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Samedi 25 juin 2005

Joël Egloff : L’étourdissement

Blog_240605_Egloff_joel.jpgC’est un texte très court, un récit émouvant. C’est l’œuvre d’un jeune écrivain. C’est le livre d’un grand écrivain. Je vous recommande, ce week-end, la lecture de « L’étourdissement » de Joël Egloff (Buchet-Chastel).

Ne vous laissez pas déstabiliser par le décor. Ou plutôt, si. Quittez l’univers du bureau, oubliez un instant la douceur de votre foyer. Imaginez Tchernobyl, les anciens abattoirs de La Villette, les personnages du film «Affreux, sales et méchants » (Ettore Scola). Imaginez une campagne dont les arbres sont gris, les nuages oppressants et les pluies acides : « Les enfants sont pâlots, les vieillards sont pas bien vieux. On fait d’ailleurs pas toujours la différence entre eux ». Dans cette contrée en noir et blanc, le narrateur parcourt en vélo le trajet qui va de sa maison délabrée à son lieu de travail : un abattoir. Il y « épluche les vaches comme des bananes ». Le soir, à la maison, il vit avec une grand-mère qui se nourrit « des restes du chat qui n’a pas voulu finir les leurs ».

Oui, c’est glauque. Comme dans le scénario d’un roman noir ou comme après une catastrophe planétaire. Nous sommes chez des survivants, des rescapés d’un monde industriel qui emploierait des zombies pour faire fonctionner des usines rouillées et bruyantes. L’esthétique, ici, ce sont des friches envahies par les détritus, la pollution, et le bruit des passages d’avions.

Mais, bon Dieu, que ce livre est beau ! C’est cru mais jamais gore. C’est pathétique, mais jamais compassionnel. Ni révolte, ni résignation. Un détachement finalement insoutenable tant l’écriture banalise le rapport des individus à cet environnement hyperréaliste. « Le jour où je m’en irai, ça me fera quand même quelque chose, je le sais bien. J’aurai les yeux mouillés, c’est sûr. Après tout, c’est ici que j’ai mes racines. J’ai pompé tous les métaux lourds, j’ai du mercure plein les veines, du plomb dans la cervelle…et pourtant, je le sais bien que le jour où je m’en irai, je verserai une larme, c’est certain ».

Dans ce décor surréaliste, mais pas tant que ça, l’espoir naît de l’amitié, de la tendresse, de l’humour. Tout cela est dit pudiquement, mais tel semble être notre destin.

Joël Egloff a 39 ans. C’est son quatrième roman. Un jury, présidé par Françoise Xénakis, et composé des 85 libraires de nos espaces culturels lui a décerné « le Prix du Roman des Libraires E. Leclerc ». Ils ont eu un vrai coup de cœur.

Brigitte Kernel, écrivain et critique littéraire à France Inter, participait amicalement aux délibérations. Pas étonnant que Joël Egloff ait reçu cette nouvelle distinction : le Prix du Livre Inter. C’est vraiment mérité !

Michel-Edouard Leclerc