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Vendredi 15 avril 2005

Chirac, la Constitution Européenne, le référendum…et le peuple

Hier soir, comme beaucoup de Français sans doute, j’étais devant mon poste de TV. Tout de suite, un certain malaise. L’émission était manifestement mal préparée. Dès le départ, on sentait que le courant ne passerait pas entre le Président et les jeunes qui ont été sélectionnés. Mis à part Fogiel, les médiateurs n’ont pas apporté de valeur ajoutée. Jusqu’à notre PPDA national qui, à la limite du bâillement, n’eut pratiquement pas à intervenir. Pour qui s’intéresse à l’avenir de l’Europe, cette émission fut vraiment frustrante.

En vrac, quelques réflexions rapidement jetées sur le papier :

1) Une jeune femme interpelle Chirac sur le risque d’une dérive plébiscitaire : risque d’un vote sanction et rejet de la politique gouvernementale ! Elle ose (bravo) rappeler, avec l’efficacité de toute sa candeur, la responsabilité du Président dans l’échec éventuel de cette consultation.

Car le référendum, c’est son choix. Raison de politique intérieure ? Sincère volonté d’associer le peuple à l’histoire de l’Europe ? Qu’importe la motivation, c’est lui qui a voulu cette initiative écartée par les Italiens et les Allemands.

Et c’est encore lui qui a choisi ce type d’émission TV : seul, face aux jeunes, face au peuple, en évitant un débat avec des journalistes, des experts ou des opposants. Hier soir, le Président s’est enfermé dans son propre piège. Pouvait-il vraiment être lui-même convaincu de la pertinence de la voie référendaire quand il incitait les jeunes (et à travers eux les Français) à lire les 850 pages du traité afin d’entraîner leur adhésion. Ca ne faisait pas sérieux. Et le maintien de cette position devant un parterre qui avouait sa totale ignorance des choses institutionnelles…avait quelque chose de pathétique.

2) La pièce était d’autant plus dramatique que, manifestement, le Président n’avait pas suffisamment préparé son intervention. A l’aise, mais redondant quand il insistait sur quelques généralités du type « l’union fait la force », son propos était complètement en décalage avec les questions concrètes des jeunes. Mis à part le sujet sur l’agriculture où il a répondu avec précision, conviction et expertise, il n’a pas su répondre de manière suffisamment tangible sur le plan juridique comme sur le plan économique.

3) Quel est le message que, finalement, l’on retient ? Une espèce de leitmotiv : « Je ne vous comprends pas », « Vous ne comprenez pas !». Quel aveu, quel dommage ! Assurément, il avait raison de répondre à certaines questions : « Ca ne concerne pas la Constitution, ce n’est pas le sujet ». Oui, mais voilà, en l’état de l’information des Français, et vu les arguments développés par les partisans du « non », ces questions-là se sont installées dans le débat. Elles nourrissent l’angoisse de nombreux Français. Avant de dégager en touche ou d’exprimer son irritation, l’héritier du gaullisme aurait dû dire : « Je vous comprends. J’assume une partie des non-réponses dans le cadre de la politique intérieure. Nous vivons une période difficile de notre histoire économique. J’en suis conscient, je fais pression sur le gouvernement…etc… Et nous allons utiliser les avancées de la Constitution pour enrichir le projet européen, comme je l’ai fait avec un certain succès pour les agriculteurs ou la directive B… ». A défaut de convaincre ses opposants, il aurait rassemblé les Français qui l’aiment au combat, quand il est punchy et conquérant. Hier, il était sur la défensive.

4) Mais comment faire aimer l’Europe après l’avoir tant décriée ? Le Président s’est pris là encore dans le piège que se sont fabriqués la plupart des hommes politiques français. Si nos concitoyens sont aussi ignares sur nos institutions comme sur l’histoire de l’Europe, et s’ils tiennent l’U.E. responsable de leurs malheurs, c’est bien parce que tous les gouvernements successifs n’ont eu d’autre antienne que de fustiger les « technocrates de la Commission » : lois sur la pêche, la chasse, délocalisations, bas salaires… La faute à Bruxelles ! A force d’avoir cumulé les images négatives d’une Europe-contrainte, il est pratiquement impossible, le temps d’une campagne référendaire, et encore plus, d’une émission télévisée, de remonter la pente.

5) Alors, il reste au Président cet exercice franchement démagogique : il fustige l’Europe libérale, à l’anglo-saxonne, pourtant à l’origine des records d’exportations et de l’accroissement du niveau de vie des Français. Il revêt finalement un habit de gauche en invoquant un projet humaniste et la défense d’un modèle social dont il refuse de dire qu’il n’est plus exemplaire.

Hier soir, le camp du « non » devait se frotter les mains. Dommage que la télévision ne nous ait pas retransmis le happening du Zénith qui rassemblait Marie-George Buffet, José Bové et Olivier Besancenot. On y parlait coupure d’EDF chez Bolkestein, on invitait les postiers à faire de même, on rappelait aux paysans que dans l’histoire, c’est la France qui donnait le signal des jacqueries. Cinq petites minutes de ces élucubrations au JT, ça aurait permis, juste après la prestation manquée du Président, de remettre le curseur à sa place. Dommage !

Michel-Edouard Leclerc