21 mars 2006

CPE : Sortir du blocage, vite !

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© Weck / 1D-photo

Vue de l’étranger, l’agitation française ne fait même plus sourire. Quelles que soient les appréciations de nos partenaires chefs d’entreprise ou de nos interlocuteurs politiques, l’affaire du CPE révèle une France si caricaturale que même les journalistes de la perfide Albion n’ont jamais osé en brosser le trait. Rendons-nous compte : il y a seulement quelques mois, nous donnions des leçons aux autres Européens pour dénoncer l’absence de projet social…et revendiquer le nôtre : le modèle social français !!! Quelle prétention !

Le courage est une vertu. On veut bien en créditer Villepin. Mais combien de capitaines courageux ont, par orgueil ou par aveuglement, précipité leur vaisseau sur des récifs. Il a voulu passer en force, sans même pouvoir compter sur des alliés. Voilà qu’il donne un os à la gauche, toutes composantes réunies. S’il retire son projet, il fait perdre son camp. Et probablement aussi toute capacité de réforme du droit social d’ici 2008. S’il s’arc-boute, encore conviendrait-il qu’on puisse sereinement amender le projet, qu’on reste sur le terrain de l’emploi et qu’on évite la surenchère politique.

Ca n’en prend pas le chemin. Forts des points déjà marqués dans l’opinion, les syndicats pourraient tout à fait accepter d’amender le CPE. Mais l’occasion est trop bonne pour prendre la revanche du CNE, remotiver les troupes, et recruter chez les jeunes ! Ils réclament, comme les étudiants, le préalable du retrait du CPE. Mais à supposer qu’ils l’obtiennent, en quoi la donne sociale aura-t-elle concrètement avancé !

Il n’y a pas de proposition alternative. Pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans les incontournables interviews des leaders syndicaux, politiques ou étudiants ! C’est vite fait. Que du bâclé !

La CGT parle vaseusement d’une « pré-scolarité financée par l’Etat pour les jeunes chômeurs sans qualification ». La CFDT plaide pour un « revenu d’autonomie ». Quant au PS, il n’a toujours pas tiré un trait sur la méthode Aubry. Voilà généreusement qu’il prône « une rémunération minimale garantie » pour nos jeunes, dans le cadre d’un processus d’insertion des plus flous !

Tout dans le traitement social ! Rien, malgré les contributions de DSK ou de Rocard, pour améliorer la fluidité du marché du travail ou revaloriser la politique contractuelle. Ah ! Ils peuvent tous se revendiquer du modèle danois ou de l’expérience de Tony Blair ! C’est bien pour l’image. Mais dès qu’il faut redevenir concret…coucou, les vieux démons !

Le comble, c’est l’attitude des présidents d’université.

Pétochards, incapables de faire respecter le droit dans leur propre université, voilà qu’ils s’avisent de donner des leçons !

Le CNE, comme le CPE, avait pour vocation d’œuvrer pour les jeunes non qualifiés, dont 40 % sont au chômage. Que viennent, ici, revendiquer les diplômés (Sciences Po en grève, quel luxe !) et les universitaires qui n’ont, par ailleurs, jamais manifesté la moindre solidarité à l’égard des filières d’apprentissage.

Et puis, surtout, comme le dit F.X. Pietri dans son éditorial de La Tribune, c’est quand même un comble de voir tout le haut de gamme de l’Education Nationale se joindre au mouvement de contestation, eux qui « avec l’éducation nationale tout entière, ont une large part de responsabilité dans le malaise (actuel). C’est d’abord parce que l’école, qu’elle soit primaire, secondaire ou supérieure, ne prépare pas les jeunes à leur entrée dans la vie active qu’ils butent à sa porte ».

Il serait temps qu’on arrête cette partie de poker menteur.

S’il s’agit de lutter contre le chômage, il faut savoir affronter les problèmes de manière pragmatique et sans tabou.

1) Le gouvernement ne peut pas dire être prêt au dialogue et, en même temps, se retrancher derrière la prétendue impossibilité « de remettre en cause un texte qui a été voté démocratiquement et souverainement par l’Assemblée Nationale ».

2) Le patronat doit parler franc : j’écoutais, samedi matin, sur RTL, Denis Gautier-Sauvagnac, Président de l’UIMM (MEDEF), interrogé par Jean-Michel Aphatie. Il disait en substance : « Il n’y a pas de précarité nouvelle, on ne pourra licencier à la tête du client, le droit du travail s’applique ». Mais quand le journaliste demande pourquoi alors on n’inscrit pas dans le contrat cette forme d’obligation qu’impose le droit général, DGS s’exclame : « Ah, non, ça enlèverait tout l’intérêt du CPE ! ».

J’ai beau être chef d’entreprise, militer pour la simplicité et la fluidité du droit du travail, cette réponse me choque. Elle jette le doute sur les intentions.

3) Le CPE peut être amendé. Comme l’ont dit plusieurs députés, rien n’empêche d’améliorer le dispositif. Même Monsieur Balladur propose qu’on précise les conditions de licenciement.

4) Il faut arrêter de faire du CPE un remède miracle. Il est probablement utile dans les PME ou pour faciliter l’embauche des jeunes les moins qualifiés. Mais un groupe comme le mien ne créera pas plus d’emplois avec le CPE. Denis Olivennes, PDG de la Fnac, qui répondait comme moi aux journalistes dans les stands du salon du livre, pense exactement la même chose.

Et puis le CPE ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. C’est par pure gloriole que Villepin en a fait une mesure emblématique de la lutte contre le chômage. Foutaise. On ne fera pas, même avec le CPE, l’économie d’un traitement de choc : baisse des charges, diminution du train de vie de l’Etat et du ponctionnement de la sphère privée vers la fonction publique, remise en cause du système éducatif, etc.

Les jeunes n’ont rien à gagner au pourrissement de la situation. Et ce serait sacrément irresponsable, de la part de l’opposition, que de sacrifier l’avenir de nos jeunes à ce rapport de forces qui ne produira rien de concret. (François Hollande est-il crédible quand il demande de différer l’application du CPE à 2007 ? Alors qu’on sera en pleine période électorale ?).

Sauf à rêver (ou à rechercher) un avancement du calendrier électoral, il est urgent de sortir des tranchées dans lesquelles chacun s’est enterré.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 21 mars 2006 dans Actualités / Débats (Eco) , Actualités / Débats (Pol.) , Economie , Politique , Société
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14 mars 2006

CPE : Et l’emploi dans tout ça ?

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Hypocrisie, erreur tactique, instrumentalisation et manipulation : l’affaire du CPE tourne à la farce politique. Comment ne pas renvoyer dos à dos syndicats et politiques dans cette affaire, dont on ne voit pas comment elle pourrait favoriser dans notre pays le retour aux valeurs d’effort, de travail. Et réconcilier la jeunesse et l’entreprise.

1) Beaucoup de professionnels en conviennent. La bonne solution eût été d’unifier les contrats de travail : supprimer les CDD, généraliser le CDI, quitte à rallonger la durée de la période d’essai, mettre plus de souplesse dans les conditions de résiliation du contrat, et introduire une échelle de progressivité dans les contreparties financières en cas de licenciement.

2) Les syndicats n’ont jamais voulu de cette réforme. « On ne touche pas au droit du travail ». Malgré la centaine d’études dénonçant les rigidités du marché du travail, les mêmes syndicats n’ont que rarement fait des propositions alternatives.

3) D. de Villepin a voulu contourner la difficulté. On ne peut décemment lui reprocher la tentative. C’était même courageux. Il a donc conçu le CNE. Le packaging était présentable et socialement acceptable. Les éventuels utilisateurs (artisans et très petites entreprises) n’ont rien de repoussoirs. Et qui peut nier l’ampleur du chômage qui touche les jeunes sans qualification et les travailleurs manuels.

Le risque était d’ailleurs marginal. Croyez-vous vraiment que nos intellectuels, nos cadres, nos familles bourgeoises allaient se mobiliser contre le CNE alors que leurs enfants n’étaient pas particulièrement visés par cette réforme ?

4) Conforté par cette sorte de résignation populaire, Villepin a cru qu’il pouvait généraliser le processus en instaurant le CPE. Erreur.

..Parce que, dans ce cas, on changeait de clientèle. Tous les jeunes se sont sentis concernés. Du « sans qualification » au « diplômé d’IUT ». Du « banlieusard » qui se sent déjà méprisé, au « jeune bobo » à qui l’on a fait découvrir la notion de précarité.

De plus, la com de Matignon a créé le flou. Au lieu de mettre en avant des critères d’innovation, d’adaptation au marché et de garantir nos jeunes contre les abus d’une pratique trop paternaliste, les promoteurs du projet n’ont eu d’autre argument que d’opposer…la précarité du CPE à celle du chômage !!! « C’est ça ou rien », le CPE ou le chômage. Quel mauvais discours, effets pervers assurés. Même les titulaires actuels d’un CDI se sont sentis menacés, considérant qu’il y avait risque de substitution.

5) Mais pour qui veut s’attaquer vraiment au chômage des jeunes, rien n’était encore, ces deux dernières semaines, vraiment irréparable.

Là encore, tous les juristes confirment. Il y a, dans la jurisprudence française et dans les principes généraux du droit du travail (OIT), l’arsenal des textes qui permettaient de pallier aux critiques du CPE. Le ramener dans le giron d’un vrai CDI ; créer l’obligation de motiver le licenciement, s’appuyer sur les notions d’abus de droit pour réprimer toute tentative de discrimination ou de rupture illégale de contrat, mieux indemniser, etc...

6) Trop tard.

A la tête des jeunes, pourtant jusqu’ici relativement peu mobilisés, les avant-gardes patentées de la contestation ont pris les rênes des AG et rêvent d’en découdre.

Aubaine pour les syndicats. Hier, incapables de mobiliser massivement contre le CNE, ils se raccrochent au mouvement étudiant et réclament désormais la suppression du CPE.

Aubaine aussi pour le PS. Pour ne pas laisser à Fabius le gauchissement du discours, Ségolène fait surenchère d'opportunisme : la Présidente de la région Poitou-Charentes annonce, en toute illégalité, qu'elle n'accordera pas d'aide aux entreprises utilisant CPE ou CNE. François Hollande approuve, passant outre au vote parlementaire !!!

En face, pour avoir trop joué perso, Villepin n’arrive pas à rassembler la droite. Les ministres Borloo, Breton et Sarkozy ne veulent pas jouer les seconds couteaux.

Mais pire encore, pour avoir rameuter un MEDEF qui n’était pourtant pas demandeur, voilà le CPE affublé des seuls intérêts patronaux. Qui, dans le peuple, en voudrait encore ?

Finis donc, n’en déplaise à Villepin, les débats techniques et les raccommodages. La faute tactique est impardonnable. A l’UMP, on prie pour que le Constitutionnel casse le dispositif et offre ainsi au gouvernement une obligation de retrait qui priverait les syndicats du rapport de force.

Quel gâchis. Comment voulez-vous après ça qu’on revienne sur l’ouvrage. Qui osera, d’ici 2007 (les présidentielles), s’attaquer, d’une manière ou d’une autre, aux rigidités du marché du travail.

Piètre consolation, il restera le marché de l’intérim qui n’a curieusement jamais mobilisé la gauche contre lui, malgré ses CDD, malgré ses aléas…

Chômez, jeunesse, chômez en paix, nos futurs candidats pensent bien à vous et vous donnent rendez-vous…en 2008 ?

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 14 mars 2006 dans Actualités / Débats (Eco) , Actualités / Débats (Pol.) , Economie , Politique , Société
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6 février 2006

Caricatures et droit d’expression : L’humour plus fort que le mépris

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Ce week-end, dans la presse, une photo d’un supermarché égyptien : « Dear clients, we express solidarity with islamic and egyptian community. Carrefour don’t carry Danish products ». L’occasion pour quelques journalistes d’obtenir la réaction d’un autre distributeur, face aux appels au boycott.

Dans un premier temps, j’ai réagi comme tous ces hommes politiques, ces écrivains, ces dessinateurs : pas question de se laisser impressionner. Ne cédons pas à la censure, défendons la liberté d’expression ! Et puis, j’ai pris un peu de recul, j’ai regardé les caricatures litigieuses, observé les dégâts, essayé de faire la part des choses.

1) Tout d’abord, le franchisé Carrefour du Caire a probablement pris la bonne initiative. Facile de faire le beau dans une Europe sécurisée. Mais en regardant les images de violence retransmises par les télés, la défense de ces caricatures mérite-t-elle qu’on mette en péril des vies ? Non, je ne le crois pas. En tout cas, si ce commerçant avait été sous mon enseigne, je reconnais que je n’aurais pas su lui objecter quoi que ce soit.

2) L’enjeu, d’ailleurs, peut-il être cantonné à une défense de principe : celle de la liberté d’expression ? Elle n’est pas menacée (pas vraiment) en Occident. S’il s’agit de faire école du côté de chez les mollahs, l’initiative ne me semble pas efficace. Devant l’outrance, la gratuité de l’attaque, et ce qui immanquablement est vécu comme une provocation, le plaidoyer pour le droit d’expression n’aboutira qu’à un résultat : renforcer la conviction des peuples blessés que l’Occident est définitivement pourri, sans hiérarchie de valeurs, méprisant à l’égard du sacré.

Car enfin, que cherchent nos caricaturistes ? Veulent-ils s’en prendre au terrorisme, aux intégristes, aux liens qui les unissent ? Soit ! Mais qui veut-on convaincre. Nous, les Européens ? C’est fait ! Les peuples sous domination fondamentaliste ? Mais leurs dictateurs n’attendent que cette provocation pour retourner le boulet. Sûr que dans leurs mosquées, des fanatiques auront su souffler sur les braises : « Ils ne respectent rien, ni les femmes, ni Dieu, ni la religion… ».

Justement : le JDD, ce dimanche, publiait un intéressant témoignage de Guy Coq, philosophe chrétien. « Assimiler le prophète à un poseur de bombe, par-delà l’insulte, est une faute énorme quand, précisément, l’enjeu du débat avec les extrémistes consiste à montrer qu’ils sont finalement infidèles au prophète ! ». Coq, à juste titre, pourfend l’amalgame : « Le message politique envoyé aux croyants de l’islam, par certains dessins, est politiquement et moralement néfaste ». J’adhère à ce diagnostic.

Certes, Cabu, l’excellent et horripilant Cabu, avait raison vendredi, dans Libé : « On doit pouvoir critiquer toutes les religions, il n’y a pas de délit de blasphème… ». Mais l’erreur, c’est de ne pas comprendre à quel point la question religieuse est aujourd’hui politique. Le philosophe Marcel Gauchet (Le Figaro, 3/02/06) pose naïvement la question : « Qui, parmi les catholiques, aurait l’idée de mettre en scène un tel esclandre planétaire ? ». Personne, évidemment, encore que…rappelez-vous le scandale suscité par la publication de l’affiche (honteuse, elle aussi, à cause de l’amalgame avec la croix gammée) du film « Amen » de Costa-Gavras. Mais si une telle affaire ne susciterait jamais un tel tollé chez les chrétiens, c’est tout simplement parce qu’il n’existe pas autant de théocratie se réclamant du Saint-Siège.

En terre d’islam, justement, beaucoup de régimes réactionnaires, voire des dictatures, assoient leur pouvoir sur la crédulité des fidèles dont il est facile de manipuler l’indignation.

Toute la presse a raison de douter de la sincérité des indignations dans les chancelleries, dans les mosquées, et même dans les rues de ces pays. Mais c’est être sourd aussi de ne pas entendre la détresse sincère de nos musulmans européens qui disent, dans les courriers des lecteurs de Libé, sur les sites internet ou dans les radios, combien ils se sentent eux-mêmes blessés par l’inconscience de ces artistes, planqués derrière les protections juridiques occidentales, loin des théâtres sanglants de la confrontation.

Franchement, ce qui a manqué à nos caricaturistes, c’est de la perspicacité, mais c’est surtout de l’humour. Pétillon, lui, en a. J’ai lu, ce week-end, « L’affaire du voile » publiée par Albin Michel. Dans cette histoire, les fondamentalistes en prennent plein les dents. Mais c’est raconté avec beaucoup de chaleur, d’affection même, et la dérision est si imparable qu’elle ne laisse place à aucun contre argumentaire.

A ce jour, Pétillon n’a pas subi de fatwa. Le Recteur de la mosquée de Paris lui a décerné un brevet d’humour, sans autre mise en garde. (Il est vrai aussi que la BD de Pétillon, contrairement aux caricatures danoises, n’a pas fait l’objet d’une diffusion mal intentionnée, aux sorties des écoles coraniques, à Damas ou à Djakarta !).

A ce jour, personne n’a osé demander le boycott du dessinateur breton. Preuve que son attitude est bien plus efficace. « Dieu est humour » dit Libé, ce matin, qui signe un joli portrait dudit Sieur. Assurément. Et quand on écoute toute la nouvelle génération d’acteurs comiques issus du Maghreb, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils savent cogner sur les barbus et autres fanatiques, Dieu est sacrément tolérant…quand on lui permet de se marrer aussi.


Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 6 février 2006 dans Actualités / Débats (Pol.) , Arts graphiques , Libertés , Société
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30 janvier 2006

Thierry Breton réforme Bercy : pitoyable réplique syndicale !

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Les Collecteurs d'impôts de Van Reymerswaele Marinus (16ème siècle - Huile sur bois - Musée du Louvre) - © RMN

Sur ce blog, comme dans les médias, je ne me suis jamais privé de dénoncer le manque de courage des politiques français, si prompts à parler de réforme, mais incapables de franchir les obstacles corporatistes. Aussi, il me faut savoir « tirer mon chapeau » quand, avec courage et obstination, ils acceptent la confrontation et tentent sérieusement de faire avancer le « schmilblick » ! Un grand bravo donc à Thierry Breton qui vient de faire sacrément bouger la citadelle de Bercy.

Avant lui, plusieurs ministres des finances avaient promis la révolution. Sous la gauche, Christian Sauter en avait rêvé. L’homme était volontaire, mais piètre tacticien et trop naïf à l’égard du pouvoir syndical comme du pouvoir politique, il fut lâché par Lionel Jospin… Francis Mer était sûr de son coup. Son assurance frisait la provocation. Il s’y est à son tour cassé les dents !

J’ai, comme beaucoup, douté du savoir-faire et de la détermination de Thierry Breton. Il parlait, beaucoup, donnait des leçons… Mais en sous-main, après un temps d’adaptation, il s’est lancé, en cohérence avec son discours.

Le chantier est immense. T.B. l’a morcelé ! Les résistances sont très fortes. T.B. s’appuie sur l’opinion, l’ampleur des déficits publics, la mauvaise image d’une administration boulimique. Refusant d’agir au nom d’une idéologie (le libéralisme étant aujourd’hui le plus « capital » des péchés), et dans une approche purement pragmatique, il a lancé sa réforme.

1) De quoi s’agit-il ?

De dégraisser le coûteux « mammouth » : « Faire mieux avec moins ». Pour faire faire des économies à l’Etat, donc aux contribuables ! Pour améliorer le service du public aussi : les recettes du consumérisme, ça ne concerne pas que le privé !

D’ici 2008, les Centres des Impôts devront travailler en « team » avec les fonctionnaires du Trésor. Ah, vous ne saviez pas qu’il y avait des différences ? Vous pensiez avoir affaire à une même administration ? Que nenni, urbains que vous êtes ! A moins que, finalement, vous ne payiez point d’impôt, ce qui expliquerait évidemment votre ignorance !

Oui, encore aujourd’hui, les contribuables de nos provinces ont affaire à deux catégories d’agents. Au Centre des Impôts du département, les fonctionnaires ont en charge nos déclarations de revenus, la collecte des réclamations ou la négociation éventuelle des conditions de paiement de l’impôt (report, délai de paiement…). A la Trésorerie, on paie… Avec cette situation kafkaïenne, très proche de la segmentation des tâches pratiquée « autrefois » dans les anciens pays de l’Est : pas de communication entre les administrations (ou peu), pas de fichiers communs, ni d’accumulation de compétences : le contribuable, simple citoyen ou artisan, est ballotté d’une administration à l’autre, sans jamais se voir désigner un interlocuteur principal. Une galère dont pourrait vous parler tout patron de PME, tant l’exercice est pénible et fréquent.

2) La réforme vise à moderniser toutes ces prestations

Nicolas Sarkozy a profité de son court passage à Bercy pour lancer la télé-déclaration des impôts par internet. (Ca semble marcher puisque près de 10 millions de Français s’y sont essayés !). Le ministre avait aussi lancé l’idée de la « déclaration pré-remplie ». Apparemment, ce sera opérationnel en mai.

Thierry Breton s’attaque désormais aux structures et lance le « guichet fiscal unique » dont les prestations intéresseront 10 à 12 millions de contribuables français. Avec comme avantages :
- Un numéro d’accueil commun aux services du Trésor et des Impôts.
- Un traitement indifférencié par l’une ou l’autre des administrations.
- Une banque de données commune et des informations accessibles à partir d’un des deux services.
- Des compétences partagées par les deux catégories d’agents.

On se dit : génial ! Enfin, on prend en compte l’intérêt et le confort des usagers (après tout, c’est quand même normal que les Français qui payent l’impôt soient un peu mieux respectés !). Que n’y avait-on pensé plus tôt !

3) Oui, mais voilà, les syndicats font grise mine et annoncent déjà des manifestations en ce début février

J’ai eu beau éplucher toute la presse, je n’ai pas trouvé d’arguments vraiment très étayés qui justifient cette mobilisation. D’autant que cette réforme va se faire sans suppression de postes et qu’elle pourrait être motivante pour des carrières ainsi enrichies en contenu. Que peut-on lire ou entendre qui justifie donc cette frustration pour une réforme qui constitue un formidable projet d’entreprise pour les 35 000 agents concernés ?

- « Cette polyvalence est impossible » (Bruno Monziols, CGT, Le Parisien 28/01/06).
- « Aucun agent ne peut répondre à toutes les questions des contribuables…Jusqu’à présent, il y avait l’agent des Impôts compétent sur les problèmes de calcul de l’assiette et l’agent du Trésor pour les problèmes de recouvrement. Une séparation qui était une garantie (sic) pour les contribuables » (Vincent Drezet, SNUI).

Quelle mauvaise foi ! A l’heure de l’internet, et alors que toutes les sociétés de services, privées ou publiques, réorganisent et clarifient leur offre pour gagner en cohérence, en lisibilité, et optimiser la relation avec les clients, nos fonctionnaires gardent des réflexes de boutiquiers.

S’il s’agissait de révéler les carences de l’actuelle administration et son incapacité à répondre aux attentes des usagers, on ne pouvait mieux résumer la situation.

Décidément, cette réforme, il faut vite la faire.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 30 janvier 2006 dans Actualités / Débats (Eco) , Actualités / Débats (Pol.) , Economie , Politique
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4 janvier 2006

Réforme de l’Etat : Pour sauver la démocratie, le Conseil Constitutionnel veut refaire les Tables de la Loi

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Eglise de Brenac (Aveyron): représentation des tables de la loi, soutenues par des animaux mythiques (16ème siècle)

« Nul n’est censé ignorer la loi » : l’adage a fait faillite. Rien de plus faux en effet : qui peut, au sortir même de l’université ou des meilleures écoles, prétendre connaître la loi aujourd’hui (sauf les juristes, bien sûr) ? La montagne législative a accouché d’un tel empilement de textes aux arcanes les plus complexes…que même les Sages du Conseil Constitutionnel ont décidé de se rebeller. Il faut lire les judicieuses mises en garde de Pierre Mazeaud (tonique, un brin provoc, rafraîchissant !).

PM est un vieux gaulliste, gardien de l’orthodoxie, souvent à contre-courant des modes. Ancien sportif, ancien ministre, il n’a jamais mâché ses mots. Il a toujours su dire leurs quatre vérités à ses amis politiques, aux différents Présidents de la République, parfois au risque d’être accusé de jouer les barbons.

Les jeunes Français n’auront probablement jamais entendu parler de lui. Il est vrai qu’il cultive volontiers cet air austère qui le fait ressembler à l’un de ces portraits de Zurbaran, le peintre espagnol. Ses interventions ne sont jamais très sexy (tout le contraire de la tentation jeuniste de ses propres collègues) !

On voit peu ce grand serviteur de l’Etat dans les médias. Mais Dieu sait qu’il a gratté du papier dans les Commissions parlementaires et rectifié bien des projets de loi, des amendements, et des thèses trop hâtivement proposés par ses coreligionnaires.

Eh bien, avec ses collègues du Conseil Constitutionnel, il vient peut-être d’engager la première opération de sauvetage de notre démocratie (mais oui !).

Le constat

De la complexité, dit le Conseil, naît l’indifférence, puis le rejet.

1) En 1991 déjà, le Conseil d’Etat avait dénoncé une loi « trop bavarde ». Un signal qui s’était perdu dans la brume. Dans une décision du 29 décembre dernier, le Conseil Constitutionnel a finalement fait écho. Il a renvoyé le Parlement dans ses cordes (une affaire concernant la législation fiscale) en dénonçant la contre-productivité d’un texte qui a « atteint un niveau de complexité » ne permettant pas aux citoyens d’adhérer « à la nécessité de la contribution publique ».

2) Hier, bis repetita, lors de la traditionnelle séance des vœux, PM n’a pas hésité à dénoncer « la dégénérescence de la loi en instrument de la politique spectacle ». « La griserie de l’annonce l’emporte bien souvent sur les contraintes austères de l’arbitrage et de la prévision ». Il a fustigé la tentation des pouvoirs publics à se déterminer « en fonction des sondages d’opinion » et rappelé que pour être appliquée, la loi ne devait pas être instrumentalisée au profit d’intérêts particuliers, mais prise dans l’intérêt général.

Traduction

Si vous voulez que les citoyens respectent l’Etat et la démocratie, faites en sorte (pouvoirs publics et parlementaires) que nos concitoyens comprennent de quoi vous parlez et adhèrent à l’objectif de la loi. Ce que L.M. Horeau exprime fort pédagogiquement dans Le Canard Enchaîné, ce matin : « Les centaines de kilos de règles qui régissent la politique agricole doivent être comprises par les paysans. Le code de la sécurité sociale doit être lumineux pour les malades. Les subtilités de la TVA évidentes pour les artisans… » etc…

Marche à suivre

Le message sera-t-il suivi d’effets ? Pas sûr, répondront les éternels cyniques… Et ils auront raison de rappeler que depuis une disposition législative déjà vieille de plus de 15 ans (gouvernement Rocard), les parlementaires doivent, avant toute nouvelle loi, produire l’étude d’impact de la précédente. Chantier ouvert, toujours en friche.

Les citoyens, comme les entreprises, pourraient bien à leur tour monter dans le train de la contestation. Je ne parle pas seulement de toutes ces ligues d’usagers, tels les contribuables qui mènent depuis plusieurs années une guérilla au fisc (comme notre ami, le dessinateur Piem). Mais l’insécurité juridique née de la complexité du droit devient l’un des thèmes les plus évoqués dans les prétoires. Et les juges y sont de plus en plus sensibles (j’en parle d’expérience, avec la pratique hyper complexe de la loi Galland).

Sous la pression de groupes professionnels, directement affectés par les dérives législatives de leur secteur, des députés ont proposé que le Conseil Constitutionnel puisse garder un œil sur le contrôle « aval » de la promulgation de la loi (le Conseil ne peut toujours pas s’auto-saisir). Pour ma part, j’insisterais pour qu’on élargisse les possibilités de saisine du Conseil Constitutionnel au simple citoyen. Pourquoi donc réserver ce droit à un seul collège de sénateurs et de parlementaires (on connaît les limites partisanes de leur droit d’initiative) ? Et quand donc lèvera-t-on cette contradiction : depuis Giscard, un citoyen français peut saisir la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour statuer sur la non-conventionnalité d’une loi, mais on lui interdit toujours de saisir le Conseil Constitutionnel ! ! !

Mais le contrôle de la constitutionnalité des lois n’est qu’un volet de la reconquête de notre démocratie. C’est toute la pédagogie du droit qu’il faut revoir, depuis le travail en Commission parlementaire jusqu’au cours d’instruction civique à l’école.

Ce qui nous ramène à l’actualité de ce début 2006 et à son handicap : l’absence d’un projet politique fédérateur qui amènerait les Français à s’intéresser à une chose devenue aussi rébarbative alors qu’elle modèle notre vie quotidienne…

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 4 janvier 2006 dans Actualités / Débats (Pol.) , Politique
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13 décembre 2005

Terrorisme, grippe aviaire : Quelle responsabilité (état/entreprises) dans les plans anti-crise ?

La sécurité (biens et personnes) constitue une mission essentielle de l’Etat (défense militaire et police intérieure). Avec l’extension du « principe de précaution » et l’évolution de la jurisprudence en matière de responsabilité, les entreprises ont été amenées à créer des dispositifs internes de contrôle et d’intervention. Elles ont ainsi contribué à l’essor d’un véritable marché privé de la sécurité (vigilance, vidéo-surveillance, etc…).

L’Etat, serré aux entournures budgétaires, a pu y trouver son compte. Mais cette « délégation de sécurité » s’apparente, à mon goût, à une démission. Outre les questions concernant la garantie des droits civiques, elle pose d’évidents problèmes de discrimination : face aux émeutes, le gérant d’un café ou d’un magasin de motos n’a pas les moyens d’acheter les services d’une société de protection à laquelle fait appel l’industriel ou la chaîne d’hypermarchés !

Cette démission de l’Etat en matière de responsabilité et de gestion des moyens sécuritaires m’est apparue de manière encore plus flagrante lors de réunions récentes sur la gestion de la pandémie aviaire et le risque d’attentats terroristes.

1) La gestion des moyens et le principe « utilisateurs-payeurs »

Le plan de « pandémie aviaire » prévoit, dans un de ses scénarios les plus noirs, un confinement de la population à domicile. Les grandes enseignes (dont la nôtre) seraient, dans ce cas, requises pour approvisionner les personnes prioritaires (hôpitaux…) et la population en denrées de première nécessité.

Concrètement, cela suppose de la part de nos entreprises :
- La constitution d’un stock préalable de produits et une logistique dédiée.
- La mobilisation de plusieurs milliers de salariés.
- Leur équipement en masques FFP2 (durée d’utilisation 3 heures).

Evidemment, aucune des entreprises sollicitées ne rechignerait à jouer ce rôle. Lors des réunions de planification (qui rassemblent nos propres cadres et des fonctionnaires de différents ministères (défense, finances, santé…)), personne ne remet en cause la nécessité (l’obligation) d’agir de la sorte.

Mais curieusement, et alors qu’ils prennent en charge le stockage des vaccins, des antiviraux et de nombreux matériels, les pouvoirs publics exigent des professionnels jugés « stratégiques » d’équiper leur personnel (déjà réquisitionné) à leurs frais. Ainsi que d’assurer le maintien d’un stock prévisionnel permanent de masques et de provisions…

Le problème n’est pas essentiellement d’ordre financier, même s’il est important (pour notre enseigne, le plan requiert 12 millions de masques). De toute façon, si on est un jour dans ce scénario, les questions financières ne seront certainement pas nos préoccupations premières ! ! !

Mais il y a là une question de principe. En exigeant des sociétés privées une obligation de moyens, l’Etat ne se soustrait-il pas à sa responsabilité. Est-il normal qu’en temps de crise, il transfère ainsi la responsabilité de la sécurité du personnel réquisitionné sur les seuls employeurs ?

2) La privatisation de l’anti-terrorisme ?

C’est plus discrètement, et sans que l’affaire n’ait provoqué le moindre remous dans les médias, que le gouvernement a réformé plusieurs dispositions du « Code de la Défense ». Le nouveau texte, adopté fin novembre par l’A.N., précise les conditions de protection des « sites à risques » (centrales nucléaires, installations classées Seveso…) ou encore des sites très fréquentés par le public.

Que lit-on dans ce dispositif ? Oh, surprise ! « Les entreprises concernées seront tenues de coopérer, à leurs frais, à la protection desdits établissements,…contre toute menace à caractère terroriste ! ». Précédemment, les entreprises, comme EDF ou AREVA, avaient l’obligation de tenir compte des risques de sabotage dans leurs projets de construction. Normal ! Mais « la prévention du risque terroriste » est un concept beaucoup plus large, et nécessite bien d’autres moyens de contrôle des personnes.

Discuté dans le cadre d’un récent colloque (organisé par le Haut Comité Français de la Défense Civile), le nouveau texte a tout de suite été interprété, par les entreprises, comme une nouvelle démission de l’Etat.

J’ai moyennement apprécié la boutade du Préfet Boubé (secrétariat général de la Défense nationale) s’adressant à mon homonyme, Jacques Leclerc de Carrefour : « Si vous refusez d’ouvrir les sacs de vos clients, ce n’est pas l’Etat qui va vous embêter, mais la justice pour défaut de vigilance… ». A chaque plan Vigipirate, nous procédons de la sorte. Mais on en connaît les risques et les polémiques (discrimination, « délit de gueule », absence de protection juridique, etc…).

Mais plus sérieusement, jusqu’où peut-on (et faut-il) exiger de sociétés comme Suez par exemple, qu’elles fassent surveiller, par des agents de sécurité privés, tout son réseau d’adduction, de pompage et de stockage d’eau potable en France ?

Oui, je sais, certaines firmes pratiquent déjà cette forme de contrôle (Aéroports de Paris, compagnies de transport), mais a-t-on réfléchi au nombre de personnes qu’il faudrait recruter pour atteindre un objectif « zéro risque » (et quid des assermentations, des formations, des critères de sélection, etc…). A quand les officines paramilitaires ? Et, s’il y avait défaillance de ce personnel, en cas d’attentat par exemple, qui serait tenu pour responsable ? L’employeur privé, la société de vigiles ou l’Etat qui aura économisé l’emploi de la force publique.

J’ai bien aimé la remarque ironique de la Directrice de la Sécurité d’EDF : « Que l’entreprise participe au financement des moyens, pourquoi pas, mais elle ne pourra contenir un commando kamikaze en attendant que l’Etat arrive en mobylette… » (AFP, 30/11/05).

Conclusion :

Je ne voudrais pas être rabat-joie. Je trouve très positif le dialogue actuel entre l’Etat et les entreprises sur les questions de sécurité. Mais au risque de voir nos impôts adaptés à des besoins accrus par l’augmentation des menaces, l’Etat, me semble-t-il, doit rester le gestionnaire exclusif de ce domaine.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 13 décembre 2005 dans Actualités / Débats (Eco) , Actualités / Débats (Pol.) , Economie , Libertés , Politique , Société
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12 décembre 2005

J. Chirac et la taxe sur les billets d’avion : Un essai à transformer !

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© Patrick-David Alves

Même si, comme beaucoup de Français, je reste sceptique sur l’avenir de l'actuelle aérotaxe (sur les billets d’avion) votée par nos parlementaires, je ne comprends pas les sarcasmes dont fait l’objet l’initiative présidentielle.

Certes, il y a beaucoup à dire (et à critiquer) sur la méthode de prélèvement. Mais l’essai ne demande qu’à être transformé et il a le mérite de renforcer la position française dans son appel international à doter la recherche médicale d’une assise financière durable.

1) Les critiques des socioprofessionnels :

Dans la forme, les professionnels de l’aviation sont tout à fait en droit de s’indigner. Avec 7,5 milliards de dollars de pertes cumulées, les transporteurs aériens n’avaient pas besoin d’une taxe supplémentaire. Et sur le principe, il n’y avait aucune raison de les viser particulièrement, pas plus d’ailleurs qu’aucune autre catégorie socioprofessionnelle.

Mais je ne crois pas trop aux chiffres avancés par leur syndicat pour justifier de la crise annoncée (Lionel Guérin, de la Fédération nationale de l’aviation marchande, a parlé d’une perte potentielle d’un million de clients, entraînant la suppression de 3 à 4 000 emplois ! ! !).

La clientèle des compagnies low cost n’est probablement pas insensible à un léger renchérissement des tarifs (1 € supplémentaire pour un vol dans l’espace aérien, et 4 € pour un vol international)…mais tout de même, ça reste supportable. Quant aux voyages en classe affaires ou en première classe (10 € dans l’espace aérien et 40 € en dehors), ce n’est certes pas négligeable, mais tout le monde sait bien que les trois quarts de ces vols sont de nature professionnelle et financés par les entreprises. Ne soyons donc pas hypocrites !

J’admets que la question pourra se poser si le système ne fait pas tâche d’huile. Mais le Parlement a prévu d’en rediscuter les modalités (si c’est le cas) dans les deux ou trois ans qui viennent.

2) La discussion sur les moyens :

Plus fondamentale est la critique sur le statut même de cette taxe. Nous savons tous que trop de taxes tuent le « crédit » de la taxe. A refaire le coup de la vignette-auto, et alors qu’on parle encore d’imposer d’autres taxes parafiscales (spécifiques aux banlieues, à Emmaüs, à l’écologie…), on finit par brouiller les pistes et à susciter des interrogations sur les bonnes fins de tous ces prélèvements. Et l’humanitaire devient un coût comme un autre, laissant sur le tarmac toute expression volontaire de solidarité nationale.

D’ailleurs, s’il y avait une taxe à prélever sur l’aérien, ne faudrait-il pas, plutôt, le faire au titre de la préservation de l’environnement et du financement des énergies alternatives ! ! !

Oui, l’idéal eût été d’intervenir via le budget et de laisser à la parafiscalité son rôle spécifique. Mais tout le monde sait aussi ce qu’il en est des capacités budgétaires allemandes et françaises, en ces temps de vaches maigres…

3) La justification du projet :

Pour autant, on ne peut décemment accepter la critique selon laquelle l’initiative est inutile parce qu'inadéquate aux besoins.

Gilles Sengès, dans son éditorial (Les Echos, 23/11/05), fait la fine bouche en évoquant les 200 millions d’euros qui seront récoltés au titre de l’aérotaxe, « au lieu des 10 milliards initialement promis ». Mais l’argument n’a de sens que si nous restons isolés. Et personne ne prétend qu’il faille laisser les choses en l’état…

Les besoins ont été chiffrés par les participants du Sommet du Millénaire à New York. Tous (en l’occurrence les 78 membres de l’ONU signataires de la déclaration commune) estimaient que « de réels progrès étaient possibles avec de très faibles efforts pourvu qu’ils soient coordonnés et bénéficient d’un financement automatique » (JP Landau, Président du Groupe de travail sur les nouvelles contributions financières internationales).
Impossible de lutter durablement contre le SRAS, la grippe aviaire, le paludisme ou encore plus le sida, sans outil collectif, sans politique commune, et surtout…sans des moyens financiers stables, indépendants des bonnes volontés contributives dans les instances internationales.

En fait, deux facteurs conditionnent la réussite du projet :

1) La généralisation de cette contribution payée par tous les membres de l’ONU. Comme la France, ils ont signé, ils ont promis, la balle est dans leur camp. Angleterre, Chili…ils sont une dizaine à avoir annoncé la préparation de telles mesures.

Les Etats-Unis sont contre. C’est sûr, voilà une sérieuse complication. Ils n’ont pas non plus signé le protocole de Kyoto ! Faut-il abandonner aussi ce projet ? Ou au contraire persévérer. Si c’était facile, il n’y aurait pas de mérite. Il n’y aurait d’ailleurs pas de problème…

L’initiative chiraquienne permet à la France de parler plus haut, plus fort. Il est évident que si on baisse les bras dès le départ, le projet est mort-né !

2) L’argent ne suffit pas. Il faut encore déterminer le mode opératoire qui le rendra utile, bien dépensé et contrôlé ! Tout cela reste à définir. Mais personne ne peut plus contester la capacité française d’être aujourd’hui plus exigeante.

Oui, décidément, après avoir passé au tamis de l’analyse critique les différents arguments, je considère que la France n’a pas eu tort d’être pionnière dans cette affaire. Et si, incontestablement, il nous faudra par la suite revoir les modalités de la taxe, au moins n’aura-t-on pas l’excuse pitoyable de n’avoir rien fait (de n’avoir rien voulu faire !).

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 12 décembre 2005 dans Actualités / Débats (Pol.) , Politique
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8 juillet 2005

Londres : Le podium, la guerre, la démocratie

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Hier matin, très tôt, j’avais posté sur le blog une note sur la victoire de Londres (organisation des jeux olympiques). Après, il y a eu cette boucherie. Les barbares ont frappé.

J’ai tout effacé. J’ai écrit des phrases au couteau, pleines de colère et de haine… Et puis, j’ai vu, comme vous, les visages des Londoniens. La douleur… Toute expression guerrière finalement contenue… Dignité !

Sur la bande FM, un commentateur francophone décryptait le message des Londoniens aux terroristes : « On ne se laissera pas déstabiliser. Notre population est très critique sur l’engagement en Irak. Mais nous ferons bloc pour défendre notre liberté ».

Reprenant mes notes d’hier, je relis cette intervention de Tony Blair, répétée avec plusieurs variantes, avant qu’il ne s’envole de Singapour pour rejoindre le G-8 en Ecosse. Il justifiait ainsi le choix du CIO.

« Londres est une ville multiraciale, des races qui se côtoient et vivent ensemble. Londres est une ville multireligieuse…Chacun peut vivre sa religion dans la tolérance et la liberté d’expression. Londres est une ville cosmopolite, ouverte aux jeunes, aux étudiants et aux professionnels du monde entier. Londres est une vieille ville qui ne craint pas la modernité ».

En haut du podium pour les jeux olympiques, ces propos revêtaient un sens tout particulier. Ils expliquaient l’écart d’image entre Londres et Paris, ou plutôt entre l’Angleterre et la France (car les équipes parisiennes de Bertrand Delanoë défendaient finalement assez bien cet idéal, ce qu’on ne saurait dire du pays tout entier).

Mais après les attentats, ces phrases prennent toute leur force politique. C’est à cette vision de la démocratie que s’en prennent les fascistes. Nous devons faire cause commune.

Exprimer notre émotion est une nécessité qu’il nous faut partager. Tous nos amis anglais me le disent. Ils en ont besoin. Mais plus encore, c’est ce fonds commun de valeurs qu’il nous appartient de développer, y compris en tenant compte de la diversité de nos opinions (l’Irak, l’Europe).

Tragique, l’histoire donne l’opportunité à nos peuples de re-formaliser ensemble, et sur des objectifs clairs, les textes fondamentaux (constitution) qui pourraient être à la fois nos objectifs et le drapeau à défendre.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 8 juillet 2005 dans Actualités / Débats (Pol.)
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30 juin 2005

Subventions, crédits d’impôts, baisses de charges : pour quelle contrepartie ?

Vu l’état des finances publiques, la question cruciale pourrait être celle-ci : jusqu’à quel point l’Etat doit-il accorder des aides financières sans pouvoir exiger, en retour, le respect d’engagements (maintien d’un investissement sur le sol national) ou des contreparties (augmentation du nombre d’emplois). Par deux fois, ces quinze derniers jours, la question a été posée. Il s’agissait bien sûr de répondre à des problèmes spécifiques. Mais je me disais qu’au fond, ce sont les illustrations d’un problème plus général qui mériteraient d’être plus amplement débattues.

1) Ce fut d’abord la « sortie » de Gérard Larcher, Ministre du Travail, à l’égard des restaurateurs.
G. Larcher n’est pas un homme à tenir sa langue dans sa poche. Recevant les analyses de la Commission Nationale de la Négociation Collective, il a poussé sa gueulante. Dans 74 branches (employant plus de 8 millions de salariés), les négociations salariales auraient évolué correctement : « De premiers résultats significatifs ont été obtenus, même s’ils ne sont pas suffisants ». Diagnostic qui n’est pas corroboré pour la branche des hôtels, cafés, restaurants.
Tous ces professionnels « ont bénéficié, d’une manière ou d’une autre, d’un soutien exceptionnel de l’Etat pour conforter leur politique d’emploi ces derniers mois. Il n’est pas acceptable que ces efforts soient préemptés sans contrepartie pour les salariés ». Malgré la charge, les restaurateurs sont restés de marbre. Ils maintiennent. Ils augmenteront salaires et emplois quand ils auront obtenu la réduction de la TVA.
Voilà donc l’Etat piégé. En attendant les décisions de Bruxelles, il a accordé des facilités financières (ravages du clientélisme avant le référendum !). Voilà –un comble- les restaurateurs exonérés de toute obligation et en position de force. Les syndicats sont légitimement choqués.

2) Autre illustration de ce débat, lancée cette fois-ci par Nicolas Sarkozy. On connaît son analyse sur la crise du modèle social français. Il souhaite « faire le tri entre ce qui est un acquis social et ce qui n’est que le produit d’une habitude, d’une lâcheté, d’un oubli ». Et propose, dans la foulée, que les minima sociaux ne soient accordés qu’en « contrepartie d’une activité ». Il fait référence évidemment au modèle danois ou au système anglais de dégressivité des aides après qu’un chômeur ait refusé les premières propositions d’emploi.

Ces deux exemples abordent la question de l’utilisation des fonds publics sous des aspects différents. Personnellement, je ferais une distinction entre le traitement social du chômage et la subvention à une catégorie professionnelle (restaurants, commerçants, agriculteurs, etc…).

- Dans le premier cas, l’aide publique est l’aboutissement d’un système de répartition ou de transfert social, pour lequel nous avons cotisé ou payé l’impôt. Elle est la conséquence d’un contrat avec la nation. Les exigences réclamées par l’Etat aux bénéficiaires découlent avant tout d’une obligation de probité (contre les profiteurs du système) et d’efficacité.

- Dans le deuxième cas, il y a affectation particulière du budget de l’Etat. Certes, via le débat parlementaire, la nation est supposée avoir approuvé les dépenses. Mais de même que l’Etat se soumet à l’obligation de contrôle, ne conviendrait-il pas que les professionnels justifient, eux aussi, du bon usage de la subvention.

Alors que plus personne ne conteste la nécessité de réorganiser les finances publiques, il est étonnant que cette question n’ait pas suscité plus d’intérêt. Partagez-vous cet avis ?

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 30 juin 2005 dans Actualités / Débats (Pol.)
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6 juin 2005

Contre la tentation poujadiste

La France subit les conséquences d’une grave crise morale et politique. Vu le nombre de Français qui ont voté non au référendum, les leaders des partis institutionnels ne peuvent décemment pas fuir le débat en se retranchant derrière la dénonciation du caractère hétéroclite de l’opposition à la Constitution. Ils auraient tort de s’obstiner à mépriser la force des revendications, encore plus à assimiler le vote de nos concitoyens à une bouffée de peur xénophobe (épouvantail turc, concurrence du plombier polonais, délocalisations, etc…).

De la même façon, on est en droit d’attendre des Fabius, Mélenchon, Emmanuelli, etc…, ou même de Marie-George Buffet et de Philippe de Villiers, qu’ils assument leurs responsabilités et les conséquences d’un vote pour lequel ils ont milité. Ils ne sont certes pas au pouvoir. Mais qu’il s’agisse de l’Europe, ou de la politique nationale, il y a obligation de clarifier les positions et de nourrir les plateformes alternatives dont ils se revendiquaient.

A la lecture des journaux depuis une semaine, force est de constater qu’on en est loin. Après l’euphorie sur les plateaux de télévision, le contenu politique (ne parlons même pas d’économie) s’est concentré sur cet ersatz : la dénonciation des élites et de leurs privilèges, et la coupure des décideurs d’avec la France d’en bas.

Le réflexe était tentant. D’autant qu’il révèle une part de vérité (indemnité de Daniel Bernard, appartement de Gaymard, corruption marchés publics Ile-de-France, etc…). Qui d’entre nous, frustré ou déçu, n’a pas envie de régler son compte à ce système monarchique, et dont les quelques avancées démocratiques sont sans arrêt confisquées par des castes dans les administrations centrales ou dans les entreprises. Nous vivons effectivement, comme le dit Strauss-Kahn, une vraie crise de régime, et plus encore que la constitution européenne, ce sont nos institutions qu’il faut revisiter. Nous en reparlerons ici.

Pour autant, le procès permanent fait aux élites finit par tenir lieu de contre-projet politique. Trop facile à mon goût. Cette posture est bâtie sur un mensonge et entretient un ferment poujadiste qui freine toute velléité de réforme.

1) Il faut lire les propos délirants de Jean-François Kahn dans son dernier éditorial de Marianne (1/06) : « Les dirigeants de la FNSEA ont choisi le oui, les paysans ont voté non. Michel-Edouard Leclerc…a préconisé le oui : les caissières et les petits commerçants ont tiré le non. Le MEDEF s’est prononcé pour le oui : la moitié des patrons de PME ont dit non. Les vingt PDG les mieux payés du CAC 40…pour le oui : leurs ouvriers ont massivement plébiscité pour le non ». En somme, que vous soyez riche ou que vous soyez pauvre…

Avec des raisonnements aussi simplistes, voilà le rédac chef de Charlie Hebdo, le Président d’Emmaüs, Martin Hirsch, et tous les leaders de la Confédération des Syndicats Européens (ils ont appelé à voter oui) désignés comme ennemis de classe par JFK (remarquez, l’exercice lui est facile, sa rédaction n’a pas elle-même eu le courage de prendre position) ! ! !

2) Les analyses politiques publiées ce week-end infirment cette caricature. Sur l’échelle des catégories sociales, le recul du oui par rapport à Maastricht touche l’ensemble des Français, y compris les cadres, les professions libérales et les diplômés de l’enseignement supérieur. Sur la carte géographique, la Bretagne et l’Alsace, dans toutes leurs composantes (y compris populaires), ont voté oui. Et si l’on regarde l’électorat politique, sur les 55 % du non, 25 à 27,5 % viennent de l’électorat traditionnel de la gauche et, l’autre moitié, de la droite. C’est faire fi de la diversité et de la richesse des argumentaires que d’entretenir l’explication réductrice d’un « non » venu de la seule France d’en bas (Cf. Dominique Reynié – JDD 05/06).

3) Là où cela devient dangereux, c’est quand une signature aussi médiatique que JFK cautionne, avec un tel discours, l’idée que la France « légale » ne représente plus qu’une minorité de la France réelle. Un paradoxe quand on sait que plusieurs des leaders du non n’ont pas été capables de se faire réélire au Parlement. Et ça dérape carrément quand François Darras, rédacteur en chef de Marianne, se soulage : « …s’il fallait réellement couper d’urgence quelques têtes pour calmer la hargne populaire, ce sont pratiquement l’ensemble des hauts responsables du pays, ceux de la gauche installés comme ceux de la droite installés, ceux de la sphère économique et financière et singulièrement les hauts responsables des médias qu’il faudrait sacrifier ». Robespierre, le retour !

4) C’est typiquement français : la critique des notables devient le thème central dont sont friandes les élites elles-mêmes quand elles passent du côté de l’opposition. Il est, à cet égard, symptomatique de voir combien le discours poujadiste (anti-parlementaire et anti-élitiste), autrefois apanage de la droite, s’installe dans le discours de la gauche.

Sur son blog, Sébastien rappelle combien nos élites, justement, auraient eu à gagner à ne pas céder en permanence à la pression populaire. Raymond Barre ne dit rien d’autre (Fig Mag du 05/06) quand il dénonce la couardise des décideurs politiques face au poids des corporatismes toujours prompts à descendre dans la rue pour bloquer le pays et piller le budget de l’Etat. C’est moins d’élitisme que souffre la France que de clientélisme. Pour que notre pays sorte de sa torpeur, nous avons besoin d’hommes publics et de décideurs qui s’engagent, des personnalités fortes qui prennent des risques, qui disent haut et fort leurs projets…et qu’on en débatte.

Dans l’histoire, le populisme n’a jamais produit que la montée des extrêmes et son corollaire : la régression sociale et intellectuelle.

Michel-Edouard Leclerc

Posté par M.E.L. le 6 juin 2005 dans Actualités / Débats (Pol.)
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