SOCIÉTÉ Industrie / Agriculture

Crise agricole et rencontres sur le terrain

Discrètement mais depuis plusieurs mois, avec quelques adhérents E.Leclerc impliqués sur les questions agricoles, je renoue avec les visites d'exploitations. Hors des polémiques médiatiques et syndicales, nous allons à la rencontre d'agriculteurs pour réfléchir à des mesures qui permettraient une sortie de crise.

Car c'est bien l'un des paradoxes de la crise que nous traversons. Tous les corps constitués invoquent le drame social des excès du libéralisme européen, comme si les choses s'étaient déroulées d'elles-mêmes, sans pilote et sans garde-fous.

La fin de la PAC, c'est la faute à Bruxelles… comme si les gouvernements, les syndicats, les professionnels n'y avaient pas pris part. Du coup,  puisqu'il n'y a plus de responsable, il ne semble y avoir personne pour porter de nouveaux projets de régulation, ou tout simplement, de nouveaux mécanismes de solidarité.

Sur le porc par exemple ! A part la création d'un fonds de soutien (dont on attend toujours le feu vert de l'Autorité de la concurrence européenne), quelles sont les propositions concrètes pour désengorger le marché, pour conférer au cadran de Plérin une meilleure représentativité, pour écrire les termes d'une politique contractuelle dont tout le monde parle, pour mieux segmenter l'offre ou la différencier afin de répondre aux nouvelles attentes des consommateurs (bio, sans antibiotiques…) ?

Sur le lait ? La France hésite toujours sur la maîtrise de la production. On a l'impression que personne n'a réellement anticipé une fin des quotas laitiers pourtant annoncée depuis une décennie ! Dans la compétition qui s'accroît, et que revendiquent les plus gros, quelle place pour les entreprises familiales ? Comment faire évoluer les coopératives ? Quelle transparence de la part de l'industrie laitière qui s'acharne à freiner des quatre fers sur la demande des distributeurs d'intégrer l'interprofession ?

Sur la viande, les choses semblent évoluer un peu plus positivement, avec des scenarii de valorisation des races à viande. Mais il reste la fonction centripète de l'abattage des vaches de réforme. Les éleveurs laitiers allemands annoncent un grand programme d'abattage pour les semaines qui arrivent. Le marché va forcément en être impacté. Et alors, que vaudront à ce moment-là les fameux "contrats", face à cet afflux annoncé de matière première à coût bas ?

En l'absence de réponse à ces questions (chambres d'agriculture, syndicats, interprofessions…), il m'a semblé que c'était auprès des producteurs eux-mêmes qu'il fallait chercher des éléments de réponse.

Saint-Martin des Champs et la famille Corre

Ce fut le cas encore la semaine dernière, mais cette fois en Bretagne. Sur les conseils de Philippe Bizien, le président du Comité régional porcin, et Rémy Jestin (Président de la coopérative régionale E.Leclerc) j'ai rendu visite à Christophe Corre et son épouse, qui ont repris il y a quelques années le GAEC familial de Saint-Martin des Champs.

Avec près de 6 millions d'euros d'investissements en 7 ans,  le GAEC Corre est désormais une installation moderne, peut-être un peu atypique. Pourtant, la situation n'était pas évidente car l'entreprise était en règlement judiciaire en 1999.

Ces agriculteurs, véritables chefs d'entreprise, ont beaucoup investi pour remettre à niveau leur porcherie et leur laiterie, notamment pour réduire leurs charges de fonctionnement (énergie, alimentation…). On sent aujourd'hui une certaine fierté chez les parents.

VisiteMorlaixAgri (1)

Sur 220 ha de terres, 165 sont consacrés à la production pour nourrir le bétail : cochon et vaches (elles produisent 1,3 million de litres par an). Bien entendu, 165 ha ce n'est pas la panacée. Il leur en faudrait environ 800 pour nourrir le seul élevage porcin. Mais c'est un pas important pour se mettre (un peu) à l'abri des fluctuations sur les cours de l'aliment.

Je retiens d'abord de ces échanges que, même si l'exploitation a bénéficié de certaines baisses ou de reports de charges, ça ne compense pas la baisse des cours du porc. Par ailleurs, malgré ses imperfections, le cadran de Plérin reste un outil précieux (faute de mieux) pour fixer un prix de référence public. En quelque sorte, le pire des systèmes à l'exception de tous les autres…

A côté des réglementations environnementales réellement très exigeantes, il y a aussi les contradictions d'une "économie verte–post COP21" qui se heurte aux réalités du terrain avec des tarifs de l'électricité deux fois plus chers que ceux du thermique...

Pleyber-Christ et la famille Corbel

VisiteMorlaixAgri (2)

A la tête d'une exploitation de 155.000 poules pondeuses et près de 650 vaches (dont 500 limousines), la famille Corbel a dû elle aussi investir massivement : 1,5 million  € concernant la mise aux normes pour le bien-être animal l'année dernière. En 15 ans, trois mises aux normes pour l'activité œuf ont été nécessaires, représentant plus de 8 millions d'euros.

La situation dans l'œuf n'est d'ailleurs guère réjouissante. Certes, le secteur était habitué aux dents de scie et savait y faire face, bon an mal an. Mais depuis quelques années, les cours ne sont qu'à la baisse. La concurrence internationale y est pour beaucoup.

Quand on lui parle de la PAC, Alain Corbel l'avoue sans détour : il se dispense le plus possible de rechercher les financements communautaires, décidément trop complexes à obtenir et source de trop de problèmes. Les péripéties récentes autour du bug sur la nouvelle interface du registre parcellaire graphique en sont une illustration qui prêterait à rire, si elle n’entraînait pas autant de conséquences graves pour le revenu des agriculteurs.

La conversation glisse sur la PAC, l'Europe…et les Etats-Unis.

Alors que les agriculteurs américains sont soutenus massivement par leur gouvernement, qui plaide le libéralisme à outrance mais se plait à protéger ses secteurs économiques (agriculture, aéronautique…), l'Europe fait figure de grande naïve, respectant souvent toute seule les règles collectives. Ah l'Europe... décidément !

Il reste que vendredi, de Saint-Martin des Champs à Pleyber-Christ, l'Europe demeurait plus que jamais le seul horizon crédible pour une réforme profonde de l'agriculture française.

1 Commentaires

bonjour

bien beau publi-reportage
pour l'agriculture française, je vous propose que vos acheteurs achètent français - c'est bête non ?

Cet après-midi 10.08.16, à l'hyper Leclerc de Golbey (88), des myrtilles cultivées de Pologne, d'Espagne et du Portugal (3 origines différentes pour une petite référence), mais bien sûr aucune myrtille française, alors que des producteurs vosgiens se situent à 20 km de là...

assez glamour pour un prochain reportage ?

bonne journée

JM Barbier

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