Archive pour le 2 mars 2005

Mercredi 2 mars 2005

L’esprit de 68 !

 La campagne lancée par notre enseigne continue de susciter quelques émotions.

Il y a notamment cette intervention passionnée d’un internaute, Hervé Le Crosnier, sur un site que je crois proche du mouvement Attac, davduf.net. Je veux lui répondre, d’autant qu’il m’a interpellé sur ce blog (cf. « Communication : qu’est-ce qui est politique »). Il me conteste le droit de récupérer l’esprit et la lettre de 68. Il oppose deux arguments, l’un sur le fond, l’autre sur la forme.
Sur le fond, il y a, dit-il « une opposition frontale entre le sens des images produites par l’Atelier Populaire (de la Sorbonne) et celle de la campagne E.Leclerc. » Mai 68, pour lui, c’était d’abord un grand mouvement de refus de la société de consommation.

Personne ne conteste l’apport du mouvement étudiant : une réflexion critique sur l’aliénation par la marchandise (Reich, Marcuse, l’Internationale Situationniste, etc…). Mais le combat des ouvriers ne fut pas totalement celui-là. C’est d’ailleurs cet antagonisme qui a limité la jonction des deux mouvements. La revendication ouvrière a abouti aux très concrets accords de Grenelle sur les salaires et temps de travail. Les ouvriers défendaient leur pouvoir d’achat, et le droit d’acquérir les biens que dans la division du travail, les salariés avaient contribué à fabriquer. C’est pour cela que comme la FNAC, E. Leclerc fut soutenu par des collectifs de journalistes (autour de la revue Trans Mondia), le mouvement consommateur naissant et des intellectuels engagés, comme le philosophe André Gorz, alias Michel Bosquet du Nouvel Observateur, auteur de « La critique du capitalisme quotidien ». L’expérience Leclerc fut aussi un laboratoire d’idées pour un PSU très actif, qui, issu des jeunesses agricoles bretonnes, ou porté par le flamboyant discours de Michel Rocard, réfléchissait à la socialisation du commerce. Mais cela, Hervé Le Crosnier est probablement trop jeune pour le savoir. Moi, j’ai évidemment connu cette époque : dans la journée, à Brest, les étudiants organisaient des sit-in devant le centre E. Leclerc, rue Jean Jaurès. Ils déroulaient de grandes banderoles pour dénoncer « les temples provocateurs de la société de consommation ». Mais le soir, nous recevions à la maison les leaders ouvriers. Généreusement, ils nous gratifiaient de sauve conduits autorisant le « camarade Leclerc » à livrer fromages, jambons et pommes de terre aux salariés en grève à l’arsenal de Brest, ou réunis à la Maison du Peuple… Alors, que voulez-vous, chacun peut revendiquer sa part d’héritage !

Sur la forme, maintenant ! Oui, l’Atelier Populaire, comme d’autres petits collectifs de création graphique (CA15), ont su mettre leur talent au service « de la cause du peuple ». Mais nous avons versé notre obole. L’Atelier était anonyme, mais pas tous les dessinateurs. La société marchande a quelques bons côtés. Des artistes ont su déposer utilement leurs droits d’auteur. Respectueux de la confidentialité des contrats, je vous en donnerai les détails sur votre e-mail, Monsieur Le Crosnier. Je ne veux pas qu’il y ait d’équivoque.

Michel-Edouard Leclerc