Archive pour le 31 mars 2005

Jeudi 31 mars 2005

Vers la fin du téléchargement gratuit ?

Deux décisions, concernant l’univers de la presse, sont relativement passées inaperçues, alors qu’elles illustrent un tournant dans la querelle qui oppose les zélateurs du téléchargement gratuit et les partisans de l’abonnement payant. 1) Tous les grands journaux dont les archives et les articles constituent une mine d’or inépuisable pour les chercheurs, les étudiants ou même les services de documentation des entreprises, ont commencé à tarifer leurs prestations sur le net. L’initiative avait timidement été lancée, l’année dernière, par le Télégramme de Brest. Elle est reprise aujourd’hui par Le Parisien, l’Alsace et les Dernières Nouvelles d’Alsace. Le journal Le Monde qui vient de re-maquetter son site, prétend encore maintenir la gratuité d’accès aux articles publiés quotidiennement, mais fait payer les recherches dans son service documentaire. Tous ces quotidiens ont le même problème : ils ont créé des sites dont la fréquentation augmente, mais les ventes en kiosques stagnent ou baissent. Sans qu’on puisse véritablement parler de transfert de clientèle, cette concurrence entre deux offres, l’une gratuite et l’autre physique et payante, ne peut plus durer. Le risque de cannibalisation de l’information par le web est réel. Une aubaine, certainement, pour l’internaute. Mais une faillite, à terme, pour les médias privés de recettes. La pratique de la tarification devient inévitable. La question n’est plus celle de la gratuité mais du niveau de prix acceptable par les internautes. Le bilan du premier exercice réalisé par le Télégramme de Brest donne une idée de l’effort pédagogique et promotionnel à réaliser : baisse d’audience de 75 % depuis l’instauration d’un accès payant, plafonnement du fichier d’abonnés à 700 clients… sans report, non plus, sur l’achat en kiosques. 2) L’autre illustration de cette problématique, c’est l’accord pour la cessation de la diffusion des dépêches de l’Agence Française sur le site « Google USA ». Google reprenait gratuitement les dépêches de l’AFP, estimant que ce référencement ne pouvait que valoriser l’audience et la notoriété de l’agence parisienne (une claque tout de même pour les services commerciaux de l’AFP aux USA !). L’AFP s’en est émue, a produit ses avocats et a repris son copyright. Il n’y aura pas de procès. Voilà qui est clair. Les opérateurs sont en train de prendre conscience de la nécessité de protéger leur fonds de commerce. 3) Jusqu’ici, la presse française et, plus généralement, le monde des médias ont toujours été relativement frileux dans le débat sur la tarification du net. Qu’il s’agisse du piratage ou tout simplement du téléchargement peer to peer d’oeuvres musicales ou cinématographiques, les rédactions ne se privaient pas de faire la leçon et de tancer les marchands. C’est toujours le principe de la liberté de l’internaute et de la démocratisation par le net qui prévalait dans toutes les prises de position. Mais puisque voilà leurs propres intérêts commerciaux et leurs fonds de commerce menacés, nos journaux vont peut-être comprendre que la défense du droit à la création vaut bien celui du consommateur (un comble, c’est moi qui le rappelle !). L’accès à l’info suppose avant tout que soient viables les métiers qui produisent ces informations. La gratuité est un mythe. Dès lors qu’une initiative exige salaire et investissement, il était démagogique de faire croire à toute une génération d’internautes que le service ne serait pas payant. Il existe des modèles de financement mixte faisant appel à la publicité, aux ventes de fichiers, etc… Ces pratiques peuvent permettre d’en diminuer le prix. Mais de toute façon il y aura paiement. C’est à cette seule condition que l’économie du net sortira de sa bulle idéologique pour nous éviter une deuxième catastrophe financière.

Michel-Edouard Leclerc