16 juin 2005

Respect des clauses sociales : Efficacité et limites des audits éthiques

Ce matin, j’ai réuni une vingtaine de collaborateurs et de consultants de retour d’Asie et d’Amérique Latine. Objectifs : établir un rapport d’étape sur les audits sociaux ; mesurer leur efficacité et les limites de l’exercice.

D’abord, un premier bilan chiffré : entre 2000 et 2005, notre enseigne a fait auditer 300 fournisseurs. En gros, toutes les fabriques qui participent à la fourniture des produits commercialisés sous nos marques d’enseigne auront été couvertes par ces investigations. A ce travail propre à l’enseigne, il faut adjoindre les résultats d’un autre millier d’audits réalisés par les autres enseignes d’hypermarchés. Nous avons en effet décidé tous ensemble de mutualiser tous nos audits respectifs dans une banque de données, mise en place par la Fédération du Commerce et de la Distribution, de manière à optimiser le coût de ces opérations, et ne pas les rendre redondantes. (Blog du 18/05/05)

Sur le fond maintenant : qu’en est-il du constat sur le terrain. Je livre cette synthèse.

1. L’interdiction de faire travailler des enfants de moins de 14 ans est rédhibitoire. Son défaut d’application vaut boycott du fournisseur. A travers nos audits, aucune infraction à cette règle n’a été constatée. Idem chez nos concurrents.

2. Par contre, 80% des usines visitées ont des problèmes (d’inégale importance) avec les règles de sécurité (protection personnelle, stockage ou exposition aux produits chimiques).

3. Dans la grande majorité des fabriques, le temps de travail réglementaire est largement dépassé (quelquefois jusqu’à 100-120 heures).

4. 50% n’appliquent pas de salaire minimum ou des primes d’heures supplémentaires (il est vrai que, comme en Chine, il n’y a pas toujours de législation de référence).

5. Un grand nombre de fabriques ne sont pas en règle avec les recommandations de l’OIT concernant les assurances des salariés au travail et les assurances sociales en général.

Bien qu’impressionnante, cette liste, de l’avis de mes interlocuteurs, ne permet pas de mesurer la réalité des progrès accomplis. Il faut rentrer dans le détail de chaque relation avec les fournisseurs.

Depuis 4-5 ans, me disent-ils, une véritable prise de conscience s’est imposée. La pression concomitante des ONG, des institutions internationales, des médias, et des acheteurs (à travers les chartes comme les nôtres) a créé un réflexe positif. Charles Ly Wa Hoï, notre coordinateur « développement durable » insiste : « Beaucoup d’entreprises intègrent nos exigences éthiques dans leur démarche qualité. Elles en font même désormais un élément de leur marketing. Les progrès sont plus significatifs dans le domaine de la sécurité ou de l’hygiène, dont les adaptations sont du domaine technique et finalement assez peu coûteuses. Mais le gros du chantier, ça reste les salaires, les horaires et les contrats de travail ».

La généralisation des audits a fini par faire taire les susceptibilités et les résistances psychologiques. Les administrations locales profitent de nos recommandations pour faire appliquer un peu plus les lois nationales.

J’interroge chacun, responsable de son secteur : textile, jouets, papeterie, etc… La conviction est générale. Les audits ne sont pas mal faits. Les enquêteurs sont rodés.
Michelle Wong qui dirige notre bureau à Hong-Kong, rappelle qu’au début, les tensions sont fortes dans les mois qui suivent les plans d’actions correctives que nous demandons. Mais, le sens du « business » de nos fournisseurs, l’envie de garder les marchés, ou de se valoriser…tout ça fait que ça finit par marcher.

Les limites maintenant ! 90% de nos collaborateurs dans nos bureaux d’Asie sont des « locaux ». C’est plus par fierté nationale et par conviction personnelle qu’ils se sont engagés dans cette démarche sociale. Ils sont aux avant-postes, ils sont au contact des ONG et croient dans la progressivité et au bien-fondé de la démarche. Mais ils sont tout, sauf naïfs. Ils relèvent trois écueils :

a) S’il faut se référer aux conventions ou aux législations des pays, il faut encore qu’elles existent. En Chine, par exemple, il n’y a pas de texte fondant la liberté d’association (syndicale) ou garantissant un salaire minimum ! Le maintien d’une relation commerciale dépend donc en grande partie de critères subjectifs, y compris, chez nos auditeurs.

b) On ne peut auditer que ce que l’on voit. En amont des usines de transformation ou d’assemblage, il y a une économie villageoise qui peut être le siège de nombreuses discriminations : sexe, culture, religion, âge.

c) Nos audits et notre démarche ne sont efficaces que pour autant que les administrations locales s’appuient sur nos démarches et les relayent en permanence.

d) Enfin, une part encore importante des achats passe par des intermédiaires, importateurs ou industriels transformateurs. La traçabilité n’est pas parfaite. Ces contrôles nous échappent.

Voilà un petit topo récapitulatif que je voulais vous livrer. Pour être encore plus précis, je me propose, dans une prochaine note, de prendre un cas d’entreprise pour que vous puissiez apprécier encore mieux les difficultés, mais aussi l’intérêt de ces initiatives.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 16 juin 2005 dans Actualités / Débats (DD) , Actualités / Débats (Distrib.)
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27 mai 2005

Respect des clauses sociales : Comment s’organiser ?

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Relisant les commentaires déposés le 18/05 par Bruno, Erosoft et Marie, ainsi que les courriers reçus sur ce sujet, je mesure le scepticisme suscité quant à la crédibilité des chartes sociales. Il n’est évidemment pas question que je cautionne une quelconque vision idyllique des choses. Rien ne remplacera les clauses sociales engageant les Etats et les Administrations. Rien ne saurait se substituer à l’application rigoureuse de législations nationales revues à la hausse. Je suis sur ce point en complet accord avec les altermondialistes pour dire que c’est dans le cadre de l’OMC, des institutions financières internationales et de la Banque Mondiale qu’on devrait s’employer à les négocier.

Mais puisqu’on interpelle aussi les entreprises, et qu’on nous attribue un rôle effectif, c’est dans ce cadre qu’il nous faut agir. Voici donc comment nous nous organisons.

L’ensemble des actions de nos acheteurs en matière de développement durable est coordonné par une équipe d’adhérents et de cadres directement rattachés au comité stratégique de l’enseigne (dont j’assure la présidence). Charles Ly Wa Hoï, ancien responsable des contrôles de qualité du groupe, a la responsabilité opérationnelle de toutes ces interventions. Son bureau est à vingt mètres du mien. Il sait que le travail de ses équipes nourrit « les promesses de l’enseigne ».

Deux sociétés du groupe, Siplec (pour le non-alimentaire) et Scamark (principalement pour l’alimentaire), sont chargées de tout ce qui concerne la conception, la fabrication, le conditionnement et l’importation de nos produits à l’étranger. Dans chaque société (fonctionnement coopératif), des binômes, adhérent (propriétaire de magasin) et cadre, sont responsables des gammes et des collections, des contrats avec les fournisseurs. Chacun est engagé dans une démarche prix, qualité, et éthique. Cette dernière fonction n’est pas conçue comme un supplément d’âme, mais comme un élément du cahier des charges.

Pour atteindre ces objectifs, ils vont sur place, envoient dans les usines des cadres de nos bureaux asiatiques (Hong-Kong, Shanghai, Chennai/Madras), et surtout font appel à des cabinets d’audit extérieurs (type Veritas, SGS) pour éplucher, dans les usines, les documents témoins du respect des chartes signées au préalable par les fournisseurs.

Les audits sont enclenchés dès qu’il y a confirmation de l’intérêt à nouer une relation commerciale. Les acheteurs informent le responsable qualité (par exemple de Siplec) de la localisation et la dénomination du fournisseur, des audits antérieurs, y compris réalisés par nos concurrents (banque de données de la FCD), ainsi que de tous les éléments pouvant être obtenus auprès des ambassades, des consulats, des analystes locaux. Un cahier des charges est alors établi permettant de missionner l’auditeur, et d’en informer le fournisseur (qui doit l’accepter).

La société d’audit se rend sur les lieux, établit son rapport après avoir questionné le personnel, investigué les lieux et accédé aux documents comptables et sociaux de l’entreprise. Une fois ces documents épluchés, une première analyse peut conduire à évincer le fournisseur. Dans la plupart des cas, la politique suivie consiste à exiger des actions correctives. Le fournisseur s’engage et des fiches de progression sont établies par les auditeurs dans un délai qui, en général, n’excède pas six mois. C’est dans ce délai que l’on peut juger de la sincérité des intentions du fournisseur. En l’absence d’actions correctives, le fournisseur n’est pas sélectionné.
Pour que vous ayez une idée concrète des critères de sélection, je vous propose de découvrir ci-dessous une fiche de synthèse concernant l’audit d’un fournisseur chinois de batteries (électriques). Derrière une fiche de synthèse comme celle-là (j’espère que vous arriverez à la lire), il y a un rapport de 30 ou 40 pages qui détaille l’ensemble des observations. En général, il y a peu à redire concernant le travail des enfants, le travail forcé ou, ce que nous appelons en Occident, les pratiques esclavagistes. En revanche, beaucoup à faire en matière de salaires, d’horaires, d’hygiène et de sécurité.

D’ici, une dizaine de jours, j’organiserai à Paris la première réunion « bilan » de l’année avec nos acheteurs et les auditeurs, pour dresser un état exhaustif des contrôles effectués. Je n’hésiterai pas à vous en communiquer les principales remarques. A bientôt donc.

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Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 27 mai 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.)
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26 mai 2005

Restauration : Luxe, prix et volupté (La preuve par Senderens)

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Alain Senderens

A chaque fois que l’on parle d’évolution des modes de consommation, on se réfère au secteur du voyage, de l’automobile, ou des hypermarchés. Moi-même, dans mes différents argumentaires sur la nécessité de revoir à la baisse le prix des grandes marques, je n’hésite pas à me référer à la dynamique créée par le low cost aérien, les soldes dans le textile, les prix cassés sur les écrans plats, les bons d’achat dans les hypers, les packs (payant/gratuit) dans la téléphonie mobile, etc…

En lisant, hier, l’interview d’Alain Senderens dans Libé (mercredi 25/05), j’ai été séduit par l’élargissement de l’argumentaire proposé par ce pionnier de la nouvelle cuisine. Alain Senderens va renoncer à trois étoiles et quitter le guide Michelin. Apparemment, rien à voir avec un mouvement d’humeur, ni une quelconque préoccupation financière. A 65 ans, et après 28 ans de carrière, de l’Archestrate à Lucas-Carton, il remet en cause le lien entre le Beau et le Cher. Comme Joël Robuchon qui avait demandé que son Atelier quitte le classement Michelin, Senderens veut faire de la bonne cuisine, mais sans les codes du luxe : l’argenterie, la pléiade de serveurs, et la mise en scène désuète et coûteuse des palaces. « Les jeunes ne vont pas dans des endroits où l’addition peut monter à 400 euros. On n’a plus envie d’avoir une demi-douzaine de serveurs qui s’empressent autour d’une tablée pour servir un plat ».

Bon, c’est évident. Même à 100 euros, ce ne sont pas les chômeurs qui défileront sous le dais du pape Senderens. Il ne va pas transformer Fauchon en HD. A l’image de ces nouveaux viticulteurs qui font des miracles (abordables) dans des terroirs que l’on croyait sans talent, des créateurs de bijoux ou de vêtements qui veulent mettre un peu de style dans toutes les bourses, ou de ce mouvement de designers qui veulent mettre partout du Beau dans l’Utile, Senderens conteste les codes établis, remet en cause leur pertinence et leur efficacité, capte les nouvelles attentes et veut coller au marché, quitte à repositionner « sa marque ». « Nous avons été prisonniers de notre ego, qui nous a conduits à surinvestir dans le luxe, au prix, aujourd’hui, d’une crise profonde…Impossible dans un trois-étoiles de cuisiner une sardine ou un maquereau ». C’est l’inverse qu’il veut faire : « Si vous préparez des produits moins nobles, vous êtes conduit à redoubler de créativité pour les remettre en valeur…Faire une cuisine dans un beau décor…mais à des prix raisonnables ».

Je n’ai été que deux fois dans ma vie chez Lucas-Carton (ce qui est déjà un privilège). J’adore la bonne bouffe, découvrir de nouveaux plats, quel que soit le type de restaurant. J’aime ces « chefs » qui savent se donner des défis. « Il va falloir nous surpasser pour faire une cuisine de marché ». On oublie qu’il s’agit là aussi d’entreprises et de risques. Ici aussi, il faut s’adapter. Voilà encore un exemple, peut-être même un modèle, pour nous stimuler.

Nul doute qu’il faudra aller voir ça de près et humer les casseroles, place de la Madeleine. « J’ai envie de m’amuser », dit-il à Vincent Noce de Libé. Super ! Nous aussi.
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Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 26 mai 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.)
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23 mai 2005

Essoufflement du hard-discount : Contre-attaque des hypers ?

L’hebdo LSA (numéro du 12/05) a commenté, sous la plume de Jérôme Parigi, l’évolution récente des parts de marché des HD. Selon TNS-SECODIP, « leur croissance s’émousse, le panier moyen est en baisse, la fidélité recule… ». Lidl, seule enseigne à couvrir l’ensemble du territoire français, aurait même stagné en 2004.

Explication : avec la prolifération des ouvertures, et la couverture de l’ensemble des zones urbaines, les enseignes de HD sont devenues concurrentes entre elles. Et les hypers contre-attaquent avec l’extension des gammes premiers prix. La part de marché du HD continue à croître, mais la progression est plus faible. Et Jérôme Parigi de conclure : « les maxi-discounters vont avoir à balayer devant leur porte, s’ils veulent conserver l’avantage dans les années à venir. »

1) J’approuve le diagnostic, s’agissant de l’offre et de la politique de prix du HD. Le HD a conquis, dans tous les sondages d’opinion, une image prix exceptionnelle. Le HD a bénéficié, contrairement à l’hyper, d’une lecture directe et simple de sa politique commerciale : HD = premiers prix = moins cher.
Pourtant, tous nos relevés confirment que les gammes premiers prix de plusieurs enseignes d’hypers sont devenues encore moins chères. Eco+, par exemple chez E. Leclerc, creuse un écart de 5 à 15%, quelquefois plus, à cahier des charges qualité identique.
En développant des gammes nouvelles (fruits et légumes, non-alimentaire, et grandes marques qui ne seront pas moins chères qu’en hyper), le HD va prendre le risque de se couper de l’image unique « premier prix », et peut-être même a-t-il commencé à « s’embourgeoiser ».
De fait, comme pour confirmer l’analyse de LSA, depuis deux ans, à surface constante, le HD ne progresse plus.

2) Mais s’agissant de son avenir, le HD dispose de deux autres atouts.

Le HD a complètement renouvelé l’offre de proximité, celle des anciens Codec, Félix Potin et autres petits Casino, autrefois trop chers. Les nouvelles enseignes Lidl, Aldi, ED l’Epicier, Leader Price ont modernisé le concept, joué à fond sur la rapidité du temps consacré aux courses. Et sur la propreté, ce qui n’était pas la caractéristique des magasins de quartier. Sur ces critères, le HD ne montre pas de signes de faiblesse.

La croissance du HD s’explique aussi largement par l’accroissement considérable des surfaces de vente. Cette formule a profité du fait qu’elle n’est pas soumise aux mêmes contraintes d’urbanisme commercial que les supermarchés.
Par rapport à 2003, les HD ont ouvert 156 800 m² de surfaces de vente supplémentaires. C’est un tiers de plus que l’ensemble des hypermarchés. Pour le seul deuxième semestre 2004, les HD ont ouvert 126 000 m², soit la moitié, à eux seuls, des surfaces créées par l’ensemble des enseignes GMS. Les surfaces engrangées assureront à ce concept, quel que soit son positionnement commercial, une évolution positive de part de marché.

Contrairement donc au diagnostic de LSA, je ne crois pas à l’essoufflement rapide du HD. Les hypers ont encore du souci à se faire. Et ce n’est pas Christian Jacob, en maintenant les marges arrière à 20%, qui mettra un terme à cette performance. A défaut d’obtenir le droit de baisser librement leurs prix (on verra bien fin juin), les Centres E. Leclerc n’auront d’autre choix que de rajouter leur nouvelle enseigne HD à la croissance de ce secteur. A suivre…

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 23 mai 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.)
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19 mai 2005

Coopératives et associations de commerçants : Alternative à la concentration des hypers ?

Les adhérents de mon enseigne et d’Intermarché viennent de décider de rejoindre la Fédération du Commerce Associé. Nous l’annoncerons ce matin, lors d’une conférence de presse. Nous y rejoindrons Système U et une pléiade d’autres enseignes.

Pour la première fois, tous ensemble, nous allons affirmer notre volonté de faire cause commune avec ce secteur coopératif qui « pèse », en France, 30 000 points de vente (25 000 entreprises) et emploie 385 000 salariés. Vous connaissez certainement l’une de leurs 88 enseignes. Dans le jouet et la puériculture : Jouetland, Bébéland, Bébé 9 ; dans l’optique : Krys, Optic 2000 ou Atol ; dans la photo : Camara et Phox ; dans le sport : Intersport, Sport 2000 ou la Halle au Sport ; le tourisme : Selectour ; dans les supermarchés : Système U…, Intermarché et E. Leclerc désormais.

Beaucoup d’entreprises de distribution subissent la standardisation des comportements façonnés par la pression boursière et les critères des seuls analystes financiers (priorité au court terme, au rendement trimestriel des actions, « à la création de valeur »).

Nous, distributeurs indépendants mais organisés en associations, avions senti depuis longtemps la difficulté de tenir position commune avec nos collègues intégrés sur des sujets comme la loi Royer ou la loi Galland, par exemple. Nous avions envisagé d’intégrer leur Fédération pour construire une véritable interprofession. Ca reste un projet et probablement une nécessité (nous participons d’ailleurs à plusieurs commissions –sociale et environnement- de la FCD). Mais nous ressentons le besoin d’exprimer nos valeurs propres et nos différences.

Il faut arrêter les amalgames et les concepts réducteurs : « la grande distribution » n’existe pas en tant que telle, pas plus que « la grande presse » ou « les politiques ». Par leur origine, leur stratégie, leur organisation, les enseignes de la distribution signent des histoires différentes et concurrentes. Rien à voir entre les objectifs de Casino et de Leclerc. Le Stéphanois ouvre et relève les compteurs pour augmenter ses profits cumulés, et il le fait bien. Le Landernéen construit un réseau pour permettre à 500 chefs d’entreprise autonomes d’exploiter, dans le respect d’une charte de prix, leurs propres magasins.

A travers les différentes polémiques qui ont agité le secteur de la distribution, Intermarché, Système U, Leclerc, mais aussi les enseignes spécialisées du commerce, se sont reconnues des valeurs communes, des préoccupations partagées. Ils veulent pouvoir exprimer collectivement (face aux pouvoirs publics et aux organisations de consommateurs), leur utilité sociale. Ils veulent s’affirmer comme une alternative performante, mieux ancrée dans les terroirs, plus sensible à la question consumériste face à la distribution intégrée. Une promesse, un défi.

Dans le cadre des « Rencontres du Commerce Associé » qui se dérouleront dans la foulée, ce matin aussi, des présidents d’enseigne, des économistes vont débattre des spécificités des groupements de commerçants. Seront abordés les grands enjeux : à quelles conditions d’organisation et de management peut-on prétendre rester indépendant. Quelles sont les précautions juridiques et financières pour qu’un groupement coopératif puisse se développer avec des capitaux extérieurs sans s’y inféoder. Comment la valeur produite dans l’ensemble d’un groupement peut-elle être partagée au sein du réseau par les propriétaires et par les salariés. Quels sont les formats de magasin les plus adaptés au commerce indépendant ; comment organiser les échanges d’expériences et le partage des savoir-faire, au sein de groupements dont les adhérents sont de plus en plus concurrents ?

Tels sont les thèmes des ateliers auxquels évidemment je participerai. A cette occasion, Jean Leroyer (Système U) qui est président de la Fédération, recevra Christian Jacob pour une allocution de clôture. Ce sera pour lui, je l’espère, l’occasion de nous éclairer et de répondre à cette question : comment protéger chacun de nos milliers d’adhérents des innombrables sanctions pénales prévues dans sa loi… sans avoir à mettre en place un dispositif de contrôle et de décision national qui risque de transformer tout groupement en une organisation quasi intégrée ? Avouez que c’est un beau sujet de dissertation.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 19 mai 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.)
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18 mai 2005

Commerce éthique : La distribution s’engage sur «Initiative Clause Sociale»

Durant la Quinzaine du Commerce Equitable, sur ce blog comme dans le chat que j’avais organisé le 11 mai, une question revient souvent : si le CE doit être principalement réservé aux producteurs les plus démunis, confortant ainsi malgré tout une certaine marginalisation de ce concept, qu’en est-il des comportements commerciaux en général. Et notamment, à l’égard de la majorité des producteurs d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique Latine, dont les salariés sont l’objet d’exploitation, sont souvent payés au lance-pierre, vivent dans des conditions sanitaires et d’hygiène inacceptables.

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A l’initiative et sous la pression des ONG, industriels et distributeurs se sont d’abord engagés dans des démarches individuelles. L’affaire Nike et les menaces de boycott ont servi d’outils pédagogiques. Les entreprises françaises ne sont pas en reste, au premier rang desquelles les distributeurs très actifs pour avoir élaboré des codes de déontologie désormais affichés à l’entrée de nombreuses usines de Chine, du Bangladesh, de l’Inde, du Vietnam, etc… Elles ont largement été pionniers dans le lancement d’audits sociaux, d’ailleurs de mieux en mieux acceptés par les industriels locaux.

La Commission Sociale de la Fédération du Commerce et de la Distribution a cherché à élaborer une grille d’analyse, utilisable comme référentiel commun par les enseignes, pour améliorer les audits sociaux, les rendre complémentaires plutôt que redondants et diminuer ainsi le coût de chaque contrôle. Rendre disponibles tous ceux qui ont déjà été effectués par d’autres enseignes permettra de constituer une banque d’informations commune.

Ce jeudi, j’engagerai mon groupe pour signer une charte commune. Y souscriront aussi Auchan, Camif, Casino, Carrefour, Cora, Galeries Lafayette, Monoprix, Okaïdi, groupe PPR (Redcats, Fnac, Printemps, Conforama, La Redoute), Système U. Chaque enseigne a établi un code de conduite qui lui est propre (selon son marché, son organisation, la place conférée aux importations ou aux fabrications à l’étranger, etc…). Mais ces pratiques respecteront les clauses d’un code commun « Initiative Clause Sociale » basé sur les principales conventions et recommandations de l’OIT, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et les réglementations sociales de chaque pays quand elles existent.
- Pays concernés : Bangladesh, Chine, Maroc, Pakistan, Inde, Thaïlande, Vietnam.
- Secteurs audités : textile, jouet, bazar, bagage, meuble, alimentaire.

Chaque entreprise devra s’engager sur un nombre effectif d’audits, communiquer les résultats aux autres sociétés adhérentes à l’Initiative, et enrichir continuellement les bases de données pour que soit multiplié le nombre de sites de production audités et référencés dans la base commune.

Les audits porteront sur :
1) Travail des enfants : âge minimum de travail fixé à 15 ans. Les jeunes adultes de moins de 18 ans ne doivent pas accomplir un travail de nuit ou un travail pouvant compromettre leur santé et leur sécurité.
2) Travail forcé interdit. Et toutes les contraintes souvent observées dans ce cas (obligation du paiement d’un dépôt de garantie à l’embauche !).
3) Prohibition des pratiques discriminatoires pour des motifs de race, sexe, couleur de peau, religion, convictions politiques, rang social, orientation sexuelle, etc…
4) Eradication des pratiques disciplinaires, harcèlement ou mauvais traitement physique ou psychologique.
5) Liberté d’association et de représentation. La plupart du temps, la législation existe mais n’est ni appliquée, ni contrôlée.
6) Durée du travail : elle doit être conforme aux réglementations locales en vigueur. Les heures supplémentaires ne doivent pas excéder les limites légales et doivent être rémunérées selon les barèmes légaux. Respect du jour de repos obligatoire.
7) Salaire et avantages : les employés doivent être déclarés, recevoir des fiches de paie et avoir souscrit un contrat. Perception au moins du salaire minimum légal dans leur pays.
8) Santé, sécurité : validation de l’existence de règles de sécurité, d’informations concernant les risques sur les sites, outils de protection personnelle, etc…

Vues de l’extérieur, ces chartes peuvent ressembler à des vœux pieux, des promesses non engageantes. En fait, elles servent surtout de canevas à l’élaboration de grilles plus précises et de critères de sélection objectifs élaborés par des sociétés spécialisées (Veritas, SGS) qui effectuent sur le terrain les audits sociaux.

La signature de cette clause par un nombre aussi important d’enseignes de grande distribution va donner beaucoup plus de légitimité aux sociétés auditrices et crédibiliser la pression que mettent les ONG sur les sites de production en confirmant le caractère apolitique de ces exigences et en les érigeant comme critères professionnels.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 18 mai 2005 dans Actualités / Débats (DD) , Actualités / Débats (Distrib.)
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21 avril 2005

Les prix ont baissé en hypermarchés. Merci qui... ?

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L’INSEE confirme : sur 12 mois, les prix dans les hypers ont diminué de 1,1 % (0,7 dans les supermarchés). Et la baisse a continué ces 3 derniers mois.
La publication de cet indice cloue le bec aux adversaires de la réforme de la loi Galland. Que n’avait-on entendu de leur part. Il leur fallait contester à tout prix les effets des accords Sarkozy (17 juin 2004). On a donc lu des milliers d’articles (au point que certains journalistes disent leur fatigue d’aborder le sujet) pour donner la parole aux sceptiques (septembre 2004), pour contester la réalité de la baisse (octobre/novembre 2004), puis relativiser son importance (novembre 2004 à janvier 2005).

Dans le même temps, les conservateurs ont fait le tour des députés pour marteler ce gros mensonge : il n’existe pas d’élasticité prix de la demande sur les produits de grandes marques. La publication de cet indice n’est-elle pas la meilleure explication des gains de parts de marché acquises par les HD, les Leclerc, et autres Système U ? Les magasins de mon groupe ont baissé leur prix de 3,5 % sur 5 000 articles depuis septembre. Ils sont en augmentation de chiffre d’affaires de 4 % (plus 0,4 % d’augmentation de part de marché). Oserais-je dire que si les nouveaux dirigeants de Carrefour peuvent annoncer un frémissement de leurs ventes en ce début d’année, c’est bien parce que cette enseigne a baissé ses prix substantiellement dans nombre de ses magasins.

Reste l’étonnant silence du politique. En d’autres circonstances, tout chef de gouvernement se serait prévalu d’annoncer et de surfer sur ce bon indice de prix. Ecoutez, tendez l’oreille. Percevez-vous le moindre murmure d’approbation ? Que nenni !
C’est que, voyez-vous l’exploitation d’un bon indice risquerait de donner du galon à Nicolas Sarkozy. C’est bien lui, évidemment, qui a osé orchestrer cette baisse dans la grande distribution. Pas question pour le gouvernement de lui faire de la pub.
Et puis, en forçant l’applaudimètre, il faudrait reconnaître tout le mérite de ces distributeurs qu’il est si facile de vilipender devant des parterres d’agriculteurs ou de PME.
Voilà donc un gouvernement pris à son propre piège. Le Premier Ministre se targuait de vouloir « lutter contre la vie chère », mais se trouve incapable de communiquer sur une performance qu’il pourrait s’approprier.

Mais pourquoi se priver d’un petit plaisir. Qu’on me permette ici de me retourner vers notre Ministre du commerce, Christian Jacob pour lui poser cette question un tantinet sarcastique (sur le ton d’une publicité célèbre) : « Les prix ont baissé, merci qui… ? ».

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 21 avril 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.)
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19 avril 2005

France Loisirs avale les librairies Privat : Reparlons de la loi Lang

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Emotion dans le petit monde de l’édition. France Loisirs (202 points de vente) vient de racheter le réseau de l’enseigne Privat (32 librairies générales dont 26 en France). Après le rachat du « Grand Livre du Mois » et au lendemain du lancement de « Audible.fr » (« premier site internet de téléchargement de contenu culturel »), cette opération du groupe Bertelsmann permet à Marc-Olivier Sommer (PDG France) d’ambitionner le leadership du secteur d’ici 2010 (devant la Fnac et Leclerc).

L’affaire est abondamment commentée dans les gazettes économiques. Mais paradoxalement, pas un commentaire, pas l’ombre d’une référence à ce qui pourrait être interprété comme un effet pervers de cette bonne vieille loi Lang.
La loi Lang (1981), du nom de l’ancien Ministre de la culture, a instauré en France un prix unique du livre. Depuis 20 ans, les livres sont vendus partout au même prix, dans les hypers, les librairies ou sur le net : un rabais de 5 % maximum est autorisé. Ce sont les éditeurs qui fixent les prix de vente public.
C’est pour contrer la Fnac et les hypers que les syndicats des libraires avaient proposé cette mesure. François Mitterrand l’avait inscrite dans les 110 propositions qui constituaient son programme présidentiel. Les Centres E. Leclerc ont longtemps ferraillé contre cette loi censée protéger les libraires indépendants : petits libraires de quartier, librairies spécialisées, etc…
Il faut dire que la question méritait d’être posée. Trop souvent, les hypermarchés se contentaient de « massacrer » le prix des dictionnaires, des livres pratiques ou de quelques best-sellers, sans s’engager sur la détention d’une offre de fond suffisamment diversifiée. De ce fait, ils concurrençaient les libraires, pouvaient casser le marché, sans fournir une offre de remplacement qui soit de qualité. Mais là où nous préconisions l’intervention des éditeurs pour qu’ils différencient leurs conditions de vente au profit des seuls bons professionnels, le législateur a préféré empêcher tout rabais et interdire la concurrence par les prix. Vraie préoccupation, mauvaise réponse !

Il arriva ce qui devait arriver : fortes d’une marge quasi garantie de 30 % à 38 %, les grandes surfaces (GMS et GSS) ont développé leur chiffre d’affaires au détriment du réseau des libraires.
Les professionnels de l’édition n’ont jamais voulu faire un bilan objectif. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes. La librairie traditionnelle ne représente plus que 19 % du marché, contre 41 % aux GSS et hypers, et 21 % aux clubs du livre et à la VPC. Seuls les libraires en réseau ou les librairies des grandes villes ont pu résister.

Cette évolution était prévisible. On nous a fait taire. Nous avons perdu nos procès. On nous a fait remonter les prix. Histoire ancienne donc ! Mais il est un fait que nous avions aussi dénoncé : il n’était pas logique d’autoriser, seuls, les clubs du livre à discounter. Il leur suffisait de re-maquetter les livres six mois après leur parution et d’en discounter le prix.

Vue sous cet angle, l’opération France Loisirs consacre, certes, la réussite d’une entreprise remarquablement gérée. Mais elle illustre surtout un des effets pervers de la loi Lang : Privat fut pendant longtemps l’un des plus beaux fleurons du secteur de l’édition dans le sud de la France. Le rachat, aujourd’hui, de cette prestigieuse maison par un club de livres dont le catalogue n’atteint pas 10 % de l’offre d’une librairie d’aéroport, devrait faire réfléchir tous ceux qui, ici comme ailleurs, n’arrêtent pas de réclamer ce type de mesures protectionnistes.


Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 19 avril 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.) , Distribution , Economie , Prix / Concurrence
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14 avril 2005

Importations et délocalisations : Le Sénat cible la distribution

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Quand j’ai reçu la convocation, j’ai franchement hésité. Le sénateur Jean Arthuis (UMP) était-il en train d’organiser un « remake » des auditions parlementaires qui, dans les années 93-94, avaient lancé le mouvement anti-grande distribution. Des commissions présidées par lui-même, mais aussi par Franck Borotra ou Georges Chavanes, avaient désigné « la politique des prix bas » comme fauteur des délocalisations industrielles.
Armé d’une batterie d’arguments et de statistiques, j’ai finalement décidé de me prêter à l’exercice (les absents ont toujours tort). Et ce mardi, je me suis retrouvé face à une trentaine de sénateurs dans la salle bien tristounette de la Commission des finances. Accueil chaleureux, même si Jean Arthuis prend volontairement quelques distances en ouvrant la séance un peu solennellement (il est vrai, nous nous connaissons depuis 15 ans !). Et d’emblée (j’aurais gagné mon pari !), on me ressort le même menu : « une forte pression sur les prix et une relative indifférence des consommateurs quant à l’origine géographique des produits… conduisent à une hyper concurrence entre distributeurs et…contraignent les producteurs à délocaliser ». « Les consommateurs ne font plus le lien entre leurs achats et leur emploi ! ».

Passons sur le fait qu’aujourd’hui justement les prix des produits français sont plus élevés qu’ailleurs et que, même fabriqués à l’étranger, ils sont vendus trop chers (loi Galland) ! ! !
Alors pour la centième fois, j’explique, et je prends le cas du textile français.

1) C’est le secteur le plus touché. Les délocalisations ont commencé bien avant le développement des hypers qui n’ont pesé sur les achats textiles qu’au début des années 90. Les industriels du Choletais, d’Ile-de-France, du Lyonnais ont investi au Maghreb, puis à l’Ile Maurice, dès 1975, pour réduire leurs coûts. Pour résister aux importations ? Même pas, ils étaient protégés par des quotas. Non, il s’agissait d’accroître les marges.

2) Ces industriels ont-ils agi par la suite pour éviter la pression des centrales d’achats ? Non, la preuve : ils n’ont jamais voulu livrer leurs marques aux hypers. Jamais. Malgré des procès célèbres qui ont amené Leclerc ou Carrefour à les attaquer pour « refus de vente » (ex. : actions contre Absorba ou Petit Bateau). Ce sont les secteurs du luxe et du prêt-à-porter qui ont délocalisé en premier (Rodier, Hechter, Saint-Laurent).

Anecdote : J’avais, dans les années 80, placardé, en 4 x 3 sur les murs de France, une affiche avec comme seule image un cintre et ce texte : « Daniel Hechter ne vend pas à Leclerc parce que Leclerc n’est pas assez cher ! ». Il avait répliqué dans la presse en dessinant une boîte de petits pois à sa marque : « Voici ce que Daniel Hechter serait devenu s’il avait vendu à Leclerc ».

3) Pas possible donc d’accuser les méchants distributeurs. Les sénateurs restent sans voix. Il est vrai qu’aujourd’hui, 80 % du textile vendu dans les hypers, par la VPC (La Redoute, 3 Suisses) ou chez les spécialistes (Gap, Etam, H & M), sont des vêtements importés. Mais observez bien les rayonnages et les vitrines. Pratiquement aucune marque industrielle. Les distributeurs ont été obligés de créer leurs marques propres. Ils se sont adaptés à une donne qu’on leur a imposée.

4) C’est à cette conclusion que je veux amener les sénateurs. Une conclusion paradoxale. Si les marques textiles avaient livré la grande distribution, le mouvement de délocalisation eût pu être freiné. Pas stoppé (les écarts de coûts sont trop grands avec l’Asie). Mais plus étalé.

En pratiquant de plus faibles marges que le réseau traditionnel, les GMS et les GSS n’auraient pas répercuté aussi vite les augmentations de coûts de production. Ils auraient fait « tampon ».
Les industriels ont préféré, de 1960 aux années 90, réserver leurs marques aux commerçants spécialisés qui vendaient cher. Ceux-ci ont disparu et, avec eux, l’emploi industriel ! ! ! CQFD.

J’ai quitté les sénateurs en rappelant que, dans trois semaines, ils auraient à débattre de la réforme de la loi Galland qui produit les mêmes effets (marques trop chères, report des achats sur le hard-discount, importateur). L’histoire décidément repasse les plats… Retiendront-ils la leçon ?

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 14 avril 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.) , Actualités / Débats (Eco) , Distribution , Economie
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4 mars 2005

Haro sur les centrales d'achat

 L'ILEC (Institut de Liaisons et d'Etudes des entreprises de consommation) est un organisme qui fédère une soixantaine de grandes entreprises nationales ou multinationales : L'Oréal, Danone, Nestlé, Coca Cola, Unilever, etc. Dans les discussions sur la réforme de la Loi Galland, ces représentants viennent de réclamer "l'interdiction de la constitution de centrales d'achats, de référencement, ou de ventes de services, ayant pour but de massifier les achats".

Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Passe encore qu'ils n'aient eu le temps de lire les déclarations récentes de deux de leurs membres Franck Riboud (Danone) et Lars Olofsson (Nestlé), qui viennent de déclarer intéressantes les massifications de commandes effectuées par les hardiscounters. Mais d'où tirent-ils cet argument selon lequel les centrales d'achats devraient être dissoutes en France quand partout en Europe et dans le monde anglo-saxon, ces mêmes fournisseurs les ont choisis comme interlocuteurs privilégiés (et rémunérés !).

En France, cinq grandes centrales d'achats négocient 90% des ventes de ces industriels : Carrefour, Lucie qui regroupe E. Leclerc et Système U, Intermarché, Casino/Monoprix, et Auchan. Que ces centrales soient puissantes, c'est une réalité. Mais les industriels concernés le sont-ils moins ?

Je n'ai pas encore les chiffres exacts pour 2004. Mais en 2003, le groupement d'achats des centres E. Leclerc ne représentait en moyenne que 1% du chiffre d'affaires de ces fournisseurs (0,4% pour Procter, Kraft ou Coca Cola... jusqu'à 3% pour Danone). Même additionné de la puissance d'achats de Système U, l'ensemble n'a jamais pesé plus de 5% du chiffre d'affaires de ces mastodontes.
En face, par contre, les vingt premiers fournisseurs de notre enseigne représente à eux seuls 38% des achats du groupement. Trois fournisseurs dans chaque catégorie de produits réalisent 87% des ventes.

Non, décidément, l'argument de la toute puissance de la distribution ne résiste pas à ces quelques chiffres. D'autant qu'avec des politiques marketing musclées, qui font leur génie et leur réussite, ces groupes disposent de marques leaders incontournables et dont les distributeurs ne peuvent se priver, malgré la part croissante des marques génériques.

Alors pourquoi cette salve. En toute rationalité, la requête de l'ILEC n'a aucun sens et contredit les pratiques de ces membres dont les conditions tarifaires (tous) poussent à la concentration des achats et le passage sur entrepôt.  Pourquoi alors cette sortie médiatique ? Probablement pour tenter de gagner une audience populaire dans un dossier qui leur échappe. Dénoncer le méchant, pour obtenir la garantie d'une protection. Obtenir du politique le maintien d'une loi qui empêche la négociation des tarifs.

Qu'on se le dise : si l'ILEC venait à être entendu, cette initiative pourrait n'avoir qu'un seul effet, un effet totalement pervers : la délocalisation des centrales d'achat vers des pays voisins où le droit de la concurrence n'est pas bafoué comme en France. Des pays où ces mêmes fournisseurs négocient avec les centrales d'achats de Tesco, Metro, Rewe, Lidl, etc.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 4 mars 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.) , Distribution
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23 février 2005

La fermeture du dimanche

 Au théâtre de Paris, on joue "Amadeus", la pièce de Shaffer qui inspira le film de Milos Forman. On y voit l'empereur, faussement mollasson, sans cesse sollicité pour trancher les rivalités opposant Salieri (Jean Piat, 81 ans, magnifique !) à Mozart (Deutsch, irritant génie). Et de sa Haute Viennoiserie, excédé, il ponctue chaque dispute, d'un "Eh bien voilà" qui n'autorise ni discussion ni appel. Ce rôle impérial, c'est Jean-Pierre Raffarin, ce week-end, qui l'a tenu. Il a enterré définitivement (enfin, le temps de son propre mandat !), la question de l'ouverture dominicale des commerces. L'affaire n'a pas vraiment une importance capitale. Pas d'urgence ! La demande de "libre ouverture" existe, émanant d'enseignes de jardinage, de bricolage et d'équipement de la maison. Les autres réclament surtout plus de souplesse : quelques dimanches supplémentaires (la loi en autorise 5), ou pour tenir compte de l'activité touristique et évènementielle (festivals...) d'une localité. Non, ce qui est dingue, c'est cette manière de traiter le sujet. Cinq ministres pour un orchestre sans partition. Devedjian, à la suite de Sarkozy, lance le débat, Gaymard tempère, parle d'assouplissement, Jacob s'oppose, conçoit que l'agriculteur travaille le dimanche mais pas le commerçant. Devedjian finit par préciser que la mesure ne concernerait finalement que les petits commerçants du textile, de centre ville... Et Raffarin de conclure d'une salve définitive : "C'est non". Eh bien voilà ! Les Centres E. Leclerc ne se sentent pas concernés. Patrons ou salariés, sous notre enseigne, sommes d'accord pour des adaptations, mais nous ne sommes pas contre le repos dominical. Il y a une vie après la ligne de caisses ! Mais tout de même, est-ce une manière sérieuse de réfléchir à l'adaptation du réseau commercial à la société de services vers laquelle nous courons ?

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 23 février 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.) , Distribution , Ouverture dominicale
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8 février 2005

La bourse se contredit

 Les analystes devraient se relire. Pour qui s'intéresse aux études produites depuis 5 ans par les agences financières, il y a de quoi rester perplexe. Commentant l'évolution du titre Carrefour, l'opinion des analystes est aujourd'hui unanime : "Ce groupe a tardé à baisser ses prix". Oubliant les campagnes de publicité très spectaculaires des trois années précédentes, ils accusent Daniel Bernard d'avoir délaissé la France pour l'international et créé un boulevard à Leclerc et aux hard-discounters. Sur ce dernier diagnostic, ils ont mille fois raison ! Mais ne sont-ce pas les mêmes analystes qui, de 1998 à 2003, ont sur-valorisé la capacité des enseignes à profiter de la rente que leur offrait la loi Galland. Qu'est-ce qu'on ne lisait pas : si on la réformait, il y aurait guerre des prix, chute des marges, etc... Je me souviens même de ce commentaire d'un analyste, au sortir d'une conférence donnée à l'initiative du Crédit Lyonnais Securities où je plaidais la réforme : "Le monde financier ne vous laissera pas faire !". Tant mieux si tout ce petit monde découvre aujourd'hui les vertus de la baisse des prix. Mais pourquoi reprocher au management d'hier ses hésitations quand toutes les agences poussaient les actionnaires à réclamer du cash ! Ah, que je suis heureux que les Centres E. Leclerc ne soient pas cotés en bourse.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 8 février 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.)
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5 février 2005

Le manager et l'actionnaire

 Rififi chez mon concurrent Carrefour. Des dizaines de pages sur la démission de Daniel Bernard ! Et au final, un portrait en demi-teinte pour commenter (saluer ?) cette sanction du marché. Que de contradictions pourtant ! Daniel Bernard n'a pas besoin de moi pour défendre son bilan. Et trop de gens interpréteraient mon éloge (sincère) comme le coup de pied de l'âne... Et puis, il a commis des erreurs, réagi trop tard, trop centralisé, quand d'autres, comme Auchan ou Casino, cherchaient déjà la parade à la perte de parts de marché. Pourtant ! Comment justifier cette contradiction : économistes, analystes, journalistes éco, volontiers zélateurs et propagandistes de la fonction entrepreneuriale, applaudissent aujourd'hui au retour des gestionnaires, des comptables, des "créateurs de valeur". Les actionnaires ont repris le pouvoir ! Vous allez voir ce que vous allez voir ! Mais quoi, croit-on vraiment que c'est en servant "les dividendes" qu'on va permettre à l'entreprise de regagner la confiance des consommateurs ? Et les actionnaires justement, ne sont-ils pas coupables d'avoir bridé l'agressivité commerciale de Carrefour pendant trop longtemps ? Sans disqualifier par avance les entrants, peuvent-ils mettre en oeuvre une autre stratégie que celle initiée par DB ? Ce débat m'intéresse. Pas simplement parce qu'il s'agit pour moi de jauger la stratégie d'un prestigieux concurrent. Mais parce qu'il est symptomatique d'une évolution d'un capitalisme impatient, zappeur et (comme nous le disions entre nous sur ce blog) décalé par rapport aux demandes des équipes opérationnelles et surtout aux attentes du marché. (A suivre).

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 5 février 2005 dans Actualités / Débats (Distrib.) , Distribution
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