Archive pour le 21 juillet 2005

Jeudi 21 juillet 2005

Rumeur sur Danone : L’illusion d’un capitalisme national

Les réactions de la plupart de nos élus à la rumeur d’une OPA hostile sur Danone peuvent émouvoir une partie de la population française touchée par le syndrome d’Astérix (le village gaulois en lutte contre la finance internationale). Mais sur le fond, que valent toutes ces déclarations, ces fausses promesses, alors que tout le monde sait l’incapacité de l’Etat à agir… Du clientélisme, rien d’autre.

Revenons sur cette affaire :

1) Il y a rumeur. Des rumeurs sur Danone, il y en a depuis 40 ans. Franck Riboud, dans Les Echos, le confirme ce matin encore : Danone a toujours été opéable. C’est la rançon d’une belle notoriété, d’une performance méritée. Le groupe est bien géré. Il attise les convoitises : Pepsi Cola, Nestlé, Kraft, Coca Cola, Unilever…, bien plus gros, lorgnent la jolie fiancée.

2) Danone n’est plus, depuis longtemps, une entreprise franco-française. Ses actionnaires traditionnels sont italiens, belges, espagnols, suisses… Mais ils habitent aussi les Bermudes, les USA, le Japon, etc… Cette stratégie a été voulue par Antoine Riboud (le père) et développée par le fils (Franck). Pour conquérir les marchés étrangers, quoi de mieux qu’une association avec des groupes capitalistes locaux. La réussite internationale de Danone « c’est la capacité à s’allier à des groupes familiaux dans différents pays ». La marque est française, Danone n’en est pas moins un groupe mondial.

3) Le capital de Danone est dilué. C’est le prix d’une stratégie de développement. C’était aussi, affirmaient ses managers, une manière de rester indépendante (à l’inverse de L’Oréal qui a constitué un noyau dur Bettancourt/Nestlé). Cette stratégie s’avère aujourd’hui pénalisante.

4) Enfin, Danone a su, dans son histoire, habilement profiter de l’ouverture des marchés. Sans états d’âme. Quand elle vend des yaourts en Pologne, ça fait belle lurette qu’elle n’achète plus son lait aux paysans français ! Et quand il s’agit de racheter un concurrent, elle sait faire fi des critiques locales sur sa propre immixtion dans le capital des sociétés étrangères (Dieu sait combien les patrons italiens de l’agroalimentaire voient dans Danone un dangereux prédateur !).

Danone, comme L’Oréal, Renault, Dassault ou Carrefour, sont des entreprises qui suscitent la fierté des Français. Justement parce que ces entreprises sont devenues mondiales !

Les élus qui abusent de la nostalgie souverainiste, n’opposent aucune alternative. Même le PC n’ose plus parler de nationalisation. Si rien n’empêche une politique industrielle volontariste (prise de participation institutionnelle), rien, à long terme, ne peut empêcher une entreprise d’être revendue par ses actionnaires. Ceux qui parlent aujourd’hui de « défendre Danone » (qui n’a rien demandé ! ! !) seraient bien en peine d’expliquer quelle fut leur politique pour s’opposer au rachat, par les fonds de pension américains, de 40 % du capital des sociétés cotées au CAC 40. On ne les a pas entendus non plus pour proposer des alternatives au rachat récent des plus beaux fleurons de l’industrie française du ski (Rossignol).

François Hollande, Laurent Fabius, DSK, Jean-Louis Borloo ou Patrick Ollier ont peut-être des accents de sincérité dans l’expression de leur émotion. Mais au moment où Thierry Breton lance un appel d’offres international pour privatiser les autoroutes françaises, on a peine à croire que le gouvernement et l’assemblée plaideront pour le retour à un contrôle national des mouvements de capitaux ! ! !

Pour autant, doit-on, comme Renaud Dutreil, considérer que « l’Etat n’a pas à s’immiscer dans les affaires des entreprises privées ». Non, je ne le crois pas.

L’Etat dispose de moyens pour agir sur l’environnement financier (subventions, allègement de charges) et sur la législation sociale pour créer une forme de discrimination positive. Il peut chercher à jouer les mécanos (Nicolas Sarkozy avec Alsthom), mais la priorité sociale, aujourd’hui, c’est l’emploi. Sauf à faire déraper le déficit budgétaire, ce ne sont pas les services publics, mais les entreprises privées qui y pourvoiront. Ce qui importe, ce n’est pas tant leur nationalité (ça n’a vraiment plus de sens quand on parle de Société Anonyme), mais leur capacité à investir dans notre pays. C’est l’attractivité du marché français qu’il faut accroître (je ne parle pas seulement de fiscalité ou de charges mais aussi de cadre de vie).

Dans ce contexte, la suspicion sur les investisseurs étrangers ne peut être que contre-productive. Je me demande même jusqu’à quel point toutes ces diatribes ne pourraient pas fragiliser encore plus la position de Franck Riboud au sein d’un Conseil d’administration dont les actionnaires français de référence ne possèdent pas 10 % du capital !

Michel-Edouard Leclerc