Archive pour le 23 juillet 2005

Samedi 23 juillet 2005

William Vance, l’homme tranquille

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« L’homme tranquille », vous connaissez. John Wayne, héros mythique de nos westerns, dans le rôle d’un ours solitaire dégagé de toutes mondanités. Eh bien, j’en connais une autre version. Un Belge qui a quitté le « moules-frites » pour vivre, depuis trente ans, le parfait amour avec une belle Espagnole : William Vance, de son vrai nom William Van Cutsen. Après quelques pérégrinations du côté de Valladolid, il a planté son tipi non loin des falaises de Santander. Et comme mon enseigne lorgne la zone de chalandise pour s’y implanter, j’ai décidé de faire le crochet !

Ne riez pas : il a pris « une journée de congé » pour pouvoir dignement me recevoir. (On peut exercer en « libéral » et se donner des contraintes de salarié !). Il avait annoncé « le fils » pour venir me chercher. Et c’est « le père » qui rapplique. Il est énervé, s’excuse du retard, et avec l’inimitable accent flamand, s’emporte : « Une bonne femme (prononcez « baune ») est rentrée dans mon fils ». On ne saura rien de l’état de la voiture ! …Nous voilà partis vers une zone pavillonnaire, à quatre cents mètres de la ville, le dos à la mer ! ! ! C’est qu’il est fier de son « chalet », William : « Certes, on ne voit pas la mer, mais on la sent…juste derrière la colline… ». Faut voir !

Son atelier occupe tout le deuxième étage. C’est clair, spacieux, convivial. Plusieurs tables à dessin, dont celle qu’occupe son épouse « pour le travail sur la couleur ». Une abondante documentation dans la bibliothèque (documents sur les bateaux du XIXème, livres sur ses peintres préférés (il aime les naturalistes américains), sur l’architecture espagnole du XIIème siècle…). Il y a puisé les décors de Ramiro, de Bruce J. Hawker, et même…de XIII.

70 ans. Une vitalité intacte. De l’humour, mais méticuleux. Rien de bohème dans son univers. Tout est rangé (les planches, les livres, la cuisine et la salle à manger…). Etonnant quand on connaît le rythme auquel vivent ses héros.

Cet homme est un stakhanoviste du dessin. Qu’on en juge. Près de 80 albums. Sa vie est complètement rythmée par le travail. « Je suis belge en semaine, je ne me laisse pas distraire. Mais le week-end, je deviens espagnol. Je lève le pied. Je vais au cinéma tous les samedis soir. Il y a un truc (prononcez « tluc ») que je ne fais pas. Depuis trente ans, je m’astreins à manger aux heures belges et non pas à quinze heures comme ici. Mais je m’en fous, je ne dérange personne ».

Puisqu’on parle fruits de mer, le voilà qui nous emmène six kilomètres plus loin, dans cette Hosteria (Boo de Pielagos) qui a servi de modèle à la bâtisse coloniale du premier album de XIII (la maison des Oxborne). Rappelez-vous aussi les rivages de cette élégante rivière du Maine qui se jette dans l’océan, vers Nantucket ? Mais c’est ici, en contrebas, sur les rives du Pas qu’il a puisé son inspiration. Tout comme, au loin, ces impressionnants Pics d’Europe, transposés sur d’autres mers plus hostiles, et sur lesquels viendra se fracasser le vaisseau d’Hawker.

C’est comme ça qu’il procède, il amasse des images, prend des photos, les extrait de leur époque ou de leur contexte, et recompose son propre univers.

Son dessin ? Il l’a peaufiné tout seul, du temps où il travaillait pour Tintin, mais surtout pour Femmes d’Aujourd’hui (version belge). Il aime à se définir « self-made-man ». Quelques grands noms du pinceau et du crayon l’ont inspiré : Robert Baterman, Franck Mac Carthy, Rockwell… Et bien sûr aussi Foley qui travailla avec lui sur Bruce J. Hawker.

Mais ce père tranquille cultive ce paradoxe : « Une bonne BD est une BD où il y a de l’action » ne cesse-t-il d’asséner à ses interlocuteurs. De fait, ses héros sont remuants. Howard Flynn, Bruno Brazil, Bob Morane, et ceux que nous avons déjà cités. Il a aussi donné un coup de main à Eddy Paape pour quelques couvertures de Luc Orient, et s’est amusé à reprendre deux albums de Marshal Blueberry, autorisation expresse de son ami Jean Giraud, alias Moebius.

Le scénariste Van Hamme l’a autorisé à poursuivre seul la série XIII chez Dargaud, après le prochain tome. Personnellement, je trouve que cette histoire traîne en longueur. On ne sait vraiment plus qui est qui et qui fait quoi dans cette aventure. Mais il m’a confirmé qu’il allait se remettre sur un nouveau Bruce J. Hawker. Tant mieux. A mon avis, c’est sur ce type de dessin qu’il est le meilleur.

Je partage avec lui une passion commune pour les bateaux. C’est un bon sujet de conversation entre nous. Même s’il me faut un peu de temps pour le convaincre qu’un « trois-mâts barque » ne peut remonter au vent de la manière dont il s’obstine, dans une ou deux cases, à le faire naviguer…

J’ai passé avec William quelques heures délicieuses. J’aurai l’occasion de développer cet entretien dans le tome 2 d’Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée (Flammarion 2006). Mais j’avais très envie de vous faire partager la sympathie que j’éprouve pour ce sacré bonhomme.

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Michel-Edouard Leclerc