Archive pour le 24 août 2005

Mercredi 24 août 2005

Coup de Gueule : Favilla et la vie à bon marché

 

Dans les Echos de lundi (22.08), Favilla, le célèbre pseudo derrière lequel se cachent 3 ou 4 rédacteurs du journal, a produit un éditorial dont la lecture m’a fait bondir.

Les faits : Favilla écrit sur les serial-accidents, cet été, dans le transport aérien. Comme nous, sur ce blog (26.07), il rappelle la liste des négligences, apparemment à l’origine des crashs. Mais de ces constats, il tire une conclusion générale sur l’incompatibilité des exigences de sécurité avec une politique de discount.

Pas d’accord ! Il y a confusion des genres.

Son raisonnement : sans vouloir caricaturer, résumons Favilla.

1) « le transport doit produire d’abord de la sécurité »

2) « la sécurité a un coût »

3) « le fait qu’on ne la vérifie sûrement qu’après incite amateurs et aventuriers avides de profit à en faire subrepticement l’économie »

Jusque là, on ne peut qu’être d’accord…mais, il enchaîne

4) « le voyagiste, cet ensemblier de services, exerce sur ses fournisseurs une pression comparable à celle des grandes surfaces sur les leurs »

5) au final, alléché par les offres internet des low-cost, le consommateur « croit qu’il peut tout obtenir à bon marché sans savoir qu’il négocie sa vie à même prix ».

Là, Favilla dérape. Ne croyez pas que je réagisse par susceptibilité, à cause du parallèle avec la distribution. Non, en fait, je lui reproche de partir d’un constat spécifique (le comportement de compagnies hors contrôle européen), de généraliser un diagnostic anti-discount, en se trompant sur les causes, et en occultant les responsabilités.

Le couple Prix-Sécurité :

J’affirme : il n’y a pas de lien obligatoire entre discount et insécurité.

a) Dans le domaine de l’alimentaire et plus généralement du bien de consommation, la réglementation fixe des règles de sécurité, des normes d’hygiène, et postule des interdictions. Entre un produit « haut de gamme » et un premier prix, il existe des différences de qualité (saveur, choix des ingrédients, apport protéinique, durée de conservation, esthétique etc…) mais les deux types de denrées sont soumis à un même impératif de sécurité. Et les produits LIDL, ECOPLUS ou CASINO, sont soumis à autant de contrôles que ceux qui sortent de chaînes Nestlé ou d’Unilever.

b) Le raisonnement vaut pour le secteur des transports : personne n’imagine que la sécurité d’un passager en classe éco (en avion), ou d’une seconde classe (dans le train), soit plus aléatoire ou plus menacée qu’en première.

Contre-analyse :

La première faille du raisonnement de Favilla, c’est sa vision réductrice du discount. Puisque, dans les compagnies légales et sérieuses, les coûts de sécurité sont justement incompressibles, les réductions de prix ont d’autres explications : d’abord, comme dans les hypers, il y a les choix de « positionnement ». Le discounter va chercher à compenser sa baisse de marge, par un accroissement des volumes. Il y a aussi, l’achat groupé, qui permet un meilleur remplissage de l’avion. L’achat ferme, enfin, (souvent aux frontières des périodes les plus fréquentées), permet de diminuer considérablement les coûts d’immobilisation de l’avion et les frais fixes. Et puis, il y a les économies de prestation (collations, revues), de suppression d’un réseau d’agences…etc.

Ce sont ces facteurs d’optimisation de coûts qui sont à l’origine des chaînes de low-cost et qui garantissent le succès des sociétés de charters européennes, souvent elles-mêmes filiales des grandes compagnies. Malgré cette politique tarifaire fortement différenciée et souvent agressive, « seulement 1 accident sur 10 provient » d’une compagnie européenne (dixit J. Barrot, notre commissaire bruxellois aux Transports).

La 2ème faille, chez Favilla, vise à faire reporter la responsabilité sur le modèle économique plutôt que sur l’absence de système de contrôle efficace.

Des fraudeurs, il y en a toujours eu, dans tous les secteurs, et quels que soient les niveaux de prix. Pour reprendre l’exemple de l’alimentation, on en a trouvé dans le trafic des huiles végétales (huile frelatée en Espagne), dans les élevages de volaille (alimentation avariée des animaux en Belgique), mais aussi …dans le caviar ou le foie gras.

Ce qui nous protège des délinquants économiques, ce sont les contrôles administratifs (application de la loi). Voilà ce qui fait défaut dans le transport aérien, comme d’ailleurs aussi, dans le transport maritime (dégazage des tankers et porte-containers le long de nos côtes).

Si j’insiste sur ce problème, c’est qu’à terme, bien au-delà de ce contexte, les arguments tels que ceux développés par Favilla finissent par servir de caution à tous les rentiers et les profiteurs de la terre. Après le refrain « le prix bas qui tue l’emploi » (comme si le prix élevé en créait), voici qu’on chante « le prix bas qui menace la sécurité ».

Non, le discounter ne saurait être présumé coupable du seul fait de ses choix commerciaux. Le coupable c’est celui qui ne respecte pas la loi (quels que soient ses tarifs). A bon entendeur.

Michel-Edouard Leclerc