A l’occasion de la fête de la BD, Jacques Glénat a fait venir en France Katsuhiro Otomo.

C’est, en 1989, que d’un voyage effectué au Japon, JG rapporte une bande dessinée, un manga intitulé Akira. Cette saga se déroule en 2030, à NeoTokyo. En 120 épisodes et 2 200 planches, Otomo signe une BD fantastique inspirée des univers du dessinateur français Moebius, de l’écrivain américain Philippe K. Dick et du cinéaste Ridley Scott (Blade Runner). Une œuvre de science-fiction qui met en scène un petit garçon doté de pouvoirs mystérieux, évoluant dans une métropole gigantesque, high-tech autant qu’anarchique. Malgré les hésitations du public, Glénat s’obstine. Les Français finissent par s’enticher du monde d’Otomo et, avec lui, découvrir la diversité des mangas japonais.
J’ai longtemps été rebuté par l’écriture nerveuse, les images violentes et la stylisation très typée des mangas. C’est Akira qui m’a réconcilié avec le genre. J’attendais avec bonheur l’occasion de pouvoir rencontrer et parler avec ce grand maître de l’art graphique japonais. L’expérience ne fut pas banale.
Hôtel de Sers, avenue Pierre 1er de Serbie, Paris 8ème. A l’heure de l’apéritif, Otomo se repose d’une soirée-dégustation fort arrosée dans les caves de Valence. (Il n’avait pas compris : il a tout bu, refusant de recracher la moindre goutte de nectar). Etat comateux assuré !
Un par un, arrivent les membres de son équipage : son éditeur, le gestionnaire de ses droits et des licences, la responsable des mangas chez Glénat, ainsi que l’attachée de presse. Otomo sort de l’ascenseur, en short et tee-shirt. Il a l’air d’un adolescent attardé, perdu dans ce hall d’hôtel fréquenté par des touristes américains et des clients de l’avenue Montaigne.
Cérémonial de convenances : on vérifie l’exactitude des informations glanées par les agents sur Internet, le poids économique des interlocuteurs, leur biographie… On passe à table. Le formalisme de la rencontre va se lézarder quand le serveur, sur ma recommandation, apporte un Lynch Bages 2001 (somptueux !). Le flacon idéal pour délivrer de toute inhibition. La traductrice hésite, s’investit, et comprend que nous avons brisé la glace quand, parlant des femmes et des frasques de certains auteurs de bandes dessinées, Otomo se fend d’un grand sourire. Il s’échauffe même quand on lui demande sa réaction si sa femme ne s’occupait pas exclusivement de lui. Evidemment, il ne le supporterait pas !
La rencontre prend une tout autre tournure quand, apprivoisé, il me propose de laisser les convives finir le repas et de gagner le bar. Sous l’œil amusé de son épouse, il rafle à l’occasion la bouteille et son verre, signant ainsi le passage à l’eau pour les autres invités.
La suite, c’est un savoureux moment d’équivoques à la Truffaut. Il est attentionné et délicat. Aux premières questions (moi aussi, je plane un peu), il ne comprend manifestement rien, ce qui ne l’empêche pas de faire de longues réponses. La traductrice ne panique pas. On recentre, questions moins complexes, plus terre à terre.
Et nous voilà dans le Japon d’aujourd’hui, avec ses mégalopoles, ses bandes, la corruption, la surconsommation de gadgets technologiques. La violence urbaine ? « C’est vous qui la voyez comme cela. Vue de Tokyo, la rue est belle, pleine de bruits, de formes, de mouvements. Elle est la vie. J’ai quitté volontairement la campagne pour venir vivre en ville et je m’y sens bien. »
Il a 51 ans. Premières histoires publiées à 19 ans. On lui soupçonne des influences européennes. Sa première histoire publiée, Juusei (Gun report), s’inspirait d’une œuvre de Prosper Mérimée. Hensel to Gretel, publié en 1978, offrait un parfum d’Europe. Mais dit-il tout simplement, c’était des œuvres de commande. Lui, la grande culture, la politique, les grands sujets philosophiques, ce n’est pas son truc. Il est passionné et influencé par le cinéma. Otomo a d’ailleurs créé son propre studio d’animés : Perfect Blue, Steamboy, et des dizaines de créations vidéos ont fait de son entreprise l’un des leaders de l’animation japonaise.
L’homme est difficilement cernable. Il néglige les nuances quand il parle de son œuvre. Finalement, il semble assez peu concerné par ce qui l’entoure (l’actualité). Il ne fait plus partie de cette génération culpabilisée par la guerre et balaye du revers de la main les commentaires sur l’ultranationalisme de quelques scénarios mangas récents.
Il écrit d’abord pour lui et, bien sûr, « pour tous ceux qui sont contents de lire mes œuvres ». Boulimique de travail, il se plaît dans les univers post-nucléaires, les menaces en cinémascope, les catastrophes naturelles. Une de ses obsessions, c’est l’envahissement par la montée des eaux (Akira, Mother Sarah).
En une heure et demie, il aura sifflé à lui tout seul les trois quarts du prestigieux Bordeaux. « Je ne sais plus trop ce que je dis, j’ai un peu bu ». Il est heureux, serein. Avec ses airs d’humble touriste japonais, Otomo va nous quitter pour faire les antiquaires. Il a entendu dire que je pouvais être un bon négociateur, et me demande si je peux lui apprendre à marchander. Son problème : il n’ose pas. (son vendeur de licence, lui, n’a pas ses états d’âme et m’a prévenu que pour l’utilisation des images, il faudra prévoir un petit budget !)
Otomo, stakhanoviste de l’ordinateur (30 planches par mois), urbain et high-tech, me glisse, en guise de fin d’entretien, qu’il rêve aussi de peinture, de calme et de cerisiers en fleurs. Un concentré du Japon en somme !












