
Deux faits marquants viennent de relancer la bataille pour la vente libre de la parapharmacie.
1) Le mois dernier, le groupe Juva Santé a été condamné par la Cour d’appel de Paris. Il avait commercialisé en grandes surfaces des produits nettoyants pour lentilles. Argument des plaignants (laboratoires concurrents référencés en pharmacie) : il s’agit de « médicament ». Seuls, les pharmaciens peuvent les vendre.
Pour n’importe quel consommateur, la décision du tribunal est incompréhensible. D’abord, parce que dans les faits, ce produit est d’un usage banal et courant. Ensuite, il est déjà commercialisé par les opticiens (qui ne sauraient tout de même pas se targuer d’avoir fait les mêmes études que les pharmaciens !). Enfin, parce qu’on ne voit pas quelles compétences particulières sont nécessaires pour vendre un tel produit.
La France est pratiquement le seul pays en Europe où les produits de parapharmacie font encore l’objet d’un monopole. Depuis longtemps, en Espagne, dans les supermarchés ou les grands magasins (Corto Inglese), comme en Angleterre (Boots), les médicaments de confort sont commercialisés en vente libre. Ailleurs, ils sont vendus sous la responsabilité d’un pharmacien, mais sans que ne soit revendiqué l’exclusivisme officinal.
Pourquoi cette position dogmatique des pharmaciens hexagonaux ? Tout simplement pour une question d’argent. La parapharmacie constitue une part très importante du chiffre d’affaires d’une officine (entre 40 et 60 %). C’est un secteur à forte marge. Et celle-ci est d’autant plus conséquente que, retranchés derrière les privilèges du monopole, ces produits ne sont soumis à aucune concurrence.
Contestant ce système, les Centres E. Leclerc ont, depuis moult années, lancé des actions juridiques tant à l’encontre des laboratoires que des syndicats de pharmaciens. Le Conseil de la Concurrence a fini par statuer : les laboratoires et les grandes marques de produits cosmétiques, de puériculture et d’hygiène corporelle ont été obligés de livrer les parapharmacies E. Leclerc. Les autres grandes surfaces se sont engouffrées dans la brèche. Et même les jeunes pharmaciens aujourd’hui créent, dans l’ombre de leurs propres officines, des espaces parapharmacie dont certains pratiquent le discount.
Restait le problème des produits à la frontière du médicament. Les pouvoirs publics ont toujours refusé de trancher. Pris en sandwich entre clientélisme et consumérisme, les ministres de la santé successifs ont laissé les protagonistes s’étriper devant les tribunaux. Cela donne une série de décisions contradictoires qui ont transformé par moment les prétoires en véritables champs de bataille. Ainsi, dans certains départements, les Carrefour, Auchan ou Leclerc ont été autorisés à vendre de la vitamine C ou des tests de grossesse tandis que, dans le département voisin, ces mêmes enseignes ou leurs concurrents en sont privés.
2) Le Conseil National de la Consommation (qui regroupe la plupart des organisations de consommateurs) s’est intéressé finalement au dossier. Il a rendu un avis très intéressant, proposant que soient mis hors monopole du pharmacien et vendus dans tous les réseaux de distribution, des produits comme l’alcool à 70°, les pansements, les compléments alimentaires, les produits d’entretien de lentilles de contact ou de lunettes, les tests de grossesse… et même les produits anti-poux. L’argument du CNC est imparable : il considère que la sécurité de ces produits relève de la responsabilité des fabricants et « n’est pas affectée par le mode de distribution ». D’ailleurs, même en officine, ils sont pratiquement en libre-service devant le comptoir du pharmacien !
Certains syndicats de pharmaciens ont déjà réagi à la publication du rapport du CNC. Attention, disent-ils, ces produits restent des médicaments, il faut du conseil, ils exigent des précautions d’emploi, etc, etc…
L’argument pourrait encore convaincre si ce n’est que dans les parapharmacies de notre groupement, ce sont déjà des pharmaciens qui en garantissent la vente. Où donc alors est le problème ? Est-ce que ces produits vendus 20 à 25 % moins chers perdraient automatiquement leur efficacité sanitaire ? Ce n’est pas sérieux !
La balle est dans le camp des pouvoirs publics. A votre avis ! Vont-ils se précipiter dans la brèche et s’appuyer sur le rapport du CNC ?
Moi, je prends le pari que l’affaire va encore durer des années. Probablement est-ce aussi le calcul du laboratoire Juva Santé qui vient de saisir la Commission Européenne comme l’ont fait les Centres E. Leclerc précédemment… Ainsi va le rythme de la réforme dans notre pays !





