Archive pour février 2005

Lundi 28 février 2005

Les grandes marques dans les hard-discount ?

 Franck Riboud ne dément pas l’information. Il l’a lui-même laissé entendre. Dans les prochains mois, les marques du groupe Danone (Actimel, Bio, Danacol) pourraient faire leur entrée sur les linéaires des H.D. Ce n’est pas la première fois qu’un géant de la Grande Consommation envisage d’infléchir sa politique commerciale. Nestlé et Coca-Cola sont en « réflexion stratégique ». On prête même au groupe de Vevey (Suisse) des intentions concernant la fourniture de gammes génériques pour les distributeurs.
Dans l’absolu, rien à dire à cela. Ce réseau des HD fait un carton, il est tentant d’y investir. Sauf que ?
Sauf que si le HD progresse autant, c’est quand même bien de la faute de Danone, Coca et autre Nestlé. Ils ont profité de la loi Galland pour laisser dériver leurs prix en hyper. Ils sont co-responsables de la perte de performance de l’hyper. Ils le reconnaissent, puisque profitant des initiatives Sarkozy, ces sociétés ont procédé à quelques ajustements spectaculaires (baisse de 15 à 20% sur certaines gammes !). On voit bien désormais quelle est leur stratégie : rendre un peu la main en hyper (mais en gardant une forme de négociation tarifaire qui empêche la différenciation entre enseigne !), et profiter de l’essor du H.D.
Je ne crois pas à ces politiques de segmentation. Malgré leur fidélité à une enseigne principale, les consommateurs zappent, de Carrefour à ED, de Leader Price à Leclerc. Je le dis tout net, si Actimel, Bio, ou Danacol sont vendus moins chers chez Aldi ou Lidl, alors que Danone m’impose, par son système tarifaire, des prix prohibitifs en hyper, je demanderai à mes adhérents de cesser la commercialisation de ces marques.
Eh quoi, ami Franck, tu irais flirter avec les H.D., mes concurrents, alors que tu me monnaies si chèrement tes charmes ? Et tu voudrais, en plus, que je tienne la bougie ? Oserais-je te rappeler qu’à lui tout seul, le réseau Leclerc représente plus de parts de marché que toutes les enseignes réunies ? Ressaisis-toi Franck. Discutons-en !

Michel-Edouard Leclerc

Dimanche 27 février 2005

Musique en ligne, riposte au piratage

 
Mercredi dernier, j’étais invité à une réunion organisée par Nicolas Seydoux (PDG de Gaumont). Objet : « Comment répondre aux attentes des jeunes internautes, sans tomber dans le tout répressif à l’égard des music hackers» .

Il y avait là un beau panel de distributeurs de disques et de DVD (Denis Olivennes, FNAC), du cinéma (Olivier Courson, Canal+), et des représentants des auteurs, des producteurs, etc…
Chacun a fait son autocritique, ses propositions, et envoyé quelques scud sur le Nouvel Observateur et son initiative pour la musique gratuite, etc… Evidemment, j’ai émis toutes les critiques à l’égard des majors du disque que nous avons eu l’occasion de développer ici sur ce blog. Les principales mesures sont d’abord à prendre dans les entreprises elles-mêmes (marketing, élargissement de l’offre, baisse des prix…). Mais tous, nous avons convenu que parmi les dizaines de mesures à prendre, il importait d’engager la responsabilité des fournisseurs d’accès à Internet qui sont finalement les seuls bénéficiaires du piratage. Ce sont eux qui, en contrepartie d’un téléchargement gratuit, reçoivent publicité et rétribution. Or, ils ont la capacité de détecter le piratage professionnel, et de déconnecter ceux qui s’y livrent. (ils le font bien, même s’il faut parfois l’imposer par des actions de justice, quand il s’agit de sites pédophiles ou nazis !!!).

Ensemble nous avons décidé que sur la base de ce constat unanime, les pouvoirs publics devaient agir sans délai pour obtenir des fournisseurs d’accès un engagement total dans cette affaire. J’envisage de signer avec Denis Olivennes de la FNAC, une demande en ce sens !
Qu’en pensez-vous ?

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 25 février 2005

Liberté des prix : l’obstacle culturel

 Il suffit d’aller à l’étranger : journalistes, chefs d’entreprises, hommes politiques au fait des réalités françaises… tous affectent de s’étonner, de ne pas comprendre, jusqu’à pour certains recourir à une forme déplaisante d’ironie : Quoi, en France, quatrième exportateur mondial, pourfendeur des subventions agricoles américaines, pays des plus belles réussites dans le domaine du luxe, du prêt-à-porter, des laboratoires pharmaceutiques, de l’agroalimentaire et de la distribution moderne,… vous dissertez encore des mérites et des inconvénients de la liberté des prix ? Mais vous avez donné des leçons à l’Europe toute entière, sous de Gaulle, sous Pompidou, sous Giscard, pour exiger la levée des sanctions à l’encontre de vos propres produits.

Eh oui, le fait est ! On se sent minable, parfois, de porter le boulet de telles images alors qu’en France même, on voudrait être auteur du changement dans ce domaine.
Oui, c’est vrai. La France n’a connu depuis la guerre que dix années de liberté des prix. De 1945 à 1985, la « rue de Rivoli » dictait aux entreprises leur marge de manoeuvre, validant les tarifs, négociant les hausses. Puis vint Balladur. On a retenu l’image caricaturale de l’homme dans sa chaise à porteurs. Immense injustice. Il fut serviteur du pays en imposant la liberté des prix, la concurrence, et son institution de régulation : le Conseil de la Concurrence. Dix ans de liberté qui permirent la lutte contre les monopoles (pétrole, parapharmacie….) et une lutte efficace contre l’inflation, alors à deux chiffres. Dix années qui furent à les en croire, le bagne des industriels. Libres de leurs prix partout ailleurs en Europe, ils firent le siège du parlement pour obtenir le relèvement du seuil de revente à perte et les prix unifiés en 1996. La Loi Galland supprima la liberté des prix en 1997.

Il est facile, quand on parcourt l’histoire économique de notre pays, de comprendre toutes les pesanteurs idéologiques qui plombent le débat national sur les prix, jusque dans le cerveau de nos élites ! Si seulement ils voulaient bien confronter leur discours avec celui de leurs homologues européens, ils en auraient, comme moi, franchement honte, tellement nous sombrons dans le ridicule.

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 24 février 2005

La baisse des prix : une affaire politique

Pour la deuxième année consécutive, mon enseigne lance une campagne pour obtenir le droit de baisser les prix. Pour commencer : trois affiches, placardées sur les murs de France et dans la presse, et dont le graphisme pop art s’inspire des créations de l’Atelier des Beaux-Arts en 1968. A gauche comme à droite, les vieux guerriers ont salué avec humour le clin d’œil. Seuls quelques grincheux ont crié au détournement d’héritage. Le Premier Ministre, lui n’a pas aimé. Surtout l’affiche avec le CRS. Il trouve que c’est un appel à la violence au moment où les lycéens justement se retrouvent dans la rue. Je ne veux pas polémiquer avec lui; même si franchement son propos est excessif à notre égard. Il ne le sait peut-être pas, mais j’ai une réelle estime pour lui. Sa tâche est immensément difficile, surtout que pour réformer la Loi Galland (ma cible), il a contre lui une partie de son camp.

Pour autant, je ne vais pas le contredire. La matraque, sur l’affiche, c’est bien un symbole violent : celui des prélèvements obligatoires et des hausses de prix qui s’abattent sur le pouvoir d’achat des Français. Il a raison, ça fait mal au portefeuille

Je l’avoue aussi : avec cette campagne, je poursuis un but politique. Je veux inciter le gouvernement et les parlementaires à tenir compte des attentes populaires. Pas question de se laisser enfermer dans l’élaboration d’un compromis interprofessionnel, négocié au final dans l’antichambre d’un ministère. Il nous faut une réforme qui laisse profiter les consommateurs d’un vrai retour à la concurrence.
Je comprends que les opposants à la baisse des prix prennent ombrage de notre campagne. Mais pourquoi celui qui veut « lutter contre la vie chère » cherche-t-il à se priver par avance d’une action populaire, en dénigrant l’un de ses meilleurs alliés (les centres E.Leclerc) dans la lutte contre l’inflation ? Voilà qui laisse planer bien des doutes sur la réalité de ses intentions !

ECONOMIE :
 
Fusion Procter – Gillette,
la loi du plus fort


La presse économique mondiale a repris sans recul, ni remarque critique, l’argument « proforma » conçu par les RP des deux protagonistes : « Si fusion il y a, c’est qu’elle est rendue nécessaire par la concentration croissante de l’appareil de distribution. L’expansion des Wall-Mart Carrefour, Tesco, Metro, à l’échelle mondiale, justifie ces rapprochements. » Et dans toutes les pages roses que consacrent à l’économie les gazettes occidentales, on nous annonce d’autres fusions ou acquisitions pour faire pendant aux ambitions impériales des épiciers planétaires.

L’argument est faux. Il n’a qu’un mérite : parer à l’avance les critiques des organisations anti-trusts qui pourraient légitimement s’inquiéter de la construction de tels oligopoles. Dans les hypers, les trois leaders que sont Procter/Gillette, L’Oréal et Unilever, fournissent à 80-90% l’offre en linéaires (couches, rasoirs, colorants et shampoings). Toute fusion dans ce secteur ne fait mécaniquement que renforcer ce leadership.

Alors, contrepoids de la distribution ? De qui se moque-t-on ? L’un de mes proches collaborateurs qui a fait ses classes chez Unilever avant de rejoindre notre enseigne, me rappelait récemment ce morceau d’histoire industrielle : en 1929, les dirigeants de Lever Brothers Limited avaient invoqué les synergies entre les savonneries éponymes et la Société Margarine Unie de Rotterdam pour justifier la naissance du mastodonte Unilever. A l’époque, la distribution, c’était quelques grands magasins, et surtout des milliers d’épiceries. Mais Sam Walton (fondateur de Wall Mart) avait 11 ans et Edouard Leclerc, mon père, 3 ans. La distribution moderne n’était pas née que l’industrie des biens de consommation se concentrait déjà.

Comme le pressent Stéphane Lauer (Le Monde, 12/02), ces mouvements financiers ont donc moins pour objectif de « rééquilibrer les rapports de puissance industrie/commerce » que de prendre des parts de marché aux autres industriels. Il s’agit de tuer la concurrence et de conforter le leadership des marques de quelques groupes mondiaux. Ceux-ci dépensent des sommes énormes en marketing, en publicité, en budgets de coopération commerciale, avec pour conséquence, la marginalisation de leurs challengers, voire leur éviction. Ce sont encore ces mêmes groupes qui imposent les fameux accords de gamme obligeant les distributeurs à détenir un énorme assortiment pour pouvoir bien acheter les quelques références incontournables.

On peut comprendre la motivation financière : il s’agit de générer des économies d’échelle et permettent de concentrer toute la force de frappe sur vingt ou trente marques leaders désormais mondialisées. On peut néanmoins s’interroger sur l’intérêt commercial à long terme d’une telle opération. Les dirigeants de ces trusts ne font même pas mystère de leur intentio : une fois la part de marché renforcée, ils supprimeront, dans leur propre portefeuille de marques, toutes celles qu’ils jugeront secondaires. Il en résultera forcément un appauvrissement de l’offre.

Voilà les distributeurs confortés dans la nécessité de développer leurs marques propres. Les grandes marques, il faut les avoir en rayon ! Impossible de ne pas les référencer, elles sont « pré-vendues » par le matraquage publicitaire. Mais les distributeurs n’ayant plus aucun pouvoir sur les marges et sur les prix de vente, il leur faut trouver un levier de négociation et un complément de gamme. Seules les marques génériques peuvent offrir cette marge de manoeuvre. Même l’offre des PME, dans ce paysage, s’en trouve trop fragilisée pour constituer une véritable alternative.

Je suis prêt à prendre les paris. Cette course à la taille, dans la distribution comme dans l’industrie, peut tarir le dynamisme du marché. Un régime de concurrence contribue à la diversité et à l’animation de l’offre. L’oligopole pousse à la standardisation de l’offre, à sa banalisation et finit par créer l’atonie de la consommation.

A suivre…

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 24 février 2005

Qu’est-ce qui est politique ?

En marge de la campagne lancée par mon groupe contre la fameuse loi Galland, je livre cette anecdote :
La société Metrobus gère l’affichage publicitaire dans le métro. Elle a soumis les trois posters conçus pour cette annonce à l’avis autorisé du Bureau de Vérification de la Publicité (BVP). La réponse est assez cocasse : le CRS, avec sa matraque et le bouclier de code-barre ? Pas de problème. Le point levé sur fond d’usine ? Idem. Mais, par contre, celle qui énonce ‘Il est interdit d’interdire de vendre moins cher’ s’inscrit ‘dans un débat politique de Monsieur Leclerc avec le gouvernement’. Politique donc, la défense du panier de la ménagère. Exit du métro !

J’en tire quatre leçons :
1) Il y a dans la pub des gens qui n’ont vraiment plus d’humour.
2) L’appréciation du caractère politique d’une publicité est un acte politique par lui-même (Jean-Pierre Raffarin a dénoncé la présence de l’affiche avec le CRS en y voyant une incitation à la haine alors que les lycéens étaient dans la rue !).
3) Le poing levé ne fait plus peur à personne et n’est plus le symbole d’une revendication politique.
4) Selon ce type de critère aléatoire et purement subjectif, un groupe de pression ou une association peut donc débattre par voie d’affichage, sur la répression de la pédophilie, sur l’environnement, contre la prolifération de la pub, pour l’anti-pub ou l’altermondialisation. On peut afficher son opinion et chercher à influencer le gouvernement sur la TVA sur le disque et la restauration, sur la législation sur le vin, ou le taux de végétal dans le chocolat. Toutes pubs affichées dans les lieux publics ces deux dernières années. Mais pas touche à la législation sur les prix ! Quand je vous dis que cette affaire est avant tout politique ! ! !

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 23 février 2005

La fermeture du dimanche

 Au théâtre de Paris, on joue « Amadeus» , la pièce de Shaffer qui inspira le film de Milos Forman. On y voit l’empereur, faussement mollasson, sans cesse sollicité pour trancher les rivalités opposant Salieri (Jean Piat, 81 ans, magnifique !) à Mozart (Deutsch, irritant génie). Et de sa Haute Viennoiserie, excédé, il ponctue chaque dispute, d’un « Eh bien voilà»  qui n’autorise ni discussion ni appel. Ce rôle impérial, c’est Jean-Pierre Raffarin, ce week-end, qui l’a tenu. Il a enterré définitivement (enfin, le temps de son propre mandat !), la question de l’ouverture dominicale des commerces. L’affaire n’a pas vraiment une importance capitale. Pas d’urgence ! La demande de « libre ouverture»  existe, émanant d’enseignes de jardinage, de bricolage et d’équipement de la maison. Les autres réclament surtout plus de souplesse : quelques dimanches supplémentaires (la loi en autorise 5), ou pour tenir compte de l’activité touristique et évènementielle (festivals…) d’une localité. Non, ce qui est dingue, c’est cette manière de traiter le sujet. Cinq ministres pour un orchestre sans partition. Devedjian, à la suite de Sarkozy, lance le débat, Gaymard tempère, parle d’assouplissement, Jacob s’oppose, conçoit que l’agriculteur travaille le dimanche mais pas le commerçant. Devedjian finit par préciser que la mesure ne concernerait finalement que les petits commerçants du textile, de centre ville… Et Raffarin de conclure d’une salve définitive : « C’est non» . Eh bien voilà ! Les Centres E. Leclerc ne se sentent pas concernés. Patrons ou salariés, sous notre enseigne, sommes d’accord pour des adaptations, mais nous ne sommes pas contre le repos dominical. Il y a une vie après la ligne de caisses ! Mais tout de même, est-ce une manière sérieuse de réfléchir à l’adaptation du réseau commercial à la société de services vers laquelle nous courons ?

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 22 février 2005

Le train et le camion

 Beaucoup de réactions intéressées suite à mes propos sur Canal +, lors de l’émission « C’est déjà demain»  (15 février). J’interpellais François Hollande sur une politique d’économie d’énergie, dans la perspective d’un pétrole de plus en plus cher. Et je citais cet exemple : les Centres E. Leclerc commercialisent 18 % de l’eau en bouteille vendue en grandes surfaces. Les principaux sites de production sont dans l’Est et le Centre de la France. Pour acheminer l’eau vers la seule Bretagne, 4 000 camions nous sont nécessaires. Si l’on additionne toute l’eau transportée par mes concurrents (Intermarché, Système U, Carrefour…), c’est l’équivalent de 20 000 camions qui sillonnent la France dans le sens Est-Ouest. Une aubaine pour les sociétés de transport et pour l’emploi de chauffeur-routier ! Du délire si, objectivement, on considère l’impact écologique (pollution), économique (coût d’entretien des routes) et tous les risques d’accidents. La solution, donc, c’est le « ferroutage»  : transport long par le train (un convoi ferroviaire transporte l’équivalent de 41 camions) et dispatching final par la route (la SNCF ne livre pas à moins de 300 km d’un point d’enlèvement). Tous les groupes de distribution sont évidemment intéressés par cette question et cherchent pour des raisons écologiques (mais oui !) ou d’optimisation des flux, à mettre un terme à cette aberration logistique. Problème : selon les distances, le chemin de fer est 30 à 60 % plus cher que le camion ! ! ! La nécessité d’une action publique corrective est évidente. On sait que vu l’état de ses comptes, la SNCF ne peut diminuer ses coûts à ce point. Il n’y a pas d’autre alternative que de taxer le transport routier qui, contrairement à la SNCF, ne paye pas l’entretien du réseau. Si l’on veut que le rééquilibrage des coûts de transport se fasse, il faudra du temps, de la pédagogie, et accompagner bien des reconversions (l’impact social est énorme). Il faudra au moins 10 ans. Et encore, à cette seule condition : commencer maintenant.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 21 février 2005

Le Ministre, les ménagères, l’épicerie

 Difficile pour qui suit le feuilleton, de comprendre ce qui s’est passé dans la tête du Premier Ministre alors qu’il s’exprimait ces derniers jours sur le rôle de la distribution. Mercredi tout d’abord ! Il recevait le rapport Chatel, du nom de ce député chargé de faire des propositions sur la réforme de la loi Galland. L’objectif était clair : « Obtenir une baisse de prix de 5 %» , illustration, qu’on se le dise, de l’engagement de « lutte contre la vie chère»  du gouvernement. Les ménagères applaudissent ! Et puis, vendredi, au Perreux-sur-Marne, Jean-Pierre se fâche. Devant un parterre de petits commerçants qui n’en demandaient pas tant, le locataire de Matignon s’emporte et balance une salve violente contre la distribution, ses méthodes, ses « hangars» , ses « boîtes à chaussures» , pourtant toujours sollicitée pour participer à la baisse des prix. A-t-on déjà vu un paysan abattre son cheval alors qu’il s’agit de tirer d’urgence l’attelage ? Voilà pourtant à quoi ressemble cet exploit ! L’explication est simple : le Premier Ministre est prisonnier des contradictions de sa majorité. D’un côté, il y a les parlementaires ruraux, géniteurs de cette fameuse loi Galland, poussés par un électorat de petites corporations, qui trouvent toujours commode de se servir de la grande distribution comme bouc émissaire. Ce camp-là a l’oreille du Palais (on dit qu’un jour il eût proposé qu’on « napalmise»  l’agité de Landerneau !). D’un autre côté, les réformateurs de l’UMP (Sarkozy, Chatel, Ollier, Devedjian et même Gaymard) s’inquiètent de l’érosion du pouvoir d’achat des Français et voient, dans une baisse des prix financée par les industriels et les distributeurs, la possibilité d’engranger le bénéfice d’une mesure populaire. D’où, ce vaudeville. Au fond, tout se passe comme si, dans cette pièce, Raffarin avait hérité du mauvais rôle. Leclerc a écrit le scénario de la contestation, Sarkozy a signé la mise en scène de la réforme. Raffarin adorerait être l’acteur principal. Il en a d’ailleurs le profil et l’intelligence. Mais il n’est pas libre. A vouloir dénigrer Landerneau, déminer les tensions corréziennes, ménager la petite épicerie française, il n’est pas facile de convaincre les ménagères qu’on les aime. Le discours n’est pas audible. Ca va être coton de réformer cette sacrée loi !

Michel-Edouard Leclerc

Dimanche 20 février 2005

Coke en stock

 Ça pourrait aussi s’intituler : « personne ne râle, pourquoi se gêner !»  Je parle ici du formidable pactole qu’a représenté, pour les compagnies pétrolières, la valorisation du cours du pétrole en 2004. De l’avis des meilleurs analystes, cette hausse a coûté aux Français entre 0,2 et 0,3 point d’amputation de pouvoir d’achat qui, pour partie à cause de ce fait, a stagné l’année dernière. On se rappellera la mini tempête suscitée par les interpellations des députés de gauche, réclamant le retour à la TIPP flottante, et la promesse faite par Nicolas Sarkozy de reverser le trop-plein de taxes prélevées indûment par l’Etat. On aura aussi la méchanceté de rappeler ce rapport administratif, reçu comme page d’Evangile, qui finit par délier l’Etat de son engagement, en affirmant que l’Etat n’avait pas fait son beurre avec cette histoire d’huile. Pour les élites françaises, l’affaire est donc entendue. Le cours a augmenté, l’Etat ne s’est pas enrichi, les taxes n’ont pas rapporté de recettes supplémentaires, et les consommateurs n’ont rien à dire. Roulez, gogos, le sujet n’est d’ailleurs plus à la mode en ce début 2005. Pas un parlementaire ne veut remuer la tambouille. S’il y en a que ces discussions doivent faire franchement rigoler, ce sont les actionnaires des majors du pétrole. Exxon a annoncé un profit record de 25,3 milliards de dollars. Du jamais vu. Shell, dont le président est mis en examen pour bidouillage de « réserves» , a le plaisir d’annoncer un profit de 18,5 milliards. BP n’est pas en reste avec 16,2 milliards. Même Total, dont on attend les résultats jeudi, devrait annoncer des profits supérieurs à 10 milliards. Vous n’allez tout de même pas imaginer que ce petit monde va se fendre d’une ristourne complémentaire pour les consommateurs ! Non, les compagnies ont fait le plein, les actionnaires empocheront. Et les Ministres de l’Economie, si prompts à commenter les hausses tarifaires des télécoms et des assurances, n’ont pas cru ici devoir intervenir. Décidément, les pétroliers ne sont pas les meilleurs communicants lorsqu’il s’agit d’environnement. Mais question lobby auprès de la classe politique, ils sont vraiment très forts ! Chapeau !

Michel-Edouard Leclerc

Samedi 19 février 2005

Isabelle Dethan

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Elle a le même âge que Claire Wendling. Elle aussi a été lauréate de l’Alph’art Avenir du Festival d’Angoulême. Elles habitent à 15 km l’une de l’autre. Mais elles sont si éloignées dans leur tête ! Isabelle Dethan a gardé un air d’éternelle étudiante. Elle mange des petits gâteaux secs, elle pose et repose ses lunettes en jouant à cache-cache avec le photographe, elle passe d’une pièce à l’autre, planche de dessins en main… Elle est à l’aise dans cette petite maison charentaise aux volets bleus. Vue sur le vieux cimetière et le porche d’une jolie église romane. Normal qu’avec son compagnon, Mazan, lui aussi dessinateur, elle se soit installée là, dans l’ancien presbytère de pierre sèche. Au catéchisme, elle dessinait la vie de Jésus. Mais c’est en lisant ‘L’île noire’ d’Hergé qu’elle est passée au profane, non sans cultiver tous les mystères des récits légendaires : ‘Mémoires de sable’ ou encore ‘Le roi cyclope’, deux trilogies publiées chez Delcourt. Elle ne rechigne pas à plonger dans sa propre biographie pour alimenter des récits plus intimistes : ‘Tante Henriette ou l’Eloge de l’avarice’, ‘Ingrid’, chronique d’une famille allemande sous le troisième Reich, ‘Eva aux mains bleues’ pour la collection Mirages (Delcourt). Elle ne dédaigne pas dessiner des hommes, ‘les garçons bien construits, 25 ans au garrot’. Mais elle préfère croquer les femmes : ‘Je ne leur oppose pas un regard extérieur, je me mets dans leur peau’. La voilà donc dans celle d’une reine ‘Sur les terres d’Horus’. Passionnée d’histoire, elle dit vouloir s’approprier un morceau de la réalité, une trace, combler les blancs de biographies méconnues. Elle se dit meilleure conteuse que graphiste. Erreur, Isabelle. Ton trait est nerveux, les lumières éclatantes, la palette somptueuse et la mise en scène féerique. Critiquant les prix d’Angoulême, son condisciple, Joann Sfar, regrettait que le Festival ne valorise pas assez ce type de bande dessinée dont l’écriture exigeante reste la plus accessible. Isabelle Dethan mérite, je l’affirme, cette reconnaissance

Michel-Edouard Leclerc