Archive pour juillet 2005

Vendredi 29 juillet 2005

Vous, moi, le blog et la période estivale

Vous êtes plus de 18 000, chaque mois, à venir zapper sur ce blog. Eh bien, je vous le dis tout cru, cette statistique me remplit d’allégresse… Je n’imaginais pas une telle audience.

Oserais-je vous dire, chers amis, que je suis content de nous. De moi ? Oui, parce que j’ai réussi à maintenir une certaine constance dans la production des notes. Tous mes collaborateurs et amis m’attendaient au tournant. Eh bien, ils s’étaient trompés. Je prends beaucoup de plaisir à ces rendez-vous quasi quotidiens. Je ne m’en sens pas esclave. Même si, je le reconnais, je prends un peu de retard pour répondre à vos commentaires (mais je réponds toujours, je crois). Et vous ? C’est pareil ! Tous les journalistes qui sont venus voir ce blog gratifient vos commentaires d’une excellente notation : qualité des échanges et de la rédaction. Ils sont d’autant plus étonnés que nous abordons, contrairement à d’autres blogs, des sujets qui pouvaient apparaître trop sérieux.

Bref, si nous continuons comme ça, en fin d’année, je pourrai vous inviter à sabrer le chouchen (non, je ne vous infligerai pas ce liquoreux breuvage que, dans nos Cornouailles, on inflige aux touristes, mais un bon Breiz Cola produit en Finistère !) avec petits fours et Kouign-aman…

Vous l’aurez compris. Les vacances approchent… Je me lâche… Pendant les trois prochaines semaines, je vais me mettre un peu au vert. Vous avez toute latitude, bien sûr, de continuer à nous proposer les commentaires qu’il vous plaira de rédiger. Mais moi, ne m’en veuillez pas, je retiendrai la plume.

Attention : je plie les gaules, mais ne romps point. Précisons peut-être les termes de mon contrat : trois ou quatre notes maxi la semaine, et réponses à vos interventions tous les trois ou quatre jours. Ok ?

Je reste connecté. Je ne saurais me détendre sans les sarcasmes de Pierre, l’ironie d’Erosoft, les synthèses de Babylone (au fait, t’es où ? Tu es tombé amoureux ?), et les lettres exotiques de Florence Jean depuis son île Maurice… Et vous Sébastien, il me semble que ça commence à faire un bon bout de temps que vous êtes parti traverser nos provinces. Faudrait voir à ne pas trop abuser !

Bon, sérieux ! Mon job m’oblige, de toute façon, à rester en France. Entre randonnées sur les sentiers périgourdins, descentes en canoë-kayak, agapes entre amis et remontée des abers bretons (je renvoie au dictionnaire tous les incultes), je reste connecté à la vie du groupe. Mes collaborateurs vont partir aussi. Devoir de vigilance, je reste disponible.

C’est le lot des chefs (bof !). Une petite épidémie de listéria, des agriculteurs en colère qui manifesteraient, un concurrent qui voudrait organiser un coup de Trafalgar pour piquer un magasin ici, organiser une méga promo là, il me faut pouvoir regagner la capitale, ventre à terre. Personne n’est indispensable. Mais s’il y a crise, conflit, ou difficulté majeure, je n’imagine pas déléguer le sale boulot alors que je continuerais de jouer les panneaux solaires au bord d’une piscine.

J’emporte avec moi quelques livres (une bio de Jim Morrison, des albums de Frank Miller, quelques romans suggérés par nos libraires…), des disques, mon portable. J’achèterai les journaux. Veille active…mais je prendrai mon temps.

Je vous souhaite aussi de bonnes vacances, si vous avez, comme moi, la chance de pouvoir en profiter. Kenavo !

img_blog_290705.jpg

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 28 juillet 2005

Philippe Francq, actionnaire majoritaire et heureux de « Largo Winch Ltd. »

ScanLargoWinch.jpg

« Pas de problème : pour venir chez moi, tu peux atterrir sur la piste de Nizas. Elle est assez longue, mais en herbe. Si tu viens en hélico, tu peux te poser devant la maison ». Il me prendrait pour son héros, Largo Winch, qu’il ne s’exprimerait pas autrement. Van Hamme, son scénariste et ami, lui a tout appris du monde de la finance, du pétrole ou du business de la drogue, mais il ne connaît manifestement pas encore à quel point un discounter se doit d’être économe dans ses moyens de déplacement.

Bon, j’exagère, il m’arrive aussi parfois de louer ce genre d’engin. Mais je ne me rendais pas compte à quel point il existait un mimétisme entre les passions de Philippe Francq pour les sports mécaniques (ski nautique, moto, hélicoptère) et celles de son héros principal, Largo. J’avais lu l’important dossier que lui a consacré la revue DBD (novembre 2002). Frédéric Bosser, rédacteur et éditeur, l’avait campé en « père de famille calme et posé ». Pas faux du tout. L’homme que je rencontrai, lundi dernier, au-dessus du vieux port de Marseille, ne s’est pas « pris la tête » malgré les centaines de milliers d’albums qui ont fait sa renommée. Pudique, un brin timide, il a, l’âge en moins et les muscles en plus, le débit lent et le pas tranquille de William Vance. Comme quoi, les dessinateurs de tous ces héros bien agités (Bob Morane, XIII, Largo…) en sont souvent les antithèses.

Intéressante, cette discussion. Il achève les dernières planches du tome XIV (en pré-publication actuellement dans le mensuel Capital). Avec Jean Van Hamme, il programme un voyage de repérage à Hong-Kong où se dérouleront les aventures des tomes XV et XVI, sur fond de crise de l’acier.

A la différence d’une série comme XIII, qui traîne en longueur, Largo Winch renoue avec la tradition du feuilleton et de ses épisodes complets. Deux albums de 46 pages maximum pour couvrir l’ensemble de chaque scénario. Chaque histoire aborde un thème principal (une OPA hostile, l’immixtion des réseaux de la drogue dans la finance internationale, la bataille pour l’accès aux réserves pétrolières, etc…). Sans véritablement vouloir être pédago, Van Hamme et Francq veulent rester crédibles. Réalistes, pas naturalistes pour un sou, sans excès de sensiblerie, ni d’engagement politique partisan, ils limitent volontairement leurs décors : on ne descend pas dans les usines, on ne parcourt pas les chaînes de production ou les guichets d’agence, on s’en tient à l’univers des managers de premier rang…au bureau, dans l’avion, sur les lieux de villégiature ou de prospection. Fantasmes d’auteurs ? Pas vraiment : Van Hamme, avant d’être scénariste, était cadre de haut niveau dans les services marketing d’une multinationale. Et de l’aveu de Francq, le personnage de Largo Winch cumule les images de quelques héros de papier, mais aussi celle plus concrète d’un Richard Bronson, le patron de Virgin.

Sur le plan technique, notre dessinateur ne nie pas l’influence d’Herman, et encore moins celle d’un Cosey. Tout simplement, sans ego excessif, il reconnaît être très attentif aux recommandations de son scénariste. Il lui voue une vraie reconnaissance…et une certaine méfiance pour de possibles emportements. Il m’a raconté le sort que ce dernier a fait subir à William Vance. Mécontent de la représentation d’une somptueuse créature au physique trop avantageux (il trouvait les cheveux trop abondants), il tenta de convaincre William. Peine perdue. Mais dans les scénarios suivants, il obligea le dessinateur à lui raser la tête !

Pour le moment, à l’abri de ces petites mesquineries, Philippe commence à lever le pied. Il ne prend pas de vraies vacances, mais revêt, aux heures creuses, la panoplie du maçon pour arranger sa maison, près de Montpellier, et réhabiliter de vieilles granges.

Il aimerait pouvoir dessiner une histoire d’amour tragique. Il insiste sur le nécessaire caractère dramatique de la tension amoureuse. Sa jolie femme, en face de lui, fronce les sourcils, légèrement ironique. Elle connaît son homme. Professionnellement, ils travaillent séparément : elle a illustré, pour les éditions Milan, deux superbes albums pour enfants (« Le Guide des apprenties princesses », idem « des apprenties sorcières », en attendant celui « des starlettes » (décembre 2005)). Mais elle semble partager avec lui beaucoup de passions. Lui, a beaucoup aimé au cinéma « Le Patient anglais » et « Sur la route de Madison ». Il n’a pas encore trouvé son scénariste. Si l’aventure vous tente…succès assuré pour l’heureux gagnant !

P.S. : Je signale que BFB Editions, 4 rue Dante, 75005 Paris, ont réalisé un numéro spécial de la revue DBD (entretiens et bibliographie) fort complet et bien illustré.

IMG_280705_Franck.jpg

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 27 juillet 2005

Sacs plastiques : Les associations se mobilisent pour la suppression des sacs jetables

img_blog_270905.jpg

Va-t-on vers la suppression des sacs plastiques jetables ? Depuis février 1996, mon groupe menait un combat solitaire pour imposer les sacs consignés et recyclables à la place de ces 15 milliards de sacs plastiques dont une partie pollue notre environnement. Avec, depuis, un réel succès, puisque timidement mais sûrement, les autres enseignes de la grande distribution se sont engagées à diminuer de 15 à 25 % le nombre de sacs en sortie de caisse.

Plusieurs collectivités locales ont pris le relais. C’est l’association des « Amis du Vent », en Corse, qui a donné l’exemple. A Calvi, puis dans d’autres sites de l’Ile de Beauté. A l’île de Ré, à La Ciotat, à Montpellier, à Dijon ou en Savoie, campagnes de sensibilisation, actions pédagogiques et engagement des partenaires commerciaux semblent promettre quelques résultats positifs.

Un virage encore plus important vient d’être pris par l’UFC-Que Choisir. On connaît l’influence de cette organisation sur le mouvement consommateur. Je désespérais de les voir s’impliquer ouvertement et nationalement. Son entrée en lice va accélérer inéluctablement le processus de disparition des sacs.

Dans un communiqué diffusé la semaine dernière, l’UFC-Que Choisir « appelle les consommateurs à ne plus utiliser de sacs jetables ». L’organisation demande aux pouvoirs publics de « soutenir cette démarche en imposant des mesures contraignantes aux industriels et aux distributeurs ».

Rentrée en guerre, l’UFC va même plus loin et conteste l’intérêt des nouveaux sacs biodégradables dont la mise sur le marché est préconisée par plusieurs industriels et députés : « l’innocuité des composants utilisés et de leurs produits de dégradation n’est pas démontrée ». De plus, « on ne peut parler que de sacs fragmentables, mais certainement pas de sacs biodégradables ».

Seul couac dans cette prise de position, l’UFC, de manière complètement incompréhensible, propose une discrimination positive à l’égard « des petits commerces et des supérettes qui concentrent les achats impromptus ». Ils « devraient pouvoir proposer des sacs jetables qu’il ne serait pas choquant de rendre payants ». (Curieuse attitude sélective, résurgence d’une forme de populisme qui attribue systématiquement aux « petits » toutes les vertus…).

Mais sur le fond, et par-delà cette anecdote, nous ne pouvons que nous féliciter de la mobilisation des organisations de consommateurs qui, à l’instar du WWF et de la CLCV, prennent à leur tour des positions courageuses. Elle conforte la démarche que nous avons initialement entreprise et va aider nos salariés (caissières et chefs de rayon) à convaincre les derniers clients récalcitrants.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 26 juillet 2005

Economie et sécurité : Le cas du transport aérien

Après ce nouveau massacre, Charm el-Cheikh panse ses plaies. Le terrorisme se cherche de nouvelles cibles et les démocraties renforcent leur solidarité (à force de l’annoncer, après chaque attentat, on se demande pourquoi elle n’est pas déjà maximale !).

Mais Charm el-Cheikh, c’est aussi, de triste mémoire (Janvier 2004) une catastrophe aérienne. D’autres vies violemment fauchées, et une polémique sur la sécurité des avions charters. Alors que s’organise et s’amplifie le grand ballet aérien des chassés-croisés des vacanciers, je suis évidemment sur le qui-vive et observe, avec une certaine fébrilité, la trop lente avancée du programme national et européen mis en place au début de l’année dernière.

Mon groupe n’est pas en première ligne comme le sont FRAM, ou le Club Med. Leclerc Voyages est devenu un acteur majeur dans le domaine des vacances. Mais nous commercialisons essentiellement des offres de voyages construites par les tours opérateurs (les précédents, mais aussi Kuoni, Jet Tours, Marmara, etc…). Nous sommes principalement des revendeurs de produits de tourisme (griffés ou non). Mais la question de la sécurité de nos 500 000 clients ne peut me laisser indifférent.

Justement. Après l’accident de Charm el-Cheikh, les pouvoirs publics français et la Commission Européenne avaient fait de grandes déclarations. Le Point (21/04/05) rappelle qu’un label « pavillon bleu » (décerné aux compagnies jugées les plus sûres) devrait voir le jour le 1er janvier 2006 (pourquoi si tard !), mais qu’on ne connaîtra pas la liste noire des compagnies aériennes à proscrire. « Au sein même de l’UE, une compagnie pourra être interdite par certains membres et pas par d’autres. » Comment, dès lors, les vacanciers pourront-ils faire leur choix ? A quoi cela sert-il alors de faire figurer sur le billet le nom de la compagnie charter s’il ne correspond à aucune information précise.

Il ne faut pas tomber dans la psychose. Si l’on veut garantir la qualité du transport aérien, il ne faut pas laisser s’entretenir la suspicion, ni la rumeur. Mais il faut éliminer les points noirs.

1- Le transport aérien reste un moyen sûr de se déplacer. Le nombre d’accidents y est proportionnellement inférieur aux autres modes de transport. C’est une réalité.

2- Toutes les compagnies aériennes déclarent ne jamais lésiner sur la sécurité et les contrôles. Mais beaucoup ont des difficultés financières. Elles cherchent à réduire les coûts. Tout le monde est tenté de faire le lien entre la diminution du personnel et la réduction de la vigilance, d’autant que les syndicats de pilotes tirent souvent (réflexe corporatiste ?) la sonnette d’alarme.

3- Les tours opérateurs et même les compagnies recourent de plus en plus aux prestations de compagnies charters. Certaines sont filiales de grands groupes aériens. La notoriété de leur logo offre une certaine garantie. Beaucoup ont des rapports exclusifs (Star avec le Club Med). A priori, les TO européens ne travaillent pas avec les nouvelles compagnies qui ont émergé en Afrique, en Russie, dans les pays arabes, ou sont installées dans les régions offshore.

4- Mais sur certaines destinations comme l’Egypte, et à certaines saisons, les TO français n’ont pas la clientèle suffisante pour affréter eux-mêmes un charter. Ils passent alors par des « consolidateurs » qui regroupent les demandes, affrètent et leur réallouent des « blocs-sièges ». C’est à ce stade qu’on rencontre le plus de problèmes dans le choix des prestataires.

J’étais, ce matin, en longue discussion avec nos cadres chargés du référencement des tours opérateurs proposés dans nos 145 agences. Leur préoccupation, c’est de ne travailler qu’avec des TO renommés qui, eux-mêmes, s’engagent sur la qualité des charters utilisés. Nous avons décidé de ne pas affréter en direct (sauf dans le cadre de déplacements internes au groupe, mais dans ce cas, avec des charters français)… Avec le risque d’apparaître conservateur, voire trop classique dans notre offre, puisque ainsi nous nous refusons de faire des « coups » à des prix encore plus canon.

Mais on voit bien la limite de toute démarche, même bien intentionnée, si au niveau des pouvoirs publics, le contrôle de la sécurité n’est pas optimal.

En France, ce rôle échoit à la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC). Tous les pilotes, les constructeurs et les compagnies attestent du sérieux de cette administration, voire de son caractère tatillon. Mais les agents de la DGAC eux-mêmes attestent de l’étendue du chantier et pestent ouvertement contre certains états, trop négligents dans l’exercice de leurs propres obligations de contrôles nationaux.

Dans le JDD du 24/07, la DGAC affiche la satisfaction d’avoir effectué 1 636 contrôles l’an dernier sur les appareils de compagnies étrangères. Mais les bras vous tombent quand on vous présente ce bilan comme une performance…puisque réalisés avec seulement 25 agents spécialisés dans ces inspections !!! 25 agents, c’est le nombre de techniciens d’une grosse concession Renaud ou Mercedes. Cela paraît tellement disproportionné par rapport à la technicité des audits et à leur ampleur…qu’on continue forcément à se poser des questions.

Il est normal que l’Etat exige des opérateurs économiques le respect de toutes les normes sanitaires et qu’en la matière, il soit intraitable. Mais la priorité, c’est de donner aux administrations les moyens d’agir. Et dans le cas d’espèce, ça ne me semble pas être vraiment le cas.

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 25 juillet 2005

Lance Armstrong : Le statut de l’icône

Je ne suis pas un adepte de la petite reine, encore moins du vélo à la TV. Enfant, je jouais au Tour de France sur les plages du Nord-Finistère. Les cyclistes de plomb qui arboraient déjà les marques des sponsors, avançaient au gré de la trajectoire des billes sur le sable mouillé… Mais depuis, je n’ai retenu des circuits que le nom de quelques héros victorieux ou malheureux : Louison Bobet, Poulidor, Anquetil, Merckx, Hinault. Il ne faudrait pas m’en demander plus sur ce sport…

Ce week-end, cependant, j’avoue : j’ai été fasciné. Sept victoires dans le Tour pour Lance Armstrong, quel exploit ! Et quel athlète ! Son ascension a été fulgurante. Survivant du cancer, il me fascine par sa détermination, sa méthode, sa constance dans l’effort. Ca force le respect.

Mais déjà, voilà que se délient les mauvaises langues. Puisqu’il ne sera plus en selle l’année prochaine, tirons donc sur le futur retraité. Les bouteilles de champagne ne sont pas encore éclusées qu’il est la cible de deux types de salves.

Il y a d’abord les revanchards. A défaut de preuve, la rumeur fera l’affaire : un soupçon de dopage. « Jamais pris, intouchable, protégé par les autorités américaines… », que n’a-t-on entendu déjà. Je ne suis pas naïf, le milieu cycliste n’est pas tout blanc. Mais réduire la performance à l’adjuvant chimique, voilà qui est méprisant. Pour lui, mais aussi pour les autres, sur le podium. Oublierait-on que les seconds et les troisièmes ne sont qu’à quelques minutes du premier ! ! !

Les adversaires tirent donc en dessous de la ceinture quand bien même le cancer y fut déjà cruel, ravageur et possiblement meurtrier. Armstrong ira au procès comme il a gagné le Tour, sans passion apparente, avec méthode.

Justement ! C’est sur le registre de l’affectif que d’autres entendent lui porter l’estocade : « inhumain, manque d’émotion, froideur texane » ! Et c’est vrai qu’à l’image d’un Bjorn Borg ou d’un Schumacher, il ne peut masquer sa distance. Dans le peloton, on ne se prive pas de relayer : « Je ne partirais pas en vacances avec lui » (Didier Rous) ; « Je n’ai pas d’affection pour lui » (Da Cruz)… La solitude des coureurs de fond perdure jusque sur les podiums. Il n’est que d’écouter la colère de l’écrivain Philippe Delerm (Fig Mag 23/07) : « Il mouline implacablement… et cette mécanique trop parfaite nous ennuie. Ses tapes dans le dos ont un petit air condescendant. Son regard reste dur… ».

Comprendre, décrypter, mettre en relation ses qualités et défauts supposés avec la tactique du héros, voilà qui me passionne et interpelle tout homme d’action.

Bruyneel, le manager de Discovery Channel, son équipe, balaye évidemment toutes les suspicions et les rancoeurs : « Ca atteint un point où cela ne nous touche plus ». Mais quand on creuse les propos, si nombreux dans les journaux, on trouve quelques clés… La pression, le stress forcent le rythme : « C’est une sacrée angoisse parce que tout le monde a les yeux posés sur vous… Deuxième, ça devient une défaite… Ce n’est pas facile quand tout le monde, les adversaires, les équipes, certains journalistes n’ont qu’un seul objectif en tête, qu’il perde » (Re Bruyneel).

En le voyant franchir la ligne, je me demandais encore ce qui pouvait motiver cet homme, chaleureux envers les siens, mesuré dans ses relations sociales. L’argent, la notoriété, le plaisir. Tout cela, probablement, et il s’en cache à peine. Mais ce côté méticuleux, hyper professionnel ! C’est encore Da Cruz qui résume : « Il a agi comme un chef d’entreprise. Il a fédéré une équipe autour de lui et gère son parcours impeccablement ». Ce que souligne aussi son entraîneur : « Il est différent par sa force mentale, sa capacité à se préparer pour les objectifs qu’il a choisis, à ne rien laisser au hasard ».

Alors, c’est vrai. Loin des facéties d’un Mac Enroe, de la gentillesse d’un Nastase, ou des mondanités de Tiger Woods, Armstrong « bûcheronne ». Gagner est son contrat. Du coup, il impose les exigences de cet investissement professionnel au Tour de France. Les nostalgiques s’en offusquent, ont des regrets. Mais n’était-ce déjà pas la marque d’un Bernard Hinault ou d’Indurain ? Et faut-il être à ce point aveugle, comme Philippe Delerm, pour fermer les yeux devant les caravanes publicitaires, la surenchère d’argent qui a transformé le Tour en un spectacle coûteux, en une tribune commerciale ? N’est-ce pas une sacrée hypocrisie que d’attribuer au seul L.A. cette dérive vers la « marchandisation » ?

En fouillant encore dans les interviews (il ne faisait vraiment pas beau ce week-end), on pouvait lire ces quelques phrases de L.A., pudique tout autant qu’explicite : « Je voulais, malgré leur jeune âge, que mes enfants comprennent ce que je fais pour vivre… Je voulais courir en jaune pour eux, pour que la dernière image qu’ils gardent de leur père en tant que sportif soit celle d’un champion » (Le Parisien 2-4/07).

Faut-il chercher plus loin une autre explication : « Lorsqu’ils guérissent, ces hommes sont transformés par cette terrible lutte, ils deviennent des combattants de la vie, ils prennent leur revanche sur ce corps qui les a trahis trop jeunes…Ils le soumettent, le dominent, le connaissent. Ils ont la rage, la rage de vaincre et celle de vivre » : c’est l’analyse du professeur Bernard Debré (Le Point 21/07).

Cela voudrait-il dire qu’hors le malheur, la possibilité d’une telle performance ne sera jamais donnée à un être sain ?

P.S. : Je signale une jolie BD « L’aigle sans orteils », Lax, chez Dupuis (collection Air Libre). La formidable et touchante aventure sportive d’un des pionniers du Tour, qui devrait plaire à Philippe Delerm. Mais cette histoire émouvante est-elle si éloignée de celle de L.A. ?

couv_BD-Lax-Laiglesansortei.jpg

Michel-Edouard Leclerc

Samedi 23 juillet 2005

William Vance, l’homme tranquille

XIII-blog.jpg

« L’homme tranquille », vous connaissez. John Wayne, héros mythique de nos westerns, dans le rôle d’un ours solitaire dégagé de toutes mondanités. Eh bien, j’en connais une autre version. Un Belge qui a quitté le « moules-frites » pour vivre, depuis trente ans, le parfait amour avec une belle Espagnole : William Vance, de son vrai nom William Van Cutsen. Après quelques pérégrinations du côté de Valladolid, il a planté son tipi non loin des falaises de Santander. Et comme mon enseigne lorgne la zone de chalandise pour s’y implanter, j’ai décidé de faire le crochet !

Ne riez pas : il a pris « une journée de congé » pour pouvoir dignement me recevoir. (On peut exercer en « libéral » et se donner des contraintes de salarié !). Il avait annoncé « le fils » pour venir me chercher. Et c’est « le père » qui rapplique. Il est énervé, s’excuse du retard, et avec l’inimitable accent flamand, s’emporte : « Une bonne femme (prononcez « baune ») est rentrée dans mon fils ». On ne saura rien de l’état de la voiture ! …Nous voilà partis vers une zone pavillonnaire, à quatre cents mètres de la ville, le dos à la mer ! ! ! C’est qu’il est fier de son « chalet », William : « Certes, on ne voit pas la mer, mais on la sent…juste derrière la colline… ». Faut voir !

Son atelier occupe tout le deuxième étage. C’est clair, spacieux, convivial. Plusieurs tables à dessin, dont celle qu’occupe son épouse « pour le travail sur la couleur ». Une abondante documentation dans la bibliothèque (documents sur les bateaux du XIXème, livres sur ses peintres préférés (il aime les naturalistes américains), sur l’architecture espagnole du XIIème siècle…). Il y a puisé les décors de Ramiro, de Bruce J. Hawker, et même…de XIII.

70 ans. Une vitalité intacte. De l’humour, mais méticuleux. Rien de bohème dans son univers. Tout est rangé (les planches, les livres, la cuisine et la salle à manger…). Etonnant quand on connaît le rythme auquel vivent ses héros.

Cet homme est un stakhanoviste du dessin. Qu’on en juge. Près de 80 albums. Sa vie est complètement rythmée par le travail. « Je suis belge en semaine, je ne me laisse pas distraire. Mais le week-end, je deviens espagnol. Je lève le pied. Je vais au cinéma tous les samedis soir. Il y a un truc (prononcez « tluc ») que je ne fais pas. Depuis trente ans, je m’astreins à manger aux heures belges et non pas à quinze heures comme ici. Mais je m’en fous, je ne dérange personne ».

Puisqu’on parle fruits de mer, le voilà qui nous emmène six kilomètres plus loin, dans cette Hosteria (Boo de Pielagos) qui a servi de modèle à la bâtisse coloniale du premier album de XIII (la maison des Oxborne). Rappelez-vous aussi les rivages de cette élégante rivière du Maine qui se jette dans l’océan, vers Nantucket ? Mais c’est ici, en contrebas, sur les rives du Pas qu’il a puisé son inspiration. Tout comme, au loin, ces impressionnants Pics d’Europe, transposés sur d’autres mers plus hostiles, et sur lesquels viendra se fracasser le vaisseau d’Hawker.

C’est comme ça qu’il procède, il amasse des images, prend des photos, les extrait de leur époque ou de leur contexte, et recompose son propre univers.

Son dessin ? Il l’a peaufiné tout seul, du temps où il travaillait pour Tintin, mais surtout pour Femmes d’Aujourd’hui (version belge). Il aime à se définir « self-made-man ». Quelques grands noms du pinceau et du crayon l’ont inspiré : Robert Baterman, Franck Mac Carthy, Rockwell… Et bien sûr aussi Foley qui travailla avec lui sur Bruce J. Hawker.

Mais ce père tranquille cultive ce paradoxe : « Une bonne BD est une BD où il y a de l’action » ne cesse-t-il d’asséner à ses interlocuteurs. De fait, ses héros sont remuants. Howard Flynn, Bruno Brazil, Bob Morane, et ceux que nous avons déjà cités. Il a aussi donné un coup de main à Eddy Paape pour quelques couvertures de Luc Orient, et s’est amusé à reprendre deux albums de Marshal Blueberry, autorisation expresse de son ami Jean Giraud, alias Moebius.

Le scénariste Van Hamme l’a autorisé à poursuivre seul la série XIII chez Dargaud, après le prochain tome. Personnellement, je trouve que cette histoire traîne en longueur. On ne sait vraiment plus qui est qui et qui fait quoi dans cette aventure. Mais il m’a confirmé qu’il allait se remettre sur un nouveau Bruce J. Hawker. Tant mieux. A mon avis, c’est sur ce type de dessin qu’il est le meilleur.

Je partage avec lui une passion commune pour les bateaux. C’est un bon sujet de conversation entre nous. Même s’il me faut un peu de temps pour le convaincre qu’un « trois-mâts barque » ne peut remonter au vent de la manière dont il s’obstine, dans une ou deux cases, à le faire naviguer…

J’ai passé avec William quelques heures délicieuses. J’aurai l’occasion de développer cet entretien dans le tome 2 d’Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée (Flammarion 2006). Mais j’avais très envie de vous faire partager la sympathie que j’éprouve pour ce sacré bonhomme.

IMG_220705_Vance.jpg

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 22 juillet 2005

Baisse des prix : Les lauriers au ministre, les distributeurs à la caisse !

« En septembre, on pourra dire que le gouvernement a agi pour baisser les prix et nous devrions atteindre l’objectif de 5 % fixé initialement ». Pour tout observateur un peu attentionné, cette affirmation de Renaud Dutreil (LSA du 13/07) a de quoi susciter quelque interrogation.

1) La loi qui vient d’être votée au Parlement prévoit en effet la possibilité pour les distributeurs de déduire de leur prix de vente une partie de la marge arrière (quand elle est supérieure à 20 %). Vu la concurrence que vont se livrer les distributeurs, il y aura bien un important mouvement de baisse.

Mais la loi est explicite. La réforme ne doit intervenir qu’au 1er janvier 2006. Les députés ont même voté un amendement qui sanctionne les contrevenants qui voudraient s’exonérer de respecter le seuil de revente à perte d’ici là.

2) Comment, dès lors, Renaud Dutreil peut-il faire de telles promesses ? Tout simplement en reprenant à son compte la « tolérance » décrétée par Nicolas Sarkozy à la suite des accords du 17 juin 2004. On se souvient en effet qu’industriels et distributeurs s’étaient engagés à baisser leurs prix de 2 %. Devant les réticences des fabricants à revoir leurs tarifs, Leclerc et Intermarché avaient pris l’initiative de baisser plus substantiellement leurs prix, crevant ainsi le plancher du seuil de revente à perte légal. Les pouvoirs publics ne s’y étant pas opposés, la plupart des distributeurs ont suivi le mouvement.

3) Quelle ampleur donner à cette tolérance aujourd’hui, alors que les enseignes se livrent sur le terrain (notamment dans l’Ouest) une véritable guérilla. En réunissant, mercredi soir, tous les distributeurs, Renaud Dutreil entendait organiser sereinement cette nouvelle phase de transition qui couvrira la période de publication du décret (nouvelle loi) jusqu’au premier janvier (application).

D’emblée, le ministre a dit son opposition à une guerre des prix maximale ouvrant la voie aux récriminations (du Château ?), et plombant toute perspective de poursuivre l’œuvre réformatrice au 1er janvier 2007 (rapport d’étape). Il a reconnu (et s’est félicité) l’importance de la baisse obtenue après les accords du 17 juin. Il a constaté aussi les dépassements actuels par rapport à la zone de tolérance (SRP – 2 %) et a proposé qu’on s’en tienne à une fourchette « raisonnable » (étant bien entendu qu’on n’allait pas exiger de remonter les prix en septembre pour les rebaisser en janvier).

4) Le débat s’est focalisé sur une possibilité de rabais de – 2 % à – 5 % . A ce dernier chiffre, les distributeurs ont immédiatement réagi : dans l’impossibilité d’obtenir des fournisseurs une révision tarifaire, cette baisse serait évidemment à leur charge.

C’est donc dans un apparent consensus que, rue de Lille, on décida prudemment qu’on en resterait à la tolérance actuelle. Ceux qui cherchaient, comme nous, une directive pour fixer les prix des catalogues « rentrée des classes » dont l’impression avait été retardée jusqu’à cette fin de semaine, savaient donc, en partant, à quoi s’en tenir. Théoriquement, personne ne sera en dessous de SRP – 2. (Vu les gesticulations de certains de mes petits camarades concurrents, j’insiste sur le « théoriquement »).

5) Pour longtemps ? Pas si sûr. En écoutant s’exprimer leurs interlocuteurs, les distributeurs ne pouvaient pas être dupes. Maintenant que la loi est votée, le gouvernement a tout intérêt à récupérer la mise. Pourquoi chercherait-il à contrer telle ou telle enseigne qui, pour gagner des parts de marché, organiserait une petite surenchère à la baisse… Jusqu’à – 5 %, est-on dans le « raisonnable » ou le « déraisonnable » ? (Bien sûr, personne ne cautionnera, tout le monde il est légaliste ! ! !)

Et si un industriel ou un distributeur devait s’en plaindre, les pouvoirs publics n’auraient-ils pas la partie belle en renvoyant les professionnels dos à dos pour dénoncer le non-respect de la loi ?

6) Voilà les distributeurs momentanément pris au piège. N’est-ce d’ailleurs pas ce qui faisait rigoler Jean-René Buisson de l’ANIA (« On verra si les distributeurs qui ont réclamé la liberté des prix sauront financer les baisses sur leur marge »). A long terme, il se met le doigt dans l’œil s’il imagine que les enseignes ne se retourneront pas vers leurs grands fournisseurs pour renégocier les tarifs. J’inviterai évidemment mes adhérents à le faire. Mais d’ici janvier, il suffira qu’une enseigne attaque pour que les autres soient contraintes de suivre.

Mon groupe n’entend pas être le moins réactif (euphémisme). Mais la question est celle du risque juridique tout autant que du risque financier. Au sein de chaque enseigne, les services marketing se grattent la tête. Tout le monde lorgne les concurrents en doutant de leur intention. D’ici septembre, ce sera clean, mais après…

7) Dans son bureau, rue de Lille, R. Dutreil II a le sourire de sa revanche. Les distributeurs et le gouvernement précédent avaient boudé sa circulaire. Il a su, dès son retour aux affaires, habilement manœuvrer entre conservateurs et réformateurs. S’il n’a pas récupéré la mainmise sur la DGCCRF, il pourra se référer aux indicateurs de T. Breton (les chariots types) pour mesurer la baisse et en offrir le bénéfice au gouvernement. Une baisse qui ne sera pas loin d’atteindre, de toute façon, les 5 % en fin d’année ou en début d’année prochaine !

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 21 juillet 2005

Rumeur sur Danone : L’illusion d’un capitalisme national

Les réactions de la plupart de nos élus à la rumeur d’une OPA hostile sur Danone peuvent émouvoir une partie de la population française touchée par le syndrome d’Astérix (le village gaulois en lutte contre la finance internationale). Mais sur le fond, que valent toutes ces déclarations, ces fausses promesses, alors que tout le monde sait l’incapacité de l’Etat à agir… Du clientélisme, rien d’autre.

Revenons sur cette affaire :

1) Il y a rumeur. Des rumeurs sur Danone, il y en a depuis 40 ans. Franck Riboud, dans Les Echos, le confirme ce matin encore : Danone a toujours été opéable. C’est la rançon d’une belle notoriété, d’une performance méritée. Le groupe est bien géré. Il attise les convoitises : Pepsi Cola, Nestlé, Kraft, Coca Cola, Unilever…, bien plus gros, lorgnent la jolie fiancée.

2) Danone n’est plus, depuis longtemps, une entreprise franco-française. Ses actionnaires traditionnels sont italiens, belges, espagnols, suisses… Mais ils habitent aussi les Bermudes, les USA, le Japon, etc… Cette stratégie a été voulue par Antoine Riboud (le père) et développée par le fils (Franck). Pour conquérir les marchés étrangers, quoi de mieux qu’une association avec des groupes capitalistes locaux. La réussite internationale de Danone « c’est la capacité à s’allier à des groupes familiaux dans différents pays ». La marque est française, Danone n’en est pas moins un groupe mondial.

3) Le capital de Danone est dilué. C’est le prix d’une stratégie de développement. C’était aussi, affirmaient ses managers, une manière de rester indépendante (à l’inverse de L’Oréal qui a constitué un noyau dur Bettancourt/Nestlé). Cette stratégie s’avère aujourd’hui pénalisante.

4) Enfin, Danone a su, dans son histoire, habilement profiter de l’ouverture des marchés. Sans états d’âme. Quand elle vend des yaourts en Pologne, ça fait belle lurette qu’elle n’achète plus son lait aux paysans français ! Et quand il s’agit de racheter un concurrent, elle sait faire fi des critiques locales sur sa propre immixtion dans le capital des sociétés étrangères (Dieu sait combien les patrons italiens de l’agroalimentaire voient dans Danone un dangereux prédateur !).

Danone, comme L’Oréal, Renault, Dassault ou Carrefour, sont des entreprises qui suscitent la fierté des Français. Justement parce que ces entreprises sont devenues mondiales !

Les élus qui abusent de la nostalgie souverainiste, n’opposent aucune alternative. Même le PC n’ose plus parler de nationalisation. Si rien n’empêche une politique industrielle volontariste (prise de participation institutionnelle), rien, à long terme, ne peut empêcher une entreprise d’être revendue par ses actionnaires. Ceux qui parlent aujourd’hui de « défendre Danone » (qui n’a rien demandé ! ! !) seraient bien en peine d’expliquer quelle fut leur politique pour s’opposer au rachat, par les fonds de pension américains, de 40 % du capital des sociétés cotées au CAC 40. On ne les a pas entendus non plus pour proposer des alternatives au rachat récent des plus beaux fleurons de l’industrie française du ski (Rossignol).

François Hollande, Laurent Fabius, DSK, Jean-Louis Borloo ou Patrick Ollier ont peut-être des accents de sincérité dans l’expression de leur émotion. Mais au moment où Thierry Breton lance un appel d’offres international pour privatiser les autoroutes françaises, on a peine à croire que le gouvernement et l’assemblée plaideront pour le retour à un contrôle national des mouvements de capitaux ! ! !

Pour autant, doit-on, comme Renaud Dutreil, considérer que « l’Etat n’a pas à s’immiscer dans les affaires des entreprises privées ». Non, je ne le crois pas.

L’Etat dispose de moyens pour agir sur l’environnement financier (subventions, allègement de charges) et sur la législation sociale pour créer une forme de discrimination positive. Il peut chercher à jouer les mécanos (Nicolas Sarkozy avec Alsthom), mais la priorité sociale, aujourd’hui, c’est l’emploi. Sauf à faire déraper le déficit budgétaire, ce ne sont pas les services publics, mais les entreprises privées qui y pourvoiront. Ce qui importe, ce n’est pas tant leur nationalité (ça n’a vraiment plus de sens quand on parle de Société Anonyme), mais leur capacité à investir dans notre pays. C’est l’attractivité du marché français qu’il faut accroître (je ne parle pas seulement de fiscalité ou de charges mais aussi de cadre de vie).

Dans ce contexte, la suspicion sur les investisseurs étrangers ne peut être que contre-productive. Je me demande même jusqu’à quel point toutes ces diatribes ne pourraient pas fragiliser encore plus la position de Franck Riboud au sein d’un Conseil d’administration dont les actionnaires français de référence ne possèdent pas 10 % du capital !

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 19 juillet 2005

Sacs plastiques : mauvaise pub !

Port-Tudy, île de Groix, après trois jours de mer…notre bateau capte à nouveau la FM. Sur la Grande Bleue, les publicités (dont les miennes) ressemblent à des documents d’archives. Je les reçois avec détachement tant la vie ici…est ailleurs.

Mais certaines réclames ont des airs de provocation. Leur cause est surréaliste. Celles des fabricants de sacs plastiques ne manquent pas d’air ! Je ne leur conteste pas le droit de défendre leurs produits. Mais cette manière d’affirmer les vertus écologiques du sac plastique est sacrément gonflée.

Ce ne sont pas les sacs eux-mêmes qui posent problème, mais leur surconsommation (15 milliards de sacs distribués en France chaque année), et aussi leur prolifération dans la nature (…jusqu’à deux siècles pour les éliminer).

La publicité des industriels aurait été plus intelligente si elle n’incitait pas à la gratuité et au libre usage des sacs. Elle aurait pu inciter les usagers à les rapporter dans les magasins. En opposant leur stratégie à ceux qui luttent contre la pollution, les industriels qui fabriquent des sacs plastiques se trompent de combat, et ternissent leur image.

En avril 2005, un sondage CSA révélait que 83 % des Français approuvaient la suppression des sacs plastiques dans la distribution. Le mois dernier, une étude réalisée par l’ADEME et Eco-Emballages allait dans le même sens.

Tous les sondages démontrent que l’utilisation des sacs est directement liée à la politique des enseignes. Dès qu’un magasin propose des sacs réutilisables, les clients jouent le jeu. Ainsi des consommateurs dans les centres E. Leclerc : 90 % des clients pensent que cette démarche est utile pour l’environnement ; 85 % trouvent ces sacs pratiques.

C’est la raison pour laquelle nous sommes en train de faire école. Le long des côtes que je viens de parcourir, les « Intermarché », les « Système U » proposent désormais des sacs réutilisables.

La publicité des industriels va à l’encontre de ce mouvement qui est de mieux en mieux compris et devient vraiment populaire.

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 14 juillet 2005

Olivier G. Boiscommun

IMG_080713_Boiscommun.jpg

La rencontre avait tout d’un gag à la Tati. J’avais invité à Paris Olivier G. Boiscommun, avec cette idée, pour illustrer l’interview, de le photographier au milieu des gargouilles et des entrelacs sur les toits de Notre-Dame (décor où se déroule l’histoire d’Anges T2 (Les Humanoïdes Associés).

Nous avions pris rendez-vous ce lundi. Le billet d’avion avait été retenu pour « mardi ». Va pour un premier report. Retrouvailles envisagées devant le porche central, sur le parvis de la cathédrale. Facile à trouver pour n’importe quel provincial que Paris effraierait. Sauf qu’Olivier lit son plan de métro à l’envers. Perdu, en retard. Comme moi d’ailleurs, qui n’arrive pas à décoller de l’Assemblée Nationale (débat sur la loi Galland).

Le sort s’acharne. Les tours sont inaccessibles. Les Japonais font le siège. Une heure et demie d’attente, avec un numéro comme à la boucherie chez E. Leclerc. Et le cerbère à l’entrée ne veut pas céder d’un pouce. Repli stratégique vers le Pont Neuf qui servira de décor au prochain ouvrage d’Olivier.

Il faut le voir prendre la pose, sur le quai, au milieu des pêcheurs (des faux, la plupart sont des cadres qui font l’école buissonnière). Ses fans ne le reconnaîtraient pas : il a coupé, comme ça lui arrive tous les quatre ans, ses cheveux de hippie. Cet homme doux et tranquille semble vivre hors du temps, loin des trépidations parisiennes auxquelles il sourit avec beaucoup de détachement.

C’est chez Bernard Mahé, éditeur, collectionneur et galériste (Galerie du 9ème Art) que j’ai découvert son travail artistique. Il publiait Troll (Delcourt), une série qu’il a cosignée avec Joann Sfar et Jean-David Morvan. Humour, heroic fantasy, légendes.

Je l’ai retrouvé l’année dernière au vernissage de l’exposition que lui consacrait Daniel Maghen. Il partageait la galerie avec Olivier Ledroit, un grand maître (jeune) de l’expressionnisme et du renouveau gothique dont je vous parlerai bientôt. Cette fois-là, il exposait les dessins des livres de « Jack » et de « Sam » (une histoire scénarisée par Denis-Pierre Filippi (Les Humanoïdes Associés). L’évolution de son dessin est passionnante.

Il a toujours eu une passion pour quelques auteurs favoris (Cromwell, Claire Wendling, Mignola, ou tout simplement Disney). Olivier a suivi les cours du Lycée Corvisart à Paris et ceux des Beaux-Arts d’Angoulême qu’il a intégrés directement en deuxième année. La technique, il maîtrise. La couleur directe, notamment. Il aime à dire combien, dans ce domaine, la découverte des planches d’Enki Bilal fut une révélation. Et le dessin de Loisel aussi, surtout pour la nervosité du trait… Mais son point fort, à mon avis, c’est sa manière de mettre en scène chaque planche. Il excelle dans le découpage. Un peu comme dans l’œuvre de François Schuiten, la confrontation des héros à l’immensité architecturale des bâtiments confère à la scène, une part de mystère, et dramatise la moindre des histoires. Paru en 1995 (aux Editions du Cycliste), « Joe », actuellement réédité, en est une belle illustration.

Question de regard. Son goût pour la perspective et pour la contre-plongée, il le cultive depuis l’enfance. Boiscommun a beaucoup parcouru les toits de Paris quand il habitait du côté de Montmartre, « avec le Sacré-Cœur vu de dos ». Dans sa tête, il s’est souvent envolé ; il a tournoyé autour de Saint-Eustache, des flèches de Notre-Dame ou de quelques belles demeures isolées, et quasi abandonnées. Ca donne, sur le papier, des paysages spectaculaires, des décors envoûtants dans lesquels les personnages se détachent et se cherchent.

Paradoxalement, quand on discute avec lui, rien ne transparaît des obsessions d’Olivier. Il est plutôt baraqué, plein de douceur et de tranquillité apparente, beau comme un dieu (même si la vie lui a réservé quelques frasques qui l’amènent à se ménager). Son univers graphique est réjouissant, haut en couleurs, plein de poésie et d’humour. Mais attention, la fable masque les appréhensions et les fragilités de notre auteur. Avec ses histoires d’angelots, il rappelle que « le Mal n’est jamais loin derrière le Bien ». On a de la difficulté à le croire pessimiste tant son humanité remplit son discours. Mais Olivier a gardé en lui des morceaux de douleur. On sent bien, à la manière dont il exprime le projet auquel il s’attaque, que son prochain ouvrage reprendra nombre d’éléments de sa propre biographie.

P.S. : Ce grand week-end, j’irai raser les cailloux au large de l’île de Sein. Je n’emporte pas mon ordinateur. Je répondrai aux commentaires à partir de mardi prochain, 19 juillet.

Michel-Edouard Leclerc