Archive pour le 21 juin 2005

Mardi 21 juin 2005

« Le cauchemar de Darwin » : L’enquête inachevée

blog_210605_cauchemar_darwin.jpgJe suis allé voir, ce week-end, le film du cinéaste autrichien, Hubert Sauper. Ce documentaire soulève, depuis sa sortie en salle, de nombreux débats, notamment dans les cercles altermondialistes.

Le sujet : HS a enquêté sur l’impact écologique, social et politique de l’exploitation d’un poisson, « la perche du Nil », dans cette région de la Tanzanie. Ce poisson est un prédateur, originaire d’Éthiopie, qui a été introduit dans le lac Victoria dans les années 60.

- Désastre écologique : la perche a décimé les autres espèces.

- Impact économique : la pêche, devenue industrielle, est désormais la principale ressource d’exportation de la Tanzanie.

- Conséquence sociale : Toute une population anciennement agricole est venue se fixer sur les rives du lac. Misère, prostitution, sida, et malnutrition sont le lot quotidien de milliers de Tanzaniens réduits à manger les carcasses d’un poisson devenu trop cher pour le marché intérieur.

Le débat : Si je suis allé voir ce film, c’est moins pour ses qualités esthétiques et cinématographiques (pas évidentes du tout) que parce qu’il sert d’argument à des appels au boycott. La perche du Nil est en effet commercialisée sur tous les étals européens. Forte est la tentation d’espérer améliorer le sort des Tanzaniens en procédant par la pression. L’ONU, la Banque Mondiale et la Commission Européenne ont co-financé l’installation des pêcheries. Difficile pour ces institutions de rester indifférentes à la pression des ONG et des consommateurs…d’autant qu’on parle aussi, dans cette affaire, de trafic d’armes.

Mon opinion : J’ai été, comme tous les spectateurs dans la salle, évidemment bouleversé par la détresse de toute une population marginalisée, réduite à quémander, dans des conditions sanitaires et alimentaires scandaleuses. Mais comme les autres spectateurs anonymes dont je cherchais à connaître l’avis en sortant de la salle, j’ai trouvé ce film très frustrant. Aussi suis-je allé sur internet rechercher les interviews que j’ai pu trouver de l’auteur. HS dit qu’il a voulu montrer comment un processus de développement, même bien intentionné, produit des effets économiques, sociaux et environnementaux étroitement corrélés les uns avec les autres. Il insiste d’ailleurs pour dire qu’il aurait pu tourner le même sujet dans les mines de Centre Afrique ou dans les exploitations de café ou de cacao des pays tropicaux. Véritable métaphore de la mondialisation actuelle, ce film voudrait démontrer les effets pervers de l’insertion d’un pays (la Tanzanie) dans le commerce international. HS ne milite pas pour une alternative quelconque. Son travail de cinéaste s’arrête là : « Une petite pièce du puzzle, de ce manque de conscience de notre époque ».

Boycott ou pas boycott : Par delà ce qu’a voulu HS, c’est la question à laquelle il nous faut répondre. Le débat a fait rage en Suisse. La chaîne de distribution MIGRO a répondu qu’elle continuerait de vendre la perche du Nil, considérant qu’un boycott n’aurait aucun effet positif sur les populations locales. Mais d’autres enseignes, comme COOP, ont annoncé qu’elles étudiaient le retrait de ce poisson de leurs étals.

J’ai été tenté de faire de même. Débat à l’interne. Question : avons-nous tous les arguments pour procéder de la sorte. Sommes-nous sûrs de l’impact ?

De fait, le film est partial. Questionné par un internaute, il y a déjà un mois, j’avais fait faire quelques recherches.

1) Le désastre écologique est évident. En détruisant les autres espèces, la perche du Nil a privé les pêcheurs d’une activité lucrative. L’industrialisation des pêcheries a causé des dommages dans l’environnement. Mais a contrario, arrêter la commercialisation n’aura d’autre effet que de renforcer la prédominance du prédateur. Et peut-on techniquement faire marche arrière ?

2) Le documentaire est très démonstratif de la précarisation et du désespoir des populations périphériques aux activités de pêcherie. Mais, somme toute, ce même constat peut être fait dans toutes les villes de Tanzanie. Pour avoir stationné à Dar es Salam ou à Arusha, je peux témoigner que, partout, ce sont les mêmes scènes d’alcoolisme, de drogue, de prostitution, etc… Boycotter les pêcheries n’y changera rien, ni sur les bords du lac Victoria, ni ailleurs en Tanzanie.

3) Le film a ceci d’irritant : HS n’interroge aucun salarié, aucun cadre, aucun pêcheur. On ne connaît pas les salaires, la répartition des profits et les revenus globaux de cette activité. Difficile d’imaginer que toutes nos institutions aient financé cette industrialisation sans qu’au moins, sur le plan économique, il n’y ait quelque avantage pour la population.

Quand même ! Je lis dans « Libé » du 2 mars 2005 que les deux mille et quelques tonnes commercialisées sur le marché français en 2004, ont fourni neuf millions d’euros de revenus à la Tanzanie. Dans « Le Progrès » du 19 avril, on chiffre à deux cent mille tonnes par an la production de ce poisson dont les devises récoltées sont utilisées en priorité pour rembourser la dette extérieure du pays (80 millions de dollars d’intérêts annuels).

Conclusion provisoire : J’exclus le boycott. HS est le premier a reconnaître que ce serait contre-productif. Pour les pêcheurs : baisse de revenus ; pour les employés des usines : chômage. Pour le pays, absence de recettes, etc…

Puisque nous sommes nous-mêmes interpellés, en tant que distributeur et citoyens, essayons de réagir efficacement.

a) Je vais demander aux institutions qui ont accompagné ce projet de nous présenter l’ensemble de leur argumentaire et un état des lieux indiscutable.

b) N’étant jamais aussi bien servi que par soi-même, je vais proposer à quelques-uns de mes cadres de se rendre sur place et de réaliser un audit social et économique.

c) Enfin, sur la base de ce travail, je vais prendre contact avec Max Havelaar et des ONG impliquées en Tanzanie pour voir si, concrètement, on ne pourrait pas mettre en place une filière « commerce équitable ». Et si l’on ne peut pas revenir sur le désastre écologique, au moins devrait-on, en contrepartie des achats, faire respecter une charte éthique.

Aux actes…

Michel-Edouard Leclerc