J’avais beaucoup aimé « La chambre des officiers » (Lattès 1998), un peu moins « Heureux comme Dieu en France » (Gallimard 2002). Passionné par l’Amérique des années 60, la contre-culture (Marcuse), le mouvement hippy, la conquête de l’espace…, c’est avec une réelle curiosité que je me suis plongé dans la lecture de « La malédiction d’Edgar », le dernier livre de Marc Dugain (Gallimard).

Je vous le dis tout de suite : malgré le battage médiatique autour de ce livre, ce n’est pas le grand roman qu’on attendait sur le sujet. Trop d’impasses, de raccourcis, un détachement volontairement clinique… Mais, malgré tout, un roman-témoignage passionnant pour décrypter l’une des personnalités les plus mystérieuses de cette époque, Edgar Hoover, directeur du FBI de 1924 à 1972, et réfléchir sur la généalogie d’une histoire américaine reconstruite sur le mythe et le mensonge.
Hoover, d’abord. Pour cerner sa personnalité, MD a trié sa matière première. Il a occulté dans l’histoire politique tout ce que l’Amérique a compté de tensions sociales (révolte dans les ghettos, les mouvements anti-racistes de Martin Luther King, de Malcolm X et d’Angela Davis). Il a choisi délibérément de restreindre les chroniques de l’époque à quelques épisodes remarquables : le règne de la pègre (son omniprésence auprès de la classe politique) et l’anti-communisme (Mac Carthy, l’exécution des époux Rosenberg et la guerre froide, Berlin, Cuba). Dugain ne nous donne à voir qu’un Hoover focalisé sur ces deux objectifs. Un prisme forcément réducteur, mais très efficace pour nous entraîner dans la relation entre le premier flic US et la machine du pouvoir.
Hoover est puissant. Mais il a une faille : son homosexualité cachée, dont il a plus ou moins conscience. Révélée par un compagnon dont le journal constitue la matière de ce livre, sa situation l’oblige à rester un homme de l’ombre. On n’élira jamais président un homme sans sa « première dame ». Alors, il s’affaire : écoutes téléphoniques, multiplication des dossiers sur les syndicalistes et les dirigeants, chantages, manipulations. Il tire les fils de la comédie du pouvoir, et tient là sa revanche sur une Amérique pécheresse, si prompte à tenir des discours puritains pour cacher ses propres obsessions.
Et c’est vrai qu’au regard des turpitudes du clan Kennedy, Hoover finirait par être un personnage attachant. Le mythe, construit autour des personnalités de John et de Bob, prend un sacré coup. Déglinguée la photo catholico-irlandaise d’un père immigrant, sorti de la glèbe à la sueur de son front. La saga Kennedy prend sa source dans le cloaque de la prohibition, du trafic d’alcool et de la spéculation immobilière. Les votes sont achetés, la pègre est sollicitée. Idem des fistons. John est dépeint au maximum de ses faiblesses : un ambitieux, un feignant, qui révèle sa lâcheté dans l’affaire de Cuba, et son impatience face à Kroutchev ; un Dom Juan, un séducteur qui séduit les foules en travaillant sa communication et son image. Mais un queutard priapique, insatiable, sans cœur ni passion, laissant derrière lui une maîtresse en couches, une femme cent fois trompée et de multiples proies désenchantées (Marilyn !). Bob, le cadet, ministre sans avoir jamais été élu, reste l’ombre de son frère, exécuteur de quelques œuvres, frénétique mais souvent aboyeur.
Difficile de savoir où s’arrête l’histoire et commence le roman. Et pourtant, tout paraît vrai dans ce bal des cyniques à qui il manque néanmoins la verve d’un Norman Mailer. En refermant ce livre, le lecteur acquiert une certitude : l’Amérique se complait dans sa légende pour ne pas regarder en face le mensonge. Il reste cette question : à vouloir déconstruire le mythe, celui-ci n’en sort-il pas finalement plus foisonnant, plus onirique, et donc renforcé ?





