Le peuple juif « a la soif de l’or, il a le Christ pour ennemi. Laissé libre et doué d’un grand talent pour la spéculation, il a conquis notre or et il nous tient asservis. Il tient la presse et fait l’opinion. Il remplit nos grandes écoles publiques et vise à s’emparer de l’administration et de la magistrature. C’est une conquête…déjà bien avancée…Nous sommes esclaves…L’alarme est donnée…Il faudra bien qu’une solution vienne… ».
Exprimés par un leader du FN, un Faurisson ou un de ces fêlés qui barbouillent les cimetières, ces propos vaudraient à leur auteur procès immédiat, mobilisation du MRAP, brocards sous la plume d’un BHL en colère.
Or, c’est un abbé, le père Dehon, qui a parlé ainsi. Ou plutôt, qui affirmait ses convictions, en 1898, dans son « Catéchisme social ». Un prêtre que sa congrégation et ses admirateurs proposent aujourd’hui de béatifier, avec comme soutien d’honorables historiens et théologiens. Ses propos sont choquants, la procédure déplacée et les arguments en défense le sont encore plus.
1) D’abord, je vous explique pourquoi ce sujet m’interpelle personnellement. J’ai passé toute mon adolescence dans une école où, dans chaque classe, dans chaque couloir, était suspendue une photo du père Dehon. Comme mon père, je suis un pur produit de cette fabrique : « Les Prêtres du Sacré-Cœur ». A 12 ans, je rêvais d’être missionnaire, de planter la Sainte-Croix à l’orée des villages des peuples barbares, de prêcher aux foules incultes un évangile de fraternité et d’espoir. Et j’avais, pour tout bagage spirituel, la référence à ces vies mythiques des saints (Saint Vincent de Paul, Don Bosco, Dominique Savio) dont j’étais admiratif de l’action et de la générosité.
J’ai mûri, changé d’avis en cours de route, mais je reste extrêmement reconnaissant aux bons pères pour leur dévouement et la force de leur engagement. Le père Dehon, c’était dans l’enseignement de nos maîtres, un grand réformateur qui avait œuvré pour faire évoluer toute la doctrine sociale de l’Eglise. Un progressiste en quelque sorte. Et sa congrégation a eu un très grand rayonnement (Paray-le-Monial).
Aussi à la lecture de ses textes qu’on nous avait cachés et que l’on fait semblant de découvrir aujourd’hui, j’ai un peu l’impression d’avoir été trompé.
2) Mais ce sont les arguments de ses défenseurs qui me révoltent. Ils disent, en substance : « Le propos est banal pour l’époque » ; « L’abbé était sur la corde raide sans avoir théologiquement versé dans le racisme » ( !) (L’historien Paul Airiau). Un autre biographe rappelle toute « part d’ombre qui existe chez tout saint » et que celle-ci, chez Dehon, « n’est pas structurante de sa pensée ». Sa judéophobie « n’était pas raciale, mais religieuse ». Tous affirment que cet antisémitisme était relativement « fréquent et banal dans les milieux intellectuels de cette fin du XIXème ».
C’est justement cette volonté de banalisation qui est choquante. Elle n’est pas acceptable en elle-même. Elle est révoltante si on veut bien considérer l’initiative qui vise à faire du père Dehon un modèle, une référence, une icône du catholicisme. Avec la béatification, ce n’est pas l’histoire qu’on justifie, c’est le futur qu’on imprime, qu’on façonne, pour l’édification morale des jeunes générations.
3) De nos jours, le culte des saints ne fait plus recette. Ces béatifications à la chaîne ont même une petite connotation kitsch qui enlève beaucoup de signification à ces pratiques cultuelles, de l’avis même de fervents catholiques. (S’il fallait revisiter la vie des saints statufiés dans nos églises, et les passer au tamis critique de la morale, il y aurait des hécatombes !). Mais la poursuite (ou non) de ce procès en béatification constituera un signe fort de l’Eglise.
Sous la pression d’attaques qui visaient son court passé dans les jeunesses hitlériennes, mais surtout animé d’une même volonté que son prédécesseur, Benoît XVI poursuit une politique d’ouverture avec les autres confessions. Il recevait, la semaine dernière, les représentants de la communauté juive internationale (le rabbin Israël Singer, USA, et Edgar Bronfman, président du Congrès juif mondial). Devant eux, il a insisté : « La mémoire du passé reste pour les deux communautés un impératif moral ».
C’est un objectif que nous devons partager. C’est un impératif qui s’oppose à la banalisation de l’antisémitisme, même remis dans son contexte historique. Une manière de dire qu’il ne faut ni réécrire, ni embellir l’histoire. Malgré ses positions, le père Dehon mérite certainement notre admiration pour une partie de son œuvre. A vouloir idéaliser sa personne, en toute connaissance de sa judéophobie, ce ne serait certainement pas le meilleur moyen de signifier notre volonté de réconciliation.





