
A deux pas de l’église Saint-Eustache, Enki Bilal a aménagé son atelier. On grimpe un vieil escalier pentu, rescapé de 1782, et on atterrit au deuxième étage d’un immeuble d’apparence vétuste, dans un ancien appartement baigné d’une lumière éclatante. La table à dessin est surélevée (’En dessinant debout, j’ai découvert que le trait était plus énergique’), couverte d’esquisses, de tubes de couleur. Aux murs et sur des chevalets, les toiles désormais mythiques peintes pour ‘Bleu sang’ (ed. Christian Desbois). Et puis aussi, un coin bureau où l’ordinateur côtoie une statue de chat (Bastet, divinité égyptienne ?), une sculpture guerrière signée ‘Druillet’, beaucoup de livres et des carnets épars. Enki est un artiste fascinant et mystérieux. Il aime la musique sacrée, le foot, les ciels lumineux de Thaïlande et les rivages baignés de couleurs chaudes. Mais il s’obstine à brosser des univers oppressants traversés par quelques hommes et femmes en quête les uns des autres, sans illusion, sans autre espoir que d’exister. Enki raconte son parcours, les liens avec son père, tailleur yougoslave exilé à Paris, sa rencontre avec le scénariste Pierre Christin, l’omniprésence dans sa culture d’origine des régimes totalitaires, et finalement son désintérêt pour le débat politique. C’est l’art, son combat, sa passion, sa manière de dire ses angoisses, l’errance perpétuelle des êtres, et l’amour comme seule liberté. Ce qui m’impressionne, c’est la maîtrise de tous les supports sur lesquels il travaille : bande dessinée, peinture, cinéma, arts plastiques. C’est aussi sa manière de persévérer : 3 films dont le dernier ‘Immortel’, deviendra un film de référence (malgré les réserves de quelques critiques fascinés par le modèle américain). Et puis, il a cette manière de prendre à contre-pied les conventions les plus établies. Quand tous les artistes prétendent que, seuls, le rouge et le jaune donnent chaleur au corps et anime la chair, il défend que le bleu et le vert dont il rehausse les contours de ses femmes, leur confèrent cette expression de mystère et de violence sans laquelle il n’y a pas de vraie sensualité. …Ce week-end, il travaillait sur le troisième tome de sa trilogie ‘La femme piège’. Il s’appellera ‘Rendez-vous à Paris’ (scoop !) ; titre qui prouve que, malgré tout, Enki n’a rien contre les happy ends.





