Archive pour juin 2005

Samedi 18 juin 2005

Katsuhiro OTOMO, de l’ère post-nucléaire

A l’occasion de la fête de la BD, Jacques Glénat a fait venir en France Katsuhiro Otomo.

Blog_180605_omote.jpg

C’est, en 1989, que d’un voyage effectué au Japon, JG rapporte une bande dessinée, un manga intitulé Akira. Cette saga se déroule en 2030, à NeoTokyo. En 120 épisodes et 2 200 planches, Otomo signe une BD fantastique inspirée des univers du dessinateur français Moebius, de l’écrivain américain Philippe K. Dick et du cinéaste Ridley Scott (Blade Runner). Une œuvre de science-fiction qui met en scène un petit garçon doté de pouvoirs mystérieux, évoluant dans une métropole gigantesque, high-tech autant qu’anarchique. Malgré les hésitations du public, Glénat s’obstine. Les Français finissent par s’enticher du monde d’Otomo et, avec lui, découvrir la diversité des mangas japonais.

J’ai longtemps été rebuté par l’écriture nerveuse, les images violentes et la stylisation très typée des mangas. C’est Akira qui m’a réconcilié avec le genre. J’attendais avec bonheur l’occasion de pouvoir rencontrer et parler avec ce grand maître de l’art graphique japonais. L’expérience ne fut pas banale.

Hôtel de Sers, avenue Pierre 1er de Serbie, Paris 8ème. A l’heure de l’apéritif, Otomo se repose d’une soirée-dégustation fort arrosée dans les caves de Valence. (Il n’avait pas compris : il a tout bu, refusant de recracher la moindre goutte de nectar). Etat comateux assuré !

Un par un, arrivent les membres de son équipage : son éditeur, le gestionnaire de ses droits et des licences, la responsable des mangas chez Glénat, ainsi que l’attachée de presse. Otomo sort de l’ascenseur, en short et tee-shirt. Il a l’air d’un adolescent attardé, perdu dans ce hall d’hôtel fréquenté par des touristes américains et des clients de l’avenue Montaigne.

Cérémonial de convenances : on vérifie l’exactitude des informations glanées par les agents sur Internet, le poids économique des interlocuteurs, leur biographie… On passe à table. Le formalisme de la rencontre va se lézarder quand le serveur, sur ma recommandation, apporte un Lynch Bages 2001 (somptueux !). Le flacon idéal pour délivrer de toute inhibition. La traductrice hésite, s’investit, et comprend que nous avons brisé la glace quand, parlant des femmes et des frasques de certains auteurs de bandes dessinées, Otomo se fend d’un grand sourire. Il s’échauffe même quand on lui demande sa réaction si sa femme ne s’occupait pas exclusivement de lui. Evidemment, il ne le supporterait pas !

La rencontre prend une tout autre tournure quand, apprivoisé, il me propose de laisser les convives finir le repas et de gagner le bar. Sous l’œil amusé de son épouse, il rafle à l’occasion la bouteille et son verre, signant ainsi le passage à l’eau pour les autres invités.

La suite, c’est un savoureux moment d’équivoques à la Truffaut. Il est attentionné et délicat. Aux premières questions (moi aussi, je plane un peu), il ne comprend manifestement rien, ce qui ne l’empêche pas de faire de longues réponses. La traductrice ne panique pas. On recentre, questions moins complexes, plus terre à terre.

Et nous voilà dans le Japon d’aujourd’hui, avec ses mégalopoles, ses bandes, la corruption, la surconsommation de gadgets technologiques. La violence urbaine ? « C’est vous qui la voyez comme cela. Vue de Tokyo, la rue est belle, pleine de bruits, de formes, de mouvements. Elle est la vie. J’ai quitté volontairement la campagne pour venir vivre en ville et je m’y sens bien. »

Il a 51 ans. Premières histoires publiées à 19 ans. On lui soupçonne des influences européennes. Sa première histoire publiée, Juusei (Gun report), s’inspirait d’une œuvre de Prosper Mérimée. Hensel to Gretel, publié en 1978, offrait un parfum d’Europe. Mais dit-il tout simplement, c’était des œuvres de commande. Lui, la grande culture, la politique, les grands sujets philosophiques, ce n’est pas son truc. Il est passionné et influencé par le cinéma. Otomo a d’ailleurs créé son propre studio d’animés : Perfect Blue, Steamboy, et des dizaines de créations vidéos ont fait de son entreprise l’un des leaders de l’animation japonaise.

L’homme est difficilement cernable. Il néglige les nuances quand il parle de son œuvre. Finalement, il semble assez peu concerné par ce qui l’entoure (l’actualité). Il ne fait plus partie de cette génération culpabilisée par la guerre et balaye du revers de la main les commentaires sur l’ultranationalisme de quelques scénarios mangas récents.

Il écrit d’abord pour lui et, bien sûr, « pour tous ceux qui sont contents de lire mes œuvres ». Boulimique de travail, il se plaît dans les univers post-nucléaires, les menaces en cinémascope, les catastrophes naturelles. Une de ses obsessions, c’est l’envahissement par la montée des eaux (Akira, Mother Sarah).

En une heure et demie, il aura sifflé à lui tout seul les trois quarts du prestigieux Bordeaux. « Je ne sais plus trop ce que je dis, j’ai un peu bu ». Il est heureux, serein. Avec ses airs d’humble touriste japonais, Otomo va nous quitter pour faire les antiquaires. Il a entendu dire que je pouvais être un bon négociateur, et me demande si je peux lui apprendre à marchander. Son problème : il n’ose pas. (son vendeur de licence, lui, n’a pas ses états d’âme et m’a prévenu que pour l’utilisation des images, il faudra prévoir un petit budget !)

Otomo, stakhanoviste de l’ordinateur (30 planches par mois), urbain et high-tech, me glisse, en guise de fin d’entretien, qu’il rêve aussi de peinture, de calme et de cerisiers en fleurs. Un concentré du Japon en somme !

Akira-volume6_Otomo.jpg

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 17 juin 2005

Loi Galland au Sénat : Renaud Dutreil, modéré, subit le siège !

Oui, je l’avoue, j’ai plaint Renaud Dutreil, le Ministre du Commerce, ainsi que Gérard Cornu, Président de la Commission des Affaires Economiques du Sénat. Vous connaissez mon combat contre la loi Galland. J’appréhendais les propos du ministre. Sur lui, rien à redire, mais les sénateurs, quel délire !

Il faut relire le compte rendu analytique officiel des séances des 13, 14 et 15 juin derniers.

1) Au départ, ça s’annonce bien ! R. Dutreil qui a hérité du « bébé Jacob », présente le texte de son prédécesseur comme « un dispositif transitoire de six mois, afin de procéder de façon progressive ». Plutôt que de prendre le risque d’affoler les jusqu’aux-boutistes, il prône « un retour à une négociation commerciale normale », une négociation qui se fixerait « avant tout sur le prix des produits et non sur les rémunérations annexes ». Il parle de rechercher « une modération des prix, qui n’est pas un facteur de déstabilisation, puisque nous écartons la réintégration brutale… ». Tout ça frappé au logo du bon sens et du pragmatisme.

Donc, on était plutôt bien parti, sur des bases rationnelles et factuelles, pour amender en douceur le texte de C. Jacob.

2) La suite des débats a donné lieu à des échanges complètement surréalistes, n’abordant jamais les sujets dans leur technicité, et se retranchant derrière des affirmations contradictoires et toute une logorrhée anti-prix bas et anti-distribution. Jugez-en.

a) Intervention de B. Dussaut (PS) : Son parti a dénoncé l’augmentation des prix en France depuis le passage à l’euro. Ca ne le gêne pas de dire « ce qui est en cause, ce n’est pas le prix à la consommation dans la grande distribution, mais le pouvoir d’achat global ». Comme si c’était incompatible.

b) M. Demessine (PC) ne s’embarrasse pas de nuances. Réclamant « la régulation des puissances d’argent, de la spéculation stérile… » et dénonçant dans le projet PME qu’on fasse des « travailleurs les esclaves des temps modernes », elle affirme (sans aucun doute, sans avoir consulté sa base) « la baisse des prix ne bénéficie jamais à long terme aux milieux les plus modestes » ! ! ! On apprend d’ailleurs de sa bouche que « les PME emploient près de 60 % de la population active ». (Si c’était vrai, fonction publique et PME seraient les seuls employeurs de France).

c) D. Raoul (PS) reconnaît qu’on sous-estime, en France, le taux d’inflation. Mais elle « n’est pas en soi néfaste tant que son taux reste raisonnable. En dévalorisant les dettes, elle favorise l’endettement, donc l’investissement, partant, les dépenses, la distribution des revenus, l’épargne ». Ce n’est pas la contradiction qui l’étouffe. Il affirme : « Baisser de 20 % le seuil de revente à perte risque fort de ne pas bénéficier au consommateur, non plus qu’au producteur ». (A qui alors, puisque c’est le distributeur qui baisse ses marges ?). Et s’il n’y a pas baisse de prix, pourquoi craindre « des déséquilibres néfastes au commerce de détail et à nos centres de bourg ».

d) J. Arthuis (UDF), est le plus virulent. Ancien ministre et ancien commissaire aux comptes des Centres E. Leclerc (mais oui !), il veut que les marges des commerçants baissent, mais pas les prix ! ! ! (facteurs de délocalisations, chômage, etc…).

3) Dans toutes ces interventions, l’intérêt des consommateurs n’a été défendu que par J. Blanc. Perplexe, mais flegmatique, R. Dutreil n’a pu que prendre acte des contradictions des sénateurs : « Peut-on dénoncer la dérive des marges arrière et refuser de les réincorporer dans les prix ».

G. Cornu, pourtant bien intentionné lui aussi, a dû manger son chapeau. En début de séance, il avait déclaré « Il m’est apparu, au gré de mes auditions que le mécanisme de définition du seuil de revente à perte…était inutilement complexe…(il) sera très difficile à mettre en œuvre et ne garantit pas la protection des intérêts des fournisseurs ou des consommateurs ». En fin de séance , le même : « J’ai décidé…de me rallier au texte du gouvernement même s’il n’est pas idéal ».

J’en tire deux leçons :

1) Deux années passées en concertation, discussions, commissions…pour arriver à un texte qu’on sait impraticable en l’état, et susceptible d’énormes effets pervers ! Des sénateurs qui se sont défoulés sur les marges des distributeurs et qui les légalisent à 20 %, un niveau qui servira de taux directeur dans tous les secteurs… Ca promet pour les débats à l’AN. A ce rythme, le droit français de la concurrence n’est pas prêt d’être aligné sur le droit européen.

2) Plus généralement, ces interventions sont très révélatrices de l’idéologie ambiante. Le discours des élus, tous partis confondus, diabolise la concurrence, la liberté des prix, entretient une phobie anti-libérale et se focalise sur des mesures protectionnistes nationales en contradiction avec les pratiques européennes. Avec le relais de tels représentants dans leur circonscription, le discours du « oui » aux européennes n’avait décidément aucune chance.

Je reviendrai prochainement sur l’évolution technique du projet de réforme ainsi que sur l’évolution des thèses et des stratégies depuis le dîner organisé par R. Dutreil, dimanche 19 juin.

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 16 juin 2005

Respect des clauses sociales : Efficacité et limites des audits éthiques

Ce matin, j’ai réuni une vingtaine de collaborateurs et de consultants de retour d’Asie et d’Amérique Latine. Objectifs : établir un rapport d’étape sur les audits sociaux ; mesurer leur efficacité et les limites de l’exercice.

D’abord, un premier bilan chiffré : entre 2000 et 2005, notre enseigne a fait auditer 300 fournisseurs. En gros, toutes les fabriques qui participent à la fourniture des produits commercialisés sous nos marques d’enseigne auront été couvertes par ces investigations. A ce travail propre à l’enseigne, il faut adjoindre les résultats d’un autre millier d’audits réalisés par les autres enseignes d’hypermarchés. Nous avons en effet décidé tous ensemble de mutualiser tous nos audits respectifs dans une banque de données, mise en place par la Fédération du Commerce et de la Distribution, de manière à optimiser le coût de ces opérations, et ne pas les rendre redondantes. (Blog du 18/05/05)

Sur le fond maintenant : qu’en est-il du constat sur le terrain. Je livre cette synthèse.

1. L’interdiction de faire travailler des enfants de moins de 14 ans est rédhibitoire. Son défaut d’application vaut boycott du fournisseur. A travers nos audits, aucune infraction à cette règle n’a été constatée. Idem chez nos concurrents.

2. Par contre, 80% des usines visitées ont des problèmes (d’inégale importance) avec les règles de sécurité (protection personnelle, stockage ou exposition aux produits chimiques).

3. Dans la grande majorité des fabriques, le temps de travail réglementaire est largement dépassé (quelquefois jusqu’à 100-120 heures).

4. 50% n’appliquent pas de salaire minimum ou des primes d’heures supplémentaires (il est vrai que, comme en Chine, il n’y a pas toujours de législation de référence).

5. Un grand nombre de fabriques ne sont pas en règle avec les recommandations de l’OIT concernant les assurances des salariés au travail et les assurances sociales en général.

Bien qu’impressionnante, cette liste, de l’avis de mes interlocuteurs, ne permet pas de mesurer la réalité des progrès accomplis. Il faut rentrer dans le détail de chaque relation avec les fournisseurs.

Depuis 4-5 ans, me disent-ils, une véritable prise de conscience s’est imposée. La pression concomitante des ONG, des institutions internationales, des médias, et des acheteurs (à travers les chartes comme les nôtres) a créé un réflexe positif. Charles Ly Wa Hoï, notre coordinateur « développement durable » insiste : « Beaucoup d’entreprises intègrent nos exigences éthiques dans leur démarche qualité. Elles en font même désormais un élément de leur marketing. Les progrès sont plus significatifs dans le domaine de la sécurité ou de l’hygiène, dont les adaptations sont du domaine technique et finalement assez peu coûteuses. Mais le gros du chantier, ça reste les salaires, les horaires et les contrats de travail ».

La généralisation des audits a fini par faire taire les susceptibilités et les résistances psychologiques. Les administrations locales profitent de nos recommandations pour faire appliquer un peu plus les lois nationales.

J’interroge chacun, responsable de son secteur : textile, jouets, papeterie, etc… La conviction est générale. Les audits ne sont pas mal faits. Les enquêteurs sont rodés.

Michelle Wong qui dirige notre bureau à Hong-Kong, rappelle qu’au début, les tensions sont fortes dans les mois qui suivent les plans d’actions correctives que nous demandons. Mais, le sens du « business » de nos fournisseurs, l’envie de garder les marchés, ou de se valoriser…tout ça fait que ça finit par marcher.

Les limites maintenant ! 90% de nos collaborateurs dans nos bureaux d’Asie sont des « locaux ». C’est plus par fierté nationale et par conviction personnelle qu’ils se sont engagés dans cette démarche sociale. Ils sont aux avant-postes, ils sont au contact des ONG et croient dans la progressivité et au bien-fondé de la démarche. Mais ils sont tout, sauf naïfs. Ils relèvent trois écueils :

a) S’il faut se référer aux conventions ou aux législations des pays, il faut encore qu’elles existent. En Chine, par exemple, il n’y a pas de texte fondant la liberté d’association (syndicale) ou garantissant un salaire minimum ! Le maintien d’une relation commerciale dépend donc en grande partie de critères subjectifs, y compris, chez nos auditeurs.

b) On ne peut auditer que ce que l’on voit. En amont des usines de transformation ou d’assemblage, il y a une économie villageoise qui peut être le siège de nombreuses discriminations : sexe, culture, religion, âge.

c) Nos audits et notre démarche ne sont efficaces que pour autant que les administrations locales s’appuient sur nos démarches et les relayent en permanence.

d) Enfin, une part encore importante des achats passe par des intermédiaires, importateurs ou industriels transformateurs. La traçabilité n’est pas parfaite. Ces contrôles nous échappent.

Voilà un petit topo récapitulatif que je voulais vous livrer. Pour être encore plus précis, je me propose, dans une prochaine note, de prendre un cas d’entreprise pour que vous puissiez apprécier encore mieux les difficultés, mais aussi l’intérêt de ces initiatives.

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 15 juin 2005

Le « contrat nouvelle embauche »

Parmi les mesures phares du plan de lutte contre le chômage, c’est le « contrat nouvelle embauche » (CNE) qui fait débat.

Img_blog_150605.jpg

Beaucoup d’imprécisions encore : il s’agirait d’un CDI avec période d’essai de deux ans. Intérêt pour l’employeur : la procédure simplifiée de licenciement. Intérêt supposé pour le salarié : un complément d’allocation chômage, un accompagnement personnalisé ( ?), des « moyens nouveaux » ( ?) de reclassement et durée du préavis en fonction de l’ancienneté.

Le projet n’étant pas finalisé, prudence dans l’analyse. Mais sur le principe, je suis perplexe :

1) Deux ans, c’est long, trop long pour une période d’essai. Qui ose prétendre qu’il faut deux ans pour jauger la compétence d’un salarié, surtout dans l’univers d’une TPE. Six mois, un an, oui, mais deux ans, on se moque ! Si c’est la vraie motivation du CNE, alors disons-le tout net, il installe la précarité au cœur du CDI. Il a l’apparence du CDI, mais sera perçu comme un CDD. Et un CDD sans prime de précarité, ni prime de licenciement, donc moins bien que les contrats actuels.

2) Le CNE est destiné uniquement aux entreprises de moins de 10 salariés (TPE). On nous dit au gouvernement qu’il s’agit, avant tout, de répondre aux besoins des artisans ou des PME (plombiers, maçons, peintres, entretien de matériels…) dont les marchés sont aléatoires. Ils hésitent à embaucher alors qu’ils ont une visibilité réduite pour leur carnet de commandes et craignent de ne pouvoir licencier une fois les chantiers aboutis.

D’accord. Le problème est réel. Mais pourquoi n’avoir pas retenu le projet similaire de la Commission Virville (le contrat de mission) ! Certes, il était destiné aux cadres, mais le principe était généralisable.

Et puis, personne n’est dupe. Puisque cette initiative a valeur de test, pourquoi avoir maquillé le projet en le qualifiant d’embauche à l’essai ?

Dans les TPE, comme les PME, la qualité du travail et le taux d’absentéisme dépendent du degré de confiance instauré dans la relation employeur/salarié. Entre la précarité (le CDD) et le licenciement impossible (le CDI actuel), il faut trouver une forme de contrat unique (éviter les discriminations statutaires) avec plus de souplesse pour l’employeur. Mais aussi de la transparence, de la perspective (priorité à la réembauche, allocations dégressives) pour les salariés. On restera toujours dans « l’entre-deux » tant qu’on ne se sera pas attaqué aux rigidités du Code du Travail. On ne pourra s’y atteler qu’en évitant tout prétexte à suspicion et en offrant des garanties réciproques.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 14 juin 2005

Antisémitisme : Les saints doivent être exemplaires !

Le peuple juif « a la soif de l’or, il a le Christ pour ennemi. Laissé libre et doué d’un grand talent pour la spéculation, il a conquis notre or et il nous tient asservis. Il tient la presse et fait l’opinion. Il remplit nos grandes écoles publiques et vise à s’emparer de l’administration et de la magistrature. C’est une conquête…déjà bien avancée…Nous sommes esclaves…L’alarme est donnée…Il faudra bien qu’une solution vienne… ».

Exprimés par un leader du FN, un Faurisson ou un de ces fêlés qui barbouillent les cimetières, ces propos vaudraient à leur auteur procès immédiat, mobilisation du MRAP, brocards sous la plume d’un BHL en colère.

Or, c’est un abbé, le père Dehon, qui a parlé ainsi. Ou plutôt, qui affirmait ses convictions, en 1898, dans son « Catéchisme social ». Un prêtre que sa congrégation et ses admirateurs proposent aujourd’hui de béatifier, avec comme soutien d’honorables historiens et théologiens. Ses propos sont choquants, la procédure déplacée et les arguments en défense le sont encore plus.

1) D’abord, je vous explique pourquoi ce sujet m’interpelle personnellement. J’ai passé toute mon adolescence dans une école où, dans chaque classe, dans chaque couloir, était suspendue une photo du père Dehon. Comme mon père, je suis un pur produit de cette fabrique : « Les Prêtres du Sacré-Cœur ». A 12 ans, je rêvais d’être missionnaire, de planter la Sainte-Croix à l’orée des villages des peuples barbares, de prêcher aux foules incultes un évangile de fraternité et d’espoir. Et j’avais, pour tout bagage spirituel, la référence à ces vies mythiques des saints (Saint Vincent de Paul, Don Bosco, Dominique Savio) dont j’étais admiratif de l’action et de la générosité.

J’ai mûri, changé d’avis en cours de route, mais je reste extrêmement reconnaissant aux bons pères pour leur dévouement et la force de leur engagement. Le père Dehon, c’était dans l’enseignement de nos maîtres, un grand réformateur qui avait œuvré pour faire évoluer toute la doctrine sociale de l’Eglise. Un progressiste en quelque sorte. Et sa congrégation a eu un très grand rayonnement (Paray-le-Monial).

Aussi à la lecture de ses textes qu’on nous avait cachés et que l’on fait semblant de découvrir aujourd’hui, j’ai un peu l’impression d’avoir été trompé.

2) Mais ce sont les arguments de ses défenseurs qui me révoltent. Ils disent, en substance : « Le propos est banal pour l’époque » ; « L’abbé était sur la corde raide sans avoir théologiquement versé dans le racisme » ( !) (L’historien Paul Airiau). Un autre biographe rappelle toute « part d’ombre qui existe chez tout saint » et que celle-ci, chez Dehon, « n’est pas structurante de sa pensée ». Sa judéophobie « n’était pas raciale, mais religieuse ». Tous affirment que cet antisémitisme était relativement « fréquent et banal dans les milieux intellectuels de cette fin du XIXème ».

C’est justement cette volonté de banalisation qui est choquante. Elle n’est pas acceptable en elle-même. Elle est révoltante si on veut bien considérer l’initiative qui vise à faire du père Dehon un modèle, une référence, une icône du catholicisme. Avec la béatification, ce n’est pas l’histoire qu’on justifie, c’est le futur qu’on imprime, qu’on façonne, pour l’édification morale des jeunes générations.

3) De nos jours, le culte des saints ne fait plus recette. Ces béatifications à la chaîne ont même une petite connotation kitsch qui enlève beaucoup de signification à ces pratiques cultuelles, de l’avis même de fervents catholiques. (S’il fallait revisiter la vie des saints statufiés dans nos églises, et les passer au tamis critique de la morale, il y aurait des hécatombes !). Mais la poursuite (ou non) de ce procès en béatification constituera un signe fort de l’Eglise.

Sous la pression d’attaques qui visaient son court passé dans les jeunesses hitlériennes, mais surtout animé d’une même volonté que son prédécesseur, Benoît XVI poursuit une politique d’ouverture avec les autres confessions. Il recevait, la semaine dernière, les représentants de la communauté juive internationale (le rabbin Israël Singer, USA, et Edgar Bronfman, président du Congrès juif mondial). Devant eux, il a insisté : « La mémoire du passé reste pour les deux communautés un impératif moral ».

C’est un objectif que nous devons partager. C’est un impératif qui s’oppose à la banalisation de l’antisémitisme, même remis dans son contexte historique. Une manière de dire qu’il ne faut ni réécrire, ni embellir l’histoire. Malgré ses positions, le père Dehon mérite certainement notre admiration pour une partie de son œuvre. A vouloir idéaliser sa personne, en toute connaissance de sa judéophobie, ce ne serait certainement pas le meilleur moyen de signifier notre volonté de réconciliation.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 13 juin 2005

Journal du 2 au 9 juin 2005 (fragments)

1) Pauvreté : Le gouvernement vient d’autoriser la location de ce qu’on appelait impudiquement « les chambres de bonnes » dont la surface est inférieure à 9 m² ! Oui, vous avez bien entendu. Cela se passe en France. Cela fait vingt ans qu’au…pipeau, les gouvernements successifs nous jouent la farandole des « logements sociaux ». Combien de fois ne leur a-t-on pas dit que la lutte contre la pauvreté et le droit au logement étaient une priorité politique. Personne n’était dupe : chaque hiver nous valait une interpellation d’Emmaüs ou de l’Abbé Pierre… De là à arriver à cette mesure, voilà qui peut surprendre.

Quelle que soit l’hypocrisie dans laquelle nous vivions (les chambres de bonnes se louaient sous le manteau), et quelle que soit l’urgence, cette décision gouvernementale sonne comme un aveu… Des miettes en bout de table pour le pauvre Lazare : voilà qui ne va pas arranger l’image de notre modèle social à l’étranger !

Blog_130605_Abbe_Pierre.jpg

M.E. Leclerc et l’Abbé Pierre (11 février 1985) : cela fait 20 ans que tous les gouvernements lui tiennent les mêmes promesses…

2) Europe : A force de donner des leçons aux autres, il faudra bien accepter de se regarder en face. J’ai bien aimé l’éditorial courageux d’Alain Genestar (Paris Match 9/06/05). Sévère avec un chef de l’Etat qui s’est « fait élire sur la promesse de réduire la fracture sociale ». (On en voit les résultats !). Sévère avec « le non de gauche » et ses positions sur l’immigration. « Quand la Pologne s’est ouverte à l’Europe, la France y a installé son argent, ses banques et ouvert en grand ses carnets de commandes (j’ajouterai « et ses hypermarchés ! »). En échange, un plombier polonais a osé frapper à notre porte pour réparer les lavabos. Et une partie de la gauche…a crié au scandale, au dumping social… Une fraction de la gauche a rejoint les thèses de la préférence nationale prônées par l’extrême droite ». Quelle dérive pour une gauche qui se disait morale. Avec quels arguments s’opposera-t-elle aux quotas d’immigration par métier préconisés par Sarko ?

3) Communication : Cette campagne référendaire a montré combien l’expression politique était devenue dépendante des médias. Quelle erreur, finalement, d’avoir supprimé la communication politique par voie d’affiches, ou dans les journaux. Les problèmes de financement pouvaient être résolus (comment fait-on dans les autres pays ?). Résultat, comme le dit Jean-Marc Lech (Ipsos), « les stratégies se résument à aller sur TF1 pour parler aux pauvres, sur France 2 pour toucher les gens de gauche et sur France 3 pour s’adresser aux régions. Aucun pays développé n’a ce degré zéro de la communication politique ». Est-ce un hasard si, finalement, la plupart des échanges d’arguments se sont faits sur Internet ?

4) Politique : Deux jours après sa nomination, la toute nouvelle Ministre Déléguée au Commerce Extérieur, Christine Lagarde se lâchait sur Europe 1 et recommandait « la réforme du Code du Travail pour lutter contre le chômage ». Il paraît qu’elle a failli se faire virer illico presto. Elle a eu le droit à un oral de rattrapage pour expliquer que son point de vue était personnel (sic) et pas « celui du gouvernement ».

Un jour, peut-être, on comprendra que la grandeur d’un homme politique, comme celle d’un chef d’entreprise, n’est pas de s’entourer de béni-oui-oui, ni de godillots. C’est justement cette conception monarchique et centralisée du pouvoir qui pose problème. Tactiquement, elle empêche « de ratisser large », en profitant de la diversité des expressions ministérielles. Plus fondamentalement, elle n’autorise plus ni ballon d’essai, ni expérience, ni prise de risque. Pour lutter contre « la pensée uniforme », il faut commencer par accepter ses différences !

5) Emploi : Le Monde titre sur cet engagement de Villepin devant le Parlement : « Je m’engage à donner une activité à chacun ». Ce n’est pas un peu présomptueux tout ça ?

6) Etranger : Lu dans Le Monde du 9/06/05 : « Les Izvestia passent sous contrôle de l’Etat russe ». Avec tout ce qu’on peut lire dans la presse française sur l’évolution politique en Russie, je ne suis pas sûr que les Français avaient pu, une seule seconde, imaginer que les Izvestia aient pu être privatisées ! Voilà donc une nouvelle qui ne surprend personne.

7) Politique : Nicolas Sarkozy a déjà révélé qu’il quitterait le gouvernement avant la fin 2006. Toute la classe politique fait des paris sur le jour qui verra l’explosion du couple Sarko-Villepin. Je l’invite à lire la rubrique que tient quotidiennement Le Parisien sur les problèmes juridiques des Français : « Sachez que la séparation de corps ne dissout pas le mariage, mais le devoir de cohabitation. Chacun des deux époux séparés conserve donc ses droits dans la succession de l’autre… ». Ca va être grandiose !

Michel-Edouard Leclerc

Samedi 11 juin 2005

Scotch Arleston, scénariste et rédac chef de Lanfeust

Le 16 avril dernier, je vous avais brossé un portrait de Tarquin, le dessinateur de Lanfeust, cette BD à succès dont la RP génère 27 % des notes de restaurant de Mourad Boudjellal, génial PDG des éditions Soleil. Je ne vous avais jusqu’ici que vaguement parlé de Christophe Pelinq, dit Scotch Arleston, son scénariste et mentor. Un type hors du commun, plutôt costaud physiquement, à la fois grand frère (pour tous les collègues dessinateurs qu’il fédère au sein de l’écurie Soleil), professeur (un charisme renforcé par un débit, une verve, riche de milliers d’histoires et d’anecdotes), et patron de maison d’hôtes, puisqu’il accueille, dans les locaux du journal « Lanfeust » toute la crème de « l’heroic fantasy » française.

Revenons donc à Aix. Quand Tarquin s’abreuve et « mate » les étudiantes à la Brasserie de la Rotonde, Arleston tient son QG 20 rue Fermée. Son bureau d’abord : banal, oui, on peut le dire. Au mur, une carte du monde de Troy qu’il a créée de toutes pièces. Des posters de ses maîtres (Roba, Franquin) ou de ses complices (Yann, Conrad, Mourier). Il a une tendresse pour une affiche de Vallée (1996) qui illustre une scène des « Tontons flingueurs » avec Jean Lefebvre, Bernard Blier, Lino Ventura. Il tient bureau ouvert mais sait s’isoler (les portes sont capitonnées pour que sa secrétaire ne l’entende pas rire tout seul). Un matos et une discothèque très complets pour mettre ses neurones en rythme avec les décibels. Mais s’il s’y enferme « aux heures classiques de bureau », il promène sa silhouette de clergyman (uniforme noir, l’hiver, espadrilles et uniforme noir et blanc, l’été) dans des locaux squattés par les meilleurs laborantins de la BD méditerranéenne. Sont là (ou y passent) Pellet, Tarquin, Simon Van Liemt, Steven Lejeune, Nicolas Kéramidas, Dominique Latil (scénariste), Nolwenn Lebreton (coloriste) et Floch qui a traversé le quartier pour venir faire ses photocopies.

Le monde d’Arleston, c’est 70 albums (une vraie usine, ce mec)…parmi lesquels « Lanfeust de Troy », « Lanfeust des Etoiles » (avec Tarquin), « Trolls de Troy » (avec Mourier), « Les Naufragés d’Ythaq » (avec Floch), « Les Forêts d’Opale » (avec Philippe Pellet), « Les Feux d’Askell » (re Mourier), « Moréa » (avec Labrosse), « Léo Loden » (avec Carrère), etc…

Scotch est un hypocondriaque qui a décoincé sa bulle en devenant « écriture addict ». C’est un bosseur. Il ne croit pas au talent inné, il faut savoir le conquérir, « tout est une question d’envie ». Il se définit de l’engeance des Saint-simoniens (pour ceux qui regardent « La Ferme » ou « Koh-Lanta », ce n’est pas un auteur de BD !). Mais par rapport à l’ancêtre, dispose d’un net réservoir d’humour. Il reçoit les journalistes sur une sorte de divan rouge pour psy. A écouter les multiples histoires dont il nous abreuve, il ne fait aucun doute que ce type-là, s’il réécrivait la Bible, nous resservirait, en prime time, les Turpitudes selon Job, Ma nuit avec Esther, le Retour de Joseph (acte V), etc…

Malgré son look de mercenaire/missionnaire rockstar, il est du genre à vous balancer, dès les cinq premières minutes, qu’il est « anticlérical, archi athée, et mécréant grave ». N’empêche, l’atelier qu’il transforme, l’été, en université pour jeunes créatifs s’appelle « Gottferdom » (« Nom de Dieu ! », en flamand). C’est ça le problème avec les philosophes de son espèce. Ils abattent les idoles, mais ne dédaignent pas construire quelques petites chapelles pour abriter leur propre congrégation…

En attendant l’interview que je publierai dans la deuxième livraison « d’Itinéraires dans la Bande Dessinée » (début 2006, chez Flammarion), goûtez son humour dans la rencontre que propose ce mois-ci l’excellente revue Bodoï. Ca décoiffe !

Blog_110605_Bodoï.jpg

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 10 juin 2005

Suremballage, gaspillage, surconsommation d’énergie : Du concret !

Suite à ma note sur Nicolas Hulot (01/06/05), des internautes et des consommateurs m’interrogent sur les actions concrètes dans lesquelles notre enseigne s’implique, parallèlement à la réduction des sacs plastiques. Je ne voudrais pas transformer ce blog en instrument de « communication corporate », mais puisqu’il m’appartient aussi de prouver (ne serait-ce que pour mieux démontrer la faisabilité !), je veux juste citer deux types d’actions qui sont typiquement du ressort (et à la portée) d’un distributeur :

1. Les partenariats écologiques avec les fournisseurs : Depuis deux ans, la SCAMARK, société coopérative qui conçoit et fait fabriquer les produits Marque Repère (MDD) pour notre enseigne, a mis en place des « contrats de progrès environnementaux » avec ses principaux fournisseurs. Sur la base du volontariat, chaque industriel, fort du marché obtenu auprès des magasins, s’engage sur huit domaines d’action : la consommation d’eau, les rejets dans les rivières, la consommation d’énergie, les émissions polluantes dans l’atmosphère, la gestion des matières dangereuses, la promotion des bonnes pratiques et la mise en place de cahiers des charges écologiques (allant jusqu’à la certification !).

Les deux parties (SCAMARK et ses fournisseurs) s’engagent à des évaluations annuelles permettant de mesurer l’impact des mesures prises sur l’environnement. La Fondation Nicolas Hulot donne son label aux entreprises contractantes. A ce jour, 369 sites industriels ont signé un contrat. 131 sur la gestion des déchets, 84 sur la maîtrise de la consommation d’eau et 60 sur la gestion des rejets. Des résultats concrets ? Trois exemples :

- La société HDV Distribution (négociant en vins) a mis en place un plan de formation globale de son personnel concernant la manipulation des bouteilles, le tri et la gestion des déchets. Elle a enregistré une baisse de 12% de déchets.

- La société Morina Baie (fabrication de biscuits) a fait installer des compteurs à gaz individuels sur toutes ses lignes de production et de cuisson. Elle a mis en place des systèmes de contrôle qui ont permis de baisser sa consommation d’électricité de 5% et de gaz de 3%.

- Les cafés SATI ont, grâce à la mise en place d’un torréfacteur nouvelle génération, réduit de 50% les émissions de CO² dans l’atmosphère.

Petits ruisseaux… grandes rivières !

2. De son côté, la SCAMARK s’est attelée directement à la conception des emballages et à la limitation de leur impact sur l’environnement. Elle a mis en place des solutions dites « d’éco-conception » permettant d’agir très en amont sur le choix des méthodes et des matériaux de conditionnement.

Des exemples : Marque Repère a « rajeuni » sa gamme de glaces. Le nouveau packaging a changé de forme, diminué en poids, ce qui a permis un gain de place de 45% par palette. Economie : 1 820 palettes en moins à transporter, soit 60 camions en moins sur les routes ! En plus, les boîtes ont bénéficié d’un couvercle avec un système d’inviolabilité, ce qui a permis de supprimer l’opercule et le suremballage. Du coup, 31,5 tonnes de film plastique et de cartonnage sont économisées chaque année.

Idem pour 16 produits frais dont l’optimisation du conditionnement et du transport a permis d’économiser 95 tonnes d’équivalents bois et plastique, et permis de retirer des routes 137 camions. Soit une quantité non négligeable de CO² dans l’atmosphère en moins.

Je m’arrête là. On pourrait multiplier les exemples, tant les chantiers ouverts sont énormes. Et pourtant, même si cela est affiché avec une certaine fierté, ayons l’humilité de dire que ce n’est encore qu’une goutte d’eau.

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 9 juin 2005

Réforme de la Loi Galland : Le cas du petit commerce

Leclerc_Luky_1_090605.jpg

Leclerc_Lucky_2_090605.jpg

En France, c’est une habitude. Pour se protéger des effets de la concurrence, « les gros » se planquent toujours derrière « les petits ». Pour défendre le monopole de la pharmacie (sur les cotons-tiges et les crèmes de beauté !), ce ne sont pas les labos qui ont plaidé, ni même les officines du XVIème. C’est la pharmacienne (de zone rurale !) qu’on a envoyée au JT de Jean-Pierre Pernaud pour verser une larme et illustrer la faiblesse des marges. Idem pour les pétroliers qui se sont honteusement servis des petits pompistes pour convaincre les élus des effets dévastateurs de la baisse des prix, ou les petits libraires, figures emblématiques du combat contre la méchante Fnac.

C’est le même scénario que nous jouent les grands magasins et les succursalistes (Monoprix, Casino, etc…) pour qu’on ne touche pas à la loi Galland. Après son voyage en Hollande, organisé par les RP de Casino, Christian Jacob, notre récent « ancien Ministre du Commerce », me parlait ainsi : « A Provins (il en est le maire, apprécié d’ailleurs !), j’ai un Leclerc et un Intermarché. Si je les laisse trop baisser les prix, ça va encore creuser l’écart avec le petit commerce du centre ville. Ils vont crever ».

L’argumentaire est habile. Il mélange réalisme sociologique et affectif. Mais il occulte le fait que la marge d’un commerçant (pompiste, libraire, etc…) dépend non seulement de ses prix de vente, mais aussi de ses conditions d’achat. Si les petits commerçants « ne peuvent pas suivre », c’est bien à cause de la discrimination dont ils sont victimes à l’achat. Obliger tous les hypers de France à garder leurs marges arrière, voilà un prix bien élevé qu’on fait supporter à tous les Français. L’argument ne tient plus quand, à moindres frais, il suffirait de s’en prendre aux prix de gros et à la relation de dépendance dans laquelle le grand commerce tient ses revendeurs.

Le mensuel « Linéaires », dans son édition de juin (numéro 204), livre une intéressante interview de Serge Méresse, avocat de plusieurs commerçants franchisés. Il rappelle, à juste titre, que le débat sur la loi Galland s’est focalisé sur la relation industrie-commerce, « sans se préoccuper des relations centrale/franchisé…Ceux-ci ne peuvent pas baisser leur prix au client final parce que les prix d’achat sont trop élevés et parce que la part de coopération commerciale leur revenant ne leur est pas reversée ».

Voilà qui devrait dédouaner un gouvernement dont le Premier Ministre vient de réaffirmer qu’il veut faire baisser les prix. Le petit commerce, ce sont des hommes et des familles qui méritent qu’on s’occupe de leurs problèmes. Mais ce sont essentiellement des marchands de fruits et légumes, des charcutiers-traiteurs, des bouchers… qui ne sont pas directement concernés par la vente des produits de grandes marques. Les autres (petits magasins et supérettes représentant moins de 5 % de part de marché) s’approvisionnent auprès de grossistes (Ripotot, Aldis, Disval, Cercle Vert) ou de franchiseurs (Casino, Promodès, etc…) qui ont les mêmes conditions d’achat que les hypers. Il dépend de Casino ou de Carrefour-Promodès que les petits magasins à leur enseigne (8 à Huit, Shopi, etc…) vendent moins cher… et arrêtent ainsi de polluer un débat qui prive tous les Français de la baisse des prix. Ce qu’Intermarché ou Système U arrivent à faire dans leurs petites surfaces est évidemment à leur portée.

Le législateur ne peut se laisser abuser à ce point. Ce n’est pas dans la mission de la loi que de permettre à ces succursalistes de s’engraisser sur le dos des Français ou de leurs franchisés.

Leclerc_Lucky_3_090605.jpg

Luky Luke in « La belle province»  Achdée, Gerra & Morris (Lucky Comics Ed.)

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 8 juin 2005

Chômage / Emploi : Contre l’immobilisme … le courage !

Qui va oser le premier ? Qui va avoir le courage de taper sur la table, d’arrêter les guerres idéologiques, et d’en appeler à la responsabilité des acteurs sociaux dans la lutte pour l’emploi.

Les recettes, tout le monde les connaît. Toutes les revues économiques ont publié la liste des actions possibles. Les Français ont été abreuvés des conclusions de multiples rapports, dont récemment ceux de Martin Hirsch (contre la pauvreté) et de Michel Camdessus (rapport rédigé à la demande de Nicolas Sarkozy). Mais comme le disait Martin Hirsch lui-même, ce matin, sur France Inter, une fois publiés, tous ces plans d’action finissent dans les cartons des résolutions enterrées.

Le problème, ce ne sont pas les idées, c’est le courage. Celui de s’en prendre aux tabous, au confort d’une opposition idéologique dont François Chérèque, secrétaire général de la CFDT disait hier sur RTL qu’il s’agit « d’une opposition de style qui ne produit plus rien ». D’un côté, dit-il, le « je ne touche à rien », et de l’autre « je remets tout en cause » ! Je partage cet avis. La Guerre Froide aurait dû finir avec la chute du Mur de Berlin. Ils nous pompent l’air, ces patrons excessifs dans leur ultralibéralisme. Leur idéologie ne vaut pas mieux que les slogans collectivistes.

Face aux attentes bien réelles de 10,5% de chômeurs, je préfère le pragmatisme et l’efficacité. Deux exemples :

1) Le Code du Travail : Ce sont les entreprises qui, principalement, créent de l’emploi. Les carcans administratifs, et encore plus le poids des éventuels licenciements, deviennent tels que plus personne ne veut prendre le risque d’embaucher. C’est moins vrai dans les grandes entreprises, mieux armées sur le plan juridique et comptable. Mais interrogez n’importe quel artisan ou patron de PME. Ici, on limite l’embauche à 10 personnes (seuil légal à partir duquel il faut un délégué du personnel), là à 49 (seuil au-dessus duquel il faut un comité d’entreprise). Attitude stupide, excessive, intolérable ? Certes. Mais l’empilement des lois sociales, le passif potentiel que constitue toute embauche dans une conjoncture aléatoire, la pression idéologique sur les chefs d’entreprise (capitaliste = salaud) et la complexité croissante des questions juridiques (tout le monde n’est pas sorti de l’ENA ou d’HEC) sont des données objectives, et si l’on veut que ces entreprises-là embauchent, il faut bien faire avec !

Il ne s’agit évidemment pas de déréguler le marché du travail. La priorité doit rester celle de la protection des salariés, de leurs droits, de leur représentation, et peut-être même de supprimer les CDD, pourquoi pas ! Mais nous sommes en crise, qu’on se le dise. Au moins, à court terme, il faut lever les tabous. Pourquoi les hommes politiques, cette semaine, se sont-ils tous précipités pour dire : « il ne faut pas toucher au Code du Travail ». Comme dit courageusement François Chérèque, « le Code du Travail change tous les ans ». Ne peut-on trouver un consensus pour faire sauter les verrous dont l’analyse rationnelle démontre l’incongruité ?

2) Il y a le poids des charges ! Ca fait 15 ans qu’on en parle dans ce pays. Il est vrai que le patronat, en focalisant toutes ses revendications sur ce thème, et en le mettant à toutes les sauces, a perdu en crédibilité. Mais enfin, sans généraliser, qui peut encore douter des discriminations flagrantes entre les charges que paient les entreprises françaises et celles de leurs homologues du Sud de l’Europe ou de l’Europe de l’Est, nos compétiteurs sur les mêmes marchés ? A chaque fois qu’on essaie de faire bouger ce dossier, il se trouve à l’INSEE, au Plan, au CNRS, des analystes et des chercheurs pour nous démontrer qu’à coût du travail comparé, la France s’en tire bien. Et c’est probablement vrai globalement. Sauf que les charges pèsent moins dans le secteur des services, exportateur, alors qu’elles plombent nos industries manufacturières, et même notre agriculture.

J’étais, hier soir, dans les Vosges, à Bruyères. Dans cette région, l’industrie textile est en compétition avec des entreprises roumaines, polonaises dont les écarts de salaires sont déjà de 1 à 3. Si l’on rajoute les charges, c’est évidemment perdu d’avance ! ! ! On nous dit à l’INSEE que les gains de productivité, y compris dans ce secteur, compensent les différentiels de coûts de production. Eh bien ! Ca veut dire quoi « gains de productivité », à chiffre d’affaires stagnant si ce n’est moins d’emplois par unité produite !

Tout le système français du financement de notre politique sociale (ce fameux modèle social si déficitaire !) est financé par les contributions des seules entreprises qui créent des emplois. C’est du délire. C’est une atteinte au bon sens. Michel Rocard avait essayé d’en faire financer une partie en créant la CSG. D’autres, comme le sénateur Jean Arthuis ou mon père et moi, demandent depuis longtemps qu’on étudie le transfert de ces contributions vers une TVA sociale. Si on ne prend pas des mesures radicales, de toute façon, on confine dans l’aveuglement.

3) Sur ces deux points, assouplissement administratif et baisse des charges, les idées ont commencé à évoluer. Ce sont les deux piliers du plan « services à la personne ». Mais pourquoi le raisonnement s’arrêterait-il au seuil des entreprises. Pourquoi imagine-t-on qu’une baisse de charges est favorable à l’emploi d’un jardinier ou d’un prof de maths à domicile, mais pas à celui d’un plombier chez l’artisan ou d’un fraiseur chez Dassault ?

Le redressement anglais, de Thatcher à Blair, tout comme l’expérience danoise n’ont pu être menés qu’en rupture avec les cultures dominantes. Il y a eu des gens dans la rue, ça a castagné aux sorties de certaines usines, mais les politiques ont tenu bon.

Moi, je crois que les Français ne sont absolument pas accrochés à un modèle dont ils voient la faillite. Ce qu’ils veulent, ce sont des jobs, des perspectives de carrière et des revenus croissants. Ca passe par un plan global qui conjugue deux engagements : la sécurité des salariés, l’assurance du maintien d’un régime protecteur auquel ils ont cotisé, un renforcement du droit contractuel. Mais aussi, la fin d’une culture de passivité et d’assistance permanente. Avec pour corollaire : allocations chômage et RMI dégressifs après premiers refus d’embauche, participation à des systèmes de formation obligatoire pendant les périodes de chômage, revalorisation des métiers manuels et de services (un gisement d’emplois énorme), etc…

Oui, qui va oser ? Il y a des coups à prendre, mais, à terme, j’en suis sûr, une vraie reconnaissance des Français pour ceux qui s’y seront investis.

Michel-Edouard Leclerc