27 avril 2008
Andreas : je fais de l’art ? Non, de la BD

© FEP - Jean Bibard
Dans le grand immeuble de verre qui sert de siège aux Centres E. Leclerc, Andreas a l’air complètement perdu. Il regarde le système de badges comme s’il représentait la quintessence d’un monde carcéral. Traversant couloirs et bureaux, on le sent amusé, curieux, mais inquiet, tel un personnage d’outre-monde ayant atterri sur une planète inconnue.
Ce n’est pas le monde du travail qui l’impressionne. Il revendique volontiers ses origines allemandes, cette culture de la rigueur qui a façonné son œuvre et son emploi du temps depuis qu’il est sorti de l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf. C’est un stakhanoviste du dessin. Des vacances ? « Au bout d’une semaine, j’ai la nostalgie de mon atelier » Le cinéma, les sorties ? « Oui, de temps en temps, mais quelquefois, au moment où je m’apprête à sortir, je passe devant une planche inachevée, et je cède. C’est en dessinant que je me sens bien. »

Ce n’est pas non plus la ville, ses immeubles, son architecture qui le rebutent. Andreas n’a rien d’un rural. Après une première vie à Bruxelles, il s’est établi en Bretagne. Mais il n’a pas choisi d’habiter sur le front de mer, pas plus qu’en campagne. S’il envisage d’acquérir une petite maison d’un village proche de Ploërmel, il travaille aujourd’hui (et vit) à la lumière artificielle d’un appartement du centre de Rennes, discret, sans trop d’ouvertures sur l’extérieur.
Solitaire ? Assurément. L’auteur de « Arq » (1997), de « Rork » (Le Lombard, 1984) et de « Cromwell Stone » (Deligne, 1984) travaille seul, si possible. Mais il ne déteste pas la collaboration avec un scénariste.
A l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, il a fréquenté des illustrateurs et dessinateurs tels Philippe Berthet, Antonio Cossu et Philippe Foerster. Il a gardé des liens d’amitié discrets, mais renouvelés, avec quelques artistes choisis (Schuiten). Malgré une revendication d’individualiste, il se dit heureux d’avoir trouvé par exemple au Lombard une équipe éditoriale qui lui a fait confiance en toute circonstance.
Si certaines de ses œuvres tirent à plus de 10 000 exemplaires, Andreas n’est pas très connu du grand public. Il ne s’en émeut pas et ne manifeste aucune fébrilité pour modifier cet état de faits. C’est très prudemment qu’il adhère à l’idée éventuelle d’une exposition rétrospective de ses planches.

Pourtant, cet homme est un maître. L’ancien élève d’Eddy Paape qui collabora un temps avec André-Paul Duchâteau pour le journal de Tintin (« Udolfo »,1980) ou François Rivière (« Révélations posthumes », Bédérama 1980), a multiplié des collaborations diverses et éparses. Mais son œuvre personnelle (dessins et scénarios) constitue un univers vraiment extraordinaire.
Etonnant de l’entendre avec des accents d’humilité : « Je ne suis pas un très bon dessinateur ». Il prétexte que les décors l’ennuient, ne sont pas si importants que cela. Mais chaque planche de « Cromwell Stone » est une merveille de composition.

A la différence de Schuiten, lui aussi influencé par l’architecture, les personnages d’Andreas se meuvent parfaitement au diapason des pliures, des déchirures et des mouvements du décor. Andreas a été très influencé par les comics américains et cette liberté revendiquée par des auteurs comme Neal Adams, Stuart Immonen, John Romita Jr., qui donnent la priorité à l’expression corporelle des personnages.
« Je reconnais que s’agissant de certains comics américains, des travaux de Schuiten ou des miens, les planches peuvent séduire et parler d’elles-mêmes par leur expression graphique. Mais je ne cherche pas cet objectif. Même si je me suis appesanti, notamment dans « Cromwell Stone II », sur certaines mises en page, je ne veux pas perdre de vue que l’histoire est plus importante que le dessin.»
Des histoires fantastiques, hors des préoccupations sociales et politiques du moment, mais génératrices d’utopie, d’émotion !
J’aurai l’occasion, dans le prochain tome de « Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée » (Flammarion, septembre/octobre 2008) de montrer les différentes facettes du talent d’Andreas. Mais pour l’heure, quittant mon bureau, il va regagner le centre de Paris, et probablement passer dans quelques librairies. J’en fais le pari : il n’a qu’une seule idée en tête, regagner Rennes, son atelier et se remettre à l’ouvrage.

© FEP - Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 27 avril 2008 dans
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14 avril 2008
Art Spiegelman dans « Breakdowns » : portrait de l’artiste après le chef-d’œuvre

Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard
Art Spiegelman est (et restera) l’auteur d’un très grand chef-d’œuvre : « Maus , a survivor’s tale » (un survivant raconte).Edité en 30 langues (Casterman pour la France), « Maus » est la seule bande dessinée à avoir reçu le Prix Pulitzer (en 1992).
« Maus » retrace, sous la forme d’une société animalière, la vie d’une famille juive (celle des parents de Spiegelman) pendant la Shoah, dans les camps. Sous la plume de l’artiste, les souris juives essaient de survivre aux nazis (des chats), les Polonais sont des cochons, les libérateurs américains sont des chiens. Une fable noire qui a permis à Art Spiegelman de créer la distance et l’humour nécessaires pour décrire l’indicible.

Le problème, quand on a conçu une œuvre majeure de cette importance, c’est d’exister « avec ». Et aussi « après ».
Au début, l’artiste trouve dans le succès une sorte de piédestal confortable, mais finalement bourré de chausse-trappes. Difficile de remettre le couvert, qu’il s’agisse d’écrire des livres pour enfants ou d’évoquer, dans une nouvelle BD, le drame du 11 septembre et la schizophrénie américaine « A l’Ombre des Tours Mortes » (Casterman).
La situation devient très vite intenable. Art Spiegelman en a vécu l’expérience. « Maus » est devenu le succès exclusif qui occulte le reste de son œuvre. Pire, il efface sa propre personne d’autant que « Maus » relatait avant tout la vie des parents de l’auteur. Comment parler de soi (problème très freudien dont sont friands les artistes de la communauté juive new-yorkaise) quand tout vous relie au cordon ombilical. Un cordon d’autant plus visible que vous en avez exprimé l’indestructibilité.
C’est la mission impossible de « Breakdowns », paru le mois dernier et, gage d’amour pour le public français, chez un éditeur bien de chez nous, en prime time, avant la version que découvriront les Américains prochainement.

Je dis mission impossible parce qu’avant et après « Maus », il n’y a rien, il ne peut rien exister qui ne paraisse petit, mesquin, annexe.
L’auteur tente bien de nous rappeler, à travers les périples d’une mémoire qu’il aimerait partager, qu’il fut d’abord un auteur d’avant-garde, un auteur expérimental dans le mouvement underground américain des années 70, « un acteur majeur » (comme le rappelle Mathieu Lindon dans Libé du 20/03). Et c’est vrai ! On a oublié le caractère novateur, risqué de ces BD décalées, résolument anti-académiques (Robert Crumb et le collectif d’artistes déjantés de MAD). Elles se référaient à deux ou trois générations de comics publiés par Marvel, mais pour revendiquer, afficher, jeter à la face des consommateurs robotisés d’une société hyper matérialiste la part intime de chacun de nos êtres : la culpabilité sociale, l’identité par le sexe, le rejet des idéologies, des religions, et même le droit au non-engagement… Ouf !
Mais Dieu, que tout cela a terriblement vieilli. Ce discours fait déjà partie de notre histoire, de l’histoire de l’Art. Peut-être Art a-t-il cru que les Français méconnaissaient cette aventure éditoriale ! Toujours est-il que le résultat n’est pas celui qu’il escomptait.
Oh, je ne parle pas des critiques officiels, des experts, des sachants ! Ils font tous les gorges chaudes de cette re-visitation du passé. Ils entretiennent complaisamment le besoin de reconnaissance de l’artiste. Et, probablement, la thérapie fonctionnera-t-elle. Mais pour moi, tout ça a des petits airs nécrologiques. Ces compliments dénotent une vraie absence de sens critique vis-à-vis des survivants du radicalisme américain réduits au rôle de radoteurs, de vieux beaux qui, de feu Norman Mailer à Don DeLillo, ressassent leur appartenance à la Gauche, mais dans un combat résumé à la seule posture anti-Bush.
Art Spiegelman, à mon sens, se méprend. Il a raison dans sa dénonciation de l’hypocrisie culturelle US : celle qui interdit de fumer mais qui continue à polluer, celle qui affiche son puritanisme, mais pour mieux mater, etc. Mais cet engagement de l’artiste reste finalement commun, quasi banal, insuffisant pour le faire exister en tant que personne, autrement que comme l’auteur de « Maus ».
Oui, n’en déplaise à Art à qui je voue une énorme admiration, il lui faudra, toute sa vie, assumer sa grande œuvre.

Ce qui est justement intéressant dans « Breakdowns », c’est l’osmose de l’artiste avec son sujet. « Breakdowns » met en scène l’obsession quasi woodienne (Woody Allen) qui le hante et qui le place, malgré lui, au centre du drame familial.
La mère rêvait d’un fils artiste. Elle l’incitait à transformer tout gribouillis en un génial dessin. Elle s’est suicidée sans lui laisser un mot. Le père a survécu au camp de concentration. Mais n’a jamais considéré « Maus » comme une œuvre artistique. Il « n’a jamais regardé mes dessins…ni jamais remarqué mes souris ».
Art Spiegelman va ainsi d’un miroir à l’autre, à la recherche du lien avec ses parents. Terrible révélation de sa non-identité propre. Art, c’est le diminutif d’Arthur, leur fils. Mais Art, c’est aussi comme « artiste ». Tel le Hollandais volant, il est condamné à n’être que l’éternel auteur d’une « fiction non fictionnelle ». Il n’est qu’au service de son œuvre.
« Breakdowns » est le portrait d’un artiste en camisole.

Art Spiegelman - © FEP - Jean Bibard
Posté par M.E.L. le 14 avril 2008 dans
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1 avril 2008
Florence Cestac : gros nez / grand coeur

Florence Cestac - © Philippe Germanaz
Quand ils ne dessinent pas, les auteurs de BD ont quelquefois une vie professionnelle, parfois une vie sexuelle, et encore moins une vie politique. Eh oui, malgré le stéréotype selon lequel un dessinateur est d’abord un autiste penché sur sa planche (8 heures par jour minimum) il lui arrive de redescendre sur terre et d’émettre une opinion (sur le sport, sur l’argent, sur le « système » etc.). Mais, de là à s’engager dans l’arène politique…
C’est pourtant ce qu’a fait Florence Cestac, en apportant son soutien à Pierre Castagnou, candidat vert dans le 14ème arrondissement de Paris lors des récentes municipales.
Oh, la donzelle n’a pas donné son corps à la cause. Mais elle s’est fendue d’un petit « strip » (pas « tease ») afin que nul n’ignore ses intimes convictions.
Flo, c’est une chouette de femme. Celle-là est copine des meilleurs ! Julliard, Druillet, Desbois (le galeriste) en pincent pour elle. Tiens, même Annie Goetzinger, autre dessinatrice de talent, laisse la cofondatrice de Futuropolis approcher son sérail.

Fasciné par ses aînés masculins qui occupent le devant de la scène (Bilal, Moebius, Tardi…) le public la connaît comme auteur du « Démon de midi », hilarante comédie adaptée au théâtre par Michèle Bernier. Mais il en oublierait que cette dessinatrice talentueuse du 9ème art a su raffler un Alph’Art de l’humour à Angoulême en 89 (pour les « Vieux copains pleins de pépins ») ; un deuxième Alph’Art pour le « Démon de midi » en 1997 ; et le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2000. Ce qui lui a valu la présidence du Festival.
Pour ceux que la bande dessinée d’humour intéresse, je recommande son album « La vie d’artiste », véritable autobiographie, dont la lecture peut être prolongée par « La véritable histoire de Futuropolis », librairie et maison d’édition dont elle fut cofondatrice.
Moi ce que j’aime, dans sa production foisonnante, c’est la série « Les ados ». J’adore aussi la vie extraordinaire d’Edmond-François Ratier, et je recommande « Du sable dans le maillot » plutôt que la série « Des Déblocks ».
Et puis il y a « Super catho ». Une fresque déjantée, mais si réaliste ! Je me suis « reconnu » dans cette bande dessinée truculente dont le scénario flirte avec quelques effluves culturelles bretonnes. Normal : cette BD, écrite à deux mains, a bénéficié de l’amicale contribution de René Pétillon, (L’affaire corse) originaire de Lesneven !

L’autre jour, à la galerie Desbois, des journalistes se sont étonnés de son franc-parler : ils étaient tous là, les people amoureux de la BD pour boire un godet à la santé d’André Julliard, auteur du nouveau « Black et Mortimer ».
On demande à Florence : « aimez-vous cette bande dessinée ? »
Réponse : « non, ce n’est pas mon truc, c’est de la nostalgie pour garçons ! »
Eh oui, même devant ses potes, Flo reste entière. Pas question de tordre le nez (qu’elle a « gros » et dont elle revendique la gourmandise !). On peut avoir l’amitié fidèle, et ne pas sacrifier à l’hypocrisie ambiante.
Pour Playboy, Cosmopolitan, Pif Gadget, Metal ou le Journal de Mickey, elle fut maquettiste, directrice de collection, dessinatrice et attachée de presse. Mais la fidélité, l’amitié, c’est son truc.
Pourquoi je vous parle aujourd’hui de Florence Cestac. Tout simplement pour lui rendre hommage. Nous avons elle et moi un ami commun, un ami qui revient de loin, qui est allé faire un petit tour vers le ciel mais qui finalement a préféré rester avec nous.
Chaque dimanche matin, le couple Druillet / Cestac chine aux Puces de Vanves. La belle et la bête ! Lui, un peu abîmé par le trop plein de vie, pose sa patte fatiguée sur l’épaule virginale de Florence Cestac.
Florence est désormais « nounou d’auteur ». Voilà encore un prix littéraire à mettre à son actif.

Posté par M.E.L. le 1 avril 2008 dans
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20 mars 2008
Béatrice Tillier dans « Le Bois des Vierges » : la dessinatrice n’a pas peur du loup

Les lecteurs qui avaient été séduits par les trois tomes de « Fée et tendres Automates » (éditions Vents d’Ouest) savent déjà que si elle aime les contes et cultive la grâce dans la passion du dessin, Béatrice Tillier n’est pas une illustratrice pour enfants sages. Ou alors, ce serait pour rappeler que de Barbe Bleue au Petit Chaperon Rouge, le conte permet d’habiller d’une représentation baroque, gothique, fantastique, les obsessions et les fantasmes de chacun d'entre nous.
Les auteurs féminins (« les femelles », comme dirait Philippe Druillet, les « auteuses » ou les « autruches », comme dirait Florence Cestac) ne sont pas légion au pays des phylactères. Mais elles croissent vite. Magnin, Wendling, Dethan…la gente féminine confirme son talent, impose sa patte et, parfois, sort ses griffes.

Hyper soignée, élégantissime, à l’image de son dessin, Béatrice Tillier cache son jeu. Il faut la voir, pudique et détachée, descendre le grand escalier qui mène au bureau de Robert Laffont. Elle pose, mais ne se donne pas. Timide, elle laisse son compagnon, le dessinateur Olivier Brazao ("Les Sheewowkees", Delcourt), répondre tranquillement à ses côtés. Mais c’est pour se donner le temps de jauger son interlocuteur et s’assurer de pouvoir tranquillement prendre la main.

Tous deux habitent sur les hauteurs d’Etaples, loin de toute tentation people et urbaine. Dans leur maison en briques de scories, ils se partagent un même atelier. Chacun son œuvre, chacun sa musique d’ambiance, avec, quelquefois, de belles incompatibilités d’atmosphère quand l’une dessine une scène de torture et l’autre une comédie d’amour.

Béatrice Tillier n’a pas cédé à la tentation du dessin sur ordinateur. Elle chérit le papier qu’elle choisit minutieusement, comme ses pinceaux, ses couleurs. Elle se nourrit d’une riche documentation : les étoffes, les architectures, les peintures d’époque. Elle revendique la forme la plus visible, la plus réaliste, la plus appuyée du dessin : « Le trait, le crayonné ne doivent pas s’effacer sous la couleur ». Loin de la spontanéité en cours chez les auteurs de sa génération (Sfar, Blutch, Guibert, Blain, David B, etc.), elle s’applique, cisèle, peaufine. Certains la trouveront peut-être trop académique. Mais, personnellement, je suis séduit par la richesse, la complexité de son travail, propice à l’émotion, au mystère.

Elle maîtrise complètement la couleur directe. Dans « Fée et tendres Automates », elle travaillait avec des bleus, avec des supports séparés. Chaque planche du « Bois des Vierges » est désormais une œuvre d’art complète. Elle assume le qualificatif de « coloriste ». D’aucuns (comme moi) considèreraient que l’adjectif est trop réducteur. Mais elle revendique : elle y trouve une manière de renforcer les effets de perspective. Ca lui a permis aussi dans « Mon voisin le Père Noël », de faire cohabiter deux récits parallèles, l’un monochrome, plutôt gris, et l’autre très contrasté. « Des encres acryliques délicatement posées sur un premier crayonné en craie, et l’encrage final au pinceau, à l’encre de Chine… »

Elle, qu’on imagine solitaire, dit aimer travailler avec ses scénaristes, Philippe Bonifay ou Jean Dufaux. Quand on connaît la manière délicatement perverse et provocatrice dont ce dernier joue avec ses dessinateurs féminins (Ana Mirales en parle encore avec fébrilité !), ça donne forcément des relations très complexes. Elle s’en est plutôt bien sortie, même si elle dit avoir été relativement déstabilisée. Jean Dufaux n’avait pas facilité la chose en l’obligeant à travailler sur les amours contrariés d’un animal et d’une jeune princesse. « Comment retranscrire les expressions humaines à travers un personnage animalier ? Comment révéler la part animalière des êtres humains… Et puis, vous vous rendez compte, comment allais-je dessiner les enfants nouveaux-nés issus d’une union de poils et de peau (rire). »
Avec, pour référence, l’ambiance mythique de « La Belle et la Bête » de Jean Cocteau, mais aussi plus proche d’elle, Frank Pé (« Zoo ») et Claire Wendling (« Les Lumières de l’Amalou »), elle a largement convaincu le milieu de la BD. Ils sont évidemment sous le charme. Et ils sont unanimes : ce premier tome du « Bois des Vierges » (Robert Laffont) est objectivement (sic) de toute beauté.

Posté par M.E.L. le 20 mars 2008 dans
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11 mars 2008
Carlos Nine et la BD : les Argentins ne sont pas manchots !

Carlos Nine - © Philippe Germanaz
Carlos Nine est un de ces grands auteurs argentins à qui le Festival d’Angoulême avait eu la bonne idée de remettre le prix « Alph-Art » du meilleur album étranger 2001. Avant « Le canard qui aimait les poules », les lecteurs français avaient peu entendu parler de cet artiste généreux et plein d’humour. Pas plus d’ailleurs ils ne connaissaient toute cette génération d’artistes sud-américains si follement épris du 9ème Art.
Cette année, c’est Jose Munoz, Président du Festival, qui a imposé et imaginé une superbe exposition dont le beau catalogue édité par Vertige Graphic donne une idée des talents et de la vitalité des auteurs argentins.
Carlos Nine a profité de cette exposition pour venir s’encanailler à Paris. Je l’ai rencontré dans l’étroit boyau qui sert de galerie à l’éditeur, Daniel Maghen, quai des Grands Augustins, au milieu des planches encadrées qu’il aime commenter dans un français approximatif mais si chaleureux !

Carlos Nine et Daniel Maghen - © Philippe Germanaz
J’étais en retard (certains diraient comme d’habitude !), l’homme avait manifestement très faim, mais il tenait à m’expliquer pourquoi il était devenu, sans le vouloir, la coqueluche de ces jeunes auteurs italiens, français et même new-yorkais qui, tel Peter de Sève, se sont précipités sur le site de Maghen pour réserver la plupart des planches.
Humblement, pudiquement, il caresse du doigt le dessin fluide de sa féline héroïne, inspirée de sa propre chatte, et décrit son tango meurtrier avec une pauvre souris condamnée d’avance. Il rit des ébats érotiques d’icelle avec un immense trône en bois dont les nœuds et moulures sont évidemment trop protubérants pour être honnêtes.

L’univers de Carlos Nine est celui d’un Lewis Carroll qui serait passé chez Disney. Qu’il dessine pour ses copains, Lewis Trondheim et Sfar, dans la série « Donjon », ou qu’il publie ses propres histoires, « Le canard qui aimait les poules », « Fantagas », il confère aux objets (chapeau, cape, fauteuil, cheminée) une capacité de personnification. Il joue avec les formes géométriques pour leur donner vie. Il les propulse dans une sorte de ballet orphique, immoral et sensuel.

Chat et souris... (Fantagas)
Les histoires de Carlos Nine ne se racontent pas. Ce sont pour la plupart des fables dont les errances visuelles, tout en fluidité, suffisent à la narration. Le scénario reste secondaire. Sous son pinceau (il est fou d’aquarelles), son bestiaire devient anthropomorphe. Sa mise en scène projette, sur une mini scène de théâtre, les turpitudes de notre société humaine. L’alcool fait des ravages mais reste de bon compagnonnage. Le muscadet va jusqu’à prendre la forme d’un personnage.
Ses publications sont éparses, quelquefois vraiment trop confidentielles. Pas facile de trouver en librairie « Meurtres et châtiments » (Albin Michel, 1991), ni même « Pampa » (Dargaud, 2003). Sur le Net, il faut fouiller pour trouver une présentation un petit peu exhaustive de son travail. C’est dommage.

Pour l’heure, Carlos Nine travaille sur plusieurs projets. Un polar avec « un tout petit détective centro-américain qui, lassé par mes décisions d’auteur, commence à se rebeller contre mon scénario. Il essaie de se suicider, n’arrivant plus à me supporter. »
Carlos Nine œuvre aussi sur un court métrage de 15 minutes, « qui fera partie d’un long métrage composé de 5 histoires autour du tango ». Il ne le confirme pas, mais à mon avis, il y aura aussi du Munoz là-dessous.

Cochon et canard (Fantagas)
15 heures ! Le restaurant risque de fermer. On se précipite. Que croyez-vous qu’il arriva une fois l’assiette remplie ? Carlos Nine sortit son appareil photo et mitrailla chaque composition. « J’aime photographier les assiettes. J’ai pris des photos des plats typiques de la cuisine lyonnaise, dont le héros principal est un habitué de mes histoires, le cochon. Le cochon est mon ami. »
A ce moment-là de notre rencontre, j’ai vraiment cru que les gambas flambées et les escargots de Bourgogne allaient reprendre vie et repousser la sauce pour venir jouer avec lui.
Posté par M.E.L. le 11 mars 2008 dans
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27 mars 2007
Pour Maëster, il faut savoir en rire…

La politique, c’est du sérieux. Certes, il y a les coups de pied de l’âne, les petites phrases, les pitreries captées par l’objectif des paparazzi. Mais c’est clair : la campagne présidentielle ne donne place à aucun moment d’humour.
L’humour, c’était pourtant, dans l’esprit des étrangers, une des caractéristiques majeures de l’identité française. Depuis les chansonniers jusqu’aux Nuls, en passant par Fernand Raynaud, Jean Yanne et Coluche, l’humoriste a souvent nourri la fonction politique de « rassembleur ». Et de Daumier à Pétillon, Cabu ou Wolinski, la franche rigolade comme la joyeuse provocation de nos dessinateurs ont contribué, dans notre identité, à lisser les expressions souvent arrogantes de nos prétentions culturelles et moralisatrices à l’échelle planétaire.

Alors, puisque l’on parle beaucoup d’identité en ce moment, revisitons-la, cette marotte électorale, ce coup de marketing qui, je le crains, pourrait bien faire le jeu des vrais nationalistes… (les méchants, ceux qui éructent, taguent les cimetières, et se rêvent en agents du Ku Klux Klan). Revisitons le concept d’identité nationale, mais en bonne compagnie, celle de Maëster, l’un de nos meilleurs pourfendeurs de la connerie institutionnalisée.
De lui, on connaît les aventures jubilatoires de « Sœur Marie-Thérèse des Batignolles » (éditions Albin Michel et Fluide Glacial) et « Meurtres Fatals » (Fluide Glacial).

Les éditions du Lombard publient ce mois-ci « L’actu tue », un collector de dessins que l’auteur prend plaisir à mettre en ligne sur son blog (www.maester.over-blog.com). Je vous invite à y jeter un coup d’œil. Décapant !
Dans le dossier de presse qui est parvenu à notre équipe chargée de la diffusion des produits culturels, il y avait un petit calendrier illustré. Avec, en guise d’explications sur les intentions de l’auteur, ces quelques phrases-clés :
- « …Il y a des coups de pied aux cultes qui se perdent…»
- « …Il me semble que tout le monde doit être engagé. Etre vivant, c’est être engagé. Même le chômeur doit être engagé (mais lui, c’est plus urgent). »
- « …Ce qui m’agace, c’est la façon dont sont sélectionnées puis présentées les infos…. On instille un sentiment d’insécurité pour rendre les gens plus vulnérables et donc plus dociles… On livre du spectaculaire, on reste à la surface. Les débats ne sont là que pour devenir des jeux du cirque, pas pour y développer des idées. »
- « …J’ai eu envie de partager ma colère, mais aussi l’aspect caricatural et risible de tout ça. »

C’est sur son blog… (www.maester.over-blog.com). Je vous invite à y faire un tour, je ne prends pas de commission. Pire, connaissant la bête, il serait même capable de me taxer au passage, arguant du fait que je me serais servi de sa notoriété pour rehausser la mienne ! Si, si, il en est capable.
Bon, c’est pour rire. Transmettez mes amitiés à l’artiste.

Posté par M.E.L. le 27 mars 2007 dans
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22 février 2007
Emmanuel Lepage à Paris

© Jean Bibard
Depuis longtemps, je voulais le rencontrer. Croisé à Saint-Malo, au Festival Etonnants Voyageurs, ou dans la galerie de Daniel Maghen, en bordure de Seine, le personnage ne laisse pas de me captiver. Probablement un des artistes les plus riches, les plus « complets » de sa génération : l’auteur de Muchacho.
1) A 40 ans, ce Briochin fascine ses lecteurs par un parcours sans fausse note.
- Après Kelvinn (éditions Ouest France 1987) et L’Envoyé (Lombard 1989), c’est le cycle de Névé (Glénat 1991à 1997) qui l’a vraiment révélé.
Névé, fils d’alpiniste, a des visions prémonitoires. Sur les pentes de l’Aconcagua, il vit les déboires et les tensions d’une ascension qui sera fatale aux membres de sa famille. Un récit initiatique (déjà !), dans une atmosphère très graphique que ne renierait pas Cosey.
- Puis, sur un scénario d’Anne Sibran, il va passer 2 ans à peindre en couleur directe La Terre sans Mal (Dupuis 2000). Un superbe voyage dans le monde des Indiens Guarani à la recherche d’un paradis sur terre.
L’aquarelle devient sa maîtresse. Et c’est avec ses couleurs qu’il quitte la Bretagne pour partir au contact des populations andines, puis au Brésil, en Argentine, et même en Asie. Fragments d’un voyage (Casterman 2003) révèle un formidable illustrateur.

2) Mais avec Muchacho (Dupuis 2004 et 2006), Emmanuel Lepage franchit une nouvelle cime : 2 tomes qui mettent en évidence la progression artistique d’un auteur qui s’affirme autant dans la maîtrise technique du dessin…que dans le regard qu’il porte sur lui-même.

- Muchacho est d’abord un livre de rencontres : celles des peuples, des civilisations, des classes sociales. Celles des caractères et des personnalités aussi, en l’occurrence, ici, un jeune séminariste égaré dans l’univers de la guérilla nicaraguayenne. Emmanuel Lepage, qui est ici son propre scénariste, met beaucoup de lui : « L’histoire permet à l’auteur de se révéler à lui-même ».

Oui, EL doit beaucoup aux rencontres, celles de ses inspirateurs : Jean-Claude Fournier (le père de Spirou) qui, dès l’adolescence a guidé son dessin ; Pierre Joubert, le mythique auteur de la série « Signe de Piste », dont les figures androgynes se retrouvent, comme un hommage, dans certains personnages d’EL ; Christian Rossi qui le conseille lors du quatrième tome de Névé ; et même René Follet, ce formidable dessinateur, trop méconnu des jeunes bédéphiles.
- Muchacho, c’est, sur le plan artistique, l’aboutissement d’une incroyable maîtrise de la couleur directe. Superbe palette, qu’il s’agisse de mettre en valeur le décor baroque de la forêt amazonienne ou l’intensité des regards.

- C’est enfin le livre d’une réflexion de l’auteur sur lui-même. Son art ? Il s’interroge, via son héros, sur la représentation des autres. Son engagement ? Jusqu’où peut-on rester insensible aux luttes d’émancipation quand la dictature, parée des ostensoirs de la religion, diabolise le sentiment de solidarité. Le voilà qui interpelle les théologiens de la libération (Monseigneur Romero, le poète Ernesto Cardenal : « La religion est un fait politique » !). Les valeurs, enfin ! Dans les traces de Pier Paolo Pasolini et de Hermann Hesse, Emmanuel Lepage revisite celles de l’amitié et de l’amour avec une finesse et une émotion qui, s’agissant de l’homosexualité, surprendront les hétéros les plus ancrés dans leurs certitudes.

Oui, décidément, belle œuvre littéraire que celle-là.
Et passionnant échange. L’homme pétille d’intelligence. Sous des abords timides, il se donne à ses interlocuteurs. Il se laisse découvrir, sans ostentation, et tout en pudeur. Mais c’est sans complexe et avec beaucoup d’humour qu’en provincial « monté à Paris », il pose, square Velpeau, devant les affiches d’une campagne « ANTI-FLIRT », ou encore à l’entrée de l’hôtel Lutétia, jouant les célébrités.

« Plier, interpréter, redessiner le décor », disait-il, « faites ce qu’il faut pour valoriser le comportement et la psychologie des personnages ». Soit, mais se plier au jeu du photographe, il sait faire aussi !

Posté par M.E.L. le 22 février 2007 dans
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16 février 2007
Cromwell : Anita Bomba est sa copine !

© Jean Bibard
Quand il pousse les portes vitrées du Méridien Montparnasse, sa démarche de rocker chaloupée n’échappe à personne. Ah ça, il faut bien le dire : peu d’autres bédéfêlés cultivent avec un tel bonheur un look punk aussi démonstratif. Margerin ? Même pas ! Coyote ? Peut-être...
Visez un peu : un couvre-chef avec large visière, aux armes d’un célèbre groupe de la ligne Motörhead, «Les Misfits ». Il ne s’en sépare jamais, même à l’heure du déjeuner, sans doute pour protéger le lustre d’un crâne rasé « au petit poil ». Sous la veste de motard (cuir et pneu), estampillée « Triumph » (ces anglaises qui crachent l’huile et le feu), un tee-shirt aux couleurs des Ramones, autre groupe déjanté new-yorkais. Et pour souligner le jean, deux Doc Martins à lacets, super clean malgré la pluie (manifestement bichonnées, prêtes pour se rendre au bal annuel des Harley).
Oui, très pro, notre Didier. Je dis « Didier » parce que Cromwell, c’est un pseudo (une marque de casque). Son vrai nom « David » n’est d’ailleurs pas non plus son vrai patronyme. Eh, eh, on ne sort pas indemne d’une famille aristocratique, établie en terre de Coëtquidan, ni d’une enfance balottée au gré des déménagements d’un père militaire (officier de la Légion, élevé au grade de Commandeur). Un père exigeant, à qui Didier voulut démontrer qu’il pût être parachutiste (au 1er RPIMA de Bayonne). Un père qui, magnanime et réaliste, l’inscrivit finalement à l’école Penninghen.

Il peut tromper son monde. Mais ne vous fiez pas aux apparences, question culture et politique, le bonhomme a plein de choses à dire (avec Fred Vargas, il a pris position contre l’extradition de Battisti, et sait s’engager pour des causes généreuses, tel le handicap pour l’UNAPEI). Sil soigne son look, notre rocker dessinateur, c’est d’abord parce qu’il appartient à cette tribu d’artistes « qui ont eu ou qui ont plus de problèmes que les autres avec eux-mêmes ».
Oui, il en faut du talent pour contourner l’obstacle d’une timidité naturelle, et l’écrasement d’une condition adolescente trop longtemps nourrie d’interrogations existentielles. « Joann Sfar est un génie, et tout ce qu’il fait semble couler de source. Miller, Burns et surtout Trondheim sont, à l’opposé, des gens qui ont eu des problèmes très spéciaux ». Schizos ou autistes ? Il leur faut, pour exister, forcer le trait, provoquer, pratiquer sans cesse la dérision.
Alors, va pour le punk. Place au spectacle. Rien à voir avec les pratiques de ces mecs underground qui cherchent à se faire du mal. « Le sadomaso, c’est pas mon genre ». Hors le spectacle, il y a la vraie vie. Mais pendant le spectacle, on peut tout faire et tout dire. A fond la mob, donc, et vroum…le plaisir et le soufre. On est dans le fantasme, et tant pis si c’est trash !

Anita Bomba, son héroïne, n’a pas traversé la vie en Golf Polo. Qu’elle flingue ou qu’elle baise, c’est de la consommation sur le pouce, du grignotage. Ne lui parlez pas d'amour. Si les hommes repassent dans ses bras, c’est que ça a été bon, point barre ! Avec Joé Ruffner, Cromwell a conçu pour Casterman un cycle d’aventures qui tient à la fois des contes sanglants de l’héroïque fantaisie (les personnages sont des sortes d’Allien, mi-humains, mi-robots), avec des accents de la Commedia dell’arte (les dialogues sont truculents) et l’expressionnisme d’un graphisme vengeur, au hachoir et pas de quartier.
Ses BD sont adulées par une génération qui fréquente aussi bien le dessin de Tarquin que le monde des mangas. Un univers que se disputent les éditions Glénat et Soleil, deux maisons qui abritent actuellement les travaux de Cromwell.
Pour l’heure, sirotant son Martini, Cromwell se prépare au concert. Il va se produire dans une boîte du 20ème, avec deux complices. Ils ont formé un groupe qu’ils qualifient de punk spaghetti, « La bonne, la brute et le truand ». Sachant qu’il n’y a qu’une seule femme (la brute, femme du dessinateur Fred Beltran), on ne vous dira pas des deux autres types qui fait « la bonne ».
Il s’en va, lonesome rocker, déposer dans sa chambre, les multiples carnets et croquis sur lesquels « il fait ses gammes » (une mine, une liasse de crobars géniaux). Et aussi, sa trousse de couleurs. Quatre tubes lui suffisent : il ne travaille qu’en mélangeant le noir avec le jaune sable, le rouge rouille, le vert olive. Et il va, dans quelques minutes, tel Iggy Pop qu’il vénère, épauler le harnais d’une guitare. Pour s’approcher d’un micro et cracher tout plein de décibels. A 45 ans, Cromwell n’arrête pas de déménager…

Posté par M.E.L. le 16 février 2007 dans
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12 février 2007
Muñoz, président : Le Festival BD d’Angoulême s’offre une belle affiche !

…Et j’aimerais rajouter : une des plus belles âmes du 9ème art, un homme généreux, un artiste au grand cœur.
Lors de la soirée de remise des prix du FIBD, Lewis Trondheim n’a pu s’empêcher de conclure son année de présidence par une discrète, mais généreuse poignée de main. Elle m’était destinée. Il faut dire que le bougre n’avait eu de cesse, tout au long de l’année, de distiller son venin à l’encontre de ma personne, jugée par lui emblématique du méchant capitaliste fomentant l’autodafé des livres de littérature et de bande dessinée. C’était un peut n’importe quoi. Curieux d’ailleurs qu’il ait été aussi mal conseillé. Invoquer les combats d’il y a vingt ans contre la loi Lang (alors que la hache est enterrée depuis belle lurette !)…tout cela était incompréhensible pour la jeune génération qui s’est encore une fois précipitée au festival (200 000 visiteurs). Tout comme était complètement stupide sa demande de m’évincer du festival. C’est lui qui est parti, par la grande porte d’ailleurs, et c’est aux côtés des autres partenaires que j’accueille aujourd’hui Muñoz pour le remplacer. (Tchao Lewis, à bientôt autour d’un verre !).

Muñoz donc :
Les moins de 30 ans, les accros du manga ou des jeux vidéo ne connaissent probablement pas cette belle figure de la bande dessinée. En tout cas, j’espère que son éditeur (coucou, amis de Casterman) aura trouvé là l’occasion de mettre un éclairage supplémentaire sur une œuvre graphiquement remarquable, très personnelle, toute en intimité.
Dans un premier recueil d’entretiens publié chez Flammarion, « Itinéraires dans l’univers de la Bande Dessinée », j’ai déjà décrit le bonhomme et son art.
1) Il faut le voir, chez lui, entre Italie urbaine et confins populaires du Sentier parisien. Il a la bougeotte, José Antonio. Il masque sa fébrilité derrière des cigarettes sans cesse rallumées (à moins qu’il n’ait changé de pratique). Il parle une langue mélangée de français, d’italien, de castillan et d’anglais. Dans la pure tradition de ces exilés cosmopolites, il slalome autour des difficultés de langage pour faire partager sa passion de la justice, son mépris de la spéculation, et foudroie toutes les formes d’oppression. Pas de militantisme, non vraiment, pas de harangue : « le monde est un dessein (sic) sans scénario ! ».
Alors, nul besoin de justification idéologique. C’est dans les bars, les salles de danse, les rues et les assemblées populaires qu’il saisit des regards, décrit les mouvements, recrée une atmosphère et recherche « l’essentiel ».

2) Et ça donne une œuvre toute intimiste : Le Bar à Joé, Billie Holliday, Le Train sur l’eau, et bien évidemment Les Carnets argentins.
Avec Sampayo, son scénariste et ami, il a écrit les aventures d’Alack Sinner. Avec Jérôme Charyn, il a illustré Le Croc du serpent. Il a multiplié les travaux pour des périodiques (A Suivre, Charlie Mensuel, et aussi des publications portugaises, italiennes ou argentines).
3) On pourrait le croire désenchanté. Mais s’il parle de rébellion, s’il cite Che Guevara ou Don Elder Camara, c’est d’abord pour justifier l’irresponsabilité de ceux qui envoient les jeunes, armés de simples couteaux, se faire faucher par la mitraille des armes automatiques. S’il évoque Régis Debray, c’est pour s’intéresser à l’expression de ce christianisme coupable qui hante toute une population d’intellectuels progressistes. « Il faut savoir voir la vérité. Mais il y a trop de raisons de ne pas rejeter le rêve, le désir de guérir ».

4) Passionné par la peinture expressionniste dont il emprunte souvent l’épaisseur du trait, il aime Grosz, Egon Schiele et Schmidt-Rottluff, peintre de Die Brücke. Mais, voyez-vous, c’est l’œuvre du Français Georges Rouault qui l’interpelle. De la vie de cet artiste qui a vécu plus qu’aucun autre le désarroi des Chrétiens face aux malheurs du monde, il a retenu cette leçon : « Il faut essayer de racheter le monde à partir de soi ».
Bon, tout ça nous le rend sérieux, charismatique, génial à coup sûr. Mais ne vous fiez pas aux apparences de ses tenues cléricales (il aime le noir). Passé aux fourneaux, il sait s’activer sur un plat de pâtes. Au crayon, il vous campe avec passion la naissance d’un désir de femme. Et si d’aventure vous lui parlez de jazz, de tango, de musiques argentines, alors son regard pétille et le dessinateur s’efface devant le mélomane, le danseur, l’esthète.
Bon vent à toi, José Antonio. Avec toi, l’édition 2008 du FIBD s’annonce passionnante.

Posté par M.E.L. le 12 février 2007 dans
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7 septembre 2006
Web designers, auteurs de comics, de dessins animés : les créateurs de « l’Age de glace » font la queue pour celles de Bertillon !

© Out of picture "Un art venu d'ailleurs"
Quelle joyeuse bande, quelle étonnante confrérie. A l’occasion d’une exposition à la galerie Arludik (animée par Diane Launier) et de la publication d’un premier album « Out of picture » (éditions Paquet) qui propose une première découverte de leur œuvre, une sympathique troupe de jeunes artistes new-yorkais a fait halte à Paris, cette semaine. Oh, rien de prétentieux, pas d’esbroufe, ni de paillettes. Même si ces gens-là vivent autour et dans le monde de la production cinématographique, ces artistes cultivent encore l’ambition, l’avidité créatrice, l’humour épicurien et le travail à la tâche (quand il s’agit de produire des centaines de dédicaces !).

© "Vie de famille" de Vincent Nguyen
Dans la vie professionnelle, ce sont de formidables tacherons. Attention, je ne suis pas en train de dire qu’on a affaire à de la série industrielle. Non, ce sont d’extraordinaires inventeurs, des types extrêmement doués. La plupart travaillent anonymement pour les studios Blue Sky. « Robots », « l’Age de glace », vous connaissez certainement. Des milliers d’images, des animations, des effets visuels, des montages extrêmement complexes. Du produit final, on se souviendra du réalisateur ou peut-être du producteur. On retiendra surtout ce petit animal culte, cette icône de la nouvelle production du dessin animé américain, « Scrat », l’écureuil fou-dingue qui grimpe les falaises de glace à coups de dents et les dévale en roulant autour de ses noisettes…

© "La sirène" de Peter de Sève
Mais qui connaît Peter de Sève, l’inventeur de « Scrat ». Qui a entendu parler de l’illustrateur prolixe Michael Knapp, du dessinateur Benoît Le Pennec (un petit Français qui, un temps, s’est égaré dans les studios de Dreamworks pour travailler sur « Prince d’Egypte » et « Sinbad »), du magicien Daniel Lopez Munoz qui émarge chez Pixar Animation Studios, du coloriste Robert Mackenzie intermittent de Lucasfilm ou encore d’Andrea Blasich, un Milanais d’origine, qui se fit les crocs sur « Le Gang des Requins ».

© "Faits divers" de Michael Knapp
Sur l’instigation de l’un d’entre eux, Daisuke Tsutsumi (surnommé « Dice »), ils ont décidé de s’épauler pour faire connaître au grand public leur propre signature, autour d’un concept : « Out of Picture ».
« Out of Picture » est un terme utilisé dans l’industrie du film. A chaque fois qu’au montage, un passage de film est coupé, ce sont des centaines de dessins qui ne sont pas retenues. Frustrant, certes. Mais de cette frustration naît l’envie de pouvoir maîtriser le destin d’une œuvre et de plaider pour son propre génie !

© "Vacances Flottantes" de Benoît le Pennec
« Out of Picture » est leur signature. Au Nord de Manhattan, ils ont pris atelier et créé un collectif : chacun son style, sa production, mais tous au coude à coude pour évoluer et se faire connaître.
Ah, il faut les voir dans ce bistrot de l’île Saint-Louis. Pas un ne parle français. C’est Gérald Guerlais, un illustrateur hyper sympa mais dont je ne connais pas encore l’œuvre (un internaute qui est déjà intervenu sur ce blog) qui surfe en multilingue. Tout le monde parle un peu en même temps, dit sa passion. Ils ont rencontré, la veille, le grand Moebius. Ils rêvent d’une diffusion plus large en France, testent leur connaissance des jeunes auteurs francophones.

© "Echos Silencieux" de Daniel Lopez Munoz
Ils vont, après le déjeuner, se précipiter dans une librairie « Album », un réseau très actif pour promouvoir les comics américains. Pardon, Mr Lebel, de les avoir mis en retard. Mais pour l’heure, chacun est plongé dans son plat de cuisine régionale française. Rigolade quand l’un d’eux se risque à commander un bon vin en réclamant un cépage et non pas un vin d’origine: « What do you want, un Saint-Emilion, un Chinon ? ». « No, no, please, un Sauvignon ! ». Quand je vous dis que sur le marketing du vin, il nous faut revoir la copie…

© "Au coin de la rue" de Robert Mackenzie
Telle une joyeuse bande de touristes japonais, ils sortent leur appareil numérique pour me prendre en photo dans la chaleur moite de cette arrière-salle. Mais je rigole moins quand je m’aperçois, en fin de repas, de la supercherie. L’un me parle, les autres, l’œil sur le zoom de leur boîtier numérique, me caricaturent, mains et carnets planqués sous la nappe.

© Oui, je peux" de Andrea Blasich
J’ai laissé cette joyeuse bande rejoindre l’espace d’exposition qu’ingénieusement et avec goût Diane Launier leur a consacré. Mais en passant devant la boutique des glaces Bertillon, je surprends ceux qui ont joué les ascètes dans leur assiette, en train de s’offrir un cornet en dessert. Epicuriens, vous disais-je, et pas du tout fans des McDo.
Ils ont promis d’envoyer quelques dessins dès leur retour à New York. Je vous les ferai partager.

© "Le cadeau de mariage" de David Gordon
Posté par M.E.L. le 7 septembre 2006 dans
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26 juin 2006
Jean Roba, l’un des géants de l’Ecole Belge de la BD, a tiré sa révérence !

Ses albums se sont vendus à 25 millions d’exemplaires. Ils ont été traduits dans une quinzaine de langues. Il fait partie des « tout grands » de la bande dessinée, aux côtés d’Uderzo, de Morris ou de Franquin, les grands héritiers franco-belges d’Hergé et de Jacobs. Et pourtant, il n’aura eu le droit, le jour de sa mort, qu’à quelques lignes dans les journaux français. C’est Olivier Delcroix, dans Le Figaro, qui aura eu l’audace de saluer sa mémoire avec les mots les plus généreux et les plus reconnaissants.
Il faut dire qu’aujourd’hui, dans l’univers des adolescents, les histoires de Jean Roba paraissent bien naïves. « Boule et Bill, c’est un univers heureux, idéalisé » (D. Couvreur, Le Soir). C’est le reflet de ce que Jean Roba appelait la Belgique joyeuse des années 30, celle qui voulait fuir les problèmes de la guerre et du chômage.
Chez lui, il y a quelques semaines, il avait gentiment répondu à une longue interview que je publierai dans la prochaine livraison de « Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée ». Quel homme accueillant et généreux il était.

Déjà terriblement fatigué, il avait rouvert certains de ses albums et commenté avec ironie ce que d’aucuns appellent le monde « désuet » de Boule et Bill. « Oui, c’est sûr, dans mes dessins, il n’y a pas d’étalage de violence, ni d’actions frénétiques, tout au plus, de temps en temps, un vase cassé, un accident de voiture. Mais je revendique un humour simple, fait d’esthétique et de sensibilité ».
L’homme ne prétendait pas révolutionner le monde avec des coups de crayon. Même si parfois il s’irritait discrètement de ce que les journalistes ne l’interviewaient que pour parler de Franquin, son ami et mentor dans Spirou, il revendiquait sa propre capacité à saisir tous les codes d’une adolescence prolongée, qui se plaît dans l’esprit d’aventure, la fréquentation des copains et une propension à sourire au moindre gag.

Attention : petite remarque pour ceux qui ne connaissent pas bien l’histoire de la BD et qui néanmoins voudraient briller dans les dîners en ville. Dans Boule et Bill, le cocker, ce n’est pas Boule, mais Bill. N’y voyez aucune perversité. Boule, c’était le fils de Roba, ainsi surnommé à l’école parce que rondouillard. Et Bill, c’était, en 1959, le nom du chien de Roba !
C’est Laurent Verron qui, chez Dargaud, a repris la série depuis déjà trois ou quatre ans.
A l’heure des jeux vidéo, les petits héros de Jean Roba continuent de caracoler en tête des ventes en hypermarché. Belle récompense pour cet homme qui s’est éteint discrètement, la semaine dernière. Il avait dû, comme d’autres, se battre avant de connaître le succès : en dessinant d’abord des vitraux, en devenant photographe ou en faisant de la pub ! Et puis, finalement, la gloire avec les gros tirages.
Beau pied de nez aussi à tous les ingrats qui, au nom de la modernité, n’osent même plus prendre la plume pour saluer le travail d’un bonhomme qui, avec des histoires courtes, simples (il a aussi dessiné des histoires de l’Oncle Paul), aura semé des petits grains de bonheur dans l’éducation de millions de lecteurs.
Un peu de reconnaissance, s’il vous plaît !

Posté par M.E.L. le 26 juin 2006 dans
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1 février 2006
« Icare »de Moebius-Taniguchi : un superbe manga franco-japonais

© Icare - Moebius / Jirô Taniguchi - Ed. Kana
Pour qui cherche la voie d’accès au manga, je recommande la lecture d’Icare (éditions Kana). C’est l’aboutissement (paradoxalement inachevé !) d’un long projet éditorial, imaginé par le Français Moebius (L’Incal !)…et repris par le mangaka japonais Jiro Taniguchi. Une œuvre merveilleusement poétique. Le scénario a certes souffert de multiples altérations et recompositions. Mais la qualité de la mise en page, la beauté de certaines scènes et le rythme progressif de l’action…en font un livre d’exception.

L’histoire se déroule dans un Japon futuriste. Alors que des hommes-éprouvettes nourrissent des vagues d’attentats suicides, une clinique accueille un nouveau-né. Capable de voler, Icare est vite repéré par des scientifiques, et enfermé tel un oiseau dans une immense serre. Il y grandit jusqu’à ce qu’une administration d’état imagine pouvoir utiliser ses capacités à des fins militaires. Il découvre alors l’agressivité des hommes. Mais plus que toute velléité de résistance au totalitarisme, c’est l’amour qui réveille en lui l’aspiration à la liberté.

Bon ! Vous me direz : ça a un petit air de déjà lu, en littérature comme en bande dessinée. Tout cela a effectivement un peu vieilli. Lorsqu’il écrivit son scénario vers 1980, Moebius surfait alors sur la vague de la science-fiction politique. Le temps a vite rattrapé l’histoire. Et de l’imagination débordante du Français, il faut surtout retenir la métaphore de l’envol, si présente dans toute son œuvre (rite chamanique de l’élévation de l’âme ; archétype de la conscience libérée des pesanteurs terrestres, référence aux pratiques de lévitation tibétaine…)… Et, bien sûr, une conception quasi cathare de l’idéal amoureux, désincarné, garant d’un état de pureté dont on sait qu’il obsède Moebius, malgré les nombreuses représentations érotiques, charnelles, quelquefois eschatologiques, dont il nous gratifie par ailleurs !
Les éditeurs nippons ont reculé devant la complexité toute occidentale du projet. Les premières publications n’ont pas suscité d’enthousiasme. Taniguchi s’est attelé au chantier, l’a redécoupé et beaucoup pasteurisé. Avec Moebius, Icare s’amourachait d’une pute sublime, mangeuse d’excréments !!! (du Jodorowsky, en somme !). Version Taniguchi, on nage dans un univers complètement adolescent prépubère, avec un final un peu « à l’eau de rose ». Mais qu’importe, c’est beau.

Je préviens d’avance : Icare décevra les « purs players » du manga. L’album représente, malgré le sens inversé de la lecture, une voie intermédiaire entre la culture graphique nippone et une bande dessinée plus classique. Mais les co-auteurs nous offrent ici une œuvre de toute beauté, un condensé de leur immense talent.
Le décor, d’abord : il est somptueux, riche de multiples détails : l’architecture XIXème des verrières qui retiennent Icare ; l’univers urbain, agressif, d’une métropole sans « cœur », ni âme.

Le découpage ne souffre d’aucune erreur. Personnellement, je trouve que le prélude colorisé n’apporte pas grand-chose et retarde la plongée du lecteur dans l’univers d’Icare. Mais l’orchestration des scènes permet l’accélération du rythme pour passer d’un univers aseptisé, protégé (la clinique, la serre, les bâtiments qui abritent les scientifiques) à des scènes de poursuite (superbes), à des contrechamps impressionnants pour suivre Icare « en piqué », jusqu’à l’épisode de la capture. Impossible alors de ne pas ressentir le désarroi et la colère d’Icare, se débattant avec un entrelacs de lianes, sortes de végétaux cannibales propulsés par des lassos liberticides mais finalement incapables de faire obstacle à l’amour des héros. Belle allégorie. (Dommage que la sortie du drame passe toujours, chez les auteurs masculins, par le sacrifice de la femme ! Un jour, peut-être, mon cher Jean (Moebius), il faudra que tu t’en expliques).
Les personnages secondaires, comme souvent dans la Manga, sont toujours très stéréotypés, même dans les expressions fortes (comme les visages aux bouches exagérément braillardes quand il s’agit d’interpeller, et bien sûr de crier). Mais les héros sont très bien dessinés et nous valent quelques belles palettes d’émotion.

Icare est un album très élégant, dont certaines pages sont des chefs-d’œuvre. Dommage que nous ne puissions connaître la suite de cette histoire (faute de suite !). Pour Moebius, comme pour Taniguchi, la messe semble avoir été dite. L’aventure ne sera probablement pas prolongée.

La galerie Arludik expose quelques planches et dessins de Taniguchi. Heureux ceux qui passeront par l’Ile Saint-Louis. Il se dit que le maître mangaka sera à Paris en mai. Il ne faudra pas le manquer.
Posté par M.E.L. le 1 février 2006 dans
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16 décembre 2005
Olivier Ledroit : la bande dessinée devient opéra

Il est des œuvres terrifiantes et noires dont les artistes portent sur les épaules le poids de leurs tourments. Mais rares sont ceux qui, dans la bande dessinée, savent tromper leur monde et dissocier le contenu dramatique de leur œuvre d’un comportement social des plus classiques. Par leur charisme et leur magnétisme, un Druillet, un Bilal laissent finalement deviner, derrière des regards et des comportements, la présence latente d’un tréfonds obsessionnel dont les effluves sporadiques et violentes rejaillissent dans l’œuvre même. Mais on peut passer deux heures avec Jean Giraud, alias Moebius, sans vraiment pouvoir attribuer à des traits spécifiques de sa personnalité l’explication d’un aspect particulier de son dessin.
Olivier Ledroit est de ceux-là.
En début d’année, il présentait à Paris un collector (édité par Daniel Maghen). Avec légèreté et amusement, il introduisait ses lecteurs dans le monde enchanteur des elfes et autres personnages aériens de l’heroic fantasy. Son dessin est alors tout en élégance, stylisé, telles des illustrations anglaises ou nordiques de contes pour enfants. De la poésie, jusque dans la caricature des monstres les plus hideux pour les rendre finalement communs, attachants et acceptables.

Et puis, surprise : le néophyte découvre, dans les bacs, un album du même auteur, « Xoco », un polar noir, co-scénarisé avec Thomas Mosdi. L’action se déroule à New York, « la ville des extrêmes et des délires ». Il y fait noir, marron, bleu profond ou vert sombre. O.L. revendique alors l’héritage expressionniste, cite les cinéastes Murnau et Mankiewicz pour expliquer pourquoi il s’appesantit sur les ombres. J’aime d’ailleurs assez sa formule : « Je recherche les atmosphères claires-obscures ; ça me permet de travailler la lumière ! ! ! ».

Il est difficile de cerner la personnalité de ce garçon de 34 ans, hypersensible, timide aux ongles rongés, amoureux de ses bonsaïs…quand on se plonge dans l’exubérance des « Chroniques de la Lune Noire ». Et plus encore, dans « Requiem », son œuvre la plus aboutie.
Les « Chroniques de la Lune Noire » sont dessinées dans le filon de l’heroic fantasy. Avec Froideval, O.L. a surfé sur les influences graphiques de Frank Frazetta et Berni Wrightson, deux illustrateurs US dont il revendique l’influence. La violence est omniprésente, mais ponctuée de clins d’œil et « d’humour au second degré ».

Les difficultés de collaboration ont amené O.L. à se jeter avec Pat Mills dans « Requiem » qui prolonge, avec maestria et un foisonnement délirant, cette aventure personnelle dans un univers plus franchement gothique encore.
Personnellement, j’ai eu beaucoup de mal à « lire » « Requiem », même si, au gré des livraisons (on en est au 6ème tome), la mise en page s’est aérée et clarifiée. Là n’est peut-être pas son point fort. Comme l’explique O.L. lui-même, c’est de toute façon une « histoire à tiroirs »…

Le scénario me fait penser à un livret d’opéra. L’histoire est quasi impossible à résumer (je tente) : un soldat allemand, Heinrich, meurt sur le front russe. Il est projeté sur Résurrection, un monde chaotique et violent. Il y suit les enseignements du vampire Cryptus et devient « Requiem » à la recherche du seul être aimé de lui, Rébecca… Pour cette superproduction en technicolor et dessins double-page, O.L. propose un casting d’enfer avec, en guest-star, Dracula, Robespierre, Attila, et puis des dragons, des centaures et même des avions triplans…

Ne vous laissez pas impressionner. Ou plutôt, si… Mais par la puissance du dessin, la capacité narrative de chaque case et la force émotionnelle de certaines séquences. Vous êtes à Garnier ou à la Bastille, vous ai-je dit, c’est le chant qui vous emporte, le cri déchire votre confort, la raison n’a plus cours…
A l’instar de son confrère écossais, Adrian Smith (chef de file de l’équipe de Warhammer), O.L. a trouvé sur ce territoire la maîtrise d’une palette plus large où le « rouge pétant », sur fond noir ou bleu très dense, fait brûler d’un feu agressif les inscriptions les plus ésotériques ! Les scènes de bataille deviennent grandioses, comme une séquence des films d’Eisenstein quand il paraphrase l’affrontement des chevaliers teutoniques avec les forces du mal absolu. Un délire total, mais génial (que, malheureusement, on ne peut reproduire ici. Et même, il faudrait pouvoir les regarder sur les planches originales, grand format, plus que dans les albums, si réducteurs). A côté, les tableaux de Carpaccio ou de Mantegna restent des figures stylistiques (bon…j’exagère un peu).
Oui vraiment, la question se pose avec E. Beiramar (www.fantasy.fr) : dans quel recoin de son cerveau, O.L. va-t-il puiser toute cette dramaturgie.

Près de Lorient, à une portée de voix d’un Sorel dont l’univers, fantastique lui aussi, me semble plus serein (et plus marin), O.L. et son épouse sont des terriens ordinaires. Dans le village, on regarde d’un œil torve l’auteur de ces exubérances graphiques. Ce n’est pas l’atmosphère des Sorcières de Salem, mais ça jacasse et ça tracasse…
Lui, pourtant, en gentilhomme, ne cesse d’offrir des clés de lecture : « Le quotidien ne m’influence pas trop…pas plus…je ne cherche à puiser dans le côté sombre de la vie ». Non, son œuvre est pure jubilation. Sur le modèle de l’auteur de La Ligue des Gentlemen, il cherche avec Pat Mills « des trucs qui le font marrer ». Celui qui se dit « anar positiviste », revendique tout simplement de faire « ce qu’il veut ».

« J’ai une tribune, je suis libre de m’exprimer ». Si, comme d’autres auteurs, il reconnaît le besoin d’une sorte de thérapie (« le dessin permet de libérer toutes les images de violence que j’ai en moi »), il y a chez lui un côté manipulateur qui le force, tel un grand gosse, à miner, puis désamorcer « le côté noir » de ses histoires. Comment pourrait-il faire autrement, lui qui s’assume père de famille et franchement « popote » dans sa jolie maison morbihannaise. Il affirme dessiner « Requiem » en jouant les baby-sitters et en gardant un œil rivé sur le dernier épisode de « Oui-Oui » ou des « Barbe à Papa »…
Ni ange, ni démon. Mi-ange, mi-démon (mais pour le fun)…Olivier Ledroit n’a rien d’un poète maudit.
Posté par M.E.L. le 16 décembre 2005 dans
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3 décembre 2005
Juanjo Guarnido : Le talent n’attend pas les années !

Les fans de bandes dessinées sont unanimes. Dans l’histoire du 9ème Art, rarement jeune auteur aura atteint les sommets (le succès plus le talent) en si peu de livraisons. Avec deux albums, « Blacksad », la série scénarisée par Diaz Canales et dessinée par Juanjo Guarnido…est déjà une légende. L’éditeur (Dargaud) aurait prévu un tirage de 150 000 exemplaires pour le 3ème tome.
Si j’avais un album à recommander pour faire découvrir ce que la bande dessinée d’aujourd’hui peut inventer de mieux, je dirais : offez-vous « Blacksad ».

C’est d’abord une histoire. On plonge dans l’univers urbain des années 50 aux Etats-Unis. Blacksad est un chat. Un détective psychologiquement bâti sur le modèle de Bogart, mais un chat…large d’épaules, puissant, tendre devant la veuve et l’orphelin, violent et colérique, s’il faut mater le truand.
A l’instar d’un Sokal, et dans la tradition encore plus établie d’un Walt Disney, Guarnido met en scène un bestiaire étonnant. Des animaux qui paraphrasent les hommes. Guarnido insiste : « Ce n’est pas de l’anthropomorphisme, mais du zoomorphisme ». Un casting génial. Bourré de stéréotypes, certes, mais avec plein de clins d’œil, des réminiscences : le hibou est le scientifique, le vieux milliardaire est tortue, le tigre joue du tennis, l’acolyte fouineur de Blacksad est…renard.

Ne dites pas : mais ce renard, c’est le Peter Pan de Walt Disney ! Vous feriez sourire, Juanjo. Bien sûr que c’est lui. Il le revendique. Juanjo a beaucoup appris de Disney pour qui il est venu travailler à Paris (à Montreuil précisément) jusqu’à la fermeture des studios. C’est à l’occasion de cette collaboration que sans doute, il s’initia aux techniques de « plongée » ou « contre-plongée », portant le regard sur une scène telle que la verrait le caméraman (Juanjo mime avec aisance le réalisateur quand il décrit son procédé graphique). Il en résulte une profondeur de champ, magnifiée par des dégradés de couleurs comme rarement obtenus en bande dessinée.
Le tandem Canales-Guarnido construit l’histoire de Blacksad avec un découpage digne des meilleurs réalisateurs hollywoodiens.
Mais ce n’est pas du Disney, c’est du Guarnido.

A Eric Libiot (L’Express), il confiait : « A la différence du cinéma, le vocabulaire utilisé pour la bédé pour faire passer l’émotion et l’information est assez limité. Il n’y a pas de son, pas de musique, pas d’acteurs… ». Pas question de réalisme, donc. « La spécificité du dessin de bédé se trouve dans la réinterprétation du réel. Au final, je dessine ce que je veux que les gens voient ».
Eh, mon Dieu, que c’est beau. La lecture de Blacksad est fluide. On s’arrête, on s’appesantit sur les scènes intimistes. Mais dès l’accélération de l’action, le lecteur lui-même est obligé de courir, de tourner la page, de glisser sur les cases. Il faut beaucoup de travail pour en arriver là.

Les éditions Desbois viennent de publier un superbe collector des travaux préparatoires de Blacksad. Croquis, aquarelles, gouaches… Chaque case fait l’objet d’une attention hyper pointue. Il y a des tâtonnements, des rebus, des éclairages différents, des essais de colorisation… Pas étonnant que nos auteurs prennent leur temps.
Vu la beauté de chaque planche, on devine que l’on a affaire à un esthète. A un ciseleur, un orfèvre. Mais aussi à un bourreau de travail. Attention, ne lui dites pas combien chacun de ses dessins mérite d’être encadré. Pour lui, ce qui compte, c’est l’unicité du récit, l’appropriation de la succession des scènes par le lecteur. « De toute façon, une fois l’album terminé, le lecteur a toujours le loisir de revenir sur une case pour se rendre compte que le gars s’est vraiment emmerdé à dessiner tel ou tel truc », disait-il modestement à Eric Libiot.
Le succès ne lui a pas fait tourner la tête. S’il habite deux étages d’un confortable pavillon, non loin des bords de Marne, notre artiste ne dédaigne pas jouer les classiques : il est d’abord un bon père de famille. Il s’est, sous les toits, octroyé la pièce la plus éclairée pour en faire son atelier. Ici ou là, des figurines, des photos, des dessins de quelques amis qui lui sont chers (parmi lesquels Régis Loisel, préfacier du premier Blacksad). Mais alors qu’on est en pleine interview, il sait s’arrêter pour écouter les pas des bambins de retour de l’école, et s’esclaffer quand son épouse, portant masque d’Halloween, pointe le bout de son nez en travers de la porte. Elle est drôle et attachante, elle aussi. Née à Saint-Domingue, baignée de culture américaine (elle a passé la plus grande partie de sa vie à Brooklyn), elle fait carrière dans le dessin animé. Ils sont manifestement de connivence, nos deux tourtereaux, dès qu’on parle dessin. Et ils aiment faire la fête.

C’est cette jovialité qui est le trait dominant du caractère de Guarnido. Une joie de vivre qui sait le préserver de « la grosse tête ». « Il faut arrêter de me cirer les pompes. De toute façon, il y a toujours des vertus et des défauts sur tous les dessins ».
Ce type-là respire la gentillesse et la générosité. Une chose ne trompe pas : il ne sait dire que du bien de ses collègues de la bande dessinée. Et si on le dit irrité par la cover du dernier Sokal, si copie collée de celle du premier Blacksad, il n’en laisse rien paraître. De sa modestie, je garderai toujours cette image : Guarnido faisant la visite de l’exposition Toppi à la Conciergerie, à deux pas derrière le grand Rosinski à qui il vient timidement de serrer la paluche. Lui, félin et discret, s’est contenté de suivre l’ours polonais (très paternel) à bonne distance, juste admiratif et reconnaissant… Mais Juanjo avait les yeux de l’élève qui est en train de quitter l’atelier du maître…
Un grand, je vous le dis.
Posté par M.E.L. le 3 décembre 2005 dans
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27 novembre 2005
Will Eisner contre la théorie du complot

Will Eisner sur le forum E. Leclerc, Angoulême 1993 - Crédit photo : J. Bibard
Dans la bande dessinée, il n’y a pas que des histoires de petits Mickey. Il existe aussi de géniaux artistes pour transformer les arts de la bulle en un implacable réquisitoire contre ce que la bêtise humaine a su produire de plus dangereux : la rumeur !
Les éditions Grasset viennent de publier la traduction française du dernier ouvrage de Will Eisner : « Le complot » (préfacé par Umberto Ecco). Un livre testament à mettre dans toutes les mains ! L’histoire et le décryptage d’une des plus grandes manipulations du siècle précédent, dont les Juifs furent les victimes exclusives.

Ce n’est certainement pas un hasard dans la stratégie de l’éditeur. En 1921, Grasset avait, après et comme tant d’autres, publié un infâme brûlot « Les Protocoles des Sages de Sion ». Le temps est passé, a produit ses ravages, mais le subterfuge fut dénoncé. Grasset, non sans élégance, se rachète en publiant la démonstration du complot à laquelle s’est attelé Will Eisner, juste avant de tirer sa révérence et de rejoindre « The Spirit » dans l’immortalité.
Pour beaucoup d’adolescents américains, Will Eisner est d’abord l’un des grands maîtres du comics. Il a créé « The Spirit » qu’il a dessiné de 1940 à 1953. Son héros (Denny Colt) est un détective, un criminologue qui s’est mis en tête de faire respecter la loi. Pas de transformation en Spiderman ou autre Batman. Avec « un petit loup de velours » sur les yeux, il arpente Central City à New York, enquête aux côtés du commissaire Dolan, un pote franchement soupe au lait. Mais dont la belle Hellen, sa fille, justifie qu’on prenne patience aux côtés du grincheux. Du polar, donc, sans la violence de F. Miller, mais avec ses malfrats, la misère des quartiers de briques, et son théâtre d’ombres.
« The Spirit » a valu à Will Eisner une renommée internationale. Mobilisé pendant la guerre, Will a su déléguer, travailler en studio et confier l’écriture et le dessin à quelques autres dessinateurs amis. Et le succès aidant, c’est toute une nouvelle génération qui, jusqu’aux années 1998-1999, revendiquait l’influence du Spirit, lui-même dans la lignée des dessins de Milton Caniff, d’Alex Raymond ou de George Herriman.
Mais cet homme affable, doux, attentif (nous l’avons beaucoup apprécié lors de ses courts passages au Festival de la BD d’Angoulême) ne s’est jamais laissé enfermer dans un genre littéraire. Quand d’autres recopiaient les maîtres, lui innovait avec le théâtre, mais surtout le « roman graphique ». Voilà qui nous valut « Un pacte avec Dieu », « Fagin le Juif » (un focus sur l’un des personnages secondaires d’Oliver Twist de Dickens).
Mais comme Art Spiegelman dont l’interrogation sur les camps de concentration nous valut « Maus », ce sommet du 9ème art, Will Eisner n’a jamais oublié son enfance dans une famille d’immigrés juifs aux Etats-Unis. Les tensions raciales après la crise de 1929, le communautarisme juif à New York, la Shoah, l’exploitation de l’antisémitisme dans le monde islamique ou, plus près de lui, par les fachos du Ku Klux Klan…l’ont conduit à mener l’enquête sur cette formidable manipulation que constitue l’histoire des Protocoles.

Pour ceux que les détails intéressent, l’éditeur Berg International a publié deux études de Pierre-André Taguieff sur le sujet. C’est sous Napoléon III que l’histoire diabolique commence. Pour expliquer la défaite et la débâcle, on ne se contente pas de dénoncer le traditionnel bouc émissaire juif. (A l’époque, les Juifs sont intégrés, ils sont français, allemands, de religion juive, ils sont banquiers, ingénieurs, artistes ou médecins). Oui, justement, « ils sont partout » (et non plus dans les ghettos ou les quartiers dont l’exclusion remontait au Moyen-Age)… De là à donner à penser qu’il s’agit d’une stratégie délibérée pour pénétrer tous les mouvements d’idées comme les différents échelons de la vie politique, voilà qui va alimenter la thèse du complot.
Dreyfus innocenté, l’antisémitisme redouble (à droite et à gauche ! ! !). C’est la révolution russe de 1917 qui réactualise la thèse. La monarchie russe déchue voit « la juiverie internationale » derrière les mouvements d’insurrection. Même référence utilisée par les idéologues du 3ème Reich qui pointent dans le Traité de Versailles et le coût des réparations « un coup de poignard dans le dos »…
Will Eisner raconte l’origine de la thèse, sa réécriture, les ambiguïtés savamment entretenues qui permettent à la rumeur de renaître de ses cendres lors de chaque crise sociale.
Superbe travail. Moins d’émotion que chez Spiegelman. L’auteur a surtout misé sur la pédagogie. Quand on sait que les Protocoles des Sages de Sion continuent de circuler sur internet, il faut une bonne dose d’optimisme et de confiance dans l’espèce humaine pour aborder « la Chose » avec humour et ironie plutôt qu’en y mettant le feu. C’est ça…Will Eisner.
Posté par M.E.L. le 27 novembre 2005 dans
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26 octobre 2005
Daniel Maghen : De l’aventure d’un galeriste à celle d’un éditeur

©Laurent Mélikian, Bandes Dessinées Magazine
De gauche a droite: Didier Savard, Laurent Vicomte, Daniel Maghen, Frédéric Peynet (en rouge)
Alain Sparh (derrière Vicomte) Béatrice Tillier, Olivier Brazao (derrière Maghen) et Charles Villoutreix (derrière Peynet)
Au royaume des bédéphiles, Daniel Maghen ne laisse pas indifférent. Quelques-uns, rares, font la moue ! « Il ne respecte pas l’artiste, ni les œuvres dont il fait des marchandises ! Il brade le marché ! ». On reconnaît ici la marque d’un concurrent, ou encore celle d’un artiste dont « la cote » est hésitante.
Mais des amis, des zélateurs, des propagandistes, Daniel Maghen en compte à la pelle. Des plus prestigieux et des plus crédibles. Chaque exposition, au 47 quai des Grands Augustins, les rassemble, le verre à la main.
Les Thorgal (oups ! lapsus), les Rosinski père et fils, les Vance (en famille aussi), les Juillard, et toute la nouvelle génération (Gibrat, Ledroit, Pellerin, Lepage…) reconnaissent son professionnalisme et revendiquent…son amitié.

©Laurent Mélikian
Daniel Maghen reçoit William Vance
J’ai fait sa connaissance à Angoulême, au FIBD. Il tenait son stand, bulle New York. Il ne fait pas de retape, laisse venir le chaland, passe derrière, observe les hésitations. Quand on lui pose enfin une question (qu’il laisse venir…), il répond, mais en grand timide, allure gênée, sans vraiment regarder dans les yeux. Sauf s’il s’agit de convaincre. Ou qu’Olivier, son fidèle collaborateur, lui aura fait remarquer, d’un signe discret, qu’il pourrait y mettre un peu « du sien ».
Ouais, sacrément timide, ce galeriste, avec ses airs d’étudiant pas fini. Il a ses marottes aussi, ses humeurs. Dites-lui, juste pour voir, que telle planche n’a pas de qualité graphique…et pour peu qu’il s’agisse d’un de ses auteurs fétiches, il deviendra fébrile, s’emportera jusqu’à vous rendre coupable : « Quoi ! Mais c’est une page majeure de l’histoire, le moment-clé où XIII rencontre Jones, celui du premier baiser, celui où machin chose meurt, et… ». Ignare que vous étiez ! Et il s’en ira, lonesome galeriste, incompris et résigné… « Enfin, moi, ce que j’en dis…chacun son goût ». Tout un poème, notre DM.

Daniel Maghen veut promouvoir la jeune génération : Régis Penet ("Marie des Loups", ed. Soleil) et Robin Recht ("Totendom", ed. Les Humanoïdes Associés)
Il a commencé comme collectionneur, à une époque où les auteurs vendaient peu leurs planches. Ou que celles-ci s’échangeaient dans les arrière-cours des libraires, entre les 40 ou 50 amateurs parisiens, suisses ou bruxellois. A force de « troquer » (avec Arno, avec Stalner), il est devenu vendeur. Des artistes lui ont confié leurs originaux, lui ont fait confiance. Swolf, Juillard, Blanc-Dumont, Le Gall, Manara… Alors que les Belges surenchérissaient sur Franquin, Hergé, Tillieux ou Macherot (« la ligne claire »), DM participait à faire de Paris une vitrine pour les auteurs modernes, y compris pour l’illustration en couleur.
Depuis dix ans, il les a presque tous rencontrés. Il s’est forgé quelques fortes convictions. A Frédéric Vidal de l’excellent BoDoï (n° 89, octobre 2005), il en illustrait quelques-unes.
Les dédicaces : « Je me refuse à vendre des dédicaces d’auteurs vivants, question de principe. La dédicace, c’est souvent triste pour les auteurs qui se sont déplacés, malsain et malhonnête de la part de ceux qui la mettront en vente ».
L’art figuratif : « Aujourd’hui, en art contemporain, c’est surtout l’abstrait qui est mis en valeur. Les meilleurs figuratifs, ceux qui savent tout des proportions, des cadrages, sont les dessinateurs de BD ».
Les spéculateurs : « S’ils gagnent de l’argent, tant mieux pour eux, s’ils en perdent, c’est comme ça ! ».

Il n’y a qu’un seul écueil chez DM. C’est cette difficulté à passer du franc à l’euro. Lui qui voudrait rendre les originaux accessibles aux jeunes acheteurs, suscite quelquefois, sans s’en rendre compte, des sueurs froides quand vient le moment de conclure la vente. Evidemment, diviser ou multiplier par 6,5, c’est pas pareil. Faut être préparé !
Bon, ceci dit, je les entends déjà les espiègles comme les jaloux : « Tu parles de DM comme d’un marchand ; c’est bien ce qu’on lui reproche. Le monde des collectionneurs (et donc de son serviteur) est celui du fric et non celui de l’Art ».
Ah, ah ! Pas sûr que les artistes si attachés à la galerie DM apprécient le distinguo. Pour les plus jeunes, les ventes de planches « sont des bouffées d’oxygène qui leur permettent de travailler dans la BD. Pour les plus grands, il s’agit d’un bonus » (BoDoï, toujours).

Non, ses détracteurs ne déstabilisent pas DM, d’autant que ce dernier s’aventure depuis quelques mois dans le domaine si risqué de l’édition.
Etrange d’ailleurs que cette passion, commune aux trois galeristes parisiens du 9ème Art ! Bernard Mahé (dont on reparlera ici) a fui la finance internationale pour éditer ses auteurs préférés ; Frédéric Bosser a investi dans « Bulldozer » ; et maintenant, les éditions DM relancent une forme de Art book à la française avec la publication de trois livres consacrés à Laurent Vicomte, Olivier Ledroit et Emmanuel Lepage. Original, superbe !

Le virage est pris. L’homme est infatigable, fait vivre son équipe à un rythme d’enfer (expo quasiment tous les mois ; « autobiographie en images » d’André Juillard et de Cosey, début 2006…et aussi, premier « vrai » album de BD avec la collaboration d’Andréi Arinouchkine (dessin) et Tiburce Oger (scénario). Tillier, Pellerin, Gibrat, Hippolyte sont dans les starting-blocks.
L’univers de la bande dessinée est d’abord un monde d’authentiques artistes et de lecteurs passionnés. Les festivals ont permis aux éditeurs de multiplier les points de rencontre avec le public et de le renouveler. C’est une chance pour le 9ème Art, dont disposent aussi les musiciens, mais dont ne bénéficient pas (pas suffisamment) les peintres ou les photographes. L’existence d’un réseau d’éditeurs-galeristes, attachés à faire découvrir le travail de jeunes auteurs est une aubaine. Bonne chance, Daniel, à toi et à ton équipe.
Posté par M.E.L. le 26 octobre 2005 dans
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21 octobre 2005
Ana Miralles : Une dessinatrice qui n’a pas froid aux yeux !

Ana Miralles
On dit souvent des auteurs de bandes dessinées qu’ils sont quasi « autistes ». Il suffit d’ailleurs de les observer sur un plateau de TV (rare) ou dans les débats, lors des festivals. Pas facile d’exprimer sa joie de vivre, de trouver les mots pour dire sa passion… quand on est huit à dix heures par jour enfermé dans un atelier, penché sur la table à dessin.

Alors, passer quelques heures avec Ana Miralles vous fait économiser un capital de patience, les habituelles techniques d’approche et d’apprivoisement, préalablement nécessaires, bien souvent, pour interviewer un auteur et obtenir sa confiance. Ana est d’une toute autre nature. Follement gaie, elle est extravertie. Elle aime faire la fête, raffole des défis, veut aller toujours plus loin, connaître, voir, découvrir…

J’ai cherché dans le dictionnaire. Pour elle, j’utiliserais ce qualificatif ! Espiègle : « Vive et malicieuse ; coquine ». Dans la vie, Ana Miralles est un petit bout de femme terriblement espiègle. On l’imagine volontiers concocter quelques farces. Elle sourit tout le temps, s’apprête à vous moquer tout en vous décochant un regard des plus charmeurs. Et avec l’accent de ces intarissables Hispaniques, on est tout de suite enrôlé, enroulé dans le tourbillon de son exubérance.

Cette légèreté, revendiquée, est aussi la meilleure caution de toutes ces images, follement sensuelles, que trop facilement on imaginerait dessinées par un homme. A cent lieues de toute revendication féministe, et sous l’impulsion affectueuse (mais un tantinet sadique) du génial scénariste, Jean Dufaux, elle illustre des histoires de femme, des héroïnes aux corps somptueux, revêches mais lascives, pour qui l’abandon sert l’ambition d’un amour passionné.
« Djinn » (Dargaud) l’a portée au top ten du classement ATP des meilleurs dessinateurs. « Djinn », c’est cette série dont les couvertures somptueuses d’albums, au centre de toutes les bonnes librairies, éveillent nos fantasmes, et pas simplement ceux de quelques boutonneux. Dans « Bulldozer » (octobre 2005), une lectrice écrivait à Ana : « Nous, les filles, nous ne te disons pas merci. Quand nos copains auront scotché, au-dessus de leur lit en désordre, l’affiche avec la sublime créature nue aux mains liées que tu as dessinée pour la couverture de Djinn, on fera quoi de nos capitons coincés dans nos jeans, hein ? On éteindra la lumière, voilà tout ». Il faut dire que cette histoire est un régal.

Ana travaille beaucoup. Enervée par les marteaux piqueurs qui continuent de bétonner le Sud de la côte espagnole, elle se concentrait, il y a encore quelques mois, sur les dernières pages du tome 5 intitulé « Africa ». Elle passe beaucoup de temps sur ses planches. Elle peaufine sa technique. Travaille sur calque. Puis, la couleur directe.

Elle s’est fait connaître dans la péninsule en illustrant les versions espagnoles de Vogue ou de Marie Claire. Les Français l’ont découverte avec « Eva Medusa », une trilogie éditée chez Glénat (collection Graphica, scénario par Segura). Une autre trilogie, « A la recherche de la licorne » (scénarisée par Ruiz) a conforté ce succès. Mais « Djinn » marque un premier aboutissement.
De prime abord, le sujet ne la passionnait pas. « Un monde fermé, sans liberté, complètement opposé à mes propres convictions. Je n’étais pas d’accord avec l’histoire des trente clochettes. Je n’étais ni en phase avec mon héroïne, ni avec l’histoire, et encore moins avec Jean Dufaux, mon scénariste. Cette histoire était très machiste, très masochiste… Comment imaginer qu’une femme amoureuse veuille passer de telles épreuves de son plein gré ». Mais Jean Dufaux est malin. Intelligent, attentionné, il savait Ana tentée par les possibilités graphiques du sujet.

Mais ne vous leurrez pas. Derrière l’esprit libre d’une femme joueuse et quelque peu manipulatrice, la véritable obsession est celle d’un amour somme toute très pur. Ana déteste rien moins que tout ce qui peut dévaloriser la femme. Il n’y a pas de sensualité, même dans le dessin, sans le désir lié à l’amour.
Et même quand elle parle des hommes, c’est pareil. D’un trait, complètement fantasque, elle vous parle ou dessine un idéal masculin, jeune, viril, protecteur, et qu’on imagine immense avec de grandes épaules sécurisantes… « Quand je commence à lui donner des formes, c’est ma créature…Il me regarde comme je veux, comme un amoureux…alors je suis séduite, je le regarde à mon tour et je luis dis tendrement « enchantée de te connaître »… Mais à la fin de ses explications, c’est toujours vers Emilio qu’elle se retourne. Son compagnon…qui, modestement, avoue ne pas trop se reconnaître dans la description précédente.

Généreuse, Ana est d’abord un concentré de bonnes ondes. Elle libère autant d’énergie que ses héroïnes dont elle défend les intérêts et la bonne morale.
Timide, mais surtout pour ne pas impressionner les hommes, Ana masque son immense talent derrière une jovialité désarmante. Mais elle trace sa route et je vous prie de croire qu’elle va aller très loin.

Posté par M.E.L. le 21 octobre 2005 dans
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1 octobre 2005
Lorenzo Mattotti expose chez Christian Desbois
AS : Déplacement oblige ce week-end, je répondrai à vos nombreux commentaires lundi.

Christian Desbois, Lorenzo Mattotti
Une expo Mattotti est un événement. A 18 heures, hier soir, des dizaines d’amateurs et de passionnés ont fait la queue pour découvrir les dernières créations du génial Italien.

© Lorenzo Mattotti
Il faut dire que tout ça se passe à la bonne franquette. Depuis plusieurs années déjà, Christian Desbois tient discrètement galerie 14 avenue de La Bourdonnais à Paris, juste sous les pieds de la Tour Eiffel. Quand je dis « discrètement », c’est pas peu dire… On peut passer devant la façade sans qu’il soit possible de deviner les trésors qu’on y installe, le temps d’une expo consacrée à l’un de ses amis. Car des amis artistes, Dieu sait s’il en a, Christian. Dans l’illustration, la gravure, et dans la bande dessinée. Bilal, Baudoin, Tardi, Loustal, Götting, Cestac ou Avril lui ont souvent confié leurs œuvres pour une présentation, une sérigraphie ou l’édition de livres, comme celui qu’il a réalisé pour André Juillard : « Trente six vues de la Tour Eiffel ».

© Lorenzo Mattotti
Christian et Pierre-Marie Jamet, son ami et collaborateur, ne se mettront jamais en avant. Galliéristes, éditeurs, et même marchands, ils le sont, mais en artisans. La lithographie ou l’aquarelle, c’est « un truc cher, fragile, qui ne peut pas se mettre en rayon ». Artisans, assurément ! Mais d’abord passionnés, oui, fous d’images et de dessins.

© Lorenzo Mattotti
Rien d’étonnant à ce que Mattotti ait choisi Christian pour faire découvrir au public parisien les somptueuses images qui donnent lieu aujourd’hui à la publication d’un livre : « Nell’Acqua » (Casterman, Christian Desbois éditeur). Bien sûr, Lorenzo Mattotti est mondialement connu. Par les « unes » du New-Yorker, ses affiches (dont celles du Festival de Cannes), ses nombreuses illustrations : Pinocchio, Le pavillon sur les dunes (texte de R.L. Stevenson), Rouge (texte de Jean-Jacques Goldman). Seul ou avec de prestigieux scénaristes (Zentner, Kramsky), il a livré de superbes bandes dessinées : Le Voyage de Caboto, Dr Jekyll et Mr Hyde, Le Bruit du givre, etc…
Mais Mattotti n’a rien d’un mondain. Elégant (et pas simplement dans son graphisme), cet Italien de Brescia s’est implanté à Paris, dans un superbe atelier au cœur du quartier romantique. Les collectionneurs se disputent déjà ses œuvres (fort rares sur le marché) en Italie, en Espagne, en Amérique du Nord. Mais pour l’heure, il manifeste toute sa reconnaissance pour l’amitié de quelques artistes parisiens et d’un public qu’il chérit. Il a décidé d’officier chez Christian Desbois. Courez-y, c’est somptueux.

© Lorenzo Mattotti
Posté par M.E.L. le 1 octobre 2005 dans
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17 septembre 2005
Hermann, le franc-parleur

C’est ainsi que Frédéric Bosser qualifie l’inclassable Hermann Huppen, dit « Hermann ». L’éditeur de la revue DBD lui a consacré un « dossier » fort documenté (09/2002). Et dans sa préface, il rejoint tout à fait l’opinion de Sophie Flamand qui posait, dans Bodoï (02/2005), la question récurrente : « Hermann Président ? »…du Festival d’Angoulême, bien sûr.
Oui, le bonhomme étonne et détonne dans ce milieu du 9ème art, souvent retranché derrière une ironie qualifiée « de gauche », et qu’il conviendrait toujours d’interpréter au second degré.
Hermann, lui, affiche des gènes…disons plus « bruts de béton » : « Je l’avoue, je suis peut-être un peu rugueux…J’ai des tics…J’ai un penchant à l’indignation plus fort que la plupart des gens, et ça ne me simplifie pas l’existence… ». Autant le dire tout de suite, Hermann est impitoyable avec lui-même.
Rendez-lui visite, rentrez dans ses meubles, brossez-vous les pieds sur le paillasson de sa méfiance et…passé le temps d’un apprivoisement réciproque, vous découvrirez un être terriblement attachant. « Je râle, je grinche, donc je suis ! ». Peut-être, mais nous, on ne vit pas avec…alors, profitons simplement de cette rencontre avec ce grand maître de la Bande Dessinée.
Quel talent ! Tous les dessinateurs de renom lui rendent hommage. Son œuvre force le respect. Inégale ? Absolument. Il ne s’en défendrait pas. Car pour lui, point de rente, il est toujours en recherche !
Avec Greg, il a « commis » « Bernard Prince », « Comanche ». Avec Vernal « Jugurtha ». Mais de l’aventure au polar, du western à la science-fiction, il saute par dessus les genres romanesques, et s’émancipe…de son propre style. Même si « la patte » reste visible, la composition et l’écriture graphique des « Tours de Bois-Maury » (Glénat) n’ont rien de commun avec la nervosité du trait dans « Jeremiah ». Du crayon, il passe à de superbes encrages, excelle aux pastels, découvre et prend plaisir à la « couleur directe »…toujours en « prise de risque ». Avec son fils, enfin, il signe les « Liens de sang » (dont j’apprécie beaucoup moins la dernière livraison, trop phraseuse à mon goût…Désolé, Hermann !).
A sa sortie, « le milieu » avait moins apprécié « Sarajevo-Tango ». Le public, habitué des histoires plus « ados », découvrait un artiste militant, oubliant qu’il avait déjà balisé toute son œuvre d’un engagement total contre les injustices sociales et toutes les formes d’hypocrisie.
Les apparences ne sont qu’apparences. De droite, Hermann ? Probablement. D’extrême droite ? Personne n’a osé le dire, nombreux aimeraient le « prendre en faute ». Disons avec Frédéric Bosser que l’homme est « entier » et que sa « franchise » tranche forcément dans une époque où le politiquement correct règne en maître absolu.
Reconnaissons « qu’être populaire » ou « plaire » n’est pas son souci. « Le public s’indigne, mais il veut du spectacle ». Des ennemis ? Forcément, du côté des intégristes de tout poil. « Il y a des suceurs de bible qui n’hésitent pas à bousiller des tas de gens » (allusion autant à Bush qu’aux ayatollahs).
Je lui ai rendu visite deux fois, dans son modeste et discret appartement de Bruxelles. La musique est sa maîtresse (pardon, Madame Huppen). Son univers témoigne de l’amitié partagée avec d’autres dessinateurs dont les œuvres peuplent les murs.
Je vais vous dire : ce type est exigeant : « J’aime bien que ça grimpe. Le plat m’ennuie ».
Il parle de vélo. Il parle de sa vie… Il n’a pas fini de nous étonner.

N.B. : Les citations sont extraites des deux publications précitées. Celles que je lui ai « volées », je les garde pour le tome 2 « d’Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée », album d’entretiens pour lequel j’ai pris (aussi) un sacré retard…
Posté par M.E.L. le 17 septembre 2005 dans
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28 juillet 2005
Philippe Francq, actionnaire majoritaire et heureux de « Largo Winch Ltd. »

« Pas de problème : pour venir chez moi, tu peux atterrir sur la piste de Nizas. Elle est assez longue, mais en herbe. Si tu viens en hélico, tu peux te poser devant la maison ». Il me prendrait pour son héros, Largo Winch, qu’il ne s’exprimerait pas autrement. Van Hamme, son scénariste et ami, lui a tout appris du monde de la finance, du pétrole ou du business de la drogue, mais il ne connaît manifestement pas encore à quel point un discounter se doit d’être économe dans ses moyens de déplacement.
Bon, j’exagère, il m’arrive aussi parfois de louer ce genre d’engin. Mais je ne me rendais pas compte à quel point il existait un mimétisme entre les passions de Philippe Francq pour les sports mécaniques (ski nautique, moto, hélicoptère) et celles de son héros principal, Largo. J’avais lu l’important dossier que lui a consacré la revue DBD (novembre 2002). Frédéric Bosser, rédacteur et éditeur, l’avait campé en « père de famille calme et posé ». Pas faux du tout. L’homme que je rencontrai, lundi dernier, au-dessus du vieux port de Marseille, ne s’est pas « pris la tête » malgré les centaines de milliers d’albums qui ont fait sa renommée. Pudique, un brin timide, il a, l’âge en moins et les muscles en plus, le débit lent et le pas tranquille de William Vance. Comme quoi, les dessinateurs de tous ces héros bien agités (Bob Morane, XIII, Largo…) en sont souvent les antithèses.
Intéressante, cette discussion. Il achève les dernières planches du tome XIV (en pré-publication actuellement dans le mensuel Capital). Avec Jean Van Hamme, il programme un voyage de repérage à Hong-Kong où se dérouleront les aventures des tomes XV et XVI, sur fond de crise de l’acier.
A la différence d’une série comme XIII, qui traîne en longueur, Largo Winch renoue avec la tradition du feuilleton et de ses épisodes complets. Deux albums de 46 pages maximum pour couvrir l’ensemble de chaque scénario. Chaque histoire aborde un thème principal (une OPA hostile, l’immixtion des réseaux de la drogue dans la finance internationale, la bataille pour l’accès aux réserves pétrolières, etc…). Sans véritablement vouloir être pédago, Van Hamme et Francq veulent rester crédibles. Réalistes, pas naturalistes pour un sou, sans excès de sensiblerie, ni d’engagement politique partisan, ils limitent volontairement leurs décors : on ne descend pas dans les usines, on ne parcourt pas les chaînes de production ou les guichets d’agence, on s’en tient à l’univers des managers de premier rang…au bureau, dans l’avion, sur les lieux de villégiature ou de prospection. Fantasmes d’auteurs ? Pas vraiment : Van Hamme, avant d’être scénariste, était cadre de haut niveau dans les services marketing d’une multinationale. Et de l’aveu de Francq, le personnage de Largo Winch cumule les images de quelques héros de papier, mais aussi celle plus concrète d’un Richard Bronson, le patron de Virgin.
Sur le plan technique, notre dessinateur ne nie pas l’influence d’Herman, et encore moins celle d’un Cosey. Tout simplement, sans ego excessif, il reconnaît être très attentif aux recommandations de son scénariste. Il lui voue une vraie reconnaissance…et une certaine méfiance pour de possibles emportements. Il m’a raconté le sort que ce dernier a fait subir à William Vance. Mécontent de la représentation d’une somptueuse créature au physique trop avantageux (il trouvait les cheveux trop abondants), il tenta de convaincre William. Peine perdue. Mais dans les scénarios suivants, il obligea le dessinateur à lui raser la tête !
Pour le moment, à l’abri de ces petites mesquineries, Philippe commence à lever le pied. Il ne prend pas de vraies vacances, mais revêt, aux heures creuses, la panoplie du maçon pour arranger sa maison, près de Montpellier, et réhabiliter de vieilles granges.
Il aimerait pouvoir dessiner une histoire d’amour tragique. Il insiste sur le nécessaire caractère dramatique de la tension amoureuse. Sa jolie femme, en face de lui, fronce les sourcils, légèrement ironique. Elle connaît son homme. Professionnellement, ils travaillent séparément : elle a illustré, pour les éditions Milan, deux superbes albums pour enfants (« Le Guide des apprenties princesses », idem « des apprenties sorcières », en attendant celui « des starlettes » (décembre 2005)). Mais elle semble partager avec lui beaucoup de passions. Lui, a beaucoup aimé au cinéma « Le Patient anglais » et « Sur la route de Madison ». Il n’a pas encore trouvé son scénariste. Si l’aventure vous tente…succès assuré pour l’heureux gagnant !
P.S. : Je signale que BFB Editions, 4 rue Dante, 75005 Paris, ont réalisé un numéro spécial de la revue DBD (entretiens et bibliographie) fort complet et bien illustré.

Posté par M.E.L. le 28 juillet 2005 dans
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23 juillet 2005
William Vance, l’homme tranquille

« L’homme tranquille », vous connaissez. John Wayne, héros mythique de nos westerns, dans le rôle d’un ours solitaire dégagé de toutes mondanités. Eh bien, j’en connais une autre version. Un Belge qui a quitté le « moules-frites » pour vivre, depuis trente ans, le parfait amour avec une belle Espagnole : William Vance, de son vrai nom William Van Cutsen. Après quelques pérégrinations du côté de Valladolid, il a planté son tipi non loin des falaises de Santander. Et comme mon enseigne lorgne la zone de chalandise pour s’y implanter, j’ai décidé de faire le crochet !
Ne riez pas : il a pris « une journée de congé » pour pouvoir dignement me recevoir. (On peut exercer en « libéral » et se donner des contraintes de salarié !). Il avait annoncé « le fils » pour venir me chercher. Et c’est « le père » qui rapplique. Il est énervé, s’excuse du retard, et avec l’inimitable accent flamand, s’emporte : « Une bonne femme (prononcez « baune ») est rentrée dans mon fils ». On ne saura rien de l’état de la voiture ! …Nous voilà partis vers une zone pavillonnaire, à quatre cents mètres de la ville, le dos à la mer ! ! ! C’est qu’il est fier de son « chalet », William : « Certes, on ne voit pas la mer, mais on la sent…juste derrière la colline… ». Faut voir !
Son atelier occupe tout le deuxième étage. C’est clair, spacieux, convivial. Plusieurs tables à dessin, dont celle qu’occupe son épouse « pour le travail sur la couleur ». Une abondante documentation dans la bibliothèque (documents sur les bateaux du XIXème, livres sur ses peintres préférés (il aime les naturalistes américains), sur l’architecture espagnole du XIIème siècle…). Il y a puisé les décors de Ramiro, de Bruce J. Hawker, et même…de XIII.
70 ans. Une vitalité intacte. De l’humour, mais méticuleux. Rien de bohème dans son univers. Tout est rangé (les planches, les livres, la cuisine et la salle à manger…). Etonnant quand on connaît le rythme auquel vivent ses héros.
Cet homme est un stakhanoviste du dessin. Qu’on en juge. Près de 80 albums. Sa vie est complètement rythmée par le travail. « Je suis belge en semaine, je ne me laisse pas distraire. Mais le week-end, je deviens espagnol. Je lève le pied. Je vais au cinéma tous les samedis soir. Il y a un truc (prononcez « tluc ») que je ne fais pas. Depuis trente ans, je m’astreins à manger aux heures belges et non pas à quinze heures comme ici. Mais je m’en fous, je ne dérange personne ».
Puisqu’on parle fruits de mer, le voilà qui nous emmène six kilomètres plus loin, dans cette Hosteria (Boo de Pielagos) qui a servi de modèle à la bâtisse coloniale du premier album de XIII (la maison des Oxborne). Rappelez-vous aussi les rivages de cette élégante rivière du Maine qui se jette dans l’océan, vers Nantucket ? Mais c’est ici, en contrebas, sur les rives du Pas qu’il a puisé son inspiration. Tout comme, au loin, ces impressionnants Pics d’Europe, transposés sur d’autres mers plus hostiles, et sur lesquels viendra se fracasser le vaisseau d’Hawker.
C’est comme ça qu’il procède, il amasse des images, prend des photos, les extrait de leur époque ou de leur contexte, et recompose son propre univers.
Son dessin ? Il l’a peaufiné tout seul, du temps où il travaillait pour Tintin, mais surtout pour Femmes d’Aujourd’hui (version belge). Il aime à se définir « self-made-man ». Quelques grands noms du pinceau et du crayon l’ont inspiré : Robert Baterman, Franck Mac Carthy, Rockwell… Et bien sûr aussi Foley qui travailla avec lui sur Bruce J. Hawker.
Mais ce père tranquille cultive ce paradoxe : « Une bonne BD est une BD où il y a de l’action » ne cesse-t-il d’asséner à ses interlocuteurs. De fait, ses héros sont remuants. Howard Flynn, Bruno Brazil, Bob Morane, et ceux que nous avons déjà cités. Il a aussi donné un coup de main à Eddy Paape pour quelques couvertures de Luc Orient, et s’est amusé à reprendre deux albums de Marshal Blueberry, autorisation expresse de son ami Jean Giraud, alias Moebius.
Le scénariste Van Hamme l’a autorisé à poursuivre seul la série XIII chez Dargaud, après le prochain tome. Personnellement, je trouve que cette histoire traîne en longueur. On ne sait vraiment plus qui est qui et qui fait quoi dans cette aventure. Mais il m’a confirmé qu’il allait se remettre sur un nouveau Bruce J. Hawker. Tant mieux. A mon avis, c’est sur ce type de dessin qu’il est le meilleur.
Je partage avec lui une passion commune pour les bateaux. C’est un bon sujet de conversation entre nous. Même s’il me faut un peu de temps pour le convaincre qu’un « trois-mâts barque » ne peut remonter au vent de la manière dont il s’obstine, dans une ou deux cases, à le faire naviguer…
J’ai passé avec William quelques heures délicieuses. J’aurai l’occasion de développer cet entretien dans le tome 2 d’Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée (Flammarion 2006). Mais j’avais très envie de vous faire partager la sympathie que j’éprouve pour ce sacré bonhomme.

Posté par M.E.L. le 23 juillet 2005 dans
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14 juillet 2005
Olivier G. Boiscommun

La rencontre avait tout d’un gag à la Tati. J’avais invité à Paris Olivier G. Boiscommun, avec cette idée, pour illustrer l’interview, de le photographier au milieu des gargouilles et des entrelacs sur les toits de Notre-Dame (décor où se déroule l’histoire d’Anges T2 (Les Humanoïdes Associés).
Nous avions pris rendez-vous ce lundi. Le billet d’avion avait été retenu pour « mardi ». Va pour un premier report. Retrouvailles envisagées devant le porche central, sur le parvis de la cathédrale. Facile à trouver pour n’importe quel provincial que Paris effraierait. Sauf qu’Olivier lit son plan de métro à l’envers. Perdu, en retard. Comme moi d’ailleurs, qui n’arrive pas à décoller de l’Assemblée Nationale (débat sur la loi Galland).
Le sort s’acharne. Les tours sont inaccessibles. Les Japonais font le siège. Une heure et demie d’attente, avec un numéro comme à la boucherie chez E. Leclerc. Et le cerbère à l’entrée ne veut pas céder d’un pouce. Repli stratégique vers le Pont Neuf qui servira de décor au prochain ouvrage d’Olivier.
Il faut le voir prendre la pose, sur le quai, au milieu des pêcheurs (des faux, la plupart sont des cadres qui font l’école buissonnière). Ses fans ne le reconnaîtraient pas : il a coupé, comme ça lui arrive tous les quatre ans, ses cheveux de hippie. Cet homme doux et tranquille semble vivre hors du temps, loin des trépidations parisiennes auxquelles il sourit avec beaucoup de détachement.
C’est chez Bernard Mahé, éditeur, collectionneur et galériste (Galerie du 9ème Art) que j’ai découvert son travail artistique. Il publiait Troll (Delcourt), une série qu’il a cosignée avec Joann Sfar et Jean-David Morvan. Humour, heroic fantasy, légendes.
Je l’ai retrouvé l’année dernière au vernissage de l’exposition que lui consacrait Daniel Maghen. Il partageait la galerie avec Olivier Ledroit, un grand maître (jeune) de l’expressionnisme et du renouveau gothique dont je vous parlerai bientôt. Cette fois-là, il exposait les dessins des livres de « Jack » et de « Sam » (une histoire scénarisée par Denis-Pierre Filippi (Les Humanoïdes Associés). L’évolution de son dessin est passionnante.
Il a toujours eu une passion pour quelques auteurs favoris (Cromwell, Claire Wendling, Mignola, ou tout simplement Disney). Olivier a suivi les cours du Lycée Corvisart à Paris et ceux des Beaux-Arts d’Angoulême qu’il a intégrés directement en deuxième année. La technique, il maîtrise. La couleur directe, notamment. Il aime à dire combien, dans ce domaine, la découverte des planches d’Enki Bilal fut une révélation. Et le dessin de Loisel aussi, surtout pour la nervosité du trait… Mais son point fort, à mon avis, c’est sa manière de mettre en scène chaque planche. Il excelle dans le découpage. Un peu comme dans l’œuvre de François Schuiten, la confrontation des héros à l’immensité architecturale des bâtiments confère à la scène, une part de mystère, et dramatise la moindre des histoires. Paru en 1995 (aux Editions du Cycliste), « Joe », actuellement réédité, en est une belle illustration.
Question de regard. Son goût pour la perspective et pour la contre-plongée, il le cultive depuis l’enfance. Boiscommun a beaucoup parcouru les toits de Paris quand il habitait du côté de Montmartre, « avec le Sacré-Cœur vu de dos ». Dans sa tête, il s’est souvent envolé ; il a tournoyé autour de Saint-Eustache, des flèches de Notre-Dame ou de quelques belles demeures isolées, et quasi abandonnées. Ca donne, sur le papier, des paysages spectaculaires, des décors envoûtants dans lesquels les personnages se détachent et se cherchent.
Paradoxalement, quand on discute avec lui, rien ne transparaît des obsessions d’Olivier. Il est plutôt baraqué, plein de douceur et de tranquillité apparente, beau comme un dieu (même si la vie lui a réservé quelques frasques qui l’amènent à se ménager). Son univers graphique est réjouissant, haut en couleurs, plein de poésie et d’humour. Mais attention, la fable masque les appréhensions et les fragilités de notre auteur. Avec ses histoires d’angelots, il rappelle que « le Mal n’est jamais loin derrière le Bien ». On a de la difficulté à le croire pessimiste tant son humanité remplit son discours. Mais Olivier a gardé en lui des morceaux de douleur. On sent bien, à la manière dont il exprime le projet auquel il s’attaque, que son prochain ouvrage reprendra nombre d’éléments de sa propre biographie.
P.S. : Ce grand week-end, j’irai raser les cailloux au large de l’île de Sein. Je n’emporte pas mon ordinateur. Je répondrai aux commentaires à partir de mardi prochain, 19 juillet.
Posté par M.E.L. le 14 juillet 2005 dans
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9 juillet 2005
Georges Wolinski : « Je ne suis pas un auteur de BD ! »

Depuis une quinzaine d’années, nous nous croisons : dans des halls d’hôtels, lors des festivals, ou sur un plateau de TV. Ensemble, nous avons commis quelques frasques publicitaires. Je crois que nous nous aimons bien.
La semaine dernière, j’étais chez lui. Nous avons parlé près de deux heures : debriefing rapide sur le festival d’Angoulême dont il a assuré la présidence pendant un an, digression sur la création BD récente (il adore le dessin rapide de Sfar et plus généralement la bande de l’Association).
Dans son vieil appartement (quartier Saint-Germain bien sûr, c’est un homme de lettres), il n’arrête pas de se lever et de commenter les dessins accrochés aux murs. Ils sont tous là, ses amis : Cabu, Fred, Cavanna, Willem. Et avec leur histoire, c’est plus de 45 ans de publications qui défilent : Hara-kiri (où il est entré en 1960), L’enragé (qu’il a fondé), Charlie Hebdo, l’Huma, Libé, Le Nouvel Obs, l’Echo des Savanes, etc…
Georges a publié plus de soixante-dix ouvrages, et ses dessins se comptent par milliers. Beaucoup d’illustrations aussi (pour les éditions Jean-Jacques Pauvert, Losfeld, etc…). « Mais je ne suis pas un auteur de BD, je suis un dessinateur humoristique et politique. »
La BD, pourtant, il connaît. De 1970 à 1981, alors qu’il était rédacteur en chef de Charlie Mensuel, il n’eut d’autre obsession que de faire redécouvrir les auteurs américains (le fabuleux Krazy Kat) et la BD de création (Crepax, Muñoz, Sampayo, Jacovitti, etc…). Il a lui-même scénarisé le « Paulette » de Georges Pichard (et c’était pas triste !). Mais franchement, passer un an ou deux sur la même histoire, c’est pas son truc.
Ne croyez surtout pas qu’il fasse la fine bouche. Ni qu’il soit gagné par quelque amertume après les premières ventes un peu décevantes de sa dernière BD (Une vie compliquée –Albin-Michel). Forcément, il est un peu déçu. Mais s’il baigne dans la culture du neuvième art, il rattache son travail à l’héritage d’un Daumier, de Dubout, au compagnonnage d’un Cabu, de Reiser ou de Pétillon.
Il aime dessiner vite (son graphisme est finalement très exigeant) et réagir à l’actualité politique en se laissant guider par les contraintes d’un quotidien, d’un hebdo. « Je travaille seul, mais j’aime l’équipe rédactionnelle. Cavanna lançait l’idée, j’aimais suivre. Si je n’avais pas la contrainte de publier, je ne dessinerais pas autant. Je suis un peu paresseux ».
Quand je l’ai rencontré pour la première fois, il était à Charlie Hebdo. Je venais de signer la première convention avec le Festival d’Angoulême. A la première remise des prix, ses copains m’avaient sifflé. Gonflés, les gars ! J’apportais 3 millions de francs pour sauver le plus important festival français dont le présumé bailleur (le maire socialiste) était parti avec la caisse. Pour Choron, j’étais « le grand capital ». Wolinski lui a gentiment tapoté sur l’épaule, sans élever la voix, pour lui rappeler l’état des comptes.
Une dizaine d’années plus tard, c’est Jacques Séguéla qui nous a réunis pour une campagne de communication sur la publicité comparative. Madame Neiertz, alors Ministre de la Consommation, n’en avait pas compris le danger. Wolinski l’a mise en scène, en comparant le prix du pain, des bijoux et des carburants. Tout le monde pensait que ça allait être la guerre entre grandes surfaces. En fait, la pub comparative les valorisait (et nous en premier). Les petits dessins de Georges ont agi comme des coups de poing. Pugilat chez Dechavanne : à Séguéla qui expliquait le pourquoi de notre interpellation, la Ministre eut cette réplique hilarante : « Vous auriez pu m’avoir pour moins que cela ».
S’il a le trait caustique, Georges est toujours attentif à son interlocuteur. C’est un homme cultivé, bien qu’il se définisse comme autodidacte. C’est un pur produit des rives de la Méditerranée, véritable recueil d’anecdotes, de personnages et de caractères.
Son engagement est plus viscéral qu’intellectuel. Sa bouche prend la forme d’un rictus quand on évoque l’impact des religions sur la vie sociale. S’il a des origines juives, il martèle qu’il est français et qu’il aime notre constitution laïque. Anticlérical ? Assurément, mais toujours avec une bonne dose d’humour (une statue de nonne a trouvé place dans son salon !).
La politique ? De gauche évidemment, mais version soft. Les grands crachats révolutionnaires ne l’impressionnent pas. Il a l’humilité de replacer sa collaboration à l’Humanité dans son contexte historique et matériel (la finance, les copains… et on ne voulait pas vraiment voir). Il dézingue avec enthousiasme la classe politique, mais il a ses coquetteries : un dîner avec les Chirac à l’Ile Maurice , un Chirac qui lui a remis lui-même une jolie médaille.
Mais son sujet de prédilection, ce sont les femmes. Sa mère…, une première épouse dont l’évocation continue de lui nouer la gorge. Sa femme, Maryse, soyeuse et douce, qu’il encense. « J’ai dessiné un de ses livres, mais elle ne tient pas trop à cette collaboration professionnelle, elle ne veut pas qu’on dise qu’elle écrit des romans d’humour ». Il y a sa fille aussi, pétillante autant que people, dont il a souvent croqué les humeurs. Et toutes ces femmes enfin qui sont les vraies héroïnes de ses dessins. Elles ont le beau rôle, elles ridiculisent leurs hommes, et lui, il s’éclate. Il a des yeux qui deviennent des clignotants quand d’un trait il dessine le sexe d’une femme, ou au contraire, le dissimule d’un « petit tablier de poils ». Il devient même coquin et gourmand, en ouvrant un carnet de croquis : « des Russes toutes mignonnes, avec une peau homogène et des corps superbes… ». Question de sexe ou tout simplement de tendresse, Georges est, au moins sur le papier, une sacrée référence. Mais ne vous y trompez pas, Mesdames ! La statue lascive d’une femme Bouddha, posée au milieu du salon sur une table basse, lui sert manifestement…de repose-pieds ! A bon entendeur !
Posté par M.E.L. le 9 juillet 2005 dans
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2 juillet 2005
John Howe, dessinateur culte du « Seigneur des Anneaux »

"Lancelot" John Howe
John Howe est une légende. Le dessinateur du « Seigneur des Anneaux » et du « Monde de Narnia » (sortie décembre 2005) était à Paris pour le vernissage d’une très belle exposition que lui consacre la galerie Arludik (jusqu’au 21 août). C’est à cette occasion que Diane et Jean-Jacques Launier, les maîtres des lieux, m’ont invité à le rencontrer. Moment inoubliable. Il est prolixe, John, devant ses dessins qu’il commente avec humilité. Dans la rue aussi, qu’il déambule en évoquant des histoires de Graal et de chevalerie. Et au restau où il montre quelque difficulté à arbitrer entre le contenu de l’assiette et l’envie de nous entraîner dans son monde magique.
Difficile de faire le lien entre une œuvre foisonnante et ce personnage d’apparence aussi délicate. Sans être fragile, on a du mal à l’imaginer sous l’impressionnante armure qu’il revêt, le week-end, pour combattre avec ces lourdes épées médiévales que l’on projette à une main. Une sorte d’Anglo-Saxon gentiment fêlé, sorti tout droit de Monty Python ? Non…mais fana, certainement.

"Elf fantastic" John Howe
C’est à Vancouver (Canada) qu’il est né (49 ans). Sa grand-mère accrochait au mur des représentations du Lac Léman, surplombé par les Alpes. Fascination qui finira par le conduire en Suisse (il y vit) après un passage à l’Ecole des Arts Déco de Strasbourg (il y a noirci le papier de gargouilles, de statuaires et de flèches gothiques. Howe n’arrête pas de dessiner. Mais c’est un rêveur. Précis dans son élocution, son regard témoigne qu’il n’est jamais totalement en phase avec son interlocuteur. Le monde de Tolkien et sa féerie « heroic fantasy »l’habitent complètement.
C’est en 1997 que Peter Jackson le contacte pour devenir le concepteur visuel de la trilogie du « Seigneur des Anneaux ». Avec Alan Lee, autre concepteur designer, John Howe a passé deux ans dans les paysages grandioses de Nouvelle Zélande d’où il a ramené des centaines de croquis. Ils ont servi de base aux travaux de tous les artistes engagés sur ce fabuleux projet.

"Mythago Wood" John Howe
Contrairement à beaucoup d’illustrateurs que l’ardeur au travail conduit à une sorte d’autisme, John adore parler. Il est d’ailleurs ici parce qu’il adhère au projet de nos hôtes. Jean-Jacques et Diane ont la passion du cinéma, de la BD, du jeu vidéo, des mangas et des films d’animation. Ils ont créé la galerie Arludik, un espace entièrement dédié aux artistes de ces univers. On y a rencontré Giger (Alien), Geof Darrow, Olivier Vatine, Otomo, Jean Giraud alias Moebius. Ce dernier a d’ailleurs illustré chaque page du premier roman de Jean-Jacques, « La Mémoire de l’âme ». Et nos deux tourtereaux (ils viennent de se marier) ont organisé récemment, à la Monnaie de Paris, l’exposition Miyazaki-Moebius (110 000 visiteurs !).
Dans cet échange plein de complicité et d’attention, j’ai décidément beaucoup de chance. Diane a collaboré au Journal du Dimanche, à Cosmopolitan ; elle a été rédacteur en chef du magazine Reciproq. Alors, elle joue le rôle du journaliste et pousse à la confidence. Je prends des notes…j’en profite.
C’est comme ça que je découvre l’immense chantier que constitue pour John Howe l’illustration de cette nouvelle trilogie « Narnia ». « Je n’ai jamais eu à dessiner autant de créatures. Je crois que c’est le plus grand nombre de personnages qui aient jamais été réalisés pour un film. Ils sont tellement différents. Dans la trilogie de l’Anneau, il y avait deux espèces, les Orcs et les Goblins. Dans celle de « Narnia », il y a 23 types de personnages.
C’est à cet instant que l’on découvre combien cet homme, mesuré et serein, aime transformer les défis en une sorte d’exploit créatif. Avec lui, l’univers s’élargit. Impressionnant !

De droite à gauche: John Howe, sa femme Fataneh, Jean-Jacques et Diane Launier dans la galerie Arludik
Posté par M.E.L. le 2 juillet 2005 dans
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,
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18 juin 2005
Katsuhiro OTOMO, de l’ère post-nucléaire
A l’occasion de la fête de la BD, Jacques Glénat a fait venir en France Katsuhiro Otomo.

C’est, en 1989, que d’un voyage effectué au Japon, JG rapporte une bande dessinée, un manga intitulé Akira. Cette saga se déroule en 2030, à NeoTokyo. En 120 épisodes et 2 200 planches, Otomo signe une BD fantastique inspirée des univers du dessinateur français Moebius, de l’écrivain américain Philippe K. Dick et du cinéaste Ridley Scott (Blade Runner). Une œuvre de science-fiction qui met en scène un petit garçon doté de pouvoirs mystérieux, évoluant dans une métropole gigantesque, high-tech autant qu’anarchique. Malgré les hésitations du public, Glénat s’obstine. Les Français finissent par s’enticher du monde d’Otomo et, avec lui, découvrir la diversité des mangas japonais.
J’ai longtemps été rebuté par l’écriture nerveuse, les images violentes et la stylisation très typée des mangas. C’est Akira qui m’a réconcilié avec le genre. J’attendais avec bonheur l’occasion de pouvoir rencontrer et parler avec ce grand maître de l’art graphique japonais. L’expérience ne fut pas banale.
Hôtel de Sers, avenue Pierre 1er de Serbie, Paris 8ème. A l’heure de l’apéritif, Otomo se repose d’une soirée-dégustation fort arrosée dans les caves de Valence. (Il n’avait pas compris : il a tout bu, refusant de recracher la moindre goutte de nectar). Etat comateux assuré !
Un par un, arrivent les membres de son équipage : son éditeur, le gestionnaire de ses droits et des licences, la responsable des mangas chez Glénat, ainsi que l’attachée de presse. Otomo sort de l’ascenseur, en short et tee-shirt. Il a l’air d’un adolescent attardé, perdu dans ce hall d’hôtel fréquenté par des touristes américains et des clients de l’avenue Montaigne.
Cérémonial de convenances : on vérifie l’exactitude des informations glanées par les agents sur Internet, le poids économique des interlocuteurs, leur biographie… On passe à table. Le formalisme de la rencontre va se lézarder quand le serveur, sur ma recommandation, apporte un Lynch Bages 2001 (somptueux !). Le flacon idéal pour délivrer de toute inhibition. La traductrice hésite, s’investit, et comprend que nous avons brisé la glace quand, parlant des femmes et des frasques de certains auteurs de bandes dessinées, Otomo se fend d’un grand sourire. Il s’échauffe même quand on lui demande sa réaction si sa femme ne s’occupait pas exclusivement de lui. Evidemment, il ne le supporterait pas !
La rencontre prend une tout autre tournure quand, apprivoisé, il me propose de laisser les convives finir le repas et de gagner le bar. Sous l’œil amusé de son épouse, il rafle à l’occasion la bouteille et son verre, signant ainsi le passage à l’eau pour les autres invités.
La suite, c’est un savoureux moment d’équivoques à la Truffaut. Il est attentionné et délicat. Aux premières questions (moi aussi, je plane un peu), il ne comprend manifestement rien, ce qui ne l’empêche pas de faire de longues réponses. La traductrice ne panique pas. On recentre, questions moins complexes, plus terre à terre.
Et nous voilà dans le Japon d’aujourd’hui, avec ses mégalopoles, ses bandes, la corruption, la surconsommation de gadgets technologiques. La violence urbaine ? « C’est vous qui la voyez comme cela. Vue de Tokyo, la rue est belle, pleine de bruits, de formes, de mouvements. Elle est la vie. J’ai quitté volontairement la campagne pour venir vivre en ville et je m’y sens bien. »
Il a 51 ans. Premières histoires publiées à 19 ans. On lui soupçonne des influences européennes. Sa première histoire publiée, Juusei (Gun report), s’inspirait d’une œuvre de Prosper Mérimée. Hensel to Gretel, publié en 1978, offrait un parfum d’Europe. Mais dit-il tout simplement, c’était des œuvres de commande. Lui, la grande culture, la politique, les grands sujets philosophiques, ce n’est pas son truc. Il est passionné et influencé par le cinéma. Otomo a d’ailleurs créé son propre studio d’animés : Perfect Blue, Steamboy, et des dizaines de créations vidéos ont fait de son entreprise l’un des leaders de l’animation japonaise.
L’homme est difficilement cernable. Il néglige les nuances quand il parle de son œuvre. Finalement, il semble assez peu concerné par ce qui l’entoure (l’actualité). Il ne fait plus partie de cette génération culpabilisée par la guerre et balaye du revers de la main les commentaires sur l’ultranationalisme de quelques scénarios mangas récents.
Il écrit d’abord pour lui et, bien sûr, « pour tous ceux qui sont contents de lire mes œuvres ». Boulimique de travail, il se plaît dans les univers post-nucléaires, les menaces en cinémascope, les catastrophes naturelles. Une de ses obsessions, c’est l’envahissement par la montée des eaux (Akira, Mother Sarah).
En une heure et demie, il aura sifflé à lui tout seul les trois quarts du prestigieux Bordeaux. « Je ne sais plus trop ce que je dis, j’ai un peu bu ». Il est heureux, serein. Avec ses airs d’humble touriste japonais, Otomo va nous quitter pour faire les antiquaires. Il a entendu dire que je pouvais être un bon négociateur, et me demande si je peux lui apprendre à marchander. Son problème : il n’ose pas. (son vendeur de licence, lui, n’a pas ses états d’âme et m’a prévenu que pour l’utilisation des images, il faudra prévoir un petit budget !)
Otomo, stakhanoviste de l’ordinateur (30 planches par mois), urbain et high-tech, me glisse, en guise de fin d’entretien, qu’il rêve aussi de peinture, de calme et de cerisiers en fleurs. Un concentré du Japon en somme !

Posté par M.E.L. le 18 juin 2005 dans
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11 juin 2005
Scotch Arleston, scénariste et rédac chef de Lanfeust
Le 16 avril dernier, je vous avais brossé un portrait de Tarquin, le dessinateur de Lanfeust, cette BD à succès dont la RP génère 27 % des notes de restaurant de Mourad Boudjellal, génial PDG des éditions Soleil. Je ne vous avais jusqu’ici que vaguement parlé de Christophe Pelinq, dit Scotch Arleston, son scénariste et mentor. Un type hors du commun, plutôt costaud physiquement, à la fois grand frère (pour tous les collègues dessinateurs qu’il fédère au sein de l’écurie Soleil), professeur (un charisme renforcé par un débit, une verve, riche de milliers d’histoires et d’anecdotes), et patron de maison d’hôtes, puisqu’il accueille, dans les locaux du journal « Lanfeust » toute la crème de « l’heroic fantasy » française.
Revenons donc à Aix. Quand Tarquin s’abreuve et « mate » les étudiantes à la Brasserie de la Rotonde, Arleston tient son QG 20 rue Fermée. Son bureau d’abord : banal, oui, on peut le dire. Au mur, une carte du monde de Troy qu’il a créée de toutes pièces. Des posters de ses maîtres (Roba, Franquin) ou de ses complices (Yann, Conrad, Mourier). Il a une tendresse pour une affiche de Vallée (1996) qui illustre une scène des « Tontons flingueurs » avec Jean Lefebvre, Bernard Blier, Lino Ventura. Il tient bureau ouvert mais sait s’isoler (les portes sont capitonnées pour que sa secrétaire ne l’entende pas rire tout seul). Un matos et une discothèque très complets pour mettre ses neurones en rythme avec les décibels. Mais s’il s’y enferme « aux heures classiques de bureau », il promène sa silhouette de clergyman (uniforme noir, l’hiver, espadrilles et uniforme noir et blanc, l’été) dans des locaux squattés par les meilleurs laborantins de la BD méditerranéenne. Sont là (ou y passent) Pellet, Tarquin, Simon Van Liemt, Steven Lejeune, Nicolas Kéramidas, Dominique Latil (scénariste), Nolwenn Lebreton (coloriste) et Floch qui a traversé le quartier pour venir faire ses photocopies.
Le monde d’Arleston, c’est 70 albums (une vraie usine, ce mec)…parmi lesquels « Lanfeust de Troy », « Lanfeust des Etoiles » (avec Tarquin), « Trolls de Troy » (avec Mourier), « Les Naufragés d’Ythaq » (avec Floch), « Les Forêts d’Opale » (avec Philippe Pellet), « Les Feux d’Askell » (re Mourier), « Moréa » (avec Labrosse), « Léo Loden » (avec Carrère), etc…
Scotch est un hypocondriaque qui a décoincé sa bulle en devenant « écriture addict ». C’est un bosseur. Il ne croit pas au talent inné, il faut savoir le conquérir, « tout est une question d’envie ». Il se définit de l’engeance des Saint-simoniens (pour ceux qui regardent « La Ferme » ou « Koh-Lanta », ce n’est pas un auteur de BD !). Mais par rapport à l’ancêtre, dispose d’un net réservoir d’humour. Il reçoit les journalistes sur une sorte de divan rouge pour psy. A écouter les multiples histoires dont il nous abreuve, il ne fait aucun doute que ce type-là, s’il réécrivait la Bible, nous resservirait, en prime time, les Turpitudes selon Job, Ma nuit avec Esther, le Retour de Joseph (acte V), etc…
Malgré son look de mercenaire/missionnaire rockstar, il est du genre à vous balancer, dès les cinq premières minutes, qu’il est « anticlérical, archi athée, et mécréant grave ». N’empêche, l’atelier qu’il transforme, l’été, en université pour jeunes créatifs s’appelle « Gottferdom » (« Nom de Dieu ! », en flamand). C’est ça le problème avec les philosophes de son espèce. Ils abattent les idoles, mais ne dédaignent pas construire quelques petites chapelles pour abriter leur propre congrégation...
En attendant l’interview que je publierai dans la deuxième livraison « d’Itinéraires dans la Bande Dessinée » (début 2006, chez Flammarion), goûtez son humour dans la rencontre que propose ce mois-ci l’excellente revue Bodoï. Ca décoiffe !

Posté par M.E.L. le 11 juin 2005 dans
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29 mai 2005
Jacques Glénat, éditeur

Jacques Glénat
Petit déj, mardi dernier, dans les locaux d’Arte à Issy-les-Moulineaux. Jacques Glénat, des éditions éponymes, et Jérôme Clément, de la chaîne TV franco-allemande, lancent la deuxième édition du Concours Européen de la Bande Dessinée. L’année dernière, 600 projets venus de 21 pays d’Europe avaient été recueillis. J’étais du jury, aux côtés de la volubile Florence Cestac, du romantique Bernard Hilaire, de l’élégant Giardino, d’Ana Miralles l’espiègle, sous les regards très pro de François Boucq et de Didier Convard. Deux Polonais avaient crevé les bulles : Gawronkiewicz et Janusz. Avec un premier album « Essence », une extravagante enquête d’Otto et Watson.
Tout frais descendu du TGV (il habite Grenoble et maintient le principal de ses activités en province), JG a lancé l’édition 2005. Celui qui fut le premier à introduire le manga en France, croit, dur comme fer, à la créativité européenne et à la relève générationnelle au Sud et à l’Est de l’UE.
Il faut dire que le président de Glénat vit sur un petit nuage. Sa maison d’édition se porte comme un charme. Des grandes collections : Vécu, Graphica, Caractère ! Des succès remarquables, avec des séries phares : Titeuf, Les 7 vies de l’épervier, la Balade au bout du monde, Sambre, Peter Pan, Joe Bar Team, le Décalogue, le Troisième Testament, etc… Comme le temps passe vite. A 17 ans, il créait son fanzine (journal BD) et les Cahiers de la Bande Dessinée. A 22 ans, il investit ses premiers sous (20 000 francs) pour créer sa propre maison d’édition. Le groupe, aujourd’hui, pèse 25 % du marché de la BD. Avec 900 auteurs dans son catalogue et dix millions d’albums vendus en 2004, il est devenu le premier éditeur indépendant de bandes dessinées en France et se spécialise aussi autour du thème de l’alpinisme, de la nature, et des cultures régionales (5 maisons d’édition, 10 titres de presse, 1 chaîne télé « TV8 Mont-Blanc », des librairies en France, Suisse et Belgique, etc…).
Ne croyez surtout pas que Jacques Glénat ne soit l’homme que d’une seule passion. Son flegme apparent cache la patience du montagnard, amoureux des grands espaces, et l’organisation méticuleuse de ceux qui pratiquent couramment la plongée sous-marine.
Pas plus que Claude de Saint-Vincent (Dargaud) ou Louis Delas (Casterman), Jacques Glénat n’a cherché à singer les codes « total décontractés » de ses auteurs. Il est chef d’entreprise, prend des risques et ne cède ni à l’obligation des apparences, ni à celle de la séduction. Un certain détachement ne l’empêche pas de cultiver l’amitié sincère, la fidélité, le bon goût et l’innovation. Peut-être sait-il plus que tout autre qu’il faut savoir domestiquer ses passions quand elles sont les enjeux de la vie professionnelle.
Pour l’heure, c’est un Jacques Glénat enthousiaste qui lance encore, ce week-end, la Fête de la Bande Dessinée. C’est lui qui en a pris l’initiative, qui a boosté le monde de l’édition pour que « cette fête devienne une fête populaire à l’instar de la fête de la musique… ». Animations, rencontres à travers toute la France, et autour du Train de la BD qui circulera dans l’hexagone, du 28 mai au 4 juin, en passant par Lille, Dijon, Lyon, Grenoble, Clermont-Ferrand, Tours, Nantes, etc…
Rendez-vous avec Jacques, le 4 juin, en gare Montparnasse. Un village sera entièrement créé et peuplé d’auteurs : une parade des héros de la BD défilera dans la gare. Venez avec vos pseudo ou avec vos vraies tronches. Apéro assuré !
Posté par M.E.L. le 29 mai 2005 dans
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30 avril 2005
BD, humour : Gotlib, le retour

Petite halte à l’heure du goûter, dans l’Ouest parisien qui, en cette saison, retrouve sa verdure. Deux gros cumulus se disputent au-dessus de la gentilhommière de Gotlib. Sous le halo lumineux, un maître de la bande dessinée, un génie de la dérision. J’ai la chance de pouvoir partager thé et petits gâteaux avec Marcel Gotlieb (dit « Gotlib »).
Il a collaboré à toutes les revues : Vaillant, Record, Pilote, l’Echo des Savanes, Rock and Folk, Fluide Glacial… Ses héros désopilants ont fait rire au moins deux générations de lecteurs : ils s’appellent « Super Dupont », « Gai-Luron », « Hamster Jovial », etc…
Qui n’a pas, dans quelques cartons, ces revues dont les pages avaient pour titre : « Rubriques-à-Brac », « Cinemastock », « Pervers Pépère ».
Il a travaillé avec et pour les plus grands : Jacques Lob, Goscinny, Uderzo, Fred, Gébé, Solé, Alexis, Bretécher, Mandryka.
On dit souvent des petits qu’ils doivent se pousser du col (Napoléon, Sarkozy). Certes, Gotlib ne dédaigne pas la reconnaissance. Patrice Leconte lui a consacré un documentaire : « A nd my name is Marcel Gotlib » (jamais diffusé ! ! !). Lui-même a commis un acte hautement hagiographique : « J’existe, je me suis rencontré » (Flammarion). Mais ce grand prix d’Angoulême a toujours eu le succès modeste.
C’est la raison pour laquelle, un autre « grand ancien », Maxime Le Forestier, vient de lui consacrer une préface pour saluer la réédition, chez Fluide Glacial, de son œuvre. Extrait pour les jeunots qui sont excusés par avance de n’avoir pas connu !
M.E.L.
Ecoute-moi, belle jeunesse, toi qui n’as pas
connu l’ORTF, ni Jean Royer, maire de Tours,
toi pour qui la télé fut toujours en couleur, les
écoles mixtes, et Pompidou un centre culturel…
Il fut un temps où la contraception était
interdite, le divorce un péché, l’avortement
un crime…
Effrayée par mai 68, la France était une
rombière frileuse, coincée du cul et pincée du
langage…
C’est dans cette ambiance de sacristie que trois
artistes, qui s’exprimaient par la bande
dessinée….inventèrent un journal sans pudeur,
sans complexes, et sans interdits.
Ils s’appelaient Bretécher, Mandryka et Gotlib,
L’Écho des Savanes était né.
A l’inverse d’autres journaux qui contestaient
l’ordre établi par des voies politiques,
ces trois-là sont passés par les voies naturelles :
l’humour et le cul. A relire la presse de l’époque,
il faut bien constater qu’ils sont seuls
à n’avoir pas vieilli.
Par la suite, Fluide Glacial prit la place de
L’Écho, mais l’œuvre de Marcel Gotlib avait
trouvé sa dimension véritable…
On ne lisait plus Tintin
de la même manière. Le bougre nous avait dit :
« Allez-y, vous êtes adultes », nous l’avons cru,
c’était marqué sur la couverture.
[…]
Maxime Le Forestier in Rhâââââ, Lovely et Gnagna
L’intégrale. Fluide Glacial.

Posté par M.E.L. le 30 avril 2005 dans
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16 avril 2005
Didier Tarquin

La région d’Aix-en-Provence est une véritable pépinière d’artistes qui se consacrent à la BD ou au dessin animé. Ils sont plus d’une trentaine à travailler pour plusieurs maisons d’édition. Et c’est au cœur de la ville universitaire que le scénariste Scotch Arleston et l’éditeur Mourad Boudjellal ont posé les bureaux de Lanfeust. Cette revue fait évidemment la promotion des produits-maison (Mourad est le fondateur de la société d’édition « Soleil »). Elle fonctionne aussi comme un vivier de jeunes talents qu’elle abrite dans ses locaux, en résidence occasionnelle.
Pourtant, c’est à La Rotonde, brasserie branchée de cette capitale régionale que Didier Tarquin a « élu atelier ». Malin, un tantinet voyeur, il s’y est fait réservé le meilleur emplacement : vue sur l’une des plus belles places de la ville, animée par le passage nonchalant des badauds sous les platanes. Vue sur l’intérieur : plus chaude encore, quand sur le velours rouge des canapés, s’exposent les jambes des jeunes étudiantes que la ville abrite par milliers (50 000 nous dit-il avec gourmandise !).
Tarquin, c’est pour beaucoup de lecteurs, le démiurge d’un monde appelé « Troy ». Le succès d’édition est colossal (5 millions d’albums vendus). De quoi assurer au dessinateur et à son scénariste favori (Scotch Arleston) de confortables revenus. Autant dire qu’outre l’amitié, la nécessité les a en quelque sorte « paxés ». Leur « fabrique » ne chôme pas. Si l’on trouve peu de produits déclinés (statuette, gadget, projet de film), les albums se succèdent jusqu’à paraître deux fois par an, donnant consistance et densité à des personnages rabelaisiens : Cixi, séductrice et chipie en diable (ici croquée pour vous par son créateur) ; C’ian, discrète amoureuse ; Hebus, un troll domestiqué et rigolard ; et Nicolède, magicien et sage parmi les sages.
Didier Tarquin est un modeste. Il n’hésite pas à dire que son dessin est imparfait, ce qui n’est pas totalement faux, mais il l’assume. Notre auteur répugne à embellir : si une case est un peu faible, on passe. Ce qui compte, c’est la lecture du mouvement. Didier dessine à l’instinct, sans trop de pré-cadrage.
Il est vrai qu’il dispose d’un sacré moteur : les scénarios de Scotch Arleston racontent des histoires qui n’ont certes pas la densité des tragédies de Sophocle ou de Shakespeare, mais tout cela est bien ficelé et sert de prétexte à de multiples scènes savoureuses. L’occasion de déniaiser Lanfeust, le héros-malgré-lui, en but (on le plaindrait !) à la passion que lui portent des femmes guerrières, résolues mais coquines, avec des fesses appétissantes, des tenues chipées dans la garde-robe des costumiers de Mad Max. Et surtout des jambes délibérément longues, interminables (celles de Braise, la rousse incendiaire, ou de Bridjeth, la contorsionniste), comme celles que découvrent les minijupes de La Rotonde.
Il a un formidable appétit d’images, notre Tarquin. Savez-vous qu’il visionne jusqu’à deux films par jour (tous les genres). Spielberg est son maître qui rend, dit-il, accessible le mythe. Il faut l’entendre raconter le scénario d’ET et décrire cet épisode : les gosses vont dans la maison du jardin chercher râteaux, parapluies et casseroles pour créer une station d’émission capable de communiquer avec le vaisseau des extraterrestres : « Ce bric-à-brac à la Géo Trouve Tout, c’est cent fois plus crédible qu’un montage sophistiqué bâti par des ingénieurs de la NASA ». Oui, Didier est un grand gosse, il s’abreuve d’émotions, se repaît de couleurs, s’imprègne du tempo de la pellicule cinématographique avant de se lancer sur le papier. Et de s’y consumer. Pas étonnant, dès lors, qu’il manifeste ce manque d’assurance, caractéristique des auteurs prolifiques qui ne prennent pas le temps de se raconter tant ils sont rivés à leur table à dessin. Le monde de Tarquin n’en est qu’à son Bing Bang. Tant mieux pour les éditions Soleil car l’imaginaire de notre espiègle n’est pas prêt de se tarir.
Posté par M.E.L. le 16 avril 2005 dans
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25 mars 2005
Eric Stalner (et Richard Bohringer en guest star)
Stalner est un pseudo. Il faudrait même dire un pseudo collectif. Car ils sont deux dessinateurs, deux frères unis dans un curieux attelage. Jean-Marc et Eric sont passionnés d'histoire. Une histoire qui serait intemporelle, peuplée de légendes et d'univers parallèles. Mais aussi d'obsessions familiales : leur grand-mère ne prétendait-elle pas qu'à tous deux, ils étaient la réincarnation de ses propres frères morts sur les champs de bataille de la première guerre ! Ils ont commencé leur carrière de dessinateur en échouant, chacun leur tour, au concours d'entrée de l'école des Beaux-Arts de Paris. Echec largement surmonté par 18 ans de collaboration prestigieuse : 'Les Poux' (Glénat), et les grandes sagas : 'Fabien M.', 'Malheig' (Dargaud), puis 'Le Fer et le Feu' (collection Caractère, Glénat). Depuis 1998, Eric dessine en solo. Un type hyper talentueux, probablement l'un des personnages les plus attachants de la bande dessinée. Sympathique, chaleureux, cultivé, voilà un auteur qui est bien dans sa peau. Aucun complexe, aucun faux-semblant dans cette revendication de bien-être provincial. Il habite près de Cahors, cultive l'amitié et les relations familiales. Parmi tous les auteurs que j'ai eu le bonheur de rencontrer, il est un de ceux (très rares) qui sait exprimer son admiration et son respect pour ses pairs. Tout est sincère dans les propos passionnés et empreints de dévotion qu'il nous tenait la semaine dernière en parlant du dessin de Bilal ou de la technique de Giraud-Moebius. Oui, il y a quelques jours, Eric est monté à Paris pour participer au Salon du livre, à la porte de Versailles. S'il cultive volontiers un look casanier, il ne rechigne pas, contrairement à d'autres dessinateurs, à pratiquer l'exercice de la dédicace. C'est même un moment privilégié, il soigne ses croquis (pas plus de quatre dessins par heure) pour la grande joie de ses fans. Avec Chantal-Marie Wahl, ma collaboratrice et complice dans cette action de promotion pour le 9ème Art, il a trouvé le temps de nourrir un entretien passionnant dont vous aurez un jour la primeur. Mais alors qu'avec pudeur, il nous parle de ses allures de pasteur protestant, de ses pérégrinations antérieures vers le bouddhisme, un Richard Bohringer tout feu, tout flamme, passe devant nous, dans ce grand salon de l'hôtel Lutétia. Je connais un peu Richard pour avoir passé quelques heures avec lui dans les rues de Montauban. Il y préparait un concert dans le cadre du festival « Alors Chante ». J'ai retrouvé la gouaille de l'acteur, mais aussi sa générosité et sa sensibilité d'écrivain écorché, lors d'une récente émission de télévision. C'est donc en connivence et le regard plein de malice, qu'inspiré, il interpelle notre petit groupe. En quelques minutes, c'est une tornade, un vent de folie, sur fond de dénonciation des grands de ce monde, insensibles à la détresse des populations les plus pauvres d'Afrique. Il éructe contre une société qui ne se mobilise qu'au coup de sifflet des médias. Il justifie le silence sur le nombre de victimes en mimant, dégoûté, les frasques sexuelles d'une jet set partousant avec les jeunes prostituées de Phuket : balayée par le tsunami vengeur... Il est arrivé, Richard, dans une large expiration, et il est reparti, laissant derrière lui des effluves aux senteurs de révolte et d'injustice. Difficile et laborieuse replongée en apnée pour retrouver, quelques minutes après, l'univers calme et serein de Stalner. Plus tard, dans un jardin public, Eric se prêtera au jeu des photos. Lui qui adore les femmes, et particulièrement les femmes enceintes, est aux anges. A cette heure de la journée, elles bourgeonnent et s'épanouissent sur les bancs, au soleil. Image de la création, de la prolificité et de la générosité. Elle lui sied bien. A 46 ans, il a déjà produit plus de quarante albums. Après 'Blues 46' (Dargaud), en collaboration avec le scénariste Laurent Moenard, il s'apprête à publier 'Ange Marie' dans la sublime collection Air Libre (Dupuis) avec le scénariste Aude Ettori (qu'il n'a pourtant jamais rencontrée). Décidément, il ne faut pas se fier au look de cet homme tranquille. S'il partage les mêmes indignations que notre ami Richard, c'est dans son oeuvre et dans les combats de ses héros qu'il faut les rechercher. Telle est sa différence.
Posté par M.E.L. le 25 mars 2005 dans
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19 mars 2005
Philippe Berthet
Qui ne connaît pas les « Pin-Up » de Berthet (Editeur Dargaud) ! Depuis 1974, Philippe Berthet dessine cette série culte en hommage à Milton Caniff. Avec Yann, l'un des scénaristes les plus turbulents et aussi les plus créatifs du moment, il recrée cet univers US des années 40 et 50 et multiplie références et clins d'oeil aux films, romans noirs et réclames publicitaires de cette période. Il avoue une passion jubilatoire pour dessiner ces énormes voitures superbement carrossées... comme le sont ces femmes, provocantes, coquines et parfois torrides dans les publicités pour sucreries, ou collées aux moteurs chromés des semi-remorques qui traversent, solitaires, la grande plaine américaine. Philippe Berthet dessine d'un trait réaliste, clair, dans le plus pur style de l'école belge. S'il peaufine méticuleusement le contour d'un sourire, le galbe d'une jambe, la courbe d'une hanche, il est toujours élégant, jusque dans la finition d'un porte-jarretelles ou d'une mèche de cheveux. Une question l'obsède : quelle était donc l'égérie des pilotes américains d'Enola Bay, cet avion qui largua la bombe nucléaire sur Hiroshima. Ils avaient dessiné sur la carlingue cette femme fantasme devenue l'emblème de toute une génération de Yankees. Aussi n'est-ce pas le moindre des paradoxes que de le retrouver chez lui, dans son atelier. Car ici, dans ce quartier du Forest au sud de Bruxelles, la vie de la famille Berthet est plutôt popote et casanière. Dans une maison bourgeoise restaurée (ancienne devanture de magasin), les Berthet ont aménagé un habitat chaleureux, d'inspiration méditerranéenne. On traverse la salle à manger pour arriver sur un patio (mélange de rouge et de rose) où se prélassent deux gros chats, et l'on débouche sur un atelier. Ici, rien n'évoque les obsessions féminines de notre auteur, si ce n'est, dans une vitrine, les figurines de ses propres créations. Les Berthet passent la plupart de leur temps et même de leur passe-temps dans cette grande pièce. Philippe travaille en vis-à-vis de son épouse, Dominique David, elle-même auteur de Lipstick, et coloriste de son mari. Ils vivent là, huit heures par jour, sans pratiquement se parler, l'une sur son ordinateur, lui sur ses planches. Et dans un coin, un vieux bureau d'écolier. Leur fille, 10 ans, y fait ses devoirs, mais aussi des découpages, des dessins. Eh bien oui, c'est dans ce lieu sans poster provocant, sans passion révélée, et dans la vie d'un couple d'auteurs en parfaite harmonie...que s'élaborent, que se conçoivent les superbes créatures qui font baver tant d'hommes. Amicalement, Philippe vous adresse avec ce dessin en forme de clin d'oeil, le portrait de Poison Ivy. Il aime faire partager ses obsessions. P.S. : Du même auteur : Raid rouge (Dupuis), Sur la route de Selma (Collection Aire Libre), Yoni (Collection Empreinte - Dupuis).
Posté par M.E.L. le 19 mars 2005 dans
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19 février 2005
Isabelle Dethan

Elle a le même âge que Claire Wendling. Elle aussi a été lauréate de l'Alph'art Avenir du Festival d'Angoulême. Elles habitent à 15 km l'une de l'autre. Mais elles sont si éloignées dans leur tête ! Isabelle Dethan a gardé un air d'éternelle étudiante. Elle mange des petits gâteaux secs, elle pose et repose ses lunettes en jouant à cache-cache avec le photographe, elle passe d'une pièce à l'autre, planche de dessins en main... Elle est à l'aise dans cette petite maison charentaise aux volets bleus. Vue sur le vieux cimetière et le porche d'une jolie église romane. Normal qu'avec son compagnon, Mazan, lui aussi dessinateur, elle se soit installée là, dans l'ancien presbytère de pierre sèche. Au catéchisme, elle dessinait la vie de Jésus. Mais c'est en lisant 'L'île noire' d'Hergé qu'elle est passée au profane, non sans cultiver tous les mystères des récits légendaires : 'Mémoires de sable' ou encore 'Le roi cyclope', deux trilogies publiées chez Delcourt. Elle ne rechigne pas à plonger dans sa propre biographie pour alimenter des récits plus intimistes : 'Tante Henriette ou l'Eloge de l'avarice', 'Ingrid', chronique d'une famille allemande sous le troisième Reich, 'Eva aux mains bleues' pour la collection Mirages (Delcourt). Elle ne dédaigne pas dessiner des hommes, 'les garçons bien construits, 25 ans au garrot'. Mais elle préfère croquer les femmes : 'Je ne leur oppose pas un regard extérieur, je me mets dans leur peau'. La voilà donc dans celle d'une reine 'Sur les terres d'Horus'. Passionnée d'histoire, elle dit vouloir s'approprier un morceau de la réalité, une trace, combler les blancs de biographies méconnues. Elle se dit meilleure conteuse que graphiste. Erreur, Isabelle. Ton trait est nerveux, les lumières éclatantes, la palette somptueuse et la mise en scène féerique. Critiquant les prix d'Angoulême, son condisciple, Joann Sfar, regrettait que le Festival ne valorise pas assez ce type de bande dessinée dont l'écriture exigeante reste la plus accessible. Isabelle Dethan mérite, je l'affirme, cette reconnaissance
Posté par M.E.L. le 19 février 2005 dans
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31 janvier 2005
Claire Wendling

A deux pas des bulles du Champ de Mars, l'effervescence du festival n'atteint pas la maison de Claire Wendling : pluie glacée, rue déserte, calcaire usé et moussu, volets grisâtres rabattus.
Dans la pénombre de son atelier, au premier étage, Claire est assise, timide, angoissée, jambes en tailleur sur un vieux siège devant l'ordinateur. Elle ne repousse pas l'insistante mèche noire qui occulte la moitié de son visage bien pâle. L'auteur déjà mythique des 'Lumières d'Amalou' (Delcourt) se protège des éclats du monde... et de ses semblables. Elle leur préfère, dit-elle, son propre bestiaire. Ainsi cette sorte de silure gris, dix ans d'âge, qui repose somnolent dans l'eau noire et glauquissime d'un aquarium-catafalque. 'Je suis sa maman !'. Tendre sourire décoché à son compagnon, graphiste. Elle commente aussi, prolixe (accent de Carcassonne), les croquis d'une animalerie somptueuse, parfois drôle, quelquefois effrayante, dessinée pour la Warner Bros (Excalibur), le scénariste de ses mondes fantastiques (Gibelin) ou ce carnet de croquis 'Iguana Bay' (Le Cycliste). Son travail sur les humains peut être terriblement gai, proche de l'univers des dessins animés les plus loufoques.
Mais son dessin est aussi noir, comme ces nus de femmes ou ces pastels sensuels, quelquefois torturés, dont on ressent la douleur sourde : illustrations pour un livre de Pierre Louÿs, le tome 3 'd'Aphrodite' (Humano), ou ce collector 'Drawers' (Le Cycliste). Etonnant contraste. Hier soir, une autre femme de la même génération, Marjane Satrapi empochait avec délices, la reconnaissance et les honneurs attribués à une dessinatrice énergique, dont l'histoire est faite d'exil, de compagnonnage, et de revendications générationnelles. Claire Wendling, elle, va se rendre à l'inauguration d'une exposition qui lui est consacrée. Un officiel évoquera, sincèrement admiratif, l'héritage d'Egon Schiele ou de Félicien Rops. Elle, nerveuse, pieds rentrés, écoutera (sans écouter !) cet hommage dont elle a repoussé par avance la suffisance. Emouvante femme ! La magie d'Angoulême, c'est de pouvoir rencontrer une artiste aussi étonnante !
Posté par M.E.L. le 31 janvier 2005 dans
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29 janvier 2005
Régis Loisel

Angoulême : J'aime Loisel. Il a parfois un côté " soupe au lait " quand, cheveux hirsutes, il émerge d'un lendemain de fête (c-à-d. assez souvent !). C'est un artiste généreux, attentif, attachant. Discuter avec lui est toujours un bonheur. Aujourd'hui donc, ici, à Angoulême, l'auteur de " Peter Pan " et de " La Quête de l'Oiseau du temps " savoure une San Pellegrino (mais oui !). Il y a encore un an, c'était lui le Président du Festival. Juste avant Zep. Il avait eu le mauvais goût d'annoncer, en pleine magistrature, son départ de la BD, pour s'adonner aux seuls délices du pinceau sur la toile (tentation souvent exprimée par ces auteurs du champ des bulles qui, au sommet de leur art, sont encore taraudés par la recherche d'une reconnaissance artistique dont ils s'estiment encore privés !). Donc la peinture, il s'y est mis, et raconte, sans fausse modestie, la vanité de sa tentative. On s'empresse de sourire. Mais non, il insiste. Sa peinture, finalement (à son goût), " sent trop le dessin ". Oui, c'est un dessinateur. " Pas encore Toulouse-Lautrec ". Il va se remettre à la BD. Génial Régis, loin de toute frime et des affabulations. Il a la simplicité et l'humilité des plus grands. Pas de faux-semblants, de l'exigence. Et voilà donc notre Régis, volubile, le crayon dans la tête, reparti dans sa passion des formes. Une femme passe, belle et sûre d'elle ! Discours sur le beau et le laid. Et de rappeler à son auditoire captivé : " Une belle paire de fesses se caresse, mais n'oublie pas, Michel, qu'une croupe, même un peu lourde, se flatte ". Leçon.
Posté par M.E.L. le 29 janvier 2005 dans
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24 janvier 2005
Enki Bilal

A deux pas de l'église Saint-Eustache, Enki Bilal a aménagé son atelier. On grimpe un vieil escalier pentu, rescapé de 1782, et on atterrit au deuxième étage d'un immeuble d'apparence vétuste, dans un ancien appartement baigné d'une lumière éclatante. La table à dessin est surélevée ('En dessinant debout, j'ai découvert que le trait était plus énergique'), couverte d'esquisses, de tubes de couleur. Aux murs et sur des chevalets, les toiles désormais mythiques peintes pour 'Bleu sang' (ed. Christian Desbois). Et puis aussi, un coin bureau où l'ordinateur côtoie une statue de chat (Bastet, divinité égyptienne ?), une sculpture guerrière signée 'Druillet', beaucoup de livres et des carnets épars. Enki est un artiste fascinant et mystérieux. Il aime la musique sacrée, le foot, les ciels lumineux de Thaïlande et les rivages baignés de couleurs chaudes. Mais il s'obstine à brosser des univers oppressants traversés par quelques hommes et femmes en quête les uns des autres, sans illusion, sans autre espoir que d'exister. Enki raconte son parcours, les liens avec son père, tailleur yougoslave exilé à Paris, sa rencontre avec le scénariste Pierre Christin, l'omniprésence dans sa culture d'origine des régimes totalitaires, et finalement son désintérêt pour le débat politique. C'est l'art, son combat, sa passion, sa manière de dire ses angoisses, l'errance perpétuelle des êtres, et l'amour comme seule liberté. Ce qui m'impressionne, c'est la maîtrise de tous les supports sur lesquels il travaille : bande dessinée, peinture, cinéma, arts plastiques. C'est aussi sa manière de persévérer : 3 films dont le dernier 'Immortel', deviendra un film de référence (malgré les réserves de quelques critiques fascinés par le modèle américain). Et puis, il a cette manière de prendre à contre-pied les conventions les plus établies. Quand tous les artistes prétendent que, seuls, le rouge et le jaune donnent chaleur au corps et anime la chair, il défend que le bleu et le vert dont il rehausse les contours de ses femmes, leur confèrent cette expression de mystère et de violence sans laquelle il n'y a pas de vraie sensualité. ...Ce week-end, il travaillait sur le troisième tome de sa trilogie 'La femme piège'. Il s'appellera 'Rendez-vous à Paris' (scoop !) ; titre qui prouve que, malgré tout, Enki n'a rien contre les happy ends.
Posté par M.E.L. le 24 janvier 2005 dans
Portraits / Rencontres (BD)
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