Archive pour février 2005

Vendredi 18 février 2005

Prix et performance

 Intéressant paradoxe (du moins en apparence) relevé par Florent Vacheret, le rédacteur en chef de Linéaires dans son éditorial (Linéaires, février 2005). D’un côté, des commerçants plutôt chers, figurent au premier rang de l’expansion : Système U, Champion. De l’autre, Carrefour et Intermarché, les enfants prodigues du discount qui, après un temps d’égarement, veulent en découdre, rebaissent leurs prix sans pourtant retrouver la croissance. De quoi priver les apôtres du prix bas, dont nous sommes, de leur argument essentiel : « moins on vend cher, plus on fait de chiffre d’affaires ». L’explication est double : d’abord, si le critère prix est incontournable, il ne se suffit pas à lui-même. (Un magasin discount, mais mal entretenu, fera fuir le client). Mais surtout, l’impact des prix bas s’apprécie dans la durée. Qu’un commerçant augmente ses prix, et c’est le zapping immédiat. A l’inverse, une politique de baisse des prix doit, pour être efficace, être lisible, significative et durable. La confiance s’acquiert avec le temps. Tout le monde a encore en mémoire la contre-performance d’Antoine Bernheim à la tête d’Euromarché. Il voulait « faire du cash » en augmentant les prix. Les consommateurs n’ont pas voulu être les vaches à lait. C’est pour avoir joué au yoyo avec les prix que Carrefour, le repreneur d’Euromarché, a perdu du terrain. C’est aussi pour cela que les Coop, les Codec, et autres Prisunic ont rejoint le cimetière des enseignes. Pour survivre au royaume des caddies, il n’y a décidément qu’une loi : la constance des prix bas.

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 16 février 2005

Biocarburants : le fisc contre son camp

 Hier soir, sur un plateau de Canal +, avec François Hollande, Nicolas Hulot et Hervé Gaymard, dissertation sur l’ère de l’après-pétrole ! Je reste sur ma faim. J’ai engagé mon enseigne sur la voie des biocarburants. Avec un certain succès. Nous assurons 35% des ventes de gazole vert en grande distribution, c’est-à-dire bien plus que le poids de notre groupe dans la distribution du gazole normalisé. Et nous sommes les premiers, depuis le 10 novembre 2004, à avoir lancé un « sans plomb » contenant 5% d’éthanol à base de betteraves sucrières. Le gouvernement, sous Hervé Gaymard, Ministre de l’Agriculture, a soutenu ces initiatives. Mais comment expliquer l’inertie de l’appareil d’Etat devant cette contradiction : notre pays, qui se veut pionnier, accorde une exonération de TIPP inférieure de 25% à celle qui est pratiquée en Allemagne. La conséquence ? La majeure partie des quantités de colza produit en France, disponible pour l’incorporation dans le gazole moteur, va en Allemagne, limitant l’accès à ce produit des opérateurs français comme Leclerc. Résultat, nous ne pouvons offrir du gazole vert qu’en Normandie et dans le Finistère. Il n’y a pratiquement aucune perspective d’élargissement géographique de cette offre, sauf si une disposition légale finit par rendre l’incorporation d’ester obligatoire. Mais même dans ce cas, le différentiel d’exonération fiscale entre l’Allemagne et la France sera intégralement supporté par les consommateurs. Alors, gadget ou politique alternative ? Que veut-on vraiment ?

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 15 février 2005

Portraits, rencontres – Fatou Diome

 Il y a deux personnages : d’abord, une petite fille qui refuse de grandir, avec ses nattes et sa tchatche. Car elle tchatche, Fatou, intarissable, du moment qu’il est plus de 11 heures du matin, heure de sa mise sur orbite. Il fallait la voir dans l’avion pour Bamako. La cabine était éteinte. On ne voyait que la ligne gourmande de ses dents blanches. Elle gloussait, riait, revivait en live « le Gang des Requins » sur l’écran vidéo. C’est Fatou la joyeuse, Fatou la copine. Mais, pour elle, être écrivain, « c’est aussi se mettre à la place de quelqu’un d’autre qui souffre ou qui n’ose pas parler ». Elle s’engage, désigne des cibles. Les féministes, d’abord, « qui préfèrent manier la balle de base-ball contre leurs mecs ». Pas de quartier. Il faut voir aussi comment elle parle aux petites écolières de Ségou : « Aimez vos mères, mais ne soyez pas comme elles ! ». Pourquoi en veut-elle à ces institutions familiales et tribales qui font le charme des livres de voyages ? Parce qu’elle a mal pour « ses soeurs ». Dans un troquet de Bamako, elle parle avec gravité de cette culpabilité que porte toute femme noire, cette petite voix qui voudrait la rappeler à l’ordre à chaque fois qu’elle fume une cigarette ou trempe les lèvres dans un apéritif. Elle sait remettre en place les puritains. A celui qui osait lui rappeler l’obligation de décence, lors d’un colloque qui devait l’honorer, elle n’eut d’autre réplique que mini-jupe et talons aiguille. Elle renvoie méchamment dans ses cordes le goujat qui, publiquement, osait douter de sa féminité parce qu’elle n’avait ni mari, ni enfant. Une posture ? Pas du tout. Elle a ramé : « J’étais femme de ménage à Strasbourg, on ne fréquente pas le monde des éditeurs dans cette situation-là ». Les soirs, c’est avec l’ordinateur qu’elle les passe. Elle a ses moments de blues : « Je discute avec mes hormones ». L’écriture est un exutoire : « Quand on écrit sur soi, c’est qu’on a pris de la distance et qu’on s’en est sorti ». Donc, elle fait feu : sur les racistes (« normal, vu la mélanine que je me traîne »), sur l’oppression tribale (elle fait vivre au moins 20 personnes dans son île du Sénégal). Rassurez-vous, cette jeune femme, nourrie des versets du Coran sait jouer de son charme et vous balancer un « Doux Jésus ! » quand elle sent qu’elle va déraper. Epatante !

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 14 février 2005

Portraits, rencontres – Laurent Gaudé

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 Laurent Gaudé a l’air heureux. Le soleil va se coucher bientôt, nous sommes quelques amis voyageurs partis à la découverte de la vieille ville historique de Ségou (Mali). Elle était la capitale éphémère du royaume de Biton (XVIIIème siècle). On palabre avec le chef du village, dignement enfoncé dans son trône de skaï et d’aluminium. Le groupe s’éparpille dans les ruelles, disparaît derrière les murs ocres, la vieille mosquée, le mausolée…, et débouche sur les rives du fleuve Niger. L’auteur de « La mort du roi Tsongor » (Actes Sud) est au paradis. Cet éternel étudiant de 32 ans n’est jamais venu en Afrique. Avec le charme de ces faux naïfs qui ont su « creuser leur sujet », il s’explique : « Je travaille à partir de photos, de souvenirs. Comme ici, je glane des ambiances, je pioche, je rêve et je m’approprie ». Depuis qu’il a eu le Goncourt pour « Le soleil des Scorta » (Actes Sud), on ne lui parle que de ses romans. Lui, rappelle sa passion du théâtre (il a écrit 8 pièces), les exigences d’une écriture distanciée (d’autres jouent le rôle). C’est pour le théâtre qu’il s’est intéressé aux décors qui lentement balisent le monde de toute épopée. Alors, ici, forcément, il est rattrapé par le mythe (« La légende de Ségou »), par l’exotisme, par « la geste » d’une des grandes nations d’Afrique. Attention : pour Laurent, l’écriture n’est pas un refuge. Hier, devant un parterre d’élèves, il s’est fait pédagogue. Au Mali, lire est un luxe. Pas simplement parce que c’est cher, mais parce que dans ce pays qui privilégie la tradition orale, les élèves doivent ranger les cahiers pour laisser place à la vie familiale. Sous des réverbères, des bénévoles ont quelquefois construit de petites tables en béton (pour qu’on ne les vole pas). Les enfants, tard le soir, viennent y faire leurs devoirs et s’extraire de cette pression sociale qui sacrifierait la formation de ces rejetons. Alors, il faut témoigner, convaincre. A côté de lui, Fatou Diome parle d’écrire « pour soi ». Laurent, lui, n’hésite pas à parler d’ambition, d’aventure littéraire, devant tous ces jeunes pour qui l’écriture est certes un passeport pour le marché de l’emploi, mais surtout une clé pour s’échapper de l’emprise des pratiques coutumières.

Michel-Edouard Leclerc

Dimanche 13 février 2005

Etonnants voyageurs à Bamako

 Le festival Etonnants Voyageurs quitte chaque année Saint-Malo, son port d’attache et plante ses chapiteaux dans la capitale du Mali, à Bamako. Manifestations culturelles, expositions et débats auront lieu aussi à Ségou, Tombouctou, Kayes, Mopti, Koulikoro… Ecrivains français et africains, conteurs, auteurs de bandes dessinées viendront dialoguer et dire leur passion devant un public toujours enthousiaste. J’y vois une occasion de soutenir la francophonie, et l’accès à la culture dans un pays parmi les plus pauvres de la planète. Mon enseigne soutient cette initiative de Michel Le Bris et de Moussa Konaté, écrivains prolifiques et entrepreneurs de culture. C’est devenu le plus grand festival du livre en Afrique. Loin de tout nombrilisme franchouillard, c’est aussi la possibilité de découvrir cette littérature africaine francophone dont le succès est éclatant. Il y aura une cinquantaine d’écrivains : Laurent Gaudé, Prix Goncourt pour « Le soleil des Scorta », génial auteur de « La mort du roi Tsongor » (Actes Sud) ; Fatou Diome, auteur de « La Préférence nationale » (Présence Africaine) et du désormais célèbre « Ventre de l’Atlantique » (Anne Carrière) ; AbdourhamanWaberi, etc… Je vous raconterai.

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 11 février 2005

Music hackers : les artistes chantent faux

 
Les artistes qui ont signé le manifeste publié cette semaine dans le Nouvel Observateur, sont-ils hypocrites ou irresponsables ? S’il s’agit de s’opposer à la politique répressive des majors à l’égard des jeunes téléchargeurs de musique en ligne, pas de problème, je souscris. Mais les entendre revendiquer la gratuité du téléchargement et, en même temps, réclamer des droits d’auteur, voilà qui est bien contradictoire. Patrick Devedjian, Ministre délégué à l’Industrie, a mille fois raison quand il rappelle que le « concept du tout gratuit est une illusion et que tout a un prix ». Que nos artistes, par ailleurs remarquables, arrêtent donc de faire du jeunisme, ou autre gauchisme. Qu’ils aient le courage, comme Alain Bashung, Francis Cabrel, Michel Sardou et Eddy Mitchell, de plaider pour l’abonnement pas cher. Comptez sur la mobilisation des épiciers de Landerneau, c’est pour bientôt !

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 10 février 2005

Réforme de la loi Galland et prix minimum

 Il y a deux camps : ceux qui veulent revenir à une liberté totale des prix (Leclerc et Intermarché) et ceux qui craignent la « surenchère à la baisse » et veulent que la loi oblige le distributeur à garder 5, 10 ou 20 % de sa marge. Coucou, les revoilà les marges arrière ! Je n’arrive pas à comprendre les arguments de ces derniers qui se recrutent autant chez les industriels que chez les distributeurs. La semaine dernière, j’en discutais avec le dynamique Hervé Parizot, PDG des jouets Mattel. Il me questionnait : « Vous réclamez la liberté totale. Intellectuellement, je peux comprendre votre raisonnement » (sic), « mais, vous conviendrez qu’il faudrait quand même garder une marge, non ? ». A cela, je lui répondais : « Bien sûr, mais pourquoi faudrait-il que ce soit l’Etat ou la loi qui la fixe par avance, et uniformément pour tous les distributeurs ! Mieux, pourquoi donnerait-on aux fournisseurs le droit de fixer la marge minimum praticable chez Leclerc, Carrefour ou Auchan ? ». Il réfléchit, chercha le contre-argument : « Si, par le jeu de la concurrence, vous ne gagnez pas assez d’argent, vous allez nous en réclamer, n’est-ce pas ? ». Là-dessus, il a probablement raison. « Mais dites-moi, n’avez-vous pas le même problème ? N’êtes-vous pas tenté, vous aussi d’essayer d’acheter moins cher auprès de vos propres fournisseurs ? Pour autant, accepteriez-vous que l’Etat fixe vos propres marges ? Evidemment, non ! ». Alors, d’où tire-t-on que l’industriel serait libre de pratiquer les marges qu’il veut, que le distributeur pourrait vendre à prix coûtant ses fruits, ses légumes, sa viande, ses marques de distributeur et tous les produits importés. Mais lorsqu’il s’agirait de vendre des grandes marques internationales, il lui faudrait respecter une marge minimum ? Un peu spécieux, non !

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 9 février 2005

35 heures, mauvais acteurs

 Le débat sur les 35 heures, ces deux dernières semaines, est l’illustration de cette société bloquée, décrite sur ce site par quelques-uns d’entre vous. C’est aussi l’occasion d’en « remettre une couche » sur le double langage de nos hommes politiques. Evidemment, je ne voudrais pas nourrir tout sentiment anti-parlementariste. Le poujadisme, ce n’est pas ma tasse de thé. Encore faut-il qu’ils ne donnent pas des fers pour se faire battre. Avez-vous vu la discussion parlementaire ? Les élus de gauche qui se revendiquent les plus modernes (Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius, Jean-Marie Le Guen…) ont surenchéri pour défendre l’intangibilité de la loi sur les 35 heures. Alors qu’ils n’ont eu de cesse, au PS comme dans les rencontres privées, de se démarquer, voire de démolir, la construction rigoriste de Martine Aubry, les voilà arc-boutés pour refuser tout assouplissement. Au départ, j’étais personnellement contre cette loi. Mais mon groupe, comme la plupart des enseignes de distribution, a appliqué très tôt les dispositions qui nous ont permis de la mettre en place (Loi Robien, loi Aubry), avant même d’y être contraints ! Force est de reconnaître aujourd’hui que cette loi, tant s’en faut, n’a pas transformé la France en créatrice d’emplois. Nous avons le deuxième taux de chômage le plus élevé en Europe. Effet pervers : en pesant sur les salaires, elle obère le pouvoir d’achat des salariés. L’idée d’assouplir la loi n’est donc pas si idiote que ça. Partout, dans tous nos magasins, de jeunes couples sortis de l’école, voudraient pouvoir augmenter leur pouvoir d’achat ou accélérer leur plan de carrière en travaillant plus, quitte à faire des heures supplémentaires. Pourquoi s’opposer à ce libre choix qui ne remet pas en cause le statut de celui qui veut rester à 35 heures. L’idéologie, toujours l’idéologie !

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 8 février 2005

Des livres pour le Mali

Vingt mille livres pour le Mali. Un programme de dotation étalé sur quatre ou cinq ans. Telle est l’initiative qui me vaut aujourd’hui d’être à Bamako, en compagnie des écrivains Laurent Gaudé (Prix Goncourt 2004), Fatou Diome, Roland Brival, ou encore l’excellent poète Yvon Le Menn. Demain, je réceptionnerai les premiers six mille livres offerts par les adhérents des centres E. Leclerc de toute la France. C’est Michel Le Bris, mon complice breton, président du Festival Etonnants Voyageurs qui a eu cette idée.
 
Le livre, au Mali, est un produit cher. Les libraires qui travaillent sous notre enseigne (les Espaces Culturels) ont d’abord proposé que l’on offre des livres à la population via l’excellent réseau des libraires maliens. Il y avait cependant le risque de casser un marché déjà trop fragile. Michel Le Bris a proposé que nous alimentions les bibliothèques scolaires et publiques d’une dizaine de grandes villes.

Nos libraires ont négocié avec les éditeurs : Gallimard, Flammarion, Actes Sud, Le Seuil, etc… Les premières palettes contiennent un fond de littérature européenne et africaine, des BD, livres pratiques, essais. Le choix a été fait par des instituteurs, des bibliothécaires, des écrivains. Xavier Darcos a mobilisé la filière du Ministère de la Coopération, et c’est par la  » valise diplomatique  » qu’arrivent les livres. La répartition vers Ségou, Tombouctou, Gao, etc, se fera sous le contrôle de l’AFLAM qui regroupe des amoureux de la lecture et le Ministère de la Culture malien. (A suivre)

 
Mort d’un pionnier
 
 
 
 
 
André Essel en 1983 (Sipa)


Une demi-page dans Libération et dans Les Echos, une colonne dans Le Monde. C’est peu au regard des publications autour du départ du PDG de Carrefour. C’est peu au regard de l’apport historique d’André Essel à la vie économique pendant 40 ans.
 
André Essel a achevé sa révolution. Il est décédé le 31 janvier dernier. Il a paisiblement rejoint le Bazar Céleste où il siègera à la gauche du Grand Epicier qui s’illustra, aux temps anciens, en chassant les marchands du Temple. Il inspirera désormais son héritier spirituel le plus digne d’une longue filiation chaotique : Denis Olivennes (l’actuel PDG de la FNAC, revendiquant lui aussi d’avoir fricoté avec le trotskisme).
Sa mission : redonner à cette institution, (en belle forme !) l’image d’agitateur culturel dont il avait lui-même bridé l’expression militante en l’obligeant à coucher dans le lit du capitalisme, un jour de 1970. Ce jour-là, André Essel et Max Théret introduisaient le monde de la finance dans le cÅ“ur de l’entreprise.

J’ai rencontré André Essel à de multiples reprises. Je l’ai vu débattre en privé et en public avec mon père. Ils ont beaucoup de choses en commun. Ils ne s’aimaient pas plus que cela, mais partageaient plus de valeurs qu’ils ne voulaient le reconnaître (ah ! L’ego des conquérants !).
Par ses idées, tant que par l’action, André Essel fait partie du panthéon des pionniers de la distribution française. Il en a écrit l’une des plus belles pages de la légende. Il est aussi de la race de ces entrepreneurs politiques, de ceux qui ont largement contribué à l’éveil des mentalités, à faire rentrer notre pays dans la modernité.
Comme Jacques Maillot, Gilbert Trigano, Antoine Riboud et Edouard, mon père, il n’a jamais craint d’être minoritaire. Forts en gueule, ceux-là n’ont jamais fui la polémique (décidément, la marque de fabrique des jésuites ressemble à celle des trotskistes ou des situationnistes !). Et comme eux, il fut un précurseur visionnaire, inspiré, passionné !

A son actif, il y avait évidemment la création de la FNAC. Quand il quitte le terrain du militantisme et de la propagande des idées socialistes, et qu’il crée sa première entreprise en 1954 avec Max Théret, il accepte de flirter avec les règles de la gestion, de la comptabilité, des exigences financières. C’est déjà une rupture avec son milieu idéologique. Très vite, il rejoint Edouard Leclerc dans la dénonciation des rigidités du droit français de la concurrence. Ensemble ou parallèlement, ils bataillent contre les prix imposés, le refus de vente et le protectionnisme. En 1960, alors que le mouvement consommateur est encore inexistant, il lance dans la revue « Contact » les premiers tests comparatifs et oblige les industriels à justifier des qualités supposées de leurs produits.
D’abord focalisé sur la commercialisation des premiers produits techniques (ce qui amène la FNAC à se heurter, comme Darty, aux mêmes réticences des industriels), il s’intéresse (le premier en France) à la billetterie et aux réservations de spectacles. Dès 1966, il engage la FNAC dans le champ culturel en juxtaposant aux magasins, des galeries photos ouvertes aux jeunes artistes. Tout au long des années 70, la FNAC va essaimer, faire entrer la librairie dans l’air de la modernité, démocratiser l’accès à la musique, et multiplier les lieux de rencontres (les « forums« ) entre les artistes, les écrivains et leur public.

Mais dans cette soif d’action et d’entreprendre, le militant avait sous-estimé les besoins financiers de cette expansion. Comme le journal Libération qui ouvre aujourd’hui son capital à Edouard de Rothschild, André Essel doit vendre, au début des années 70, 40 % des actions de la FNAC à l’UAP et à Paribas, et 4 ans plus tard, aux GMF et aux magasins Coop. Il s’ensuivra ce qu’il qualifie dans ses mémoires « les années glauques de la FNAC ». Comme nous, il avait pesté contre le projet d’instaurer un prix unique du livre (loi Lang). Sous la présidence de son successeur, l’intrigant Barouin, la FNAC céda aux injonctions mitterrandiennes.
Celui qui admirait l’activiste américain

ref="accroPara">Ralph Nader (il l’avait fait venir à Paris) et qui citait Herbert Marcuse plutôt que Raymond Aron, a eu beau jeu de dénoncer, par la suite, les positions conservatrices des nouveaux actionnaires. Sans doute était-ce une manière de ne pas assumer son propre reniement.

Il n’empêche, il voulait « changer le monde ». Il y a sacrément réussi. Voilà pourquoi les actuels dirigeants de la FNAC ne renieront pas l’héritage de ce génial fondateur. Voilà aussi pourquoi je leur demanderai, sans droits d’auteur, la possibilité de puiser moi-même, dans son histoire, les raisons de continuer à « m’agiter ».

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 8 février 2005

La bourse se contredit

 Les analystes devraient se relire. Pour qui s’intéresse aux études produites depuis 5 ans par les agences financières, il y a de quoi rester perplexe. Commentant l’évolution du titre Carrefour, l’opinion des analystes est aujourd’hui unanime : « Ce groupe a tardé à baisser ses prix ». Oubliant les campagnes de publicité très spectaculaires des trois années précédentes, ils accusent Daniel Bernard d’avoir délaissé la France pour l’international et créé un boulevard à Leclerc et aux hard-discounters. Sur ce dernier diagnostic, ils ont mille fois raison ! Mais ne sont-ce pas les mêmes analystes qui, de 1998 à 2003, ont sur-valorisé la capacité des enseignes à profiter de la rente que leur offrait la loi Galland. Qu’est-ce qu’on ne lisait pas : si on la réformait, il y aurait guerre des prix, chute des marges, etc… Je me souviens même de ce commentaire d’un analyste, au sortir d’une conférence donnée à l’initiative du Crédit Lyonnais Securities où je plaidais la réforme : « Le monde financier ne vous laissera pas faire ! ». Tant mieux si tout ce petit monde découvre aujourd’hui les vertus de la baisse des prix. Mais pourquoi reprocher au management d’hier ses hésitations quand toutes les agences poussaient les actionnaires à réclamer du cash ! Ah, que je suis heureux que les Centres E. Leclerc ne soient pas cotés en bourse.

Michel-Edouard Leclerc