Cette histoire de pénurie de beurre restera dans les annales.
ÉCONOMIE Actus / Débats

Qui se beurre sur le beurre?

Franchement cette histoire de pénurie de beurre restera dans les annales.

Jusqu’ici, la spéculation sur les marchés de matières premières restait localisée aux marchés de matières brutes. En trente ans de métier, je ne me souviens pas qu’on ait manqué de produits de marque à cette échelle. Sauf dans le luxe, le cognac et aussi les grands crus bordelais, quand les marchés asiatiques les faisaient flamber au point de les les rendre absents des étals français.

Mais une rupture collective sur des marques de consommation courante, je ne me souviens pas.

Disons d’abord les faits : La pénurie réelle est relative. Les industriels laitiers avaient, en 2016 et au premier semestre 2017, freiné la collecte et poussé la production de fromage. Quand s’est présentée une demande export hyper rémunératrice, l’offre française a été délaissée.

Le système médiatique a provoqué le rush, accélérant les ruptures dans les rayons. C’est en train de se calmer, les livraisons reprennent, les prix seront évidemment plus chers !

Dans cette histoire, que de mensonges colportés et complaisamment relayés ! Il faut arrêter de "barrater" !

1. L’évolution des tarifs !

Contrairement à ce qui est dit ici ou là, je confirme bien que E.Leclerc a accepté les hausses de tarifs sur le beurre, et ce pour les marques nationales comme pour sa marque de distributeur. Je ne crois pas que la situation soit bien différente pour la plupart de nos concurrents (je ne suis pas dans le secret de leurs négociations commerciales...).

On a tous bien vu l’inflation venir, mais puisqu’on parle sans arrêt de référence aux coûts de production, leur évolution n’était pas telle qu’il fallait gober les hausses sans coup férir. Mais dès mars 2017, le processus de hausse était acté.

2. Un choix en opportunité économique

La demande mondiale de beurre s’en est allée crescendo, tandis que la production était à la baisse... Face à cette situation, nos industriels ont fait le choix de délaisser le marché domestique pour céder aux propositions plus rémunératrices des consommateurs chinois, américains et australiens.

Pourquoi pas, mais ils doivent l'assumer. Trop facile de se décharger sur les distributeurs !

Ah, que ne dirait-on d'une enseigne qui doublerait ses prix l'été sur la côte et réclamerait en même temps un alignement des prix à Orléans ou à La Souterraine sur ceux de Cannes ou de Deauville, plus rémunérateurs ? Pour sûr, voilà qui aurait enflammé les discours de notre Bazot national (UFC-Que Choisir) !

Le consommateur français doit-il payer plus cher parce que quelques excités à Pékin ou à Melbourne ont décidé d’acheter le beurre à n'importe quel prix ? C'est, reconnaissez-le, une vraie question.

On me répondra : "C'est la règle du jeu du marché". C'est vrai, mais alors, si on trouve cela normal, il faut stopper l'intox du "patriotisme économique" si, à la première occasion, on accepte que nos transformateurs vendent au plus offrant...

3. C'est mieux ailleurs ?

On me dit : "En Allemagne, le prix de vente du beurre a doublé en 6 mois alors qu'il n'est monté que de 30% en France". Certes. Mais en Allemagne, si les prix consommateurs grimpent vite quand les cours flambent, ils redescendent tout aussi vite quand les cours dégringolent. En France, on préfère "lisser", surtout quand ça baisse. A méditer à l'heure où les Etats généraux de l'Alimentation veulent promouvoir les "tunnels de prix" pour diminuer les aléas des cours...

Faut-il rappeler que l’année dernière, les mêmes industriels plaidaient pour qu’on ne baisse pas les tarifs du lait alors que les cours s’effondraient ? Il y aurait donc deux discours, selon que les prix montent ou descendent ?

4. Combien pour les éleveurs ?

En 18 mois, la tonne de beurre est passée de 2.500 euros à près de 6.900 €. Le beurre qui n’a pas été distribué en France a tout de même été produit et vendu a l’export.

On peut reprocher aux distributeurs de ne pas avoir accepté les tarifs assez rapidement, mais on ne peut leur reprocher d’avoir fait de la marge. Il n'y aura donc aucune difficulté – j'imagine ! – à ce que les éleveurs en touchent un juste retour sur les prochaines payes de lait.

5. La pénurie appelle la pénurie : la prophétie autoréalisatrice

Comme avec le carburant il y a quelques mois, on est tombé en pleine prophétie autoréalisatrice où la peur de la pénurie a généré la pénurie. Nombre d'artisans (boulangers, pâtissiers, etc) et de restaurateurs (qui n’ont pas été livrés alors qu’ils ne font pas partie de la grande distribution ?) se sont approvisionnés en beurre auprès des grandes surfaces. Au point que certains de nos magasins et drives ont décidé de limiter les ventes à deux plaquettes par acheteur pour limiter les razzias !

Les ruptures en fait s'expliquent principalement par une incapacité logistique à pouvoir réapprovisionner au rythme des achats qui explosaient. 

Bon, je ne suis pas sûr que cette situation (et les polémiques sur les responsabilités) aient servi la cause de quiconque. La bonne nouvelle, c’est qu’on devrait quand même avoir de la bûche à Noël et de la galette à l'Epiphanie !

12 Commentaires

Bonjour Cher Michel,

En effet, on ne pourra jamais aller contre les profiteurs et l'abus de certains qui profitent des situations pour s'enrichir au détriment du peuple, c'est honteux, malheureusement le monde fonctionne de cette façon.

PATRICK NICOLLE
Conseiller à la Culture
Bonjour MEL, je n'ai aucun souci pour continuer à essayer de payer mon beurre en rayon à un prix normal, c'est à dire intégrant les hausses du prix du lait que les éleveurs font passer auprès des fabricants, la hausse des prix de production des fabricants, la hausse des charges des distributeurs, voire la hausse des impôts de tout ce pays monde! Un prix normal c'est ça. En revanche, payer la spéculation que le fabricant contribue à créer, franchement, je ne suis pas mécontent que la distribution ne le laisse pas trop faire. Et c'est bien là où c'est le moins cher que j'irai l'acheter.
Voilà ce qu'en dit le consommateur que je suis.
Cela dit, vos explications sont très claires.
Ce que je vois moi, c'est que si je veux continuer à pouvoir mettre du beurre sur les tartines de mes deux pious-pious, il va falloir que je continue d'en acheter au supermarché à un prix raisonnable. Ce sera ni en Chine ni en Australie.
Je ne vois pas ce qui choque que des supermarchés essayent de ne pas l'acheter trop cher pour pouvoir me le vendre pas trop cher. ALors un peu plus cher oui, pour payer le juste prix aux agriculteurs et à ceux qui l'on fabriqué, mais pas un prix "n'importe quoi" parce que des spéculateurs se goinfrent. Alors je compte sur vous, les tartines de mes pious-pious aussi pour recevoir une couche raisonnable d'un beurre acheté à un prix raisonnable. Merci par avance.
Bonsoir,
Donc concrètement, j'entends des réappro, très bien. Je vais chez mon Intermarché rien. Je regarde sur mon Leclerc Drive rien. J'ai juste besoin de beurre... denrée de base cuisinant pour ma petite famille de 6 personnes...
Bon à part mon petit problème personne, ce que je constate c'est le report progressif des gens vers du local, ou il n'y pas de soucis. Les gens font au final la part des choses, les distributeurs ne sont que des intermédiaires "financiers" (même si c'est régressif).
Donc j'entends le discours de rejet de responsabilités des uns sur les autres, de notre point de vue (consommateur), est-ce que cela fait avancer les choses ? . Autre question, concrètement Leclerc fait quoi ? Michel, vous êtes engagés sur plusieurs fronts, et je reconnais votre dynamisme, mais sur ce problème, quelle solution concrète proposez vous à vos clients ? (ps: je passe ma commande Drive avant 22h le vendredi ...).
Très bonne soirée.
Xavier
Merci MEL pour vos explications. La vision simpliste présentée par de nombreux médias ne reflète pas la complexe réalité.

Cela devient fatiguant d'avoir éternellement les "méchants" distributeurs et les gentils "producteurs" (pour ne surtout pas dire "industriels") et les très gentils agriculteurs (souvent regroupés en coopératives dont la taille est bien éloignée de la petite exploitation familiale...). Et cela ne veut pas dire que tout est formidable dans le monde de la distribution. Simplement, chaque acteur doit prendre ses responsabilités.

PS: très bon jeu de mot ;-).
Je suis bien conscient que le consommateur n'a pas à subir des hausses importantes sur le prix des produits de consommation courante.
Les agriculteurs se regroupent peut être en coopératives mais le fait est que depuis la suppression des quotas laitiers, le prix de vente du lait a bien chuté. Beaucoup d'éleveurs produisent du lait à perte et font le gros dos en attendant une embellie, d'autres mettent un terme à leur activité laitière. Ceci, cumulé avec une dégradation des cours de céréales pousse certains à mettre la clef sous la porte, voir même à commettre l'irréparable.
Un prix bas chez les producteurs de lait entraîne une sélection au profit des fermes usines. En France, on se scandalise sur des fermes de 1000 vaches. En Allemagne, c'est monnaie courante, ils se soucient plus du biogaz qu'elles produisent. Dans d'autres pays non loin de chez nous, c'est des fermes de 20 000, voir 90 000 vaches qui voient le jour.
C'est ce que vous voulez?
Rectificatif au point 3 de votre article : habitant Strasbourg je fais mes achats alimentaires dans les villes de Kehl et Offenburg (Allemagne).
En 2014 et 2015 le beurre (250 grs) coûtait 0.79 à 0.99 centimes.
Fin d'été 2016 les tarifs passaient à 1.29 euros la plaque. Le prix n'a pas baissé contrairement à vos propos.
Depuis 3 semaines c'est 1.99 euros. Les Allemands sont "révoltés" contre cette flambée de prix, que peuvent-ils changer à cela ? RIEN.
Noël est une période faste pour les producteurs de beurre et hop un bénéfice de plus !
Le prix de 250 grs de "petits gâteaux", chez certains boulangers, est passé de 5 à 15 euros et les gens continueront encore d'acheter les produits !
MEL sans drame. Ein Mal ist kein Mal.
En 30 et même 60 ans, une fois n'est rien. Nous ne manquons ni de bonnes matières grasses ni de pâtes à tartiner. Par pitié qu'on nous évite les analyses indigentes et les postures avides de prétextes. Les vaches sont traites c'est l'essentiel.
Il n’y a rien à reprocher, ni aux agriculteurs, ni aux industriels, ni aux détaillants : tous, ils font ce qu’ils peuvent! Il est à la fois stupide et dangereux de chercher à monter les uns contre les autres. Le vrai coupable, c’est le marché, qui impose sa loi à tout le monde, et pour le malheur de tous.

Le marché est une institution merveilleuse, qui permet en principe à chacun de produire et de consommer «au mieux». Mais il y a des conditions à remplir pour cela : il faut que aussi bien l’offre que la demande réagissent aux prix. Or, c’est ce qui n’arrive pas - ou pas assez, et avec trop de délais - dans le cas des produits agricoles et alimentaires. Alors, les prix peuvent devenir très variables sans raison apparente, et c’est bien ce que l’on observe actuellement.

On sait cela depuis des dizaines d’années, sinon des siècles (ce sont les excès de libéralisme qui ont déclenché la révolution française par crainte de la famine). C’est pourquoi, depuis les années 1930, on avait détaché l’agriculture du marché, et cela, avec succès (les prix stables et prévisibles ont permis d’éviter toute pénurie depuis la seconde guerre mondiale). Depuis les années 2000, on veut revenir au marché : on voit le résultat ! (et on n’a encre rien vu, car il faut s’attendre à bien pire avec le sucre, quand on aura supprimé les quotas : Je souhait bon courage aux fabricants de gateaux et de boissons sucrées! ).

Voir plus dans mon livre «les prix agricoles», l’harmattan, Paris 2017.
Je comprends bien le renvoi de responsabilités
reste que le cours haut du marché international tiré par la Chine c'est comme vous le dites 6900 € la tonne soit 6,90€ du kg...donc 1,73€ les 250 g...comme ds bcp de magasins distributeurs la plaquette de 250 g est vendue entre 1,85 et 2€ ...voire plus pour les beurres de marque...si vous achetiez le beurre aux entreprises au cours mondial,...non seulement vous ne vendriez pas à perte mais les entreprises préfèreraient vous le livrer ici plutot que de l'envoyer en container à l'autre bout du monde...La question est quel est votre marge sur ce produit...Qd vs le vendez 1,9e la plaquette vous l'achetez 0,75, 1, 1,20€???...alors oui lissez vos marges ...vous pouvez encore vendre sans perte en achetant aussi cher que les chinois
Mon pauvre lucas vous dites des bétises plus grosses que vous...
Bonjour,

Merci MEL pour ces explications plutôt claires, mais comme le dit Edith, le prix en Allemagne n'a pas subit de baisse significative,
Une chose est sûre, c' est que les professionnels (boulangers, traiteurs) en profitent largement à tort ou à raison et un constat se fait sur les prix qui sont très variable et, ce sans aucune cause réelle. Mais en finalité, c'est toujours les mêmes qui sont sanctionnées.
Bonne continuation à vous toutes et tous.

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