Qui va oser le premier ? Qui va avoir le courage de taper sur la table, d’arrêter les guerres idéologiques, et d’en appeler à la responsabilité des acteurs sociaux dans la lutte pour l’emploi.
Les recettes, tout le monde les connaît. Toutes les revues économiques ont publié la liste des actions possibles. Les Français ont été abreuvés des conclusions de multiples rapports, dont récemment ceux de Martin Hirsch (contre la pauvreté) et de Michel Camdessus (rapport rédigé à la demande de Nicolas Sarkozy). Mais comme le disait Martin Hirsch lui-même, ce matin, sur France Inter, une fois publiés, tous ces plans d’action finissent dans les cartons des résolutions enterrées.
Le problème, ce ne sont pas les idées, c’est le courage. Celui de s’en prendre aux tabous, au confort d’une opposition idéologique dont François Chérèque, secrétaire général de la CFDT disait hier sur RTL qu’il s’agit « d’une opposition de style qui ne produit plus rien ». D’un côté, dit-il, le « je ne touche à rien », et de l’autre « je remets tout en cause » ! Je partage cet avis. La Guerre Froide aurait dû finir avec la chute du Mur de Berlin. Ils nous pompent l’air, ces patrons excessifs dans leur ultralibéralisme. Leur idéologie ne vaut pas mieux que les slogans collectivistes.
Face aux attentes bien réelles de 10,5% de chômeurs, je préfère le pragmatisme et l’efficacité. Deux exemples :
1) Le Code du Travail : Ce sont les entreprises qui, principalement, créent de l’emploi. Les carcans administratifs, et encore plus le poids des éventuels licenciements, deviennent tels que plus personne ne veut prendre le risque d’embaucher. C’est moins vrai dans les grandes entreprises, mieux armées sur le plan juridique et comptable. Mais interrogez n’importe quel artisan ou patron de PME. Ici, on limite l’embauche à 10 personnes (seuil légal à partir duquel il faut un délégué du personnel), là à 49 (seuil au-dessus duquel il faut un comité d’entreprise). Attitude stupide, excessive, intolérable ? Certes. Mais l’empilement des lois sociales, le passif potentiel que constitue toute embauche dans une conjoncture aléatoire, la pression idéologique sur les chefs d’entreprise (capitaliste = salaud) et la complexité croissante des questions juridiques (tout le monde n’est pas sorti de l’ENA ou d’HEC) sont des données objectives, et si l’on veut que ces entreprises-là embauchent, il faut bien faire avec !
Il ne s’agit évidemment pas de déréguler le marché du travail. La priorité doit rester celle de la protection des salariés, de leurs droits, de leur représentation, et peut-être même de supprimer les CDD, pourquoi pas ! Mais nous sommes en crise, qu’on se le dise. Au moins, à court terme, il faut lever les tabous. Pourquoi les hommes politiques, cette semaine, se sont-ils tous précipités pour dire : « il ne faut pas toucher au Code du Travail ». Comme dit courageusement François Chérèque, « le Code du Travail change tous les ans ». Ne peut-on trouver un consensus pour faire sauter les verrous dont l’analyse rationnelle démontre l’incongruité ?
2) Il y a le poids des charges ! Ca fait 15 ans qu’on en parle dans ce pays. Il est vrai que le patronat, en focalisant toutes ses revendications sur ce thème, et en le mettant à toutes les sauces, a perdu en crédibilité. Mais enfin, sans généraliser, qui peut encore douter des discriminations flagrantes entre les charges que paient les entreprises françaises et celles de leurs homologues du Sud de l’Europe ou de l’Europe de l’Est, nos compétiteurs sur les mêmes marchés ? A chaque fois qu’on essaie de faire bouger ce dossier, il se trouve à l’INSEE, au Plan, au CNRS, des analystes et des chercheurs pour nous démontrer qu’à coût du travail comparé, la France s’en tire bien. Et c’est probablement vrai globalement. Sauf que les charges pèsent moins dans le secteur des services, exportateur, alors qu’elles plombent nos industries manufacturières, et même notre agriculture.
J’étais, hier soir, dans les Vosges, à Bruyères. Dans cette région, l’industrie textile est en compétition avec des entreprises roumaines, polonaises dont les écarts de salaires sont déjà de 1 à 3. Si l’on rajoute les charges, c’est évidemment perdu d’avance ! ! ! On nous dit à l’INSEE que les gains de productivité, y compris dans ce secteur, compensent les différentiels de coûts de production. Eh bien ! Ca veut dire quoi « gains de productivité », à chiffre d’affaires stagnant si ce n’est moins d’emplois par unité produite !
Tout le système français du financement de notre politique sociale (ce fameux modèle social si déficitaire !) est financé par les contributions des seules entreprises qui créent des emplois. C’est du délire. C’est une atteinte au bon sens. Michel Rocard avait essayé d’en faire financer une partie en créant la CSG. D’autres, comme le sénateur Jean Arthuis ou mon père et moi, demandent depuis longtemps qu’on étudie le transfert de ces contributions vers une TVA sociale. Si on ne prend pas des mesures radicales, de toute façon, on confine dans l’aveuglement.
3) Sur ces deux points, assouplissement administratif et baisse des charges, les idées ont commencé à évoluer. Ce sont les deux piliers du plan « services à la personne ». Mais pourquoi le raisonnement s’arrêterait-il au seuil des entreprises. Pourquoi imagine-t-on qu’une baisse de charges est favorable à l’emploi d’un jardinier ou d’un prof de maths à domicile, mais pas à celui d’un plombier chez l’artisan ou d’un fraiseur chez Dassault ?
Le redressement anglais, de Thatcher à Blair, tout comme l’expérience danoise n’ont pu être menés qu’en rupture avec les cultures dominantes. Il y a eu des gens dans la rue, ça a castagné aux sorties de certaines usines, mais les politiques ont tenu bon.
Moi, je crois que les Français ne sont absolument pas accrochés à un modèle dont ils voient la faillite. Ce qu’ils veulent, ce sont des jobs, des perspectives de carrière et des revenus croissants. Ca passe par un plan global qui conjugue deux engagements : la sécurité des salariés, l’assurance du maintien d’un régime protecteur auquel ils ont cotisé, un renforcement du droit contractuel. Mais aussi, la fin d’une culture de passivité et d’assistance permanente. Avec pour corollaire : allocations chômage et RMI dégressifs après premiers refus d’embauche, participation à des systèmes de formation obligatoire pendant les périodes de chômage, revalorisation des métiers manuels et de services (un gisement d’emplois énorme), etc…
Oui, qui va oser ? Il y a des coups à prendre, mais, à terme, j’en suis sûr, une vraie reconnaissance des Français pour ceux qui s’y seront investis.





