Archive pour mai 2005

Jeudi 19 mai 2005

Coopératives et associations de commerçants : Alternative à la concentration des hypers ?

Les adhérents de mon enseigne et d’Intermarché viennent de décider de rejoindre la Fédération du Commerce Associé. Nous l’annoncerons ce matin, lors d’une conférence de presse. Nous y rejoindrons Système U et une pléiade d’autres enseignes.

Pour la première fois, tous ensemble, nous allons affirmer notre volonté de faire cause commune avec ce secteur coopératif qui « pèse », en France, 30 000 points de vente (25 000 entreprises) et emploie 385 000 salariés. Vous connaissez certainement l’une de leurs 88 enseignes. Dans le jouet et la puériculture : Jouetland, Bébéland, Bébé 9 ; dans l’optique : Krys, Optic 2000 ou Atol ; dans la photo : Camara et Phox ; dans le sport : Intersport, Sport 2000 ou la Halle au Sport ; le tourisme : Selectour ; dans les supermarchés : Système U…, Intermarché et E. Leclerc désormais.

Beaucoup d’entreprises de distribution subissent la standardisation des comportements façonnés par la pression boursière et les critères des seuls analystes financiers (priorité au court terme, au rendement trimestriel des actions, « à la création de valeur »).

Nous, distributeurs indépendants mais organisés en associations, avions senti depuis longtemps la difficulté de tenir position commune avec nos collègues intégrés sur des sujets comme la loi Royer ou la loi Galland, par exemple. Nous avions envisagé d’intégrer leur Fédération pour construire une véritable interprofession. Ca reste un projet et probablement une nécessité (nous participons d’ailleurs à plusieurs commissions –sociale et environnement- de la FCD). Mais nous ressentons le besoin d’exprimer nos valeurs propres et nos différences.

Il faut arrêter les amalgames et les concepts réducteurs : « la grande distribution » n’existe pas en tant que telle, pas plus que « la grande presse » ou « les politiques ». Par leur origine, leur stratégie, leur organisation, les enseignes de la distribution signent des histoires différentes et concurrentes. Rien à voir entre les objectifs de Casino et de Leclerc. Le Stéphanois ouvre et relève les compteurs pour augmenter ses profits cumulés, et il le fait bien. Le Landernéen construit un réseau pour permettre à 500 chefs d’entreprise autonomes d’exploiter, dans le respect d’une charte de prix, leurs propres magasins.

A travers les différentes polémiques qui ont agité le secteur de la distribution, Intermarché, Système U, Leclerc, mais aussi les enseignes spécialisées du commerce, se sont reconnues des valeurs communes, des préoccupations partagées. Ils veulent pouvoir exprimer collectivement (face aux pouvoirs publics et aux organisations de consommateurs), leur utilité sociale. Ils veulent s’affirmer comme une alternative performante, mieux ancrée dans les terroirs, plus sensible à la question consumériste face à la distribution intégrée. Une promesse, un défi.

Dans le cadre des « Rencontres du Commerce Associé » qui se dérouleront dans la foulée, ce matin aussi, des présidents d’enseigne, des économistes vont débattre des spécificités des groupements de commerçants. Seront abordés les grands enjeux : à quelles conditions d’organisation et de management peut-on prétendre rester indépendant. Quelles sont les précautions juridiques et financières pour qu’un groupement coopératif puisse se développer avec des capitaux extérieurs sans s’y inféoder. Comment la valeur produite dans l’ensemble d’un groupement peut-elle être partagée au sein du réseau par les propriétaires et par les salariés. Quels sont les formats de magasin les plus adaptés au commerce indépendant ; comment organiser les échanges d’expériences et le partage des savoir-faire, au sein de groupements dont les adhérents sont de plus en plus concurrents ?

Tels sont les thèmes des ateliers auxquels évidemment je participerai. A cette occasion, Jean Leroyer (Système U) qui est président de la Fédération, recevra Christian Jacob pour une allocution de clôture. Ce sera pour lui, je l’espère, l’occasion de nous éclairer et de répondre à cette question : comment protéger chacun de nos milliers d’adhérents des innombrables sanctions pénales prévues dans sa loi… sans avoir à mettre en place un dispositif de contrôle et de décision national qui risque de transformer tout groupement en une organisation quasi intégrée ? Avouez que c’est un beau sujet de dissertation.

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 18 mai 2005

Commerce éthique : La distribution s’engage sur «Initiative Clause Sociale»

Durant la Quinzaine du Commerce Equitable, sur ce blog comme dans le chat que j’avais organisé le 11 mai, une question revient souvent : si le CE doit être principalement réservé aux producteurs les plus démunis, confortant ainsi malgré tout une certaine marginalisation de ce concept, qu’en est-il des comportements commerciaux en général. Et notamment, à l’égard de la majorité des producteurs d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique Latine, dont les salariés sont l’objet d’exploitation, sont souvent payés au lance-pierre, vivent dans des conditions sanitaires et d’hygiène inacceptables.

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A l’initiative et sous la pression des ONG, industriels et distributeurs se sont d’abord engagés dans des démarches individuelles. L’affaire Nike et les menaces de boycott ont servi d’outils pédagogiques. Les entreprises françaises ne sont pas en reste, au premier rang desquelles les distributeurs très actifs pour avoir élaboré des codes de déontologie désormais affichés à l’entrée de nombreuses usines de Chine, du Bangladesh, de l’Inde, du Vietnam, etc… Elles ont largement été pionniers dans le lancement d’audits sociaux, d’ailleurs de mieux en mieux acceptés par les industriels locaux.

La Commission Sociale de la Fédération du Commerce et de la Distribution a cherché à élaborer une grille d’analyse, utilisable comme référentiel commun par les enseignes, pour améliorer les audits sociaux, les rendre complémentaires plutôt que redondants et diminuer ainsi le coût de chaque contrôle. Rendre disponibles tous ceux qui ont déjà été effectués par d’autres enseignes permettra de constituer une banque d’informations commune.

Ce jeudi, j’engagerai mon groupe pour signer une charte commune. Y souscriront aussi Auchan, Camif, Casino, Carrefour, Cora, Galeries Lafayette, Monoprix, Okaïdi, groupe PPR (Redcats, Fnac, Printemps, Conforama, La Redoute), Système U. Chaque enseigne a établi un code de conduite qui lui est propre (selon son marché, son organisation, la place conférée aux importations ou aux fabrications à l’étranger, etc…). Mais ces pratiques respecteront les clauses d’un code commun « Initiative Clause Sociale » basé sur les principales conventions et recommandations de l’OIT, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et les réglementations sociales de chaque pays quand elles existent.

- Pays concernés : Bangladesh, Chine, Maroc, Pakistan, Inde, Thaïlande, Vietnam.

- Secteurs audités : textile, jouet, bazar, bagage, meuble, alimentaire.

Chaque entreprise devra s’engager sur un nombre effectif d’audits, communiquer les résultats aux autres sociétés adhérentes à l’Initiative, et enrichir continuellement les bases de données pour que soit multiplié le nombre de sites de production audités et référencés dans la base commune.

Les audits porteront sur :

1) Travail des enfants : âge minimum de travail fixé à 15 ans. Les jeunes adultes de moins de 18 ans ne doivent pas accomplir un travail de nuit ou un travail pouvant compromettre leur santé et leur sécurité.

2) Travail forcé interdit. Et toutes les contraintes souvent observées dans ce cas (obligation du paiement d’un dépôt de garantie à l’embauche !).

3) Prohibition des pratiques discriminatoires pour des motifs de race, sexe, couleur de peau, religion, convictions politiques, rang social, orientation sexuelle, etc…

4) Eradication des pratiques disciplinaires, harcèlement ou mauvais traitement physique ou psychologique.

5) Liberté d’association et de représentation. La plupart du temps, la législation existe mais n’est ni appliquée, ni contrôlée.

6) Durée du travail : elle doit être conforme aux réglementations locales en vigueur. Les heures supplémentaires ne doivent pas excéder les limites légales et doivent être rémunérées selon les barèmes légaux. Respect du jour de repos obligatoire.

7) Salaire et avantages : les employés doivent être déclarés, recevoir des fiches de paie et avoir souscrit un contrat. Perception au moins du salaire minimum légal dans leur pays.

8) Santé, sécurité : validation de l’existence de règles de sécurité, d’informations concernant les risques sur les sites, outils de protection personnelle, etc…

Vues de l’extérieur, ces chartes peuvent ressembler à des vœux pieux, des promesses non engageantes. En fait, elles servent surtout de canevas à l’élaboration de grilles plus précises et de critères de sélection objectifs élaborés par des sociétés spécialisées (Veritas, SGS) qui effectuent sur le terrain les audits sociaux.

La signature de cette clause par un nombre aussi important d’enseignes de grande distribution va donner beaucoup plus de légitimité aux sociétés auditrices et crédibiliser la pression que mettent les ONG sur les sites de production en confirmant le caractère apolitique de ces exigences et en les érigeant comme critères professionnels.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 17 mai 2005

Actions en nom collectif : Pourquoi seulement viser les consommateurs ?

Au début de l’année, Jacques Chirac a souhaité que les consommateurs puissent attenter des actions collectives (class action) contre les pratiques abusives. Il empruntait cette idée au député Luc-Marie Chatel (UMP), auteur d’un rapport (2004) sur le droit de la consommation.

J’essaie actuellement de me documenter sur ce sujet. Peut-être vous rappelez-vous ma note du 23 janvier (Réponse à Fifi du 13 mai). Depuis, les lobbies se sont exprimés. Dominique Perben a calmé le jeu et demandé à Christian Jacob et Thierry Breton d’instruire le dossier, dans l’intérêt des consommateurs, mais aussi « dans la garantie de protection des entreprises ». On respire au MEDEF !

Pour Luc-Marie Chatel, que j’ai rencontré récemment, il ne s’agit certainement pas d’enterrer le dossier. Au contraire, il estime qu’il y a une vraie attente (ONG, associations) et que le système actuel de protection des usagers est insuffisant. On le voit, par exemple, dans la désastreuse et lamentable affaire de l’amiante ! Et plutôt que de refermer le dossier, comme le demandent les entreprises, il préfère qu’on essaye de rationaliser le débat. C’est ce à quoi s’attèlent les 17 membres d’un groupe de travail (magistrats, juristes, fonctionnaires, représentants d’associations et d’entreprises). Remise des travaux : fin 2005.

Le sujet est terriblement impactant sur la vie économique. Le Président, « bien intentionné », s’est focalisé sur le secteur de la conso. Les mauvaises langues rapportent : pourquoi négliger une petite pression supplémentaire sur la grande distribution ! Wal-Mart, aux US, fait l’objet d’une plainte pour discrimination sexuelle déposée en 2001. Selon le concept américain de « class action », une condamnation pourrait valoir au distributeur obligation de réparation pour 1,5 million de femmes employées dans l’enseigne. (Vous imaginez la pression qu’on pourrait mettre sur Carrefour et les autres).

Ce que j’ai compris du concept me fait penser que le dispositif concernera, au contraire, tous les secteurs d’activité, privés et publics. L’action de groupe exige que l’on revoie une grosse partie de nos procédures civiles (instruction, régime des preuves, calcul du préjudice, mode de recours, etc…). Pas crédible de segmenter les domaines d’application.

Rappelons le principe : il s’agit de permettre à tout individu de se reconnaître victime d’une exaction pour revendiquer réparation d’un préjudice. Même si cet usager n’a pas été à l’origine de la plainte. Exemple : une association anti-tabac a attaqué des producteurs de cigarettes en Floride. Des milliers de fumeurs ont revendiqué de pouvoir bénéficier de l’indemnisation.

Sous des versions plus ou moins édulcorées, il existe de tels dispositifs en Angleterre, en Allemagne, au Canada, en Suède, et bientôt au Portugal. Même en France, nous disposons d’une « action en représentation conjointe », mais très lourde à mettre en œuvre (système de mandat, obligation procédurale, risque de retour sur plaignant, etc…). C’est la lourdeur de ce dispositif qui amène les consommateurs français à rêver d’un système plus ouvert. « En l’absence d’action de groupe, c’est à chaque consommateur d’aller en justice pour obtenir réparation. D’où, multitude de procès, multiplication des expertises, engorgement de la justice, coût pour collectivité ». (Gaëlle Pateta, juriste UFC dans Libé 7/01/2005).

Si je synthétise tout ce que j’ai appris sur ce dossier, je vois trois problèmes :

1) Accélération garantie du processus de judiciarisation des conflits dans tous les secteurs (prolifération des procès, émergence d’une catégorie d’avocats rabatteurs, eux-mêmes rémunérés en pourcentage des indemnités, recherche de transactions avec les entreprises qui, pour éviter un procès long et coûteux, préfèrent payer). On cite le chiffre de 250 milliards de dollars pour estimer le coût des procès en dommages et intérêts aux Etats-Unis. Intox ?

2) Pour se prémunir des aléas, les entreprises provisionnent dans leur bilan des sommes considérables. Les primes d’assurance explosent. Pas seulement dans le secteur économique. Dans le secteur médical aussi (les obstétriciens, les chirurgiens esthétiques, les anesthésistes, etc…). Au final, c’est le consommateur qui paie ces surcoûts répercutés dans le prix des prestations.

3) Les approches juridiques sont-elles compatibles ? L’ensemble de notre système juridique repose sur la responsabilité individuelle (devoir) des décideurs. La class action transforme les décideurs en délinquants potentiels, dès lors que tout consommateur peut s’auto-désigner comme victime. C’est contraire aux fondements de notre droit actuel qui exige d’un plaignant la preuve de son droit à agir.

4) Le Président vient de faire modifier la Constitution en introduisant « le principe de précaution ». Non seulement les avocats pourront se retourner contre les entreprises, mais au nom du même principe, ils pourront se retourner contre l’Etat qui, au mépris du principe de précaution, n’a pas contrôlé à temps les entreprises, ni pris (ex. de l’amiante) dans les universités et les bâtiments publics, les dispositions nécessaires et suffisantes. L’arroseur arrosé, en quelque sorte… mais pourquoi pas !

Dossier extrêmement intéressant mais complexe…, qui plus fondamentalement remet en cause la notion de « limite de responsabilité ». Ca mérite mieux qu’une polémique. Votre opinion ?

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 16 mai 2005

Grandes marques : La France plus chère que l’Europe

C’est encore une fois confirmé. La France figure dans le peloton de tête des pays de l’U.E. où les prix des produits de grande consommation (PGC) ont le plus augmenté au cours des 10 dernières années. Après diverses études publiées par des cabinets de consultants internationaux, Nielsen-Panel de Gestion ou Morgan Stanley, c’est au tour de Sophie Haincourt, directrice d’études au BIPE, de proposer une analyse des prix et des réglementations comparés en Europe.

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NB : les prix des PGC en France sont publiés par l’INSEE ; les prix hors France ont été calculés par le BIPE en s’appuyant sur la méthodologie INSEE et les coefficients budgétaires publiés par EUROSTAT (année 1999)

Voici un résumé de ses conclusions :

1) C’est à partir de l’an 2000 que l’inflation sur les PGC (grandes marques) s’est fortement accentuée en France. « Entre 2000 et 2004, la hausse des prix sur ces produits a atteint 2,8 % par an, en moyenne, pour une inflation sur l’ensemble des biens et services de 1,9 % par an ». Plus vite qu’en Italie, en Allemagne et au Royaume-Uni ! « Cette évolution s’est produite en dépit du développement des marques de distributeur et des premiers prix dont les prix ont moins augmenté que la moyenne ».

2) L’introduction de l’euro n’a eu, dans ce phénomène, qu’un impact marginal. La Commission Européenne a chiffré à 0,2 point le surplus d’inflation au premier trimestre 2002 dû à l’introduction de la monnaie en janvier de cette année-là. Mais le passage à l’euro a servi de révélateur. Tout le monde s’est mis à regarder les étiquettes. « La perception par les ménages d’une accélération des prix à cette époque…reflète plus une prise de conscience tardive des hausses des PGC » qu’elle n’en explique le déclenchement.

3) « Les mesures Sarkozy de mai 2004 ont permis de renverser quelque peu la tendance des prix », ces derniers mois. Mais globalement, sur 4 ans, par rapport aux consommateurs britanniques ou italiens, les consommateurs français ont perdu du pouvoir d’achat sur ce segment de marché (PGC).

4) L’explication « tient aux différences de contexte réglementaire des différents pays… La loi Galland n’a pas d’équivalent dans d’autres pays de l’Union Européenne… En particulier, la définition des conditions générales de vente est une particularité de l’hexagone. Ailleurs en Europe,…les contrats particuliers font l’objet d’une négociation entre les parties et ne sont pas assujettis à des conditions générales de vente ou barèmes de prix fixés ex ante sous peine de sanction pénale ».

Sophie Haincourt tire deux conclusions de cette analyse :

a) L’Espagne exceptée, les environnements réglementaires plus souples des autres pays européens ont permis d’éviter la hausse relative des prix des PGC.

b) Et alors qu’elle pose la question de la réforme du cadre réglementaire français, elle énonce cette vérité : dans les autres pays européens où les prix ont été plus sages, la liberté des prix n’a pas induit « tous les maux que l’on annonce suite à une réforme de la loi Galland, à savoir guerre de prix conduisant éventuellement à des phénomènes de déflation, disparition du petit commerce, fragilisation de l’amont de la filière, etc… ».

Je me précipite pour faire envoyer, à tous les députés et sénateurs, cette analyse très documentée et chiffrée pour qu’elle enrichisse le débat parlementaire.

Michel-Edouard Leclerc

Samedi 14 mai 2005

« La malédiction d’Edgar » de Marc Dugain

J’avais beaucoup aimé « La chambre des officiers » (Lattès 1998), un peu moins « Heureux comme Dieu en France » (Gallimard 2002). Passionné par l’Amérique des années 60, la contre-culture (Marcuse), le mouvement hippy, la conquête de l’espace…, c’est avec une réelle curiosité que je me suis plongé dans la lecture de « La malédiction d’Edgar », le dernier livre de Marc Dugain (Gallimard).

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Je vous le dis tout de suite : malgré le battage médiatique autour de ce livre, ce n’est pas le grand roman qu’on attendait sur le sujet. Trop d’impasses, de raccourcis, un détachement volontairement clinique… Mais, malgré tout, un roman-témoignage passionnant pour décrypter l’une des personnalités les plus mystérieuses de cette époque, Edgar Hoover, directeur du FBI de 1924 à 1972, et réfléchir sur la généalogie d’une histoire américaine reconstruite sur le mythe et le mensonge.

Hoover, d’abord. Pour cerner sa personnalité, MD a trié sa matière première. Il a occulté dans l’histoire politique tout ce que l’Amérique a compté de tensions sociales (révolte dans les ghettos, les mouvements anti-racistes de Martin Luther King, de Malcolm X et d’Angela Davis). Il a choisi délibérément de restreindre les chroniques de l’époque à quelques épisodes remarquables : le règne de la pègre (son omniprésence auprès de la classe politique) et l’anti-communisme (Mac Carthy, l’exécution des époux Rosenberg et la guerre froide, Berlin, Cuba). Dugain ne nous donne à voir qu’un Hoover focalisé sur ces deux objectifs. Un prisme forcément réducteur, mais très efficace pour nous entraîner dans la relation entre le premier flic US et la machine du pouvoir.

Hoover est puissant. Mais il a une faille : son homosexualité cachée, dont il a plus ou moins conscience. Révélée par un compagnon dont le journal constitue la matière de ce livre, sa situation l’oblige à rester un homme de l’ombre. On n’élira jamais président un homme sans sa « première dame ». Alors, il s’affaire : écoutes téléphoniques, multiplication des dossiers sur les syndicalistes et les dirigeants, chantages, manipulations. Il tire les fils de la comédie du pouvoir, et tient là sa revanche sur une Amérique pécheresse, si prompte à tenir des discours puritains pour cacher ses propres obsessions.

Et c’est vrai qu’au regard des turpitudes du clan Kennedy, Hoover finirait par être un personnage attachant. Le mythe, construit autour des personnalités de John et de Bob, prend un sacré coup. Déglinguée la photo catholico-irlandaise d’un père immigrant, sorti de la glèbe à la sueur de son front. La saga Kennedy prend sa source dans le cloaque de la prohibition, du trafic d’alcool et de la spéculation immobilière. Les votes sont achetés, la pègre est sollicitée. Idem des fistons. John est dépeint au maximum de ses faiblesses : un ambitieux, un feignant, qui révèle sa lâcheté dans l’affaire de Cuba, et son impatience face à Kroutchev ; un Dom Juan, un séducteur qui séduit les foules en travaillant sa communication et son image. Mais un queutard priapique, insatiable, sans cœur ni passion, laissant derrière lui une maîtresse en couches, une femme cent fois trompée et de multiples proies désenchantées (Marilyn !). Bob, le cadet, ministre sans avoir jamais été élu, reste l’ombre de son frère, exécuteur de quelques œuvres, frénétique mais souvent aboyeur.

Difficile de savoir où s’arrête l’histoire et commence le roman. Et pourtant, tout paraît vrai dans ce bal des cyniques à qui il manque néanmoins la verve d’un Norman Mailer. En refermant ce livre, le lecteur acquiert une certitude : l’Amérique se complait dans sa légende pour ne pas regarder en face le mensonge. Il reste cette question : à vouloir déconstruire le mythe, celui-ci n’en sort-il pas finalement plus foisonnant, plus onirique, et donc renforcé ?

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 13 mai 2005

Fondation Pinault : Les mauvais fruits de ‘l’exception culturelle’

Quelles que soient les véritables motivations de François Pinault, l’abandon du projet d’établissement de sa fondation dans l’île Seguin est vécu, par notre Administration, comme un véritable camouflet. Il sanctionne le mépris que manifeste trop souvent le secteur public à l’égard des initiatives culturelles privées dont il n’a pas le contrôle.

Personne ne conteste l’importance des collections rassemblées par François Pinault et son épouse. 2 500 pièces ! 30 années durant, le propriétaire de Christie’s, de Gucci et de la Fnac a amassé des « Mondrian », des « Rebeyrolle », des « de Kooning », beaucoup d’œuvres pop art (Andy Warhol et Rauschenberg), et probablement le meilleur (installations, toiles gigantesques, sculptures) de la production de la dernière génération de peintres contemporains. Il n’est que d’écouter Jean-Jacques Aillagon, l’ancien directeur de Beaubourg et Ministre de la Culture, tout entier à son enthousiasme pour décrire ces peintures dont il fut, quelques mois, l’intendant auprès du bouillonnant patron breton.

Personne non plus ne peut faire passer cette rebuffade comme un caprice de milliardaire. François Pinault est un type sérieux. Il est proche du Chef de l’Etat. Les ministres de la culture successifs ont su le solliciter quand, lors d’une vente, il fallait mettre la main à la poche pour qu’un musée national (Versailles, par exemple) puisse acquérir une œuvre d’art en route pour l’exportation.

Vu l’intérêt du projet, donc, on aurait imaginé un minimum de mobilisation. On aurait pu se rappeler la lutte d’influence entre Madrid, Barcelone et quelques autres villes européennes pour pouvoir accueillir la célèbre collection Thyssen-Bornemisza. Ou la bataille merveilleusement menée par Bilbao pour que la ville basque puisse abriter une part des collections du prestigieux Guggenheim… Et bien, non. Il s’agissait d’une affaire « bassement privée ». L’Etat n’avait pas à dérouler le tapis rouge… On connaît le résultat.

Cette affaire illustre, encore une fois, deux tares spécifiquement françaises :

1) D’abord, cette idéologie qui conduit nos administrations, sous des régimes de droite comme de gauche, à considérer le dossier de la culture comme un territoire quasi exclusif des interventions de l’Etat. Pour être reconnue, l’initiative culturelle doit être publique, scènes nationales et théâtres publics plutôt que théâtres privés (la piteuse querelle des Molière), musées nationaux plutôt que collections privées, châteaux ou demeures particulières. Des fondations, des ministres, des artistes ont permis de faire évoluer le droit et d’obtenir la reconnaissance tardive du mécénat privé (loi Aillagon). Mais si elles préservent le futur, ces dispositions ne changeront rien au fait que Londres a doublé la politesse au marché de l’art français et que les grandes fondations ont élu domicile en Suisse, en Italie ou en Espagne.

2) Et puis, cette affaire permet de rétablir cette cruelle vérité : on a rameuté tous les artistes français pour défendre l’exception culturelle européenne, on a mobilisé tout ce que la francophonie compte d’auteurs et de réalisateurs pour essayer de contrer l’invasion de la musique et des films américains. Mais dans la manifestation de notre suffisance, on a oublié qu’à l’intérieur même de l’Europe, d’autres nations, d’autres administrations revendiquent leur rôle culturel et nous le contestent. La France perd une prestigieuse collection. L’Italie, si souvent raillée pour son dilettantisme, remporte la mise.

A la veille de ce funeste référendum, voilà une leçon qui rappellera aux Français que l’idéologie d’un service public culturel national n’offre qu’un piètre rempart quand d’autres pays savent se rendre plus attractifs.

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 12 mai 2005

Loi Galland : Les conditions d’une bonne réforme

Ce matin à Paris, j’ai présenté à la presse économique les principales critiques émises par mon groupe à l’encontre du projet de réforme du Code du Commerce défendu par Christian Jacob. La Commission des Affaires Economiques du Sénat a commencé à instruire ce projet qui sera débattu le 6 juin. J’ai réitéré l’essentiel des arguments que vous avez pu lire en priorité sur ce blog et rappelé les conditions d’une bonne réforme.

a) Le projet Jacob est difficilement praticable, tellement c’est une usine à gaz. Il augmente l’insécurité juridique en renforçant le caractère pénal des sanctions, y compris sur des infractions à caractère purement formel.

b) Il ne crée pas les conditions de retour à la liberté des prix ou à la concurrence, comme partout ailleurs en Europe. La négociation est définitivement encadrée et sa pratique extrêmement limitée.

c) Enfin, il maintient le principe des marges arrière en instaurant une marge minimum garantie à hauteur de 20 % du prix de revente.

Ce qui me fait dire que cette réforme souffre des contradictions d’une politique gouvernementale qui prétend « lutter contre la vie chère », mais « limiter la concurrence par les prix ».

Mais refusant de jouer les intégristes du prix bas et les jusqu’au-boutistes, j’ai proposé cinq pistes pour améliorer le dispositif :

1) Les abus doivent être sanctionnés, mais chaque professionnel doit être suffisamment motivé pour prendre des risques, innover, et animer par des politiques de gammes et de prix différenciées, une consommation aujourd’hui bien morose. Cela passe par la dépénalisation des infractions recensées dans le texte Jacob.

2) Il faut donner aux entreprises une visibilité à long terme, leur permettant d’infléchir durablement leur stratégie commerciale (retour à la concurrence par les prix plutôt que par des bons d’achat, restructuration des gammes, répartition des budgets promotionnels). La culture de négociation doit être recentrée sur le produit et sur son prix. Pour atteindre cet objectif, la réforme doit être progressive, mais irréversible.

3) Le seuil de revente à perte doit être redéfini de manière stricte, le plus clairement possible, sans souci d’interprétation. La solution qui paraît la plus incontestable a été proposée par la Commission Ollier-Chatel. Les fournisseurs doivent inclure dans leurs factures tous les avantages financiers. Le seuil de revente à perte doit pouvoir être défini à partir de ce prix, ristournes, remises et coopération commerciale déduites (triple-net), affecté provisoirement d’un éventuel coefficient multiplicateur.

Pour les Centres E. Leclerc, ce coefficient de marge minimum doit permettre un accompagnement vers le retour à la liberté des prix et empêcher des prix dits de prédation. Il n’a pas vocation à durer.

4) Pour pouvoir compter sur une modification des comportements, cette marge minimum ne devrait pas excéder 10 %. Quels que soient les arbitrages sur ce sujet, c’est la dégressivité, année par année, de ce taux, qui assurera à cette réforme son efficacité.

5) Afin de mettre fin à toutes ces polémiques, les Centres E. Leclerc demandent instamment que soit rendu public l’avis du Conseil de la Concurrence sur le dispositif retenu.

Le gouvernement a tardé à prendre acte de l’existence d’une bulle inflationniste sur les grandes marques. Il a fallu notre intervention et nos campagnes de publicité. Désormais, les consommateurs attendent des baisses substantielles de prix.

Si le gouvernement s’entête à brider l’attractivité des hypermarchés, il va faire fausse route. Ne l’oublions pas, c’est la troisième fois qu’en huit ans, le législateur sera appelé à retravailler sur le Code du Commerce. Toutes ces modifications vont impacter l’ensemble des opérateurs économiques, y compris les sociétés de service et la vente à distance. Alors, essayons de faire du droit une matière durable.

A suivre…

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 12 mai 2005

Le bond en avant du commerce équitable

Après de timides tentatives, les produits du commerce équitable s’installent dans les rayons de la plupart des hypermarchés. Thé, café, chocolat, riz, sucre, jus de fruits équitables sont souvent produits en mode bio. Arrivent aussi les produits non-alimentaires (cotonnades). Leur commercialisation fait vivre plusieurs millions de petits producteurs dans cinquante pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie.

Les producteurs reçoivent une rémunération supérieure de 30 à 50% au cours des matières premières. Le profit est reversé aux coopératives qui l’utilisent pour répondre aux besoins fondamentaux de l’économie villageoise (santé, éducation, logements). Les importateurs ont pour nom « Alter Eco », « Ethiquable », « Lobodis », « Méo », « Malongo », etc… Ils vérifient que les produits sont respectueux de la qualité de l’environnement et des normes sociales établies par l’OIT. L’association Max Havelaar décerne son label après avoir contrôlé l’intégrité de l’ensemble de la filière équitable.

Du 30 avril au 15 mai, dans toute la France, se déroulera la Quinzaine du Commerce Equitable. J’y ai engagé mon enseigne. 180 produits référencés, catalogues, promotions… Un engagement que je souhaite durable…
Lire la suite…

Europe, réfendum :
Raisons de dire OUI


1) Je voterai « oui », le 29 mai. Un « oui » sans arrogance, sans mépris pour ceux qui doutent sincèrement, mais un « oui » suffisamment raisonné pour être militant.
 
2) J’ai toujours été contre le principe de ce référendum. Comment ne pas comprendre qu’en exigeant une réponse simple à un problème aussi complexe, les Français refuseraient de se faire piéger par une question aussi manichéenne. Au jeu du « stop ou encore », il est plus tentant d’empocher une mise (que l’on connaît) que de tenter un pari aussi incertain.
 
3) Mais le texte constitutionnel constitue, malgré tout, une avancée. Il conforte l’existence politique de l’Europe (nomination d’un Président et d’un Ministre des affaires étrangères). Il renforce le caractère démocratique des institutions en donnant plus de pouvoir au Parlement pour contrôler la Commission. Il intègre des objectifs sociaux, environnementaux et citoyens.
Pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, un acte solidaire est donc commis par 25 pays alliés de cultures différentes. Forcément, c’est un compromis. Chaque peuple y a laissé quelque espérance. Celle des Polonais et des Italiens, par exemple, qui voulaient une référence spécifique aux origines chrétiennes de l’Europe. Les Français ont fait partie de ceux qui s’y sont opposés. Dire « non » aujourd’hui, ce serait donner l’impression de « jouer perso » après avoir exigé de « jouer collectif ».

4) D’un point de vue purement tactique, je ne vois pas ce qu’il y a à gagner à voter « non ». A supposer qu’il y ait électrochoc puis tentative de renégociation, il y a fort à parier que Polonais, Espagnols, Italiens, Portugais, Irlandais et Anglais appuieraient des solutions encore plus libérales. Et quels seraient alors nos arguments : la France est de plus en plus isolée du fait de ses contre-performances économiques (avec 10 % de chômeurs et les déficits publics, elle n’est vraiment plus un modèle sur le plan social). Cette situation ne nous autorise pas à faire le coq !
Dire « oui », même à une Constitution imparfaite, c’est être assuré de rester dans l’histoire, c’est assumer le leadership qu’on attend des pionniers, c’est garantir notre audience et notre part de voix dans le futur concert européen.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 10 mai 2005

Journal des 6, 7, 8, 9 et 10 mai 2005

1) Loi Galland :

J’organise un point presse la semaine prochaine pour commenter le projet de réforme de la loi Galland. Pour l’heure, ce vendredi, je suis installé à la terrasse d’un café de Saint-Malo et j’essaye de structurer mon argumentaire critique. Il faudra aussi formaliser une contre-proposition susceptible de nourrir d’éventuels amendements. Beaucoup de mes collègues et concurrents rejoignent désormais nos analyses. Nous nous sommes rencontrés ou téléphonés ces derniers jours. Pour eux, ce texte n’est même pas amendable. Il faut tout faire pour le torpiller. Si sur le fond, je partage leur avis, je ne crois pas que l’on puisse rester passif et compter sur un éventuel départ de Jean-Pierre Raffarin au lendemain du 29 mai. D’ailleurs, le Sénateur Gérard Cornu (UMP) a commencé à instruire le dossier avant les débats qui auront lieu début juin à la commission des affaires économiques. Il faut donc assurer la plaidoirie. Monsieur Cornu m’a fait savoir qu’il ne recevrait pas les présidents des enseignes. Il s’en tiendra aux remarques des fédérations et des représentants institutionnels. Drôle de manière d’aborder les aspects concrets du sujet. Problème d’emploi du temps, dit-il ! Soit ! Voilà en tout cas qui me dédouane. Il ne faudra pas venir me reprocher mes prises de parole publiques.

2) Marges arrière :

Fleury Michon est une très belle entreprise de charcuterie, leader sur son marché. Il y a six mois, pour relayer Christian Jacob qui dénonçait les marges arrière, ses dirigeants s’inquiétaient publiquement d’une baisse prévisible des résultats du fait des pressions exorbitantes de la distribution. De fait, les marges arrière dans ce secteur dépassent 50 %. Mais alors que je feuillette, entre deux bolées de cidre, quelques numéros récents de revues spécialisées dans le secteur agroalimentaire, je tombe sur la publication de ses derniers résultats. Fleury Michon a enregistré, pour l’exercice 2004, une hausse de profits de 10,86 % pour un accroissement de chiffre d’affaires de 4,7 %. Super ! On comprend pourquoi derrière Christian Jacob, le lobby agro ne veut plus supprimer les marges arrière !

3) Europe :

De retour de week-end, je trouve dans ma boîte aux lettres le texte officiel du traité constitutionnel soumis à notre approbation. Imprimé comme ça, c’est vrai que le torchon est un vrai repoussoir. Je comprends que, dans beaucoup de foyers, le texte va aller illico dans la poubelle, sans possibilité de recyclage. Quel manque de professionnalisme. Quel mépris pour nos concitoyens… Au fait, je vous avais dit qu’à la demande de Matignon, mon groupe avait accepté de distribuer plusieurs centaines de milliers de constitutions dans les magasins. Eh bien, ça ne pourra pas se faire. La passation de marché n’aurait pas été confirmée à temps par le Secrétaire d’Etat aux Affaires Européennes. Et l’imprimeur (qui confirme) ne pourra pas nous les livrer. C’est fou ce qu’on est mobilisé « en haut lieu ».

4) OGM :

Il y a quinze jours, une mission parlementaire émettait soixante propositions pour encadrer les essais et l’utilisation des OGM. Elles devaient faire l’objet d’un projet de loi débattu en juin. Refusant d’adhérer aux harangues anti-OGM, les députés déclaraient qu’il ne fallait pas « baisser la garde ». Ils demandaient une pause sur les autorisations de mises en culture en 2005 et réclamaient que les essais « se fassent dans des conditions plus strictes qu’elles ne le sont actuellement ». Une manière intelligente de répondre aux inquiétudes sans vraiment changer de cap. Eh bien non. C’était trop intelligent pour le Ministre de l’Agriculture. Il a autorisé onze nouveaux essais pilotés par les sociétés PIONEER GENETIQUE, MERISTEME et BIOGEMMA. Ne pas suivre les demandes, pourtant mesurées, des parlementaires, n’est-ce pas donner un argument de poids aux commandos de faucheurs qui font de leur combat un acte politique tout autant que sanitaire ?

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 9 mai 2005

Une norme pour le commerce équitable : pour quoi faire ?

Alors que partout dans l’hexagone la Quinzaine du Commerce Equitable bat son plein, Christian Jacob a annoncé son intention d’édicter une norme pour clarifier les différentes appellations qui se réfèrent à ce marché.

Jusqu’ici, la question ne se posait pas. Le commerce équitable restait très marginal dans notre pays, à un niveau de développement très en deçà des autres marchés européens. Si comme les sondages l’indiquent, près de 56 % des Français ont entendu parler du commerce équitable, ils n’y consacrent qu’un euro, contre 5 euros dans les pays nordiques, et 14 en Suisse.

Mais le marché va croître considérablement. L’engagement de la plupart des enseignes de distribution va changer la donne. Rien que dans leurs hypers, les Centres E. Leclerc se sont donnés comme objectifs de faire passer les ventes de produits équitables de 9 millions d’euros en 2004 à 15 millions en 2005 et de représenter entre 21 et 23 % de part de marché. Les autres enseignes s’engagent plus ou moins timidement, mais résolument, sur ce marché.

La donne change aussi du côté des industriels. Des PME se sont associées pour créer, sous leur label (Bio Equitable) des filières dont, à l’image du chocolat « Cémoi », elles entendent contrôler l’approvisionnement. Des industriels de grandes marques ne font plus mystère de leur volonté de développer des gammes de commerce équitable (café, chocolat, banane, coton)…

La prolifération des labels et des marques a commencé à jeter le trouble dans le monde associatif et notamment dans les rangs des associations de consommateurs, clairement demandeuses d’une « garantie de bonne fin ». Le député Antoine Herth vient d’auditionner la plupart des acteurs de la filière et confirme l’intérêt d’un futur label français « commerce équitable ». C’est ce qui a amené Christian Jacob à ressaisir l’AFNOR pour en étudier la faisabilité et les principes.

L’avis de mon groupe a été sollicité par les députés comme par les ONG. Je ne peux, ici, que relayer nos doutes sur l’intérêt du projet.

1) Je comprends que du point de vue des usagers, il y ait besoin d’une caution incontestée qui garantisse l’appellation « commerce équitable ». Après tout, puisqu’il s’agit d’acheter « un peu plus cher » un produit et que la démarche est engageante, il faut pouvoir s’opposer aux abus et à toute forme de récupération.

2) L’édiction d’une norme peut aussi renforcer, d’un point de vue politique, la reconnaissance du commerce équitable, et créer des réflexes nationaux ou internationaux pour conférer, à cette forme d’échanges, un statut d’exception dans les négociations à l’OMC par exemple.

3) Mais je conteste qu’on puisse réduire la démarche du commerce équitable en la passant au tamis de seuls critères techniques. Rien à voir par exemple avec celle que les pouvoirs publics ont mise en place pour la normalisation du marché des produits « bio ». Contrairement aux produits bio, les produits du commerce équitable ne sont pas simplement soumis à un cahier des charges économique et technique. Ils doivent respecter des critères sociaux et environnementaux qui ne peuvent être appréciés que par les audits constants (et les conseils) des ONG, ou même des institutions officielles sur le terrain.

4) Rien que sur les critères économiques, le risque d’une normalisation serait de finir par valider une forme de commerce équitable au rabais, en définissant « un plus petit commun dénominateur ». Prenons, par exemple, les engagements comparés de « Flo International » qui décerne le label « Max Havelaar » avec ceux de la récente association d’industriels « Bio Equitable ». Force est de constater que Max Havelaar s’engage, en toute transparence, à rémunérer les producteurs en affichant un sur-prix clairement chiffré et ce, quel que soit l’état du marché. Ce sur-prix annoncé à l’avance est un gage de durabilité des contrats. « Bio Equitable », lui, ne s’engage qu’à offrir « un bonus » non chiffré par rapport au cours du marché. Une norme étant le résultat d’un compromis, le risque est réel qu’on s’aligne sur le « moins disant ».

Pour toutes ces raisons, je milite pour que, si norme il y a :

a) Elle soit européenne et non française. Prétendre édicter une norme franco-française ne ferait que rajouter à la confusion, d’autant que notre pays n’est ni leader, ni pionnier, ni un modèle sur ce marché (les pays nordiques, par exemple, n’exigent pas de norme étatique).

b) Le processus administratif ne doit, en aucun cas, démotiver les acteurs qui sont déjà, comme Max Havelaar et les adhérents de la Plate-forme pour le Commerce Equitable, engagés dans un processus de valorisation de la filière. L’idée de dénoncer « le monopole de Max Havelaar » n’a pas de sens, pas plus qu’il n’y en aurait à s’attaquer au leadership de la Croix Rouge ou de WWF. La seule garantie de bonne fin aujourd’hui sur le marché du commerce équitable, c’est justement l’implication de ces ONG dont la labellisation offre une formidable « valeur ajoutée » et la seule garantie de revenus pour les petits producteurs. Et ce sont encore plus récemment les marques (Alter Eco, Malongo, Ethiquable…) qui engagent, sous label Max Havelaar, leur notoriété et leur responsabilité en multipliant les contrôles.

Pour le mouvement E. Leclerc, une norme européenne sur le commerce équitable n’aurait donc de sens que si elle favorise l’agrément des acteurs de la filière équitable. L’action des administrations devrait être toute entière tournée vers l’accompagnement des ONG, quitte à exiger d’elles les moyens de leurs propres contrôles et plus de transparence.

M.E.L.

P.S. : De tout cela, je débattrai avec Stéphane Comar, associé-fondateur d’Echange Equitable, Simon Pare, président de Flo et Joseph-Marie Ngaleko Baranga, producteur de café de la République Démocratique du Congo, lors du chat organisé le mercredi 11 mai à partir de 17h30.

Pour en savoir plus, pour poser une question, être prévenu(e) lors du démarrage du chat ou prévenir un(e) ami(e), cliquez ici…

Michel-Edouard Leclerc