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27 avril 2008

Andreas : je fais de l’art ? Non, de la BD

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© FEP - Jean Bibard

Dans le grand immeuble de verre qui sert de siège aux Centres E. Leclerc, Andreas a l’air complètement perdu. Il regarde le système de badges comme s’il représentait la quintessence d’un monde carcéral. Traversant couloirs et bureaux, on le sent amusé, curieux, mais inquiet, tel un personnage d’outre-monde ayant atterri sur une planète inconnue.

Ce n’est pas le monde du travail qui l’impressionne. Il revendique volontiers ses origines allemandes, cette culture de la rigueur qui a façonné son œuvre et son emploi du temps depuis qu’il est sorti de l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf. C’est un stakhanoviste du dessin. Des vacances ? « Au bout d’une semaine, j’ai la nostalgie de mon atelier » Le cinéma, les sorties ? « Oui, de temps en temps, mais quelquefois, au moment où je m’apprête à sortir, je passe devant une planche inachevée, et je cède. C’est en dessinant que je me sens bien. »

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Ce n’est pas non plus la ville, ses immeubles, son architecture qui le rebutent. Andreas n’a rien d’un rural. Après une première vie à Bruxelles, il s’est établi en Bretagne. Mais il n’a pas choisi d’habiter sur le front de mer, pas plus qu’en campagne. S’il envisage d’acquérir une petite maison d’un village proche de Ploërmel, il travaille aujourd’hui (et vit) à la lumière artificielle d’un appartement du centre de Rennes, discret, sans trop d’ouvertures sur l’extérieur.

Solitaire ? Assurément. L’auteur de « Arq » (1997), de « Rork » (Le Lombard, 1984) et de « Cromwell Stone » (Deligne, 1984) travaille seul, si possible. Mais il ne déteste pas la collaboration avec un scénariste.

A l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, il a fréquenté des illustrateurs et dessinateurs tels Philippe Berthet, Antonio Cossu et Philippe Foerster. Il a gardé des liens d’amitié discrets, mais renouvelés, avec quelques artistes choisis (Schuiten). Malgré une revendication d’individualiste, il se dit heureux d’avoir trouvé par exemple au Lombard une équipe éditoriale qui lui a fait confiance en toute circonstance.

Si certaines de ses œuvres tirent à plus de 10 000 exemplaires, Andreas n’est pas très connu du grand public. Il ne s’en émeut pas et ne manifeste aucune fébrilité pour modifier cet état de faits. C’est très prudemment qu’il adhère à l’idée éventuelle d’une exposition rétrospective de ses planches.

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Pourtant, cet homme est un maître. L’ancien élève d’Eddy Paape qui collabora un temps avec André-Paul Duchâteau pour le journal de Tintin (« Udolfo »,1980) ou François Rivière (« Révélations posthumes », Bédérama 1980), a multiplié des collaborations diverses et éparses. Mais son œuvre personnelle (dessins et scénarios) constitue un univers vraiment extraordinaire.

Etonnant de l’entendre avec des accents d’humilité : « Je ne suis pas un très bon dessinateur ». Il prétexte que les décors l’ennuient, ne sont pas si importants que cela. Mais chaque planche de « Cromwell Stone » est une merveille de composition.

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A la différence de Schuiten, lui aussi influencé par l’architecture, les personnages d’Andreas se meuvent parfaitement au diapason des pliures, des déchirures et des mouvements du décor. Andreas a été très influencé par les comics américains et cette liberté revendiquée par des auteurs comme Neal Adams, Stuart Immonen, John Romita Jr., qui donnent la priorité à l’expression corporelle des personnages.

« Je reconnais que s’agissant de certains comics américains, des travaux de Schuiten ou des miens, les planches peuvent séduire et parler d’elles-mêmes par leur expression graphique. Mais je ne cherche pas cet objectif. Même si je me suis appesanti, notamment dans « Cromwell Stone II », sur certaines mises en page, je ne veux pas perdre de vue que l’histoire est plus importante que le dessin.»

Des histoires fantastiques, hors des préoccupations sociales et politiques du moment, mais génératrices d’utopie, d’émotion !

J’aurai l’occasion, dans le prochain tome de « Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée » (Flammarion, septembre/octobre 2008) de montrer les différentes facettes du talent d’Andreas. Mais pour l’heure, quittant mon bureau, il va regagner le centre de Paris, et probablement passer dans quelques librairies. J’en fais le pari : il n’a qu’une seule idée en tête, regagner Rennes, son atelier et se remettre à l’ouvrage.

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© FEP - Jean Bibard

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 27 avril 2008 dans Actualités / Débats (Arts) , Arts / Culture , Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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14 avril 2008

Art Spiegelman dans « Breakdowns » : portrait de l’artiste après le chef-d’œuvre

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Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard

Art Spiegelman est (et restera) l’auteur d’un très grand chef-d’œuvre : « Maus , a survivor’s tale » (un survivant raconte).Edité en 30 langues (Casterman pour la France), « Maus » est la seule bande dessinée à avoir reçu le Prix Pulitzer (en 1992).

« Maus » retrace, sous la forme d’une société animalière, la vie d’une famille juive (celle des parents de Spiegelman) pendant la Shoah, dans les camps. Sous la plume de l’artiste, les souris juives essaient de survivre aux nazis (des chats), les Polonais sont des cochons, les libérateurs américains sont des chiens. Une fable noire qui a permis à Art Spiegelman de créer la distance et l’humour nécessaires pour décrire l’indicible.

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Le problème, quand on a conçu une œuvre majeure de cette importance, c’est d’exister « avec ». Et aussi « après ».

Au début, l’artiste trouve dans le succès une sorte de piédestal confortable, mais finalement bourré de chausse-trappes. Difficile de remettre le couvert, qu’il s’agisse d’écrire des livres pour enfants ou d’évoquer, dans une nouvelle BD, le drame du 11 septembre et la schizophrénie américaine « A l’Ombre des Tours Mortes » (Casterman).

La situation devient très vite intenable. Art Spiegelman en a vécu l’expérience. « Maus » est devenu le succès exclusif qui occulte le reste de son œuvre. Pire, il efface sa propre personne d’autant que « Maus » relatait avant tout la vie des parents de l’auteur. Comment parler de soi (problème très freudien dont sont friands les artistes de la communauté juive new-yorkaise) quand tout vous relie au cordon ombilical. Un cordon d’autant plus visible que vous en avez exprimé l’indestructibilité.

C’est la mission impossible de « Breakdowns », paru le mois dernier et, gage d’amour pour le public français, chez un éditeur bien de chez nous, en prime time, avant la version que découvriront les Américains prochainement.

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Je dis mission impossible parce qu’avant et après « Maus », il n’y a rien, il ne peut rien exister qui ne paraisse petit, mesquin, annexe.

L’auteur tente bien de nous rappeler, à travers les périples d’une mémoire qu’il aimerait partager, qu’il fut d’abord un auteur d’avant-garde, un auteur expérimental dans le mouvement underground américain des années 70, « un acteur majeur » (comme le rappelle Mathieu Lindon dans Libé du 20/03). Et c’est vrai ! On a oublié le caractère novateur, risqué de ces BD décalées, résolument anti-académiques (Robert Crumb et le collectif d’artistes déjantés de MAD). Elles se référaient à deux ou trois générations de comics publiés par Marvel, mais pour revendiquer, afficher, jeter à la face des consommateurs robotisés d’une société hyper matérialiste la part intime de chacun de nos êtres : la culpabilité sociale, l’identité par le sexe, le rejet des idéologies, des religions, et même le droit au non-engagement… Ouf !

Mais Dieu, que tout cela a terriblement vieilli. Ce discours fait déjà partie de notre histoire, de l’histoire de l’Art. Peut-être Art a-t-il cru que les Français méconnaissaient cette aventure éditoriale ! Toujours est-il que le résultat n’est pas celui qu’il escomptait.

Oh, je ne parle pas des critiques officiels, des experts, des sachants ! Ils font tous les gorges chaudes de cette re-visitation du passé. Ils entretiennent complaisamment le besoin de reconnaissance de l’artiste. Et, probablement, la thérapie fonctionnera-t-elle. Mais pour moi, tout ça a des petits airs nécrologiques. Ces compliments dénotent une vraie absence de sens critique vis-à-vis des survivants du radicalisme américain réduits au rôle de radoteurs, de vieux beaux qui, de feu Norman Mailer à Don DeLillo, ressassent leur appartenance à la Gauche, mais dans un combat résumé à la seule posture anti-Bush.

Art Spiegelman, à mon sens, se méprend. Il a raison dans sa dénonciation de l’hypocrisie culturelle US : celle qui interdit de fumer mais qui continue à polluer, celle qui affiche son puritanisme, mais pour mieux mater, etc. Mais cet engagement de l’artiste reste finalement commun, quasi banal, insuffisant pour le faire exister en tant que personne, autrement que comme l’auteur de « Maus ».

Oui, n’en déplaise à Art à qui je voue une énorme admiration, il lui faudra, toute sa vie, assumer sa grande œuvre.

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Ce qui est justement intéressant dans « Breakdowns », c’est l’osmose de l’artiste avec son sujet. « Breakdowns » met en scène l’obsession quasi woodienne (Woody Allen) qui le hante et qui le place, malgré lui, au centre du drame familial.

La mère rêvait d’un fils artiste. Elle l’incitait à transformer tout gribouillis en un génial dessin. Elle s’est suicidée sans lui laisser un mot. Le père a survécu au camp de concentration. Mais n’a jamais considéré « Maus » comme une œuvre artistique. Il « n’a jamais regardé mes dessins…ni jamais remarqué mes souris ».

Art Spiegelman va ainsi d’un miroir à l’autre, à la recherche du lien avec ses parents. Terrible révélation de sa non-identité propre. Art, c’est le diminutif d’Arthur, leur fils. Mais Art, c’est aussi comme « artiste ». Tel le Hollandais volant, il est condamné à n’être que l’éternel auteur d’une « fiction non fictionnelle ». Il n’est qu’au service de son œuvre.

« Breakdowns » est le portrait d’un artiste en camisole.

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Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 14 avril 2008 dans Arts / Culture , Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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1 avril 2008

Florence Cestac : gros nez / grand coeur

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Florence Cestac - © Philippe Germanaz

Quand ils ne dessinent pas, les auteurs de BD ont quelquefois une vie professionnelle, parfois une vie sexuelle, et encore moins une vie politique. Eh oui, malgré le stéréotype selon lequel un dessinateur est d’abord un autiste penché sur sa planche (8 heures par jour minimum) il lui arrive de redescendre sur terre et d’émettre une opinion (sur le sport, sur l’argent, sur le « système » etc.). Mais, de là à s’engager dans l’arène politique…

C’est pourtant ce qu’a fait Florence Cestac, en apportant son soutien à Pierre Castagnou, candidat vert dans le 14ème arrondissement de Paris lors des récentes municipales.

Oh, la donzelle n’a pas donné son corps à la cause. Mais elle s’est fendue d’un petit « strip » (pas « tease ») afin que nul n’ignore ses intimes convictions.

Flo, c’est une chouette de femme. Celle-là est copine des meilleurs ! Julliard, Druillet, Desbois (le galeriste) en pincent pour elle. Tiens, même Annie Goetzinger, autre dessinatrice de talent, laisse la cofondatrice de Futuropolis approcher son sérail.

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Fasciné par ses aînés masculins qui occupent le devant de la scène (Bilal, Moebius, Tardi…) le public la connaît comme auteur du « Démon de midi », hilarante comédie adaptée au théâtre par Michèle Bernier. Mais il en oublierait que cette dessinatrice talentueuse du 9ème art a su raffler un Alph’Art de l’humour à Angoulême en 89 (pour les « Vieux copains pleins de pépins ») ; un deuxième Alph’Art pour le « Démon de midi » en 1997 ; et le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2000. Ce qui lui a valu la présidence du Festival.

Pour ceux que la bande dessinée d’humour intéresse, je recommande son album « La vie d’artiste », véritable autobiographie, dont la lecture peut être prolongée par « La véritable histoire de Futuropolis », librairie et maison d’édition dont elle fut cofondatrice.

Moi ce que j’aime, dans sa production foisonnante, c’est la série « Les ados ». J’adore aussi la vie extraordinaire d’Edmond-François Ratier, et je recommande « Du sable dans le maillot » plutôt que la série « Des Déblocks ».

Et puis il y a « Super catho ». Une fresque déjantée, mais si réaliste ! Je me suis « reconnu » dans cette bande dessinée truculente dont le scénario flirte avec quelques effluves culturelles bretonnes. Normal : cette BD, écrite à deux mains, a bénéficié de l’amicale contribution de René Pétillon, (L’affaire corse) originaire de Lesneven !

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L’autre jour, à la galerie Desbois, des journalistes se sont étonnés de son franc-parler : ils étaient tous là, les people amoureux de la BD pour boire un godet à la santé d’André Julliard, auteur du nouveau « Black et Mortimer ».

On demande à Florence : « aimez-vous cette bande dessinée ? »
Réponse : « non, ce n’est pas mon truc, c’est de la nostalgie pour garçons ! »

Eh oui, même devant ses potes, Flo reste entière. Pas question de tordre le nez (qu’elle a « gros » et dont elle revendique la gourmandise !). On peut avoir l’amitié fidèle, et ne pas sacrifier à l’hypocrisie ambiante.

Pour Playboy, Cosmopolitan, Pif Gadget, Metal ou le Journal de Mickey, elle fut maquettiste, directrice de collection, dessinatrice et attachée de presse. Mais la fidélité, l’amitié, c’est son truc.

Pourquoi je vous parle aujourd’hui de Florence Cestac. Tout simplement pour lui rendre hommage. Nous avons elle et moi un ami commun, un ami qui revient de loin, qui est allé faire un petit tour vers le ciel mais qui finalement a préféré rester avec nous.

Chaque dimanche matin, le couple Druillet / Cestac chine aux Puces de Vanves. La belle et la bête ! Lui, un peu abîmé par le trop plein de vie, pose sa patte fatiguée sur l’épaule virginale de Florence Cestac.

Florence est désormais « nounou d’auteur ». Voilà encore un prix littéraire à mettre à son actif.

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Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 1 avril 2008 dans Actualités / Débats (Arts) , Actualités / Débats (BD) , Arts / Culture , Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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20 mars 2008

Béatrice Tillier dans « Le Bois des Vierges » : la dessinatrice n’a pas peur du loup

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Les lecteurs qui avaient été séduits par les trois tomes de « Fée et tendres Automates » (éditions Vents d’Ouest) savent déjà que si elle aime les contes et cultive la grâce dans la passion du dessin, Béatrice Tillier n’est pas une illustratrice pour enfants sages. Ou alors, ce serait pour rappeler que de Barbe Bleue au Petit Chaperon Rouge, le conte permet d’habiller d’une représentation baroque, gothique, fantastique, les obsessions et les fantasmes de chacun d'entre nous.

Les auteurs féminins (« les femelles », comme dirait Philippe Druillet, les « auteuses » ou les « autruches », comme dirait Florence Cestac) ne sont pas légion au pays des phylactères. Mais elles croissent vite. Magnin, Wendling, Dethan…la gente féminine confirme son talent, impose sa patte et, parfois, sort ses griffes.

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Hyper soignée, élégantissime, à l’image de son dessin, Béatrice Tillier cache son jeu. Il faut la voir, pudique et détachée, descendre le grand escalier qui mène au bureau de Robert Laffont. Elle pose, mais ne se donne pas. Timide, elle laisse son compagnon, le dessinateur Olivier Brazao ("Les Sheewowkees", Delcourt), répondre tranquillement à ses côtés. Mais c’est pour se donner le temps de jauger son interlocuteur et s’assurer de pouvoir tranquillement prendre la main.

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Tous deux habitent sur les hauteurs d’Etaples, loin de toute tentation people et urbaine. Dans leur maison en briques de scories, ils se partagent un même atelier. Chacun son œuvre, chacun sa musique d’ambiance, avec, quelquefois, de belles incompatibilités d’atmosphère quand l’une dessine une scène de torture et l’autre une comédie d’amour.

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Béatrice Tillier n’a pas cédé à la tentation du dessin sur ordinateur. Elle chérit le papier qu’elle choisit minutieusement, comme ses pinceaux, ses couleurs. Elle se nourrit d’une riche documentation : les étoffes, les architectures, les peintures d’époque. Elle revendique la forme la plus visible, la plus réaliste, la plus appuyée du dessin : « Le trait, le crayonné ne doivent pas s’effacer sous la couleur ». Loin de la spontanéité en cours chez les auteurs de sa génération (Sfar, Blutch, Guibert, Blain, David B, etc.), elle s’applique, cisèle, peaufine. Certains la trouveront peut-être trop académique. Mais, personnellement, je suis séduit par la richesse, la complexité de son travail, propice à l’émotion, au mystère.

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Elle maîtrise complètement la couleur directe. Dans « Fée et tendres Automates », elle travaillait avec des bleus, avec des supports séparés. Chaque planche du « Bois des Vierges » est désormais une œuvre d’art complète. Elle assume le qualificatif de « coloriste ». D’aucuns (comme moi) considèreraient que l’adjectif est trop réducteur. Mais elle revendique : elle y trouve une manière de renforcer les effets de perspective. Ca lui a permis aussi dans « Mon voisin le Père Noël », de faire cohabiter deux récits parallèles, l’un monochrome, plutôt gris, et l’autre très contrasté. « Des encres acryliques délicatement posées sur un premier crayonné en craie, et l’encrage final au pinceau, à l’encre de Chine… »

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Elle, qu’on imagine solitaire, dit aimer travailler avec ses scénaristes, Philippe Bonifay ou Jean Dufaux. Quand on connaît la manière délicatement perverse et provocatrice dont ce dernier joue avec ses dessinateurs féminins (Ana Mirales en parle encore avec fébrilité !), ça donne forcément des relations très complexes. Elle s’en est plutôt bien sortie, même si elle dit avoir été relativement déstabilisée. Jean Dufaux n’avait pas facilité la chose en l’obligeant à travailler sur les amours contrariés d’un animal et d’une jeune princesse. « Comment retranscrire les expressions humaines à travers un personnage animalier ? Comment révéler la part animalière des êtres humains… Et puis, vous vous rendez compte, comment allais-je dessiner les enfants nouveaux-nés issus d’une union de poils et de peau (rire). »

Avec, pour référence, l’ambiance mythique de « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau, mais aussi plus proche d’elle, Frank Pé (« Zoo ») et Claire Wendling (« Les Lumières de l’Amalou »), elle a largement convaincu le milieu de la BD. Ils sont évidemment sous le charme. Et ils sont unanimes : ce premier tome du « Bois des Vierges » (Robert Laffont) est objectivement (sic) de toute beauté.

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Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 20 mars 2008 dans Arts / Culture , Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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11 mars 2008

Carlos Nine et la BD : les Argentins ne sont pas manchots !

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Carlos Nine - © Philippe Germanaz

Carlos Nine est un de ces grands auteurs argentins à qui le Festival d’Angoulême avait eu la bonne idée de remettre le prix « Alph-Art » du meilleur album étranger 2001. Avant « Le canard qui aimait les poules », les lecteurs français avaient peu entendu parler de cet artiste généreux et plein d’humour. Pas plus d’ailleurs ils ne connaissaient toute cette génération d’artistes sud-américains si follement épris du 9ème Art.

Cette année, c’est Jose Munoz, Président du Festival, qui a imposé et imaginé une superbe exposition dont le beau catalogue édité par Vertige Graphic donne une idée des talents et de la vitalité des auteurs argentins.

Carlos Nine a profité de cette exposition pour venir s’encanailler à Paris. Je l’ai rencontré dans l’étroit boyau qui sert de galerie à l’éditeur, Daniel Maghen, quai des Grands Augustins, au milieu des planches encadrées qu’il aime commenter dans un français approximatif mais si chaleureux !

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Carlos Nine et Daniel Maghen - © Philippe Germanaz

J’étais en retard (certains diraient comme d’habitude !), l’homme avait manifestement très faim, mais il tenait à m’expliquer pourquoi il était devenu, sans le vouloir, la coqueluche de ces jeunes auteurs italiens, français et même new-yorkais qui, tel Peter de Sève, se sont précipités sur le site de Maghen pour réserver la plupart des planches.

Humblement, pudiquement, il caresse du doigt le dessin fluide de sa féline héroïne, inspirée de sa propre chatte, et décrit son tango meurtrier avec une pauvre souris condamnée d’avance. Il rit des ébats érotiques d’icelle avec un immense trône en bois dont les nœuds et moulures sont évidemment trop protubérants pour être honnêtes.

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L’univers de Carlos Nine est celui d’un Lewis Carroll qui serait passé chez Disney. Qu’il dessine pour ses copains, Lewis Trondheim et Sfar, dans la série « Donjon », ou qu’il publie ses propres histoires, « Le canard qui aimait les poules », « Fantagas », il confère aux objets (chapeau, cape, fauteuil, cheminée) une capacité de personnification. Il joue avec les formes géométriques pour leur donner vie. Il les propulse dans une sorte de ballet orphique, immoral et sensuel.

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Chat et souris... (Fantagas)

Les histoires de Carlos Nine ne se racontent pas. Ce sont pour la plupart des fables dont les errances visuelles, tout en fluidité, suffisent à la narration. Le scénario reste secondaire. Sous son pinceau (il est fou d’aquarelles), son bestiaire devient anthropomorphe. Sa mise en scène projette, sur une mini scène de théâtre, les turpitudes de notre société humaine. L’alcool fait des ravages mais reste de bon compagnonnage. Le muscadet va jusqu’à prendre la forme d’un personnage.

Ses publications sont éparses, quelquefois vraiment trop confidentielles. Pas facile de trouver en librairie « Meurtres et châtiments » (Albin Michel, 1991), ni même « Pampa » (Dargaud, 2003). Sur le Net, il faut fouiller pour trouver une présentation un petit peu exhaustive de son travail. C’est dommage.

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Pour l’heure, Carlos Nine travaille sur plusieurs projets. Un polar avec « un tout petit détective centro-américain qui, lassé par mes décisions d’auteur, commence à se rebeller contre mon scénario. Il essaie de se suicider, n’arrivant plus à me supporter. »

Carlos Nine œuvre aussi sur un court métrage de 15 minutes, « qui fera partie d’un long métrage composé de 5 histoires autour du tango ». Il ne le confirme pas, mais à mon avis, il y aura aussi du Munoz là-dessous.

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Cochon et canard (Fantagas)

15 heures ! Le restaurant risque de fermer. On se précipite. Que croyez-vous qu’il arriva une fois l’assiette remplie ? Carlos Nine sortit son appareil photo et mitrailla chaque composition. « J’aime photographier les assiettes. J’ai pris des photos des plats typiques de la cuisine lyonnaise, dont le héros principal est un habitué de mes histoires, le cochon. Le cochon est mon ami. »

A ce moment-là de notre rencontre, j’ai vraiment cru que les gambas flambées et les escargots de Bourgogne allaient reprendre vie et repousser la sauce pour venir jouer avec lui.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 11 mars 2008 dans Actualités / Débats (Arts) , Actualités / Débats (BD) , Arts / Culture , Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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27 mars 2007

Pour Maëster, il faut savoir en rire…

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La politique, c’est du sérieux. Certes, il y a les coups de pied de l’âne, les petites phrases, les pitreries captées par l’objectif des paparazzi. Mais c’est clair : la campagne présidentielle ne donne place à aucun moment d’humour.

L’humour, c’était pourtant, dans l’esprit des étrangers, une des caractéristiques majeures de l’identité française. Depuis les chansonniers jusqu’aux Nuls, en passant par Fernand Raynaud, Jean Yanne et Coluche, l’humoriste a souvent nourri la fonction politique de « rassembleur ». Et de Daumier à Pétillon, Cabu ou Wolinski, la franche rigolade comme la joyeuse provocation de nos dessinateurs ont contribué, dans notre identité, à lisser les expressions souvent arrogantes de nos prétentions culturelles et moralisatrices à l’échelle planétaire.

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Alors, puisque l’on parle beaucoup d’identité en ce moment, revisitons-la, cette marotte électorale, ce coup de marketing qui, je le crains, pourrait bien faire le jeu des vrais nationalistes… (les méchants, ceux qui éructent, taguent les cimetières, et se rêvent en agents du Ku Klux Klan). Revisitons le concept d’identité nationale, mais en bonne compagnie, celle de Maëster, l’un de nos meilleurs pourfendeurs de la connerie institutionnalisée.

De lui, on connaît les aventures jubilatoires de « Sœur Marie-Thérèse des Batignolles » (éditions Albin Michel et Fluide Glacial) et « Meurtres Fatals » (Fluide Glacial).

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Les éditions du Lombard publient ce mois-ci « L’actu tue », un collector de dessins que l’auteur prend plaisir à mettre en ligne sur son blog (www.maester.over-blog.com). Je vous invite à y jeter un coup d’œil. Décapant !

Dans le dossier de presse qui est parvenu à notre équipe chargée de la diffusion des produits culturels, il y avait un petit calendrier illustré. Avec, en guise d’explications sur les intentions de l’auteur, ces quelques phrases-clés :

- « …Il y a des coups de pied aux cultes qui se perdent…»
- « …Il me semble que tout le monde doit être engagé. Etre vivant, c’est être engagé. Même le chômeur doit être engagé (mais lui, c’est plus urgent). »
- « …Ce qui m’agace, c’est la façon dont sont sélectionnées puis présentées les infos…. On instille un sentiment d’insécurité pour rendre les gens plus vulnérables et donc plus dociles… On livre du spectaculaire, on reste à la surface. Les débats ne sont là que pour devenir des jeux du cirque, pas pour y développer des idées. »
- « …J’ai eu envie de partager ma colère, mais aussi l’aspect caricatural et risible de tout ça. »

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C’est sur son blog… (www.maester.over-blog.com). Je vous invite à y faire un tour, je ne prends pas de commission. Pire, connaissant la bête, il serait même capable de me taxer au passage, arguant du fait que je me serais servi de sa notoriété pour rehausser la mienne ! Si, si, il en est capable.

Bon, c’est pour rire. Transmettez mes amitiés à l’artiste.

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Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 27 mars 2007 dans Actualités / Débats (BD) , Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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22 février 2007

Emmanuel Lepage à Paris

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© Jean Bibard

Depuis longtemps, je voulais le rencontrer. Croisé à Saint-Malo, au Festival Etonnants Voyageurs, ou dans la galerie de Daniel Maghen, en bordure de Seine, le personnage ne laisse pas de me captiver. Probablement un des artistes les plus riches, les plus « complets » de sa génération : l’auteur de Muchacho.

1) A 40 ans, ce Briochin fascine ses lecteurs par un parcours sans fausse note.

- Après Kelvinn (éditions Ouest France 1987) et L’Envoyé (Lombard 1989), c’est le cycle de Névé (Glénat 1991à 1997) qui l’a vraiment révélé.

Névé, fils d’alpiniste, a des visions prémonitoires. Sur les pentes de l’Aconcagua, il vit les déboires et les tensions d’une ascension qui sera fatale aux membres de sa famille. Un récit initiatique (déjà !), dans une atmosphère très graphique que ne renierait pas Cosey.

- Puis, sur un scénario d’Anne Sibran, il va passer 2 ans à peindre en couleur directe La Terre sans Mal (Dupuis 2000). Un superbe voyage dans le monde des Indiens Guarani à la recherche d’un paradis sur terre.

L’aquarelle devient sa maîtresse. Et c’est avec ses couleurs qu’il quitte la Bretagne pour partir au contact des populations andines, puis au Brésil, en Argentine, et même en Asie. Fragments d’un voyage (Casterman 2003) révèle un formidable illustrateur.

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2) Mais avec Muchacho (Dupuis 2004 et 2006), Emmanuel Lepage franchit une nouvelle cime : 2 tomes qui mettent en évidence la progression artistique d’un auteur qui s’affirme autant dans la maîtrise technique du dessin…que dans le regard qu’il porte sur lui-même.

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- Muchacho est d’abord un livre de rencontres : celles des peuples, des civilisations, des classes sociales. Celles des caractères et des personnalités aussi, en l’occurrence, ici, un jeune séminariste égaré dans l’univers de la guérilla nicaraguayenne. Emmanuel Lepage, qui est ici son propre scénariste, met beaucoup de lui : « L’histoire permet à l’auteur de se révéler à lui-même ».

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Oui, EL doit beaucoup aux rencontres, celles de ses inspirateurs : Jean-Claude Fournier (le père de Spirou) qui, dès l’adolescence a guidé son dessin ; Pierre Joubert, le mythique auteur de la série « Signe de Piste », dont les figures androgynes se retrouvent, comme un hommage, dans certains personnages d’EL ; Christian Rossi qui le conseille lors du quatrième tome de Névé ; et même René Follet, ce formidable dessinateur, trop méconnu des jeunes bédéphiles.

- Muchacho, c’est, sur le plan artistique, l’aboutissement d’une incroyable maîtrise de la couleur directe. Superbe palette, qu’il s’agisse de mettre en valeur le décor baroque de la forêt amazonienne ou l’intensité des regards.

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- C’est enfin le livre d’une réflexion de l’auteur sur lui-même. Son art ? Il s’interroge, via son héros, sur la représentation des autres. Son engagement ? Jusqu’où peut-on rester insensible aux luttes d’émancipation quand la dictature, parée des ostensoirs de la religion, diabolise le sentiment de solidarité. Le voilà qui interpelle les théologiens de la libération (Monseigneur Romero, le poète Ernesto Cardenal : « La religion est un fait politique » !). Les valeurs, enfin ! Dans les traces de Pier Paolo Pasolini et de Hermann Hesse, Emmanuel Lepage revisite celles de l’amitié et de l’amour avec une finesse et une émotion qui, s’agissant de l’homosexualité, surprendront les hétéros les plus ancrés dans leurs certitudes.

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Oui, décidément, belle œuvre littéraire que celle-là.

Et passionnant échange. L’homme pétille d’intelligence. Sous des abords timides, il se donne à ses interlocuteurs. Il se laisse découvrir, sans ostentation, et tout en pudeur. Mais c’est sans complexe et avec beaucoup d’humour qu’en provincial « monté à Paris », il pose, square Velpeau, devant les affiches d’une campagne « ANTI-FLIRT », ou encore à l’entrée de l’hôtel Lutétia, jouant les célébrités.

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« Plier, interpréter, redessiner le décor », disait-il, « faites ce qu’il faut pour valoriser le comportement et la psychologie des personnages ». Soit, mais se plier au jeu du photographe, il sait faire aussi !

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Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 22 février 2007 dans BD , Portraits / Rencontres (BD)
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16 février 2007

Cromwell : Anita Bomba est sa copine !

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© Jean Bibard

Quand il pousse les portes vitrées du Méridien Montparnasse, sa démarche de rocker chaloupée n’échappe à personne. Ah ça, il faut bien le dire : peu d’autres bédéfêlés cultivent avec un tel bonheur un look punk aussi démonstratif. Margerin ? Même pas ! Coyote ? Peut-être...

Visez un peu : un couvre-chef avec large visière, aux armes d’un célèbre groupe de la ligne Motörhead, «Les Misfits ». Il ne s’en sépare jamais, même à l’heure du déjeuner, sans doute pour protéger le lustre d’un crâne rasé « au petit poil ». Sous la veste de motard (cuir et pneu), estampillée « Triumph » (ces anglaises qui crachent l’huile et le feu), un tee-shirt aux couleurs des Ramones, autre groupe déjanté new-yorkais. Et pour souligner le jean, deux Doc Martins à lacets, super clean malgré la pluie (manifestement bichonnées, prêtes pour se rendre au bal annuel des Harley).

Oui, très pro, notre Didier. Je dis « Didier » parce que Cromwell, c’est un pseudo (une marque de casque). Son vrai nom « David » n’est d’ailleurs pas non plus son vrai patronyme. Eh, eh, on ne sort pas indemne d’une famille aristocratique, établie en terre de Coëtquidan, ni d’une enfance balottée au gré des déménagements d’un père militaire (officier de la Légion, élevé au grade de Commandeur). Un père exigeant, à qui Didier voulut démontrer qu’il pût être parachutiste (au 1er RPIMA de Bayonne). Un père qui, magnanime et réaliste, l’inscrivit finalement à l’école Penninghen.

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Il peut tromper son monde. Mais ne vous fiez pas aux apparences, question culture et politique, le bonhomme a plein de choses à dire (avec Fred Vargas, il a pris position contre l’extradition de Battisti, et sait s’engager pour des causes généreuses, tel le handicap pour l’UNAPEI). Sil soigne son look, notre rocker dessinateur, c’est d’abord parce qu’il appartient à cette tribu d’artistes « qui ont eu ou qui ont plus de problèmes que les autres avec eux-mêmes ».

Oui, il en faut du talent pour contourner l’obstacle d’une timidité naturelle, et l’écrasement d’une condition adolescente trop longtemps nourrie d’interrogations existentielles. « Joann Sfar est un génie, et tout ce qu’il fait semble couler de source. Miller, Burns et surtout Trondheim sont, à l’opposé, des gens qui ont eu des problèmes très spéciaux ». Schizos ou autistes ? Il leur faut, pour exister, forcer le trait, provoquer, pratiquer sans cesse la dérision.

Alors, va pour le punk. Place au spectacle. Rien à voir avec les pratiques de ces mecs underground qui cherchent à se faire du mal. « Le sadomaso, c’est pas mon genre ». Hors le spectacle, il y a la vraie vie. Mais pendant le spectacle, on peut tout faire et tout dire. A fond la mob, donc, et vroum…le plaisir et le soufre. On est dans le fantasme, et tant pis si c’est trash !

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Anita Bomba, son héroïne, n’a pas traversé la vie en Golf Polo. Qu’elle flingue ou qu’elle baise, c’est de la consommation sur le pouce, du grignotage. Ne lui parlez pas d'amour. Si les hommes repassent dans ses bras, c’est que ça a été bon, point barre ! Avec Joé Ruffner, Cromwell a conçu pour Casterman un cycle d’aventures qui tient à la fois des contes sanglants de l’héroïque fantaisie (les personnages sont des sortes d’Allien, mi-humains, mi-robots), avec des accents de la Commedia dell’arte (les dialogues sont truculents) et l’expressionnisme d’un graphisme vengeur, au hachoir et pas de quartier.

Ses BD sont adulées par une génération qui fréquente aussi bien le dessin de Tarquin que le monde des mangas. Un univers que se disputent les éditions Glénat et Soleil, deux maisons qui abritent actuellement les travaux de Cromwell.

Pour l’heure, sirotant son Martini, Cromwell se prépare au concert. Il va se produire dans une boîte du 20ème, avec deux complices. Ils ont formé un groupe qu’ils qualifient de punk spaghetti, « La bonne, la brute et le truand ». Sachant qu’il n’y a qu’une seule femme (la brute, femme du dessinateur Fred Beltran), on ne vous dira pas des deux autres types qui fait « la bonne ».

Il s’en va, lonesome rocker, déposer dans sa chambre, les multiples carnets et croquis sur lesquels « il fait ses gammes » (une mine, une liasse de crobars géniaux). Et aussi, sa trousse de couleurs. Quatre tubes lui suffisent : il ne travaille qu’en mélangeant le noir avec le jaune sable, le rouge rouille, le vert olive. Et il va, dans quelques minutes, tel Iggy Pop qu’il vénère, épauler le harnais d’une guitare. Pour s’approcher d’un micro et cracher tout plein de décibels. A 45 ans, Cromwell n’arrête pas de déménager…

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Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 16 février 2007 dans Actualités / Débats (BD) , Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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12 février 2007

Muñoz, président : Le Festival BD d’Angoulême s’offre une belle affiche !

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…Et j’aimerais rajouter : une des plus belles âmes du 9ème art, un homme généreux, un artiste au grand cœur.

Lors de la soirée de remise des prix du FIBD, Lewis Trondheim n’a pu s’empêcher de conclure son année de présidence par une discrète, mais généreuse poignée de main. Elle m’était destinée. Il faut dire que le bougre n’avait eu de cesse, tout au long de l’année, de distiller son venin à l’encontre de ma personne, jugée par lui emblématique du méchant capitaliste fomentant l’autodafé des livres de littérature et de bande dessinée. C’était un peut n’importe quoi. Curieux d’ailleurs qu’il ait été aussi mal conseillé. Invoquer les combats d’il y a vingt ans contre la loi Lang (alors que la hache est enterrée depuis belle lurette !)…tout cela était incompréhensible pour la jeune génération qui s’est encore une fois précipitée au festival (200 000 visiteurs). Tout comme était complètement stupide sa demande de m’évincer du festival. C’est lui qui est parti, par la grande porte d’ailleurs, et c’est aux côtés des autres partenaires que j’accueille aujourd’hui Muñoz pour le remplacer. (Tchao Lewis, à bientôt autour d’un verre !).

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Muñoz donc :

Les moins de 30 ans, les accros du manga ou des jeux vidéo ne connaissent probablement pas cette belle figure de la bande dessinée. En tout cas, j’espère que son éditeur (coucou, amis de Casterman) aura trouvé là l’occasion de mettre un éclairage supplémentaire sur une œuvre graphiquement remarquable, très personnelle, toute en intimité.

Dans un premier recueil d’entretiens publié chez Flammarion, « Itinéraires dans l’univers de la Bande Dessinée », j’ai déjà décrit le bonhomme et son art.

1) Il faut le voir, chez lui, entre Italie urbaine et confins populaires du Sentier parisien. Il a la bougeotte, José Antonio. Il masque sa fébrilité derrière des cigarettes sans cesse rallumées (à moins qu’il n’ait changé de pratique). Il parle une langue mélangée de français, d’italien, de castillan et d’anglais. Dans la pure tradition de ces exilés cosmopolites, il slalome autour des difficultés de langage pour faire partager sa passion de la justice, son mépris de la spéculation, et foudroie toutes les formes d’oppression. Pas de militantisme, non vraiment, pas de harangue : « le monde est un dessein (sic) sans scénario ! ».

Alors, nul besoin de justification idéologique. C’est dans les bars, les salles de danse, les rues et les assemblées populaires qu’il saisit des regards, décrit les mouvements, recrée une atmosphère et recherche « l’essentiel ».

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2) Et ça donne une œuvre toute intimiste : Le Bar à Joé, Billie Holliday, Le Train sur l’eau, et bien évidemment Les Carnets argentins.

Avec Sampayo, son scénariste et ami, il a écrit les aventures d’Alack Sinner. Avec Jérôme Charyn, il a illustré Le Croc du serpent. Il a multiplié les travaux pour des périodiques (A Suivre, Charlie Mensuel, et aussi des publications portugaises, italiennes ou argentines).

3) On pourrait le croire désenchanté. Mais s’il parle de rébellion, s’il cite Che Guevara ou Don Elder Camara, c’est d’abord pour justifier l’irresponsabilité de ceux qui envoient les jeunes, armés de simples couteaux, se faire faucher par la mitraille des armes automatiques. S’il évoque Régis Debray, c’est pour s’intéresser à l’expression de ce christianisme coupable qui hante toute une population d’intellectuels progressistes. « Il faut savoir voir la vérité. Mais il y a trop de raisons de ne pas rejeter le rêve, le désir de guérir ».

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4) Passionné par la peinture expressionniste dont il emprunte souvent l’épaisseur du trait, il aime Grosz, Egon Schiele et Schmidt-Rottluff, peintre de Die Brücke. Mais, voyez-vous, c’est l’œuvre du Français Georges Rouault qui l’interpelle. De la vie de cet artiste qui a vécu plus qu’aucun autre le désarroi des Chrétiens face aux malheurs du monde, il a retenu cette leçon : « Il faut essayer de racheter le monde à partir de soi ».

Bon, tout ça nous le rend sérieux, charismatique, génial à coup sûr. Mais ne vous fiez pas aux apparences de ses tenues cléricales (il aime le noir). Passé aux fourneaux, il sait s’activer sur un plat de pâtes. Au crayon, il vous campe avec passion la naissance d’un désir de femme. Et si d’aventure vous lui parlez de jazz, de tango, de musiques argentines, alors son regard pétille et le dessinateur s’efface devant le mélomane, le danseur, l’esthète.

Bon vent à toi, José Antonio. Avec toi, l’édition 2008 du FIBD s’annonce passionnante.

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Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 12 février 2007 dans Actualités / Débats (BD) , Arts / Culture , Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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7 septembre 2006

Web designers, auteurs de comics, de dessins animés : les créateurs de « l’Age de glace » font la queue pour celles de Bertillon !

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© Out of picture "Un art venu d'ailleurs"

Quelle joyeuse bande, quelle étonnante confrérie. A l’occasion d’une exposition à la galerie Arludik (animée par Diane Launier) et de la publication d’un premier album « Out of picture » (éditions Paquet) qui propose une première découverte de leur œuvre, une sympathique troupe de jeunes artistes new-yorkais a fait halte à Paris, cette semaine. Oh, rien de prétentieux, pas d’esbroufe, ni de paillettes. Même si ces gens-là vivent autour et dans le monde de la production cinématographique, ces artistes cultivent encore l’ambition, l’avidité créatrice, l’humour épicurien et le travail à la tâche (quand il s’agit de produire des centaines de dédicaces !).

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© "Vie de famille" de Vincent Nguyen

Dans la vie professionnelle, ce sont de formidables tacherons. Attention, je ne suis pas en train de dire qu’on a affaire à de la série industrielle. Non, ce sont d’extraordinaires inventeurs, des types extrêmement doués. La plupart travaillent anonymement pour les studios Blue Sky. « Robots », « l’Age de glace », vous connaissez certainement. Des milliers d’images, des animations, des effets visuels, des montages extrêmement complexes. Du produit final, on se souviendra du réalisateur ou peut-être du producteur. On retiendra surtout ce petit animal culte, cette icône de la nouvelle production du dessin animé américain, « Scrat », l’écureuil fou-dingue qui grimpe les falaises de glace à coups de dents et les dévale en roulant autour de ses noisettes…

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© "La sirène" de Peter de Sève

Mais qui connaît Peter de Sève, l’inventeur de « Scrat ». Qui a entendu parler de l’illustrateur prolixe Michael Knapp, du dessinateur Benoît Le Pennec (un petit Français qui, un temps, s’est égaré dans les studios de Dreamworks pour travailler sur « Prince d’Egypte » et « Sinbad »), du magicien Daniel Lopez Munoz qui émarge chez Pixar Animation Studios, du coloriste Robert Mackenzie intermittent de Lucasfilm ou encore d’Andrea Blasich, un Milanais d’origine, qui se fit les crocs sur « Le Gang des Requins ».

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© "Faits divers" de Michael Knapp

Sur l’instigation de l’un d’entre eux, Daisuke Tsutsumi (surnommé « Dice »), ils ont décidé de s’épauler pour faire connaître au grand public leur propre signature, autour d’un concept : « Out of Picture ».

« Out of Picture » est un terme utilisé dans l’industrie du film. A chaque fois qu’au montage, un passage de film est coupé, ce sont des centaines de dessins qui ne sont pas retenues. Frustrant, certes. Mais de cette frustration naît l’envie de pouvoir maîtriser le destin d’une œuvre et de plaider pour son propre génie !

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© "Vacances Flottantes" de Benoît le Pennec

« Out of Picture » est leur signature. Au Nord de Manhattan, ils ont pris atelier et créé un collectif : chacun son style, sa production, mais tous au coude à coude pour évoluer et se faire connaître.

Ah, il faut les voir dans ce bistrot de l’île Saint-Louis. Pas un ne parle français. C’est Gérald Guerlais, un illustrateur hyper sympa mais dont je ne connais pas encore l’œuvre (un internaute qui est déjà intervenu sur ce blog) qui surfe en multilingue. Tout le monde parle un peu en même temps, dit sa passion. Ils ont rencontré, la veille, le grand Moebius. Ils rêvent d’une diffusion plus large en France, testent leur connaissance des jeunes auteurs francophones.

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© "Echos Silencieux" de Daniel Lopez Munoz

Ils vont, après le déjeuner, se précipiter dans une librairie « Album », un réseau très actif pour promouvoir les comics américains. Pardon, Mr Lebel, de les avoir mis en retard. Mais pour l’heure, chacun est plongé dans son plat de cuisine régionale française. Rigolade quand l’un d’eux se risque à commander un bon vin en réclamant un cépage et non pas un vin d’origine: « What do you want, un Saint-Emilion, un Chinon ? ». « No, no, please, un Sauvignon ! ». Quand je vous dis que sur le marketing du vin, il nous faut revoir la copie…

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© "Au coin de la rue" de Robert Mackenzie

Telle une joyeuse bande de touristes japonais, ils sortent leur appareil numérique pour me prendre en photo dans la chaleur moite de cette arrière-salle. Mais je rigole moins quand je m’aperçois, en fin de repas, de la supercherie. L’un me parle, les autres, l’œil sur le zoom de leur boîtier numérique, me caricaturent, mains et carnets planqués sous la nappe.

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© Oui, je peux" de Andrea Blasich

J’ai laissé cette joyeuse bande rejoindre l’espace d’exposition qu’ingénieusement et avec goût Diane Launier leur a consacré. Mais en passant devant la boutique des glaces Bertillon, je surprends ceux qui ont joué les ascètes dans leur assiette, en train de s’offrir un cornet en dessert. Epicuriens, vous disais-je, et pas du tout fans des McDo.

Ils ont promis d’envoyer quelques dessins dès leur retour à New York. Je vous les ferai partager.

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© "Le cadeau de mariage" de David Gordon

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 7 septembre 2006 dans Actualités / Débats (Arts) , Actualités / Débats (BD) , Arts / Culture , Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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26 juin 2006

Jean Roba, l’un des géants de l’Ecole Belge de la BD, a tiré sa révérence !

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Ses albums se sont vendus à 25 millions d’exemplaires. Ils ont été traduits dans une quinzaine de langues. Il fait partie des « tout grands » de la bande dessinée, aux côtés d’Uderzo, de Morris ou de Franquin, les grands héritiers franco-belges d’Hergé et de Jacobs. Et pourtant, il n’aura eu le droit, le jour de sa mort, qu’à quelques lignes dans les journaux français. C’est Olivier Delcroix, dans Le Figaro, qui aura eu l’audace de saluer sa mémoire avec les mots les plus généreux et les plus reconnaissants.

Il faut dire qu’aujourd’hui, dans l’univers des adolescents, les histoires de Jean Roba paraissent bien naïves. « Boule et Bill, c’est un univers heureux, idéalisé » (D. Couvreur, Le Soir). C’est le reflet de ce que Jean Roba appelait la Belgique joyeuse des années 30, celle qui voulait fuir les problèmes de la guerre et du chômage.

Chez lui, il y a quelques semaines, il avait gentiment répondu à une longue interview que je publierai dans la prochaine livraison de « Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée ». Quel homme accueillant et généreux il était.

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Déjà terriblement fatigué, il avait rouvert certains de ses albums et commenté avec ironie ce que d’aucuns appellent le monde « désuet » de Boule et Bill. « Oui, c’est sûr, dans mes dessins, il n’y a pas d’étalage de violence, ni d’actions frénétiques, tout au plus, de temps en temps, un vase cassé, un accident de voiture. Mais je revendique un humour simple, fait d’esthétique et de sensibilité ».

L’homme ne prétendait pas révolutionner le monde avec des coups de crayon. Même si parfois il s’irritait discrètement de ce que les journalistes ne l’interviewaient que pour parler de Franquin, son ami et mentor dans Spirou, il revendiquait sa propre capacité à saisir tous les codes d’une adolescence prolongée, qui se plaît dans l’esprit d’aventure, la fréquentation des copains et une propension à sourire au moindre gag.

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Attention : petite remarque pour ceux qui ne connaissent pas bien l’histoire de la BD et qui néanmoins voudraient briller dans les dîners en ville. Dans Boule et Bill, le cocker, ce n’est pas Boule, mais Bill. N’y voyez aucune perversité. Boule, c’était le fils de Roba, ainsi surnommé à l’école parce que rondouillard. Et Bill, c’était, en 1959, le nom du chien de Roba !

C’est Laurent Verron qui, chez Dargaud, a repris la série depuis déjà trois ou quatre ans.

A l’heure des jeux vidéo, les petits héros de Jean Roba continuent de caracoler en tête des ventes en hypermarché. Belle récompense pour cet homme qui s’est éteint discrètement, la semaine dernière. Il avait dû, comme d’autres, se battre avant de connaître le succès : en dessinant d’abord des vitraux, en devenant photographe ou en faisant de la pub ! Et puis, finalement, la gloire avec les gros tirages.

Beau pied de nez aussi à tous les ingrats qui, au nom de la modernité, n’osent même plus prendre la plume pour saluer le travail d’un bonhomme qui, avec des histoires courtes, simples (il a aussi dessiné des histoires de l’Oncle Paul), aura semé des petits grains de bonheur dans l’éducation de millions de lecteurs.

Un peu de reconnaissance, s’il vous plaît !

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Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 26 juin 2006 dans Actualités / Débats (BD) , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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1 février 2006

« Icare »de Moebius-Taniguchi : un superbe manga franco-japonais

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© Icare - Moebius / Jirô Taniguchi - Ed. Kana

Pour qui cherche la voie d’accès au manga, je recommande la lecture d’Icare (éditions Kana). C’est l’aboutissement (paradoxalement inachevé !) d’un long projet éditorial, imaginé par le Français Moebius (L’Incal !)…et repris par le mangaka japonais Jiro Taniguchi. Une œuvre merveilleusement poétique. Le scénario a certes souffert de multiples altérations et recompositions. Mais la qualité de la mise en page, la beauté de certaines scènes et le rythme progressif de l’action…en font un livre d’exception.

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L’histoire se déroule dans un Japon futuriste. Alors que des hommes-éprouvettes nourrissent des vagues d’attentats suicides, une clinique accueille un nouveau-né. Capable de voler, Icare est vite repéré par des scientifiques, et enfermé tel un oiseau dans une immense serre. Il y grandit jusqu’à ce qu’une administration d’état imagine pouvoir utiliser ses capacités à des fins militaires. Il découvre alors l’agressivité des hommes. Mais plus que toute velléité de résistance au totalitarisme, c’est l’amour qui réveille en lui l’aspiration à la liberté.

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Bon ! Vous me direz : ça a un petit air de déjà lu, en littérature comme en bande dessinée. Tout cela a effectivement un peu vieilli. Lorsqu’il écrivit son scénario vers 1980, Moebius surfait alors sur la vague de la science-fiction politique. Le temps a vite rattrapé l’histoire. Et de l’imagination débordante du Français, il faut surtout retenir la métaphore de l’envol, si présente dans toute son œuvre (rite chamanique de l’élévation de l’âme ; archétype de la conscience libérée des pesanteurs terrestres, référence aux pratiques de lévitation tibétaine…)… Et, bien sûr, une conception quasi cathare de l’idéal amoureux, désincarné, garant d’un état de pureté dont on sait qu’il obsède Moebius, malgré les nombreuses représentations érotiques, charnelles, quelquefois eschatologiques, dont il nous gratifie par ailleurs !

Les éditeurs nippons ont reculé devant la complexité toute occidentale du projet. Les premières publications n’ont pas suscité d’enthousiasme. Taniguchi s’est attelé au chantier, l’a redécoupé et beaucoup pasteurisé. Avec Moebius, Icare s’amourachait d’une pute sublime, mangeuse d’excréments !!! (du Jodorowsky, en somme !). Version Taniguchi, on nage dans un univers complètement adolescent prépubère, avec un final un peu « à l’eau de rose ». Mais qu’importe, c’est beau.

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Je préviens d’avance : Icare décevra les « purs players » du manga. L’album représente, malgré le sens inversé de la lecture, une voie intermédiaire entre la culture graphique nippone et une bande dessinée plus classique. Mais les co-auteurs nous offrent ici une œuvre de toute beauté, un condensé de leur immense talent.

Le décor, d’abord : il est somptueux, riche de multiples détails : l’architecture XIXème des verrières qui retiennent Icare ; l’univers urbain, agressif, d’une métropole sans « cœur », ni âme.

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Le découpage ne souffre d’aucune erreur. Personnellement, je trouve que le prélude colorisé n’apporte pas grand-chose et retarde la plongée du lecteur dans l’univers d’Icare. Mais l’orchestration des scènes permet l’accélération du rythme pour passer d’un univers aseptisé, protégé (la clinique, la serre, les bâtiments qui abritent les scientifiques) à des scènes de poursuite (superbes), à des contrechamps impressionnants pour suivre Icare « en piqué », jusqu’à l’épisode de la capture. Impossible alors de ne pas ressentir le désarroi et la colère d’Icare, se débattant avec un entrelacs de lianes, sortes de végétaux cannibales propulsés par des lassos liberticides mais finalement incapables de faire obstacle à l’amour des héros. Belle allégorie. (Dommage que la sortie du drame passe toujours, chez les auteurs masculins, par le sacrifice de la femme ! Un jour, peut-être, mon cher Jean (Moebius), il faudra que tu t’en expliques).

Les personnages secondaires, comme souvent dans la Manga, sont toujours très stéréotypés, même dans les expressions fortes (comme les visages aux bouches exagérément braillardes quand il s’agit d’interpeller, et bien sûr de crier). Mais les héros sont très bien dessinés et nous valent quelques belles palettes d’émotion.

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Icare est un album très élégant, dont certaines pages sont des chefs-d’œuvre. Dommage que nous ne puissions connaître la suite de cette histoire (faute de suite !). Pour Moebius, comme pour Taniguchi, la messe semble avoir été dite. L’aventure ne sera probablement pas prolongée.

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La galerie Arludik expose quelques planches et dessins de Taniguchi. Heureux ceux qui passeront par l’Ile Saint-Louis. Il se dit que le maître mangaka sera à Paris en mai. Il ne faudra pas le manquer.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 1 février 2006 dans Arts graphiques , BD , Portraits / Rencontres (BD)
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16 décembre 2005

Olivier Ledroit : la bande dessinée devient opéra

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Il est des œuvres terrifiantes et noires dont les artistes portent sur les épaules le poids de leurs tourments. Mais rares sont ceux qui, dans la bande dessinée, savent tromper leur monde et dissocier le contenu dramatique de leur œuvre d’un comportement social des plus classiques. Par leur charisme et leur magnétisme, un Druillet, un Bilal laissent finalement deviner, derrière des regards et des comportements, la présence latente d’un tréfonds obsessionnel dont les effluves sporadiques et violentes rejaillissent dans l’œuvre même. Mais on peut passer deux heures avec Jean Giraud, alias Moebius, sans vraiment pouvoir attribuer à des traits spécifiques de sa personnalité l’explication d’un aspect particulier de son dessin.

Olivier Ledroit est de ceux-là.

En début d’année, il présentait à Paris un collector (édité par Daniel Maghen). Avec légèreté et amusement, il introduisait ses lecteurs dans le monde enchanteur des elfes et autres personnages aériens de l’heroic fantasy. Son dessin est alors tout en élégance, stylisé, telles des illustrations anglaises ou nordiques de contes pour enfants. De la poésie, jusque dans la caricature des monstres les plus hideux pour les rendre finalement communs, attachants et acceptables.

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Et puis, surprise : le néophyte découvre, dans les bacs, un album du même auteur, « Xoco », un polar noir, co-scénarisé avec Thomas Mosdi. L’action se déroule à New York, « la ville des extrêmes et des délires ». Il y fait noir, marron, bleu profond ou vert sombre. O.L. revendique alors l’héritage expressionniste, cite les cinéastes Murnau et Mankiewicz pour expliquer pourquoi il s’appesantit sur les ombres. J’aime d’ailleurs assez sa formule : « Je recherche les atmosphères claires-obscures ; ça me permet de travailler la lumière ! ! ! ».

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Il est difficile de cerner la personnalité de ce garçon de 34 ans, hypersensible, timide aux ongles rongés, amoureux de ses bonsaïs…quand on se plonge dans l’exubérance des « Chroniques de la Lune Noire ». Et plus encore, dans « Requiem », son œuvre la plus aboutie.

Les « Chroniques de la Lune Noire » sont dessinées dans le filon de l’heroic fantasy. Avec Froideval, O.L. a surfé sur les influences graphiques de Frank Frazetta et Berni Wrightson, deux illustrateurs US dont il revendique l’influence. La violence est omniprésente, mais ponctuée de clins d’œil et « d’humour au second degré ».

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Les difficultés de collaboration ont amené O.L. à se jeter avec Pat Mills dans « Requiem » qui prolonge, avec maestria et un foisonnement délirant, cette aventure personnelle dans un univers plus franchement gothique encore.

Personnellement, j’ai eu beaucoup de mal à « lire » « Requiem », même si, au gré des livraisons (on en est au 6ème tome), la mise en page s’est aérée et clarifiée. Là n’est peut-être pas son point fort. Comme l’explique O.L. lui-même, c’est de toute façon une « histoire à tiroirs »…

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Le scénario me fait penser à un livret d’opéra. L’histoire est quasi impossible à résumer (je tente) : un soldat allemand, Heinrich, meurt sur le front russe. Il est projeté sur Résurrection, un monde chaotique et violent. Il y suit les enseignements du vampire Cryptus et devient « Requiem » à la recherche du seul être aimé de lui, Rébecca… Pour cette superproduction en technicolor et dessins double-page, O.L. propose un casting d’enfer avec, en guest-star, Dracula, Robespierre, Attila, et puis des dragons, des centaures et même des avions triplans…

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Ne vous laissez pas impressionner. Ou plutôt, si… Mais par la puissance du dessin, la capacité narrative de chaque case et la force émotionnelle de certaines séquences. Vous êtes à Garnier ou à la Bastille, vous ai-je dit, c’est le chant qui vous emporte, le cri déchire votre confort, la raison n’a plus cours…

A l’instar de son confrère écossais, Adrian Smith (chef de file de l’équipe de Warhammer), O.L. a trouvé sur ce territoire la maîtrise d’une palette plus large où le « rouge pétant », sur fond noir ou bleu très dense, fait brûler d’un feu agressif les inscriptions les plus ésotériques ! Les scènes de bataille deviennent grandioses, comme une séquence des films d’Eisenstein quand il paraphrase l’affrontement des chevaliers teutoniques avec les forces du mal absolu. Un délire total, mais génial (que, malheureusement, on ne peut reproduire ici. Et même, il faudrait pouvoir les regarder sur les planches originales, grand format, plus que dans les albums, si réducteurs). A côté, les tableaux de Carpaccio ou de Mantegna restent des figures stylistiques (bon…j’exagère un peu).

Oui vraimen