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Gatignon : le choix courageux d'un maire de banlieue

Stéphane Gatignon, maire de Sevran (93), a ses partisans et ses détracteurs. Peu importe ces querelles politiciennes, je ne suis pas l'arbitre des élégances.

De mon point de vue de chef d'entreprise, je vois un maire qui prend une décision que j'imagine douloureuse : renoncer à son mandat. Il le fait en suscitant un coup d'éclat médiatique destiné à braquer les projecteurs sur la situation de déliquescence qu'on impose à sa ville.

Sevran est l'une des villes les plus pauvres de Seine-Saint-Denis. Tous les indicateurs ou presque sont au rouge. Ceindre l'écharpe tricolore dans ces circonstances relève plus du sacerdoce que de la promotion de carrière ! Gatignon aura dirigé Sevran pendant 17 ans, difficile de lui reprocher de fuir devant la difficulté…

Comme à Mantes-la-Jolie, Grigny, Stains, Clichy-sous-Bois, Trappes, Villeurbanne... Etre maire de ces villes nécessite de l'abnégation et un sacré optimisme. Idem pour les fonctionnaires territoriaux – dont on parle peu – et qui jouent souvent un rôle décisif auprès des populations.

J'ai bien aimé les mots de l'architecte Renzo Piano dans Le Monde ce week-end qui disait à propos des banlieues : "Les banlieues sont des usines à désir, à passions – qu’elles soient positives ou négatives, mais le plus souvent elles sont positives. Elles concentrent toute l’énergie. Il faut arrêter de toujours leur associer des adjectifs péjoratifs !".

Oui il a raison sur le fond, mais il y a quand même quelques principes de réalité. Bien sûr, certaines zones rurales en France ont aussi à déplorer des difficultés, mais pour les maires de ces banlieues, la tâche semble immense – en tous cas à mes yeux – tant les difficultés se cumulent ! J'ai du respect pour ces édiles.

Les baisses de dotations de l'Etat, le départ des quelques rares entreprises du coin, les problématiques de transports, la mixité qui s'effiloche, les services publics qui disparaissent et qui laissent place au renouveau religieux ou au repli communautaire, à la violence et au développement d'une économie grise... Il y a aussi une vraie richesse dans ces quartiers, notamment culturelle, et plein de jeunes qui en veulent et qui innovent. Mais reconnaissons-le : que de défis à relever !

Je n'ai jamais été pour la République des entreprises, et je crois que dans ces villes tout comme dans certains quartiers de Lille, Rouen, Brest, Strasbourg ou Marseille, on a besoin de services publics. C'est peu de dire que ces quartiers étouffent. Il y a peut-être eu des erreurs de gestion ici ou là. Mais ces municipalités doivent faire beaucoup avec peu, et à un moment ça craque.

J'en parle avec certains de nos adhérents. Ils me disent être de plus en plus sollicités pour compenser le désengagement public. Avant, on nous demandait de construire des ronds-points. Désormais, on nous demande de maintenir coûte que coûte un espace culturel, de renforcer le sponsoring de l'équipe de foot, d'accroître les dons aux associations locales de solidarité, de participer à l'entretien du patrimoine... Sans oublier les demandes d'embauche, de contrats d'apprentissage, de stages. Je sais que nos adhérents répondent présents à chaque fois que cela est possible, mais à elle seule, la grande distribution (car c'est pareil avec Carrefour, Auchan, ITM...) ne peut évidemment pas se substituer à la solidarité nationale.

Alors le coup d'éclat du maire de Sevran est peut-être son énième clash (il voulait faire venir les casques bleus dans sa ville pour lutter contre les réseaux de drogues), il n'empêche qu'il a le mérite d'interpeller l'opinion.

Il était un temps où l'Etat organisait la péréquation des fonds publics entre les communes. Gatignon affirme que ce n'est plus le cas. Je ne sais si sa démission changera les choses, mais elle a du panache et le mérite de remettre le sujet à l'ordre du jour.

3 Commentaires

C'est violent! Donner, donner, et se résoudre à s'extraire tant on se sent usé et impuissant. La question des moyens nécessaires à la revitalisation du pacte citoyen est clairement posée. Comme vous le relevez cher Mel, on voit assez le panache, on a lu le buzz! Et puis après... Le déluge?
Bonjour MEL,
que les entreprises de toutes tailles soient sollicitées par les élus locaux pour soutenir tout ce que vous énoncez est une chose. Cela atteste de la baisse des moyens publics certes ; mais aussi (verre à moitié plein) de la conscience des acteurs privés de leur importance dans la force et la cohérence du tissu social. Je pense de ce point de vue là que les chefs d'entreprises indépendants comme vos adhérents, mais aussi vos concurrents d'Intermarché ou de Système U pour ne parler que du commerce alimentaire, ont une claire conscience de leur implantation locale dans la durée. Il ne change pas de poste tous les 3 ans. C'est vrai de tout le tissu économique local "un peu responsable". Cette demande d'implication locale et d'engagement s'accentue encore, oui! En revanche, les problèmes de sécurité publique s'accentuent aussi, et les privé n'y peut pas grand chose. Il faudra bien que les pouvoirs publics répondent "présent" a minima sur ces aspects-là.
On a pas fini d'en entendre sur ces sujets.
EL
Bonjour
Pour continuer votre réflexion je vous suggère le livre de Philippe Pujol "La fabrique du monstre" sur les quartiers nord de Marseille. Sevran doit être arrivé à ce niveau de déliquescence pour qu'un maire renonce.
Je vous recommande aussi l'excellent blog de Jean-Luc Boeuf (et son dernier article "communauté réduite aux aguets"), haut fonctionnaire territorial pour comprendre le contexte de la fonction publique territoriale (la petite fonction publique...). Cette fausse décentralisation française est une grande source d'économie pour l'Etat ! Oui les élus sont courageux car leur budgets sont ridicules. On déplore par exemple la perte de vitesse de l'école mais imaginez que les maires ont la charge des bâtiments du 1er degré (maternelle à CM2), la charge du personnel ATSEM / animateurs pour ces écoles (temps peri extra scolaire, restauration...), soit une charge de fonctionnement de 6h et bien sûr l'entretien de toutes classes, le matériel, l'achat du mobilier. L'Etat ne sait plus collaborer ; il impose encore et encore, domine sans même bien se rendre compte de ce qui est fait et assumé.
Merci de prendre la parole sur ce sujet ; le service public se met à la disposition du privé, des particuliers, en soutien de toutes initiatives, et j'ai déploré sur mon blog ce manque de lucidité des chefs d'entreprise qui réclament (et aussi à juste titre) sans imaginer les difficultés sous-jacentes localement.
Bravo à vous !
Gaëlle
@GaelleDGS
secrétaire-generale.eklablog.com

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