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Vendredi 13 mai 2005

Fondation Pinault : Les mauvais fruits de ‘l’exception culturelle’

Quelles que soient les véritables motivations de François Pinault, l’abandon du projet d’établissement de sa fondation dans l’île Seguin est vécu, par notre Administration, comme un véritable camouflet. Il sanctionne le mépris que manifeste trop souvent le secteur public à l’égard des initiatives culturelles privées dont il n’a pas le contrôle.

Personne ne conteste l’importance des collections rassemblées par François Pinault et son épouse. 2 500 pièces ! 30 années durant, le propriétaire de Christie’s, de Gucci et de la Fnac a amassé des « Mondrian », des « Rebeyrolle », des « de Kooning », beaucoup d’œuvres pop art (Andy Warhol et Rauschenberg), et probablement le meilleur (installations, toiles gigantesques, sculptures) de la production de la dernière génération de peintres contemporains. Il n’est que d’écouter Jean-Jacques Aillagon, l’ancien directeur de Beaubourg et Ministre de la Culture, tout entier à son enthousiasme pour décrire ces peintures dont il fut, quelques mois, l’intendant auprès du bouillonnant patron breton.

Personne non plus ne peut faire passer cette rebuffade comme un caprice de milliardaire. François Pinault est un type sérieux. Il est proche du Chef de l’Etat. Les ministres de la culture successifs ont su le solliciter quand, lors d’une vente, il fallait mettre la main à la poche pour qu’un musée national (Versailles, par exemple) puisse acquérir une œuvre d’art en route pour l’exportation.

Vu l’intérêt du projet, donc, on aurait imaginé un minimum de mobilisation. On aurait pu se rappeler la lutte d’influence entre Madrid, Barcelone et quelques autres villes européennes pour pouvoir accueillir la célèbre collection Thyssen-Bornemisza. Ou la bataille merveilleusement menée par Bilbao pour que la ville basque puisse abriter une part des collections du prestigieux Guggenheim… Et bien, non. Il s’agissait d’une affaire « bassement privée ». L’Etat n’avait pas à dérouler le tapis rouge… On connaît le résultat.

Cette affaire illustre, encore une fois, deux tares spécifiquement françaises :

1) D’abord, cette idéologie qui conduit nos administrations, sous des régimes de droite comme de gauche, à considérer le dossier de la culture comme un territoire quasi exclusif des interventions de l’Etat. Pour être reconnue, l’initiative culturelle doit être publique, scènes nationales et théâtres publics plutôt que théâtres privés (la piteuse querelle des Molière), musées nationaux plutôt que collections privées, châteaux ou demeures particulières. Des fondations, des ministres, des artistes ont permis de faire évoluer le droit et d’obtenir la reconnaissance tardive du mécénat privé (loi Aillagon). Mais si elles préservent le futur, ces dispositions ne changeront rien au fait que Londres a doublé la politesse au marché de l’art français et que les grandes fondations ont élu domicile en Suisse, en Italie ou en Espagne.

2) Et puis, cette affaire permet de rétablir cette cruelle vérité : on a rameuté tous les artistes français pour défendre l’exception culturelle européenne, on a mobilisé tout ce que la francophonie compte d’auteurs et de réalisateurs pour essayer de contrer l’invasion de la musique et des films américains. Mais dans la manifestation de notre suffisance, on a oublié qu’à l’intérieur même de l’Europe, d’autres nations, d’autres administrations revendiquent leur rôle culturel et nous le contestent. La France perd une prestigieuse collection. L’Italie, si souvent raillée pour son dilettantisme, remporte la mise.

A la veille de ce funeste référendum, voilà une leçon qui rappellera aux Français que l’idéologie d’un service public culturel national n’offre qu’un piètre rempart quand d’autres pays savent se rendre plus attractifs.

Michel-Edouard Leclerc