèges :
Un peu de frustration :
- Jacques Martin : « Je ne pense pas que je ramasserai des lauriers parfois tombés très bas ».
- Lambil : « J’ai abandonné le rêve de l’obtenir ».
Quelques vérités bien senties sur la réputation « avant-gardiste » d’Angoulême :
- Tibet : « …je m’aperçois que cette académie a tendance à cracher sur tout ce qui est commercial ».
- Van Hamme : « …logique qu’Angoulême mette en avant l’audace et l’innovation actuelles des auteurs français. Même s’ils sont bien faits, peu d’ouvrages réalisés par les Belges sont explosifs ! Nous restons dans une forme de classicisme ».
Et un solide bras d’honneur :
- Hermann : « L’académie est un ramassis d’auteurs parisiens, de faux-culs… Je m’en fous, je m’en torche… Si aujourd’hui, on finissait par me le donner (le Grand Prix), je le refuserais. Après tout ce que j’ai dit contre ce système, je serais une pute si je l’acceptais ».
2) Bodoï, avec qui mon enseigne a créé un prix pour promouvoir de jeunes auteurs, insiste sur la discrimination à l’égard des scénaristes. Et regrette l’absence des Morvan, Desberg, Convard, et autres artistes précédemment cités.
Interrogés par la rédaction, les membres du jury expriment finalement leurs contradictions.
- J.C. Mézières : « A mon avis, nous n’inclurons jamais un scénariste parmi nous ».
- A. Juillard : « C’est vrai, la tendance consiste plutôt à privilégier les auteurs complets ».
- R. Loisel : « Je connais certains Grands Prix qui n’ont pas révolutionné le graphisme de la bande dessinée, alors que sans certains grands scénaristes, quelques grandes séries n’auraient jamais vu le jour… Qu’on les apprécie ou non, ils lui ont donné des lettres de noblesse ».
- J.C. Mézières : « Je me console en me disant que d’une certaine manière, avec l’élection de Bilal et de la mienne, Pierre Christin a déjà eu deux moitiés de Grand Prix ! ».
- R. Pétillon : « Le Grand Prix récompense une personne. Il n’est donc pas partageable ».
- F. Schuitten : « Il faut y réfléchir. Dupuis et Berbérian sont indissociables ».
- A. Juillard : « Quand Schuitten a gagné, je ne me souviens pas qu’on ait mentionné le nom de Peeters ! ».
- R. Loisel : « Oui, je suis partisan qu’un scénariste soit élu à nos côtés ».
Je ne sais pas qui sera élu, samedi soir prochain, Président d’Angoulême 2006. Mais je suis sûr d’une chose. On va beaucoup débattre de tout cela sous les bulles où s’agglutineront 120 000 accros de la BD. Et dans la presse, comme sur les forums, ils seront nombreux à dire : « Vive les scénaristes, merci à eux ! ».
Posté par M.E.L. le 23 janvier 2006 dans
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11 décembre 2005
Festival d’Angoulême : Un scénariste pour Président ?

De gauche à droite : Christin, Benoît Peeters, Van Hamme et Yann
L’édition 2006 du FIBD est sur les rails. Lundi dernier, à Beaubourg, devant un amphi peuplé d’auteurs, d’éditeurs et de journalistes, Georges Wolinski, élu roi pour l’année, et son vizir, Jean-Marc Thévenet (directeur permanent du Festival), tenaient conférence de presse. Programme, invités, expositions… Sous les bulles de la cité charentaise, on va se bousculer (115 000 entrées attendues !).
1) J’ai particulièrement retenu (et je vous ressors l’info, pour le moment stockée chez les professionnels et dans les médias partenaires) :
- Les expos :
. « De Pilote à Poisson Pilote », l’histoire de deux publications phares de la BD,
. Jules Verne, « Images d’un imaginaire »,
. Wolinski.
- Les rencontres :
. Régis Loisel tombe les planches de « Magasin Général ». Avec Jean-Louis Tripp, il produit à 4 mains, en direct du Québec.
. René Pétillon : Après l’Enquête corse, il s’accapare de la polémique sur le voile.
. Grzegorz Rosinski retrouve le goût de peindre. Méga star de la BD réaliste, GR se remet en cause. Le prochain Thorgal, comme « Le Comte Skarbek » seront réalisés à l’huile.
Au programme aussi, débat sur « les séries », avec les piliers des « cycles longs » (ex. : Le Triangle Secret de Didier Convard et Denis Falque, Christian Gine, Pierre Wachs, Gilles Chaillet, Eric Stalner, Jean-Charles Kraehn, Patrick Jusseaume).
2) Puisqu’il m’était donné de placer quelques mots (en tant que sponsor depuis 1991), j’en ai profité pour suggérer qu’on s’intéresse un peu plus aux scénarios, dans l’univers du 9ème Art. Et puisque chaque année, l’Académie des « anciens » élit un nouveau Président, pourquoi ne pas honorer, enfin, ceux par qui les planches ne sont pas que des objets graphiques.
La BD, c’est d’abord le dessin. La qualité de la narration dépend de la mise en page, de la nervosité du trait, de la fluidité de la lecture, case après case… Pas illogique donc de fêter, à Angoulême, un auteur emblématique dont les images donnent à aimer la BD.
Mais la BD gagne à s’appuyer sur un texte de qualité. La génération Métal a surfé sur les revendications de 68. Les grands auteurs ont toujours eu l’humilité de servir les grands textes (Bilal, Tardi, Druillet…) ou de s’appuyer sur des scénaristes de talent (Yan, Christin...). Et a contrario, si la création aujourd’hui est portée par une belle génération de graphistes, elle manque très souvent de contenu.
A Angoulême, ces dix dernières années, le Festival a su bâtir des ponts avec l’industrie du cinéma, de la vidéo, des jeux électroniques ou de la publicité. Il a ouvert des voies pour des carrières mixtes. Il a su profiter de cet environnement pour attirer des vocations bédéphiles. Mais il n’existe aucune passerelle (ou si peu) depuis le monde des lettres et de l’écriture. C’est dommage.
Alors, oui, un Président ou un Co-Président scénariste, ce serait bien.
Je vais de ce pas écrire à tous les membres de l’Académie d’Angoulême pour qu’ils osent enfin offrir aux scénaristes cette reconnaissance.
Posté par M.E.L. le 11 décembre 2005 dans
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3 décembre 2005
Juanjo Guarnido : Le talent n’attend pas les années !

Les fans de bandes dessinées sont unanimes. Dans l’histoire du 9ème Art, rarement jeune auteur aura atteint les sommets (le succès plus le talent) en si peu de livraisons. Avec deux albums, « Blacksad », la série scénarisée par Diaz Canales et dessinée par Juanjo Guarnido…est déjà une légende. L’éditeur (Dargaud) aurait prévu un tirage de 150 000 exemplaires pour le 3ème tome.
Si j’avais un album à recommander pour faire découvrir ce que la bande dessinée d’aujourd’hui peut inventer de mieux, je dirais : offez-vous « Blacksad ».

C’est d’abord une histoire. On plonge dans l’univers urbain des années 50 aux Etats-Unis. Blacksad est un chat. Un détective psychologiquement bâti sur le modèle de Bogart, mais un chat…large d’épaules, puissant, tendre devant la veuve et l’orphelin, violent et colérique, s’il faut mater le truand.
A l’instar d’un Sokal, et dans la tradition encore plus établie d’un Walt Disney, Guarnido met en scène un bestiaire étonnant. Des animaux qui paraphrasent les hommes. Guarnido insiste : « Ce n’est pas de l’anthropomorphisme, mais du zoomorphisme ». Un casting génial. Bourré de stéréotypes, certes, mais avec plein de clins d’œil, des réminiscences : le hibou est le scientifique, le vieux milliardaire est tortue, le tigre joue du tennis, l’acolyte fouineur de Blacksad est…renard.

Ne dites pas : mais ce renard, c’est le Peter Pan de Walt Disney ! Vous feriez sourire, Juanjo. Bien sûr que c’est lui. Il le revendique. Juanjo a beaucoup appris de Disney pour qui il est venu travailler à Paris (à Montreuil précisément) jusqu’à la fermeture des studios. C’est à l’occasion de cette collaboration que sans doute, il s’initia aux techniques de « plongée » ou « contre-plongée », portant le regard sur une scène telle que la verrait le caméraman (Juanjo mime avec aisance le réalisateur quand il décrit son procédé graphique). Il en résulte une profondeur de champ, magnifiée par des dégradés de couleurs comme rarement obtenus en bande dessinée.
Le tandem Canales-Guarnido construit l’histoire de Blacksad avec un découpage digne des meilleurs réalisateurs hollywoodiens.
Mais ce n’est pas du Disney, c’est du Guarnido.

A Eric Libiot (L’Express), il confiait : « A la différence du cinéma, le vocabulaire utilisé pour la bédé pour faire passer l’émotion et l’information est assez limité. Il n’y a pas de son, pas de musique, pas d’acteurs… ». Pas question de réalisme, donc. « La spécificité du dessin de bédé se trouve dans la réinterprétation du réel. Au final, je dessine ce que je veux que les gens voient ».
Eh, mon Dieu, que c’est beau. La lecture de Blacksad est fluide. On s’arrête, on s’appesantit sur les scènes intimistes. Mais dès l’accélération de l’action, le lecteur lui-même est obligé de courir, de tourner la page, de glisser sur les cases. Il faut beaucoup de travail pour en arriver là.

Les éditions Desbois viennent de publier un superbe collector des travaux préparatoires de Blacksad. Croquis, aquarelles, gouaches… Chaque case fait l’objet d’une attention hyper pointue. Il y a des tâtonnements, des rebus, des éclairages différents, des essais de colorisation… Pas étonnant que nos auteurs prennent leur temps.
Vu la beauté de chaque planche, on devine que l’on a affaire à un esthète. A un ciseleur, un orfèvre. Mais aussi à un bourreau de travail. Attention, ne lui dites pas combien chacun de ses dessins mérite d’être encadré. Pour lui, ce qui compte, c’est l’unicité du récit, l’appropriation de la succession des scènes par le lecteur. « De toute façon, une fois l’album terminé, le lecteur a toujours le loisir de revenir sur une case pour se rendre compte que le gars s’est vraiment emmerdé à dessiner tel ou tel truc », disait-il modestement à Eric Libiot.
Le succès ne lui a pas fait tourner la tête. S’il habite deux étages d’un confortable pavillon, non loin des bords de Marne, notre artiste ne dédaigne pas jouer les classiques : il est d’abord un bon père de famille. Il s’est, sous les toits, octroyé la pièce la plus éclairée pour en faire son atelier. Ici ou là, des figurines, des photos, des dessins de quelques amis qui lui sont chers (parmi lesquels Régis Loisel, préfacier du premier Blacksad). Mais alors qu’on est en pleine interview, il sait s’arrêter pour écouter les pas des bambins de retour de l’école, et s’esclaffer quand son épouse, portant masque d’Halloween, pointe le bout de son nez en travers de la porte. Elle est drôle et attachante, elle aussi. Née à Saint-Domingue, baignée de culture américaine (elle a passé la plus grande partie de sa vie à Brooklyn), elle fait carrière dans le dessin animé. Ils sont manifestement de connivence, nos deux tourtereaux, dès qu’on parle dessin. Et ils aiment faire la fête.

C’est cette jovialité qui est le trait dominant du caractère de Guarnido. Une joie de vivre qui sait le préserver de « la grosse tête ». « Il faut arrêter de me cirer les pompes. De toute façon, il y a toujours des vertus et des défauts sur tous les dessins ».
Ce type-là respire la gentillesse et la générosité. Une chose ne trompe pas : il ne sait dire que du bien de ses collègues de la bande dessinée. Et si on le dit irrité par la cover du dernier Sokal, si copie collée de celle du premier Blacksad, il n’en laisse rien paraître. De sa modestie, je garderai toujours cette image : Guarnido faisant la visite de l’exposition Toppi à la Conciergerie, à deux pas derrière le grand Rosinski à qui il vient timidement de serrer la paluche. Lui, félin et discret, s’est contenté de suivre l’ours polonais (très paternel) à bonne distance, juste admiratif et reconnaissant… Mais Juanjo avait les yeux de l’élève qui est en train de quitter l’atelier du maître…
Un grand, je vous le dis.
Posté par M.E.L. le 3 décembre 2005 dans
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27 novembre 2005
Will Eisner contre la théorie du complot

Will Eisner sur le forum E. Leclerc, Angoulême 1993 - Crédit photo : J. Bibard
Dans la bande dessinée, il n’y a pas que des histoires de petits Mickey. Il existe aussi de géniaux artistes pour transformer les arts de la bulle en un implacable réquisitoire contre ce que la bêtise humaine a su produire de plus dangereux : la rumeur !
Les éditions Grasset viennent de publier la traduction française du dernier ouvrage de Will Eisner : « Le complot » (préfacé par Umberto Ecco). Un livre testament à mettre dans toutes les mains ! L’histoire et le décryptage d’une des plus grandes manipulations du siècle précédent, dont les Juifs furent les victimes exclusives.

Ce n’est certainement pas un hasard dans la stratégie de l’éditeur. En 1921, Grasset avait, après et comme tant d’autres, publié un infâme brûlot « Les Protocoles des Sages de Sion ». Le temps est passé, a produit ses ravages, mais le subterfuge fut dénoncé. Grasset, non sans élégance, se rachète en publiant la démonstration du complot à laquelle s’est attelé Will Eisner, juste avant de tirer sa révérence et de rejoindre « The Spirit » dans l’immortalité.
Pour beaucoup d’adolescents américains, Will Eisner est d’abord l’un des grands maîtres du comics. Il a créé « The Spirit » qu’il a dessiné de 1940 à 1953. Son héros (Denny Colt) est un détective, un criminologue qui s’est mis en tête de faire respecter la loi. Pas de transformation en Spiderman ou autre Batman. Avec « un petit loup de velours » sur les yeux, il arpente Central City à New York, enquête aux côtés du commissaire Dolan, un pote franchement soupe au lait. Mais dont la belle Hellen, sa fille, justifie qu’on prenne patience aux côtés du grincheux. Du polar, donc, sans la violence de F. Miller, mais avec ses malfrats, la misère des quartiers de briques, et son théâtre d’ombres.
« The Spirit » a valu à Will Eisner une renommée internationale. Mobilisé pendant la guerre, Will a su déléguer, travailler en studio et confier l’écriture et le dessin à quelques autres dessinateurs amis. Et le succès aidant, c’est toute une nouvelle génération qui, jusqu’aux années 1998-1999, revendiquait l’influence du Spirit, lui-même dans la lignée des dessins de Milton Caniff, d’Alex Raymond ou de George Herriman.
Mais cet homme affable, doux, attentif (nous l’avons beaucoup apprécié lors de ses courts passages au Festival de la BD d’Angoulême) ne s’est jamais laissé enfermer dans un genre littéraire. Quand d’autres recopiaient les maîtres, lui innovait avec le théâtre, mais surtout le « roman graphique ». Voilà qui nous valut « Un pacte avec Dieu », « Fagin le Juif » (un focus sur l’un des personnages secondaires d’Oliver Twist de Dickens).
Mais comme Art Spiegelman dont l’interrogation sur les camps de concentration nous valut « Maus », ce sommet du 9ème art, Will Eisner n’a jamais oublié son enfance dans une famille d’immigrés juifs aux Etats-Unis. Les tensions raciales après la crise de 1929, le communautarisme juif à New York, la Shoah, l’exploitation de l’antisémitisme dans le monde islamique ou, plus près de lui, par les fachos du Ku Klux Klan…l’ont conduit à mener l’enquête sur cette formidable manipulation que constitue l’histoire des Protocoles.

Pour ceux que les détails intéressent, l’éditeur Berg International a publié deux études de Pierre-André Taguieff sur le sujet. C’est sous Napoléon III que l’histoire diabolique commence. Pour expliquer la défaite et la débâcle, on ne se contente pas de dénoncer le traditionnel bouc émissaire juif. (A l’époque, les Juifs sont intégrés, ils sont français, allemands, de religion juive, ils sont banquiers, ingénieurs, artistes ou médecins). Oui, justement, « ils sont partout » (et non plus dans les ghettos ou les quartiers dont l’exclusion remontait au Moyen-Age)… De là à donner à penser qu’il s’agit d’une stratégie délibérée pour pénétrer tous les mouvements d’idées comme les différents échelons de la vie politique, voilà qui va alimenter la thèse du complot.
Dreyfus innocenté, l’antisémitisme redouble (à droite et à gauche ! ! !). C’est la révolution russe de 1917 qui réactualise la thèse. La monarchie russe déchue voit « la juiverie internationale » derrière les mouvements d’insurrection. Même référence utilisée par les idéologues du 3ème Reich qui pointent dans le Traité de Versailles et le coût des réparations « un coup de poignard dans le dos »…
Will Eisner raconte l’origine de la thèse, sa réécriture, les ambiguïtés savamment entretenues qui permettent à la rumeur de renaître de ses cendres lors de chaque crise sociale.
Superbe travail. Moins d’émotion que chez Spiegelman. L’auteur a surtout misé sur la pédagogie. Quand on sait que les Protocoles des Sages de Sion continuent de circuler sur internet, il faut une bonne dose d’optimisme et de confiance dans l’espèce humaine pour aborder « la Chose » avec humour et ironie plutôt qu’en y mettant le feu. C’est ça…Will Eisner.
Posté par M.E.L. le 27 novembre 2005 dans
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26 octobre 2005
Daniel Maghen : De l’aventure d’un galeriste à celle d’un éditeur

©Laurent Mélikian, Bandes Dessinées Magazine
De gauche a droite: Didier Savard, Laurent Vicomte, Daniel Maghen, Frédéric Peynet (en rouge)
Alain Sparh (derrière Vicomte) Béatrice Tillier, Olivier Brazao (derrière Maghen) et Charles Villoutreix (derrière Peynet)
Au royaume des bédéphiles, Daniel Maghen ne laisse pas indifférent. Quelques-uns, rares, font la moue ! « Il ne respecte pas l’artiste, ni les œuvres dont il fait des marchandises ! Il brade le marché ! ». On reconnaît ici la marque d’un concurrent, ou encore celle d’un artiste dont « la cote » est hésitante.
Mais des amis, des zélateurs, des propagandistes, Daniel Maghen en compte à la pelle. Des plus prestigieux et des plus crédibles. Chaque exposition, au 47 quai des Grands Augustins, les rassemble, le verre à la main.
Les Thorgal (oups ! lapsus), les Rosinski père et fils, les Vance (en famille aussi), les Juillard, et toute la nouvelle génération (Gibrat, Ledroit, Pellerin, Lepage…) reconnaissent son professionnalisme et revendiquent…son amitié.

©Laurent Mélikian
Daniel Maghen reçoit William Vance
J’ai fait sa connaissance à Angoulême, au FIBD. Il tenait son stand, bulle New York. Il ne fait pas de retape, laisse venir le chaland, passe derrière, observe les hésitations. Quand on lui pose enfin une question (qu’il laisse venir…), il répond, mais en grand timide, allure gênée, sans vraiment regarder dans les yeux. Sauf s’il s’agit de convaincre. Ou qu’Olivier, son fidèle collaborateur, lui aura fait remarquer, d’un signe discret, qu’il pourrait y mettre un peu « du sien ».
Ouais, sacrément timide, ce galeriste, avec ses airs d’étudiant pas fini. Il a ses marottes aussi, ses humeurs. Dites-lui, juste pour voir, que telle planche n’a pas de qualité graphique…et pour peu qu’il s’agisse d’un de ses auteurs fétiches, il deviendra fébrile, s’emportera jusqu’à vous rendre coupable : « Quoi ! Mais c’est une page majeure de l’histoire, le moment-clé où XIII rencontre Jones, celui du premier baiser, celui où machin chose meurt, et… ». Ignare que vous étiez ! Et il s’en ira, lonesome galeriste, incompris et résigné… « Enfin, moi, ce que j’en dis…chacun son goût ». Tout un poème, notre DM.

Daniel Maghen veut promouvoir la jeune génération : Régis Penet ("Marie des Loups", ed. Soleil) et Robin Recht ("Totendom", ed. Les Humanoïdes Associés)
Il a commencé comme collectionneur, à une époque où les auteurs vendaient peu leurs planches. Ou que celles-ci s’échangeaient dans les arrière-cours des libraires, entre les 40 ou 50 amateurs parisiens, suisses ou bruxellois. A force de « troquer » (avec Arno, avec Stalner), il est devenu vendeur. Des artistes lui ont confié leurs originaux, lui ont fait confiance. Swolf, Juillard, Blanc-Dumont, Le Gall, Manara… Alors que les Belges surenchérissaient sur Franquin, Hergé, Tillieux ou Macherot (« la ligne claire »), DM participait à faire de Paris une vitrine pour les auteurs modernes, y compris pour l’illustration en couleur.
Depuis dix ans, il les a presque tous rencontrés. Il s’est forgé quelques fortes convictions. A Frédéric Vidal de l’excellent BoDoï (n° 89, octobre 2005), il en illustrait quelques-unes.
Les dédicaces : « Je me refuse à vendre des dédicaces d’auteurs vivants, question de principe. La dédicace, c’est souvent triste pour les auteurs qui se sont déplacés, malsain et malhonnête de la part de ceux qui la mettront en vente ».
L’art figuratif : « Aujourd’hui, en art contemporain, c’est surtout l’abstrait qui est mis en valeur. Les meilleurs figuratifs, ceux qui savent tout des proportions, des cadrages, sont les dessinateurs de BD ».
Les spéculateurs : « S’ils gagnent de l’argent, tant mieux pour eux, s’ils en perdent, c’est comme ça ! ».

Il n’y a qu’un seul écueil chez DM. C’est cette difficulté à passer du franc à l’euro. Lui qui voudrait rendre les originaux accessibles aux jeunes acheteurs, suscite quelquefois, sans s’en rendre compte, des sueurs froides quand vient le moment de conclure la vente. Evidemment, diviser ou multiplier par 6,5, c’est pas pareil. Faut être préparé !
Bon, ceci dit, je les entends déjà les espiègles comme les jaloux : « Tu parles de DM comme d’un marchand ; c’est bien ce qu’on lui reproche. Le monde des collectionneurs (et donc de son serviteur) est celui du fric et non celui de l’Art ».
Ah, ah ! Pas sûr que les artistes si attachés à la galerie DM apprécient le distinguo. Pour les plus jeunes, les ventes de planches « sont des bouffées d’oxygène qui leur permettent de travailler dans la BD. Pour les plus grands, il s’agit d’un bonus » (BoDoï, toujours).

Non, ses détracteurs ne déstabilisent pas DM, d’autant que ce dernier s’aventure depuis quelques mois dans le domaine si risqué de l’édition.
Etrange d’ailleurs que cette passion, commune aux trois galeristes parisiens du 9ème Art ! Bernard Mahé (dont on reparlera ici) a fui la finance internationale pour éditer ses auteurs préférés ; Frédéric Bosser a investi dans « Bulldozer » ; et maintenant, les éditions DM relancent une forme de Art book à la française avec la publication de trois livres consacrés à Laurent Vicomte, Olivier Ledroit et Emmanuel Lepage. Original, superbe !

Le virage est pris. L’homme est infatigable, fait vivre son équipe à un rythme d’enfer (expo quasiment tous les mois ; « autobiographie en images » d’André Juillard et de Cosey, début 2006…et aussi, premier « vrai » album de BD avec la collaboration d’Andréi Arinouchkine (dessin) et Tiburce Oger (scénario). Tillier, Pellerin, Gibrat, Hippolyte sont dans les starting-blocks.
L’univers de la bande dessinée est d’abord un monde d’authentiques artistes et de lecteurs passionnés. Les festivals ont permis aux éditeurs de multiplier les points de rencontre avec le public et de le renouveler. C’est une chance pour le 9ème Art, dont disposent aussi les musiciens, mais dont ne bénéficient pas (pas suffisamment) les peintres ou les photographes. L’existence d’un réseau d’éditeurs-galeristes, attachés à faire découvrir le travail de jeunes auteurs est une aubaine. Bonne chance, Daniel, à toi et à ton équipe.
Posté par M.E.L. le 26 octobre 2005 dans
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21 octobre 2005
Ana Miralles : Une dessinatrice qui n’a pas froid aux yeux !

Ana Miralles
On dit souvent des auteurs de bandes dessinées qu’ils sont quasi « autistes ». Il suffit d’ailleurs de les observer sur un plateau de TV (rare) ou dans les débats, lors des festivals. Pas facile d’exprimer sa joie de vivre, de trouver les mots pour dire sa passion… quand on est huit à dix heures par jour enfermé dans un atelier, penché sur la table à dessin.

Alors, passer quelques heures avec Ana Miralles vous fait économiser un capital de patience, les habituelles techniques d’approche et d’apprivoisement, préalablement nécessaires, bien souvent, pour interviewer un auteur et obtenir sa confiance. Ana est d’une toute autre nature. Follement gaie, elle est extravertie. Elle aime faire la fête, raffole des défis, veut aller toujours plus loin, connaître, voir, découvrir…

J’ai cherché dans le dictionnaire. Pour elle, j’utiliserais ce qualificatif ! Espiègle : « Vive et malicieuse ; coquine ». Dans la vie, Ana Miralles est un petit bout de femme terriblement espiègle. On l’imagine volontiers concocter quelques farces. Elle sourit tout le temps, s’apprête à vous moquer tout en vous décochant un regard des plus charmeurs. Et avec l’accent de ces intarissables Hispaniques, on est tout de suite enrôlé, enroulé dans le tourbillon de son exubérance.

Cette légèreté, revendiquée, est aussi la meilleure caution de toutes ces images, follement sensuelles, que trop facilement on imaginerait dessinées par un homme. A cent lieues de toute revendication féministe, et sous l’impulsion affectueuse (mais un tantinet sadique) du génial scénariste, Jean Dufaux, elle illustre des histoires de femme, des héroïnes aux corps somptueux, revêches mais lascives, pour qui l’abandon sert l’ambition d’un amour passionné.
« Djinn » (Dargaud) l’a portée au top ten du classement ATP des meilleurs dessinateurs. « Djinn », c’est cette série dont les couvertures somptueuses d’albums, au centre de toutes les bonnes librairies, éveillent nos fantasmes, et pas simplement ceux de quelques boutonneux. Dans « Bulldozer » (octobre 2005), une lectrice écrivait à Ana : « Nous, les filles, nous ne te disons pas merci. Quand nos copains auront scotché, au-dessus de leur lit en désordre, l’affiche avec la sublime créature nue aux mains liées que tu as dessinée pour la couverture de Djinn, on fera quoi de nos capitons coincés dans nos jeans, hein ? On éteindra la lumière, voilà tout ». Il faut dire que cette histoire est un régal.

Ana travaille beaucoup. Enervée par les marteaux piqueurs qui continuent de bétonner le Sud de la côte espagnole, elle se concentrait, il y a encore quelques mois, sur les dernières pages du tome 5 intitulé « Africa ». Elle passe beaucoup de temps sur ses planches. Elle peaufine sa technique. Travaille sur calque. Puis, la couleur directe.

Elle s’est fait connaître dans la péninsule en illustrant les versions espagnoles de Vogue ou de Marie Claire. Les Français l’ont découverte avec « Eva Medusa », une trilogie éditée chez Glénat (collection Graphica, scénario par Segura). Une autre trilogie, « A la recherche de la licorne » (scénarisée par Ruiz) a conforté ce succès. Mais « Djinn » marque un premier aboutissement.
De prime abord, le sujet ne la passionnait pas. « Un monde fermé, sans liberté, complètement opposé à mes propres convictions. Je n’étais pas d’accord avec l’histoire des trente clochettes. Je n’étais ni en phase avec mon héroïne, ni avec l’histoire, et encore moins avec Jean Dufaux, mon scénariste. Cette histoire était très machiste, très masochiste… Comment imaginer qu’une femme amoureuse veuille passer de telles épreuves de son plein gré ». Mais Jean Dufaux est malin. Intelligent, attentionné, il savait Ana tentée par les possibilités graphiques du sujet.

Mais ne vous leurrez pas. Derrière l’esprit libre d’une femme joueuse et quelque peu manipulatrice, la véritable obsession est celle d’un amour somme toute très pur. Ana déteste rien moins que tout ce qui peut dévaloriser la femme. Il n’y a pas de sensualité, même dans le dessin, sans le désir lié à l’amour.
Et même quand elle parle des hommes, c’est pareil. D’un trait, complètement fantasque, elle vous parle ou dessine un idéal masculin, jeune, viril, protecteur, et qu’on imagine immense avec de grandes épaules sécurisantes… « Quand je commence à lui donner des formes, c’est ma créature…Il me regarde comme je veux, comme un amoureux…alors je suis séduite, je le regarde à mon tour et je luis dis tendrement « enchantée de te connaître »… Mais à la fin de ses explications, c’est toujours vers Emilio qu’elle se retourne. Son compagnon…qui, modestement, avoue ne pas trop se reconnaître dans la description précédente.

Généreuse, Ana est d’abord un concentré de bonnes ondes. Elle libère autant d’énergie que ses héroïnes dont elle défend les intérêts et la bonne morale.
Timide, mais surtout pour ne pas impressionner les hommes, Ana masque son immense talent derrière une jovialité désarmante. Mais elle trace sa route et je vous prie de croire qu’elle va aller très loin.

Posté par M.E.L. le 21 octobre 2005 dans
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14 octobre 2005
Bande Dessinée : Pour comprendre le phénomène « manga »

© "Les Mondes Manga" - Ed. EPA Hachette Livre - 2005
Absent, ce week-end, je répondrai aux commentaires dès lundi.
C’est une véritable invasion. 800 mangas parus, l’an dernier, dans l’hexagone. La France est devenue, pour la bande dessinée japonaise, le deuxième marché mondial. Avec un rythme de croissance extraordinaire.
« Manga » signifierait en japonais « image dérisoire ». Véritable phénomène culturel au Japon, ces BD, initialement publiées en noir et blanc (et aujourd’hui, de temps en temps, en couleur), sont éditées en format « poche ».
Caractéristiques : elles se lisent de droite à gauche. Chaque histoire est souvent racontée en plusieurs tomes. Certaines visent plutôt un public garçons-ados (les « schonen ») ; d’autres, les filles (les « shojo »).
Originalité : le trait du dessin est toujours très expressif et le rythme de la narration très lent. Dans la BD européenne francophone, comme dans les comics américains, les auteurs pratiquent une forme « d’ellipse » entre les cases. Et c’est le lecteur qui, s’investissant dans l’histoire, imagine les liens de causalité. Dans le manga, on a affaire à des successions d’images très détaillées, avec des mouvements souvent très décomposés.
La manga mania s’est répandue en France dans les années 80, grâce notamment à la diffusion TV de dessins animés japonais. Mais c’est la publication de « Akira » de Katsuhiro Otomo, (Editions Glénat, 1999), qui a boosté l’intérêt des bédéphiles pour cette forme d’art graphique.
Le succès tient évidemment au prix peu élevé (5 à 10 €). Mais l’engouement vient surtout de l’adéquation des thèmes abordés avec le monde des jeux vidéo, des CD-Rom et des DVD. En grandissant (on pourrait dire « en vieillissant »), les fans ont tiré la demande vers des mangas encore plus graphiques, des mangas d’auteur, sacralisant quelques monstres sacrés : Jirô Taniguchi (« Quartiers lointains », « Le journal de mon père »…), Hayao Miyazaki, Osamu Tezuka (« Ayako »), Akira Toriyama (« Dragon Ball »).
Dix éditeurs français en sont les promoteurs en France (Kana, Glénat, Pica, Delcourt, Tonkam, J’ai Lu, etc…). Kana, Glénat et Pica réalisent 80 % des ventes dans l’hexagone.

© "Les Mondes Manga" - Ed. EPA Hachette Livre - 2005
Comme précédemment exprimé ici, je n’étais pas un fan des mangas : lecture a priori difficile, écriture trop lente à mon goût, complaisance dans des formes de violence provoquant irritation et fatigue, prétentions philosophiques conduisant à des morales plutôt fumeuses…
Et puis, j’ai eu la chance d’être guidé par quelques auteurs français. Baudoin, Baru, Boilet ont, dans leur propre œuvre, repris bien des codes du manga. Et l’appréciation de leur travail permet de faire le lien entre notre culture européenne et cet art japonais (encore que les auteurs de mangas n’hésitent pas à revendiquer l’apport formidable d’un Moebius et, plus méconnu, d’un Peellaert (« Pravda »), dans les années 70).
Les équipes qui animent le secteur « livres » dans notre groupe ont reçu, ces derniers temps, trois ouvrages dont je recommande la lecture. Pédagogiques, d’un abord facile et sans prétentions, ils permettent à tout néophyte d’appréhender ce phénomène culturel.
Les Editions du Rocher publient « Manga : Soixante ans de bande dessinée japonaise », sous la signature de Paul Gravett. Ce journaliste (qui écrit pour « The Guardian », « Neuvième Art » ou « Comics International ») a dirigé de nombreuses expositions concernant la bande dessinée (dont au Musée de la bande dessinée d’Angoulême). Richement illustré, poursuivant une démarche historique, son livre offre une superbe introduction à l’univers graphique japonais.

Le photographe et réalisateur Hervé Martin Delpierre et le journaliste Jérôme Schmidt publient, chez EpA, « Les Mondes Manga ». Ici, la démarche est plus analytique. Elle fait la part belle à quelques grands auteurs. Intérêt : les œuvres sont présentées dans leur contexte sociologique. On passe de la photographie d’un mode de vie à sa représentation manga. Livre très important si l’on veut comprendre la raison pour laquelle cent millions de Japonais achètent plus d’un milliard de mangas par an.

Enfin, Fabien Tillon (critique de BoDoï et de Phosphore) publie, chez Nouveau Monde, un petit opuscule fort intelligemment réalisé, « Les mangas ». Pour 3 € (voilà qui respecte l’éthique manga ! ! !) et le temps de traverser Paris en métro (ou la rade de Brest en bateau !), vous ne passerez plus pour un ignare lors du prochain festival de BD que vous ne manquerez pas de fréquenter.

Au fait, Quai des Bulles à Saint-Malo (je n’y serai malheureusement pas), c’est du 28 au 30 octobre.
Posté par M.E.L. le 14 octobre 2005 dans
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1 octobre 2005
Lorenzo Mattotti expose chez Christian Desbois
AS : Déplacement oblige ce week-end, je répondrai à vos nombreux commentaires lundi.

Christian Desbois, Lorenzo Mattotti
Une expo Mattotti est un événement. A 18 heures, hier soir, des dizaines d’amateurs et de passionnés ont fait la queue pour découvrir les dernières créations du génial Italien.

© Lorenzo Mattotti
Il faut dire que tout ça se passe à la bonne franquette. Depuis plusieurs années déjà, Christian Desbois tient discrètement galerie 14 avenue de La Bourdonnais à Paris, juste sous les pieds de la Tour Eiffel. Quand je dis « discrètement », c’est pas peu dire… On peut passer devant la façade sans qu’il soit possible de deviner les trésors qu’on y installe, le temps d’une expo consacrée à l’un de ses amis. Car des amis artistes, Dieu sait s’il en a, Christian. Dans l’illustration, la gravure, et dans la bande dessinée. Bilal, Baudoin, Tardi, Loustal, Götting, Cestac ou Avril lui ont souvent confié leurs œuvres pour une présentation, une sérigraphie ou l’édition de livres, comme celui qu’il a réalisé pour André Juillard : « Trente six vues de la Tour Eiffel ».

© Lorenzo Mattotti
Christian et Pierre-Marie Jamet, son ami et collaborateur, ne se mettront jamais en avant. Galliéristes, éditeurs, et même marchands, ils le sont, mais en artisans. La lithographie ou l’aquarelle, c’est « un truc cher, fragile, qui ne peut pas se mettre en rayon ». Artisans, assurément ! Mais d’abord passionnés, oui, fous d’images et de dessins.

© Lorenzo Mattotti
Rien d’étonnant à ce que Mattotti ait choisi Christian pour faire découvrir au public parisien les somptueuses images qui donnent lieu aujourd’hui à la publication d’un livre : « Nell’Acqua » (Casterman, Christian Desbois éditeur). Bien sûr, Lorenzo Mattotti est mondialement connu. Par les « unes » du New-Yorker, ses affiches (dont celles du Festival de Cannes), ses nombreuses illustrations : Pinocchio, Le pavillon sur les dunes (texte de R.L. Stevenson), Rouge (texte de Jean-Jacques Goldman). Seul ou avec de prestigieux scénaristes (Zentner, Kramsky), il a livré de superbes bandes dessinées : Le Voyage de Caboto, Dr Jekyll et Mr Hyde, Le Bruit du givre, etc…
Mais Mattotti n’a rien d’un mondain. Elégant (et pas simplement dans son graphisme), cet Italien de Brescia s’est implanté à Paris, dans un superbe atelier au cœur du quartier romantique. Les collectionneurs se disputent déjà ses œuvres (fort rares sur le marché) en Italie, en Espagne, en Amérique du Nord. Mais pour l’heure, il manifeste toute sa reconnaissance pour l’amitié de quelques artistes parisiens et d’un public qu’il chérit. Il a décidé d’officier chez Christian Desbois. Courez-y, c’est somptueux.

© Lorenzo Mattotti
Posté par M.E.L. le 1 octobre 2005 dans
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16 avril 2005
Didier Tarquin

La région d’Aix-en-Provence est une véritable pépinière d’artistes qui se consacrent à la BD ou au dessin animé. Ils sont plus d’une trentaine à travailler pour plusieurs maisons d’édition. Et c’est au cœur de la ville universitaire que le scénariste Scotch Arleston et l’éditeur Mourad Boudjellal ont posé les bureaux de Lanfeust. Cette revue fait évidemment la promotion des produits-maison (Mourad est le fondateur de la société d’édition « Soleil »). Elle fonctionne aussi comme un vivier de jeunes talents qu’elle abrite dans ses locaux, en résidence occasionnelle.
Pourtant, c’est à La Rotonde, brasserie branchée de cette capitale régionale que Didier Tarquin a « élu atelier ». Malin, un tantinet voyeur, il s’y est fait réservé le meilleur emplacement : vue sur l’une des plus belles places de la ville, animée par le passage nonchalant des badauds sous les platanes. Vue sur l’intérieur : plus chaude encore, quand sur le velours rouge des canapés, s’exposent les jambes des jeunes étudiantes que la ville abrite par milliers (50 000 nous dit-il avec gourmandise !).
Tarquin, c’est pour beaucoup de lecteurs, le démiurge d’un monde appelé « Troy ». Le succès d’édition est colossal (5 millions d’albums vendus). De quoi assurer au dessinateur et à son scénariste favori (Scotch Arleston) de confortables revenus. Autant dire qu’outre l’amitié, la nécessité les a en quelque sorte « paxés ». Leur « fabrique » ne chôme pas. Si l’on trouve peu de produits déclinés (statuette, gadget, projet de film), les albums se succèdent jusqu’à paraître deux fois par an, donnant consistance et densité à des personnages rabelaisiens : Cixi, séductrice et chipie en diable (ici croquée pour vous par son créateur) ; C’ian, discrète amoureuse ; Hebus, un troll domestiqué et rigolard ; et Nicolède, magicien et sage parmi les sages.
Didier Tarquin est un modeste. Il n’hésite pas à dire que son dessin est imparfait, ce qui n’est pas totalement faux, mais il l’assume. Notre auteur répugne à embellir : si une case est un peu faible, on passe. Ce qui compte, c’est la lecture du mouvement. Didier dessine à l’instinct, sans trop de pré-cadrage.
Il est vrai qu’il dispose d’un sacré moteur : les scénarios de Scotch Arleston racontent des histoires qui n’ont certes pas la densité des tragédies de Sophocle ou de Shakespeare, mais tout cela est bien ficelé et sert de prétexte à de multiples scènes savoureuses. L’occasion de déniaiser Lanfeust, le héros-malgré-lui, en but (on le plaindrait !) à la passion que lui portent des femmes guerrières, résolues mais coquines, avec des fesses appétissantes, des tenues chipées dans la garde-robe des costumiers de Mad Max. Et surtout des jambes délibérément longues, interminables (celles de Braise, la rousse incendiaire, ou de Bridjeth, la contorsionniste), comme celles que découvrent les minijupes de La Rotonde.
Il a un formidable appétit d’images, notre Tarquin. Savez-vous qu’il visionne jusqu’à deux films par jour (tous les genres). Spielberg est son maître qui rend, dit-il, accessible le mythe. Il faut l’entendre raconter le scénario d’ET et décrire cet épisode : les gosses vont dans la maison du jardin chercher râteaux, parapluies et casseroles pour créer une station d’émission capable de communiquer avec le vaisseau des extraterrestres : « Ce bric-à-brac à la Géo Trouve Tout, c’est cent fois plus crédible qu’un montage sophistiqué bâti par des ingénieurs de la NASA ». Oui, Didier est un grand gosse, il s’abreuve d’émotions, se repaît de couleurs, s’imprègne du tempo de la pellicule cinématographique avant de se lancer sur le papier. Et de s’y consumer. Pas étonnant, dès lors, qu’il manifeste ce manque d’assurance, caractéristique des auteurs prolifiques qui ne prennent pas le temps de se raconter tant ils sont rivés à leur table à dessin. Le monde de Tarquin n’en est qu’à son Bing Bang. Tant mieux pour les éditions Soleil car l’imaginaire de notre espiègle n’est pas prêt de se tarir.
Posté par M.E.L. le 16 avril 2005 dans
BD
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Portraits / Rencontres (BD)
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