Archive pour le 1 avril 2005

Vendredi 1 avril 2005

Un piège pour les distributeurs !

Les paysans ont le blues : baisse de revenus, concurrence des pays de l’Est, baisse des subventions… Mais l’agriculture française est surtout malade de la politique. A force de traiter les problèmes en « gestion de clientèle », nos dirigeants continuent d’entretenir l’illusion d’une politique d’assistance permanente, retardant les nécessaires adaptations du monde rural. Prenez le problème de la réforme de la PAC. Le principe en a été entériné en 1999, en Conseil des ministres. Jacques Chirac et les différents ministres de l’agriculture ont fait croire qu’ils pourraient en repousser l’échéance. Las ! En 2004, notre Président de la République et Hervé Gaymard ont bien dû en convenir : non seulement la programmation faisait son chemin, mais on avait perdu 5 ans. Trouble dans les rangs du syndicalisme agricole ! Impression d’avoir été lâché ! Comment ne pas s’étonner d’un sentiment de panique dans les exploitations. Pris en étau entre la baisse des subventions européennes et la pression sur les prix consécutive à l’ouverture des marchés, le monde paysan s’en est pris à la distribution. On peut lui en vouloir. Mais là où ça déraille, c’est quand l’Etat démissionne et, plutôt que de s’investir dans la résolution des problèmes, il attise ces rivalités interprofessionnelles et désigne lui-même les commerçants comme boucs émissaires. Ca donne des textes parfois débiles (Cf. prix agricoles, blogs du 2 et 4/02). Illustration encore ce jour avec une réunion organisée par les pouvoirs publics sur le thème : « Gestion de crise des prix agricoles ». Eh bien, savez-vous ce que l’on demande aux distributeurs ? Rien moins que de signer, par avance, un projet d’accord volontaire de limitation de marge pendant la période de chute des cours. Avec l’engagement de fournir à l’Etat tous les éléments comptables nécessaires au suivi de cet accord ! Qu’est-ce que cela veut dire concrètement : 1) Il sera de la responsabilité de chaque commerçant de suivre tous les jours l’actualité d’un site internet édité par le « Service des nouvelles des marchés du Ministère chargé de l’agriculture ». (Vous imaginez que les chefs de rayon font ça quotidiennement ! ! !). Sur ce site, l’Etat pourra lancer une alerte de crise. Le commerçant sera tenu de maintenir sa marge commerciale sur les produits désignés jusqu’à un nouveau signal de fin de crise. S’il n’obtempère pas, amende et sanctions pénales ! ! ! Dans l’absolu, l’idée de bloquer les marges peut se défendre. Rarement les consommateurs bénéficient de la chute des cours (idem d’ailleurs pour le carburant). Mais est-ce vraiment aux professionnels d’organiser une telle pratique collective. Pour moi, la réponse est non. Dans tous les pays libéraux, seul l’Etat peut organiser des dérogations au principe de concurrence. Il intervient par la loi ou par décret, peut fixer des prix minimum, des prix de retrait ou mettre en place un système d’aide financière temporaire. C’est l’Etat qui justifie la qualité d’un tel dispositif au regard de l’intérêt public, et qui doit garantir aussi qu’il ne lèse aucune autre corporation. Et s’il y a contestation, c’est contre l’Etat que consommateurs et professionnels peuvent se retourner. Vous voyez donc le piège dans lequel nous entrons avec cette proposition d’accord volontaire. Non seulement, les pouvoirs publics se défaussent de leur responsabilité (même pas une publication au JO) mais ils la font reporter sur les commerçants. Ils se donnent le beau rôle, n’assument aucune conséquence financière dans ce dispositif, et se revêtent des habits d’un simple arbitre. Un arbitre qui, par la loi, dispose pourtant d’un pouvoir de sanction exorbitant (parmi les plus considérables en Europe, nous y reviendrons). Eh bien non, je n’engagerai pas mon groupe dans cette voie. Si l’Etat veut bloquer les marges des commerçants, qu’il le fasse. Mais qu’il ne nous demande pas d’être maso !

Michel-Edouard Leclerc