
La rencontre avait tout d’un gag à la Tati. J’avais invité à Paris Olivier G. Boiscommun, avec cette idée, pour illustrer l’interview, de le photographier au milieu des gargouilles et des entrelacs sur les toits de Notre-Dame (décor où se déroule l’histoire d’Anges T2 (Les Humanoïdes Associés).
Nous avions pris rendez-vous ce lundi. Le billet d’avion avait été retenu pour « mardi ». Va pour un premier report. Retrouvailles envisagées devant le porche central, sur le parvis de la cathédrale. Facile à trouver pour n’importe quel provincial que Paris effraierait. Sauf qu’Olivier lit son plan de métro à l’envers. Perdu, en retard. Comme moi d’ailleurs, qui n’arrive pas à décoller de l’Assemblée Nationale (débat sur la loi Galland).
Le sort s’acharne. Les tours sont inaccessibles. Les Japonais font le siège. Une heure et demie d’attente, avec un numéro comme à la boucherie chez E. Leclerc. Et le cerbère à l’entrée ne veut pas céder d’un pouce. Repli stratégique vers le Pont Neuf qui servira de décor au prochain ouvrage d’Olivier.
Il faut le voir prendre la pose, sur le quai, au milieu des pêcheurs (des faux, la plupart sont des cadres qui font l’école buissonnière). Ses fans ne le reconnaîtraient pas : il a coupé, comme ça lui arrive tous les quatre ans, ses cheveux de hippie. Cet homme doux et tranquille semble vivre hors du temps, loin des trépidations parisiennes auxquelles il sourit avec beaucoup de détachement.
C’est chez Bernard Mahé, éditeur, collectionneur et galériste (Galerie du 9ème Art) que j’ai découvert son travail artistique. Il publiait Troll (Delcourt), une série qu’il a cosignée avec Joann Sfar et Jean-David Morvan. Humour, heroic fantasy, légendes.
Je l’ai retrouvé l’année dernière au vernissage de l’exposition que lui consacrait Daniel Maghen. Il partageait la galerie avec Olivier Ledroit, un grand maître (jeune) de l’expressionnisme et du renouveau gothique dont je vous parlerai bientôt. Cette fois-là, il exposait les dessins des livres de « Jack » et de « Sam » (une histoire scénarisée par Denis-Pierre Filippi (Les Humanoïdes Associés). L’évolution de son dessin est passionnante.
Il a toujours eu une passion pour quelques auteurs favoris (Cromwell, Claire Wendling, Mignola, ou tout simplement Disney). Olivier a suivi les cours du Lycée Corvisart à Paris et ceux des Beaux-Arts d’Angoulême qu’il a intégrés directement en deuxième année. La technique, il maîtrise. La couleur directe, notamment. Il aime à dire combien, dans ce domaine, la découverte des planches d’Enki Bilal fut une révélation. Et le dessin de Loisel aussi, surtout pour la nervosité du trait… Mais son point fort, à mon avis, c’est sa manière de mettre en scène chaque planche. Il excelle dans le découpage. Un peu comme dans l’œuvre de François Schuiten, la confrontation des héros à l’immensité architecturale des bâtiments confère à la scène, une part de mystère, et dramatise la moindre des histoires. Paru en 1995 (aux Editions du Cycliste), « Joe », actuellement réédité, en est une belle illustration.
Question de regard. Son goût pour la perspective et pour la contre-plongée, il le cultive depuis l’enfance. Boiscommun a beaucoup parcouru les toits de Paris quand il habitait du côté de Montmartre, « avec le Sacré-Cœur vu de dos ». Dans sa tête, il s’est souvent envolé ; il a tournoyé autour de Saint-Eustache, des flèches de Notre-Dame ou de quelques belles demeures isolées, et quasi abandonnées. Ca donne, sur le papier, des paysages spectaculaires, des décors envoûtants dans lesquels les personnages se détachent et se cherchent.
Paradoxalement, quand on discute avec lui, rien ne transparaît des obsessions d’Olivier. Il est plutôt baraqué, plein de douceur et de tranquillité apparente, beau comme un dieu (même si la vie lui a réservé quelques frasques qui l’amènent à se ménager). Son univers graphique est réjouissant, haut en couleurs, plein de poésie et d’humour. Mais attention, la fable masque les appréhensions et les fragilités de notre auteur. Avec ses histoires d’angelots, il rappelle que « le Mal n’est jamais loin derrière le Bien ». On a de la difficulté à le croire pessimiste tant son humanité remplit son discours. Mais Olivier a gardé en lui des morceaux de douleur. On sent bien, à la manière dont il exprime le projet auquel il s’attaque, que son prochain ouvrage reprendra nombre d’éléments de sa propre biographie.
P.S. : Ce grand week-end, j’irai raser les cailloux au large de l’île de Sein. Je n’emporte pas mon ordinateur. Je répondrai aux commentaires à partir de mardi prochain, 19 juillet.





