Archive pour le 7 septembre 2005

Mercredi 7 septembre 2005

R. Dutreil : « Docteur Renaud, Mister Renard »

Personne ne peut reprocher à Renaud Dutreil, notre Ministre du commerce, de vouloir récupérer le combat pour les prix bas et s’attribuer le beau rôle. Après tout, chausser les bottes du capitaine Sarkozy, faire sien le diagnostic des dérapages de prix sur les grandes marques (il n’est jamais trop tard !), et prescrire, « à la Leclerc », une potion de prix bas, voilà qui est de bonne médecine alors que, dans notre pays, presque tous les pouvoirs d’achat sont grippés.

Mais en jouant les donneurs d’ordres et en imposant, dans l’opinion, un chiffrage de baisses présenté comme un impératif, Mister Renard révèle toutes les limites d’une réforme qui fait du Politique, non pas un arbitre, mais le pilote d’un système qu’il refuse toujours d’abolir.

- Hier, en effet, notre Ministre du commerce affichait sa satisfaction. Il recevait la presse et voulait faire le point sur la réforme votée cet été. De ses interventions, les journalistes sont restés tout sourire (on m’en a fait la relation avec délectation !).

Car enfin ! Voilà un ministre qui, l’année dernière encore, fustigeait la « tartufferie » de votre serviteur. Il l’accusait de se « goinfrer de marges arrière ». Et, à l’instar des autres membres du gouvernement, il rappelait que l’urgent, ce n’était pas les prix bas, mais l’emploi : « Les prix bas tuent l’emploi ».

Oubliant la polémique, voilà Docteur Renaud qui change de stétoscope. Et plus Leclerc que Leclerc, il confirme qu’il y a bien eu, ces dernières années, hausses abusives sur les grandes marques (tiens, tiens !). Et rappelle, a contrario, l’efficacité des accords Sarkozy à qui il attribue les baisses récentes de prix. (A l’approche des investitures, soignons l’image de celui qui les octroie ! ! !).

A ce stade, vous comprendrez que je boive du petit lait. Il est des combats dont les victoires se savourent sans modération. Et puis, je préfère R.D. dans ce rôle. Il correspond mieux à ses convictions (à celles qu’il exprime en privé). A l’occasion, il vient de démontrer qu’il a du sens politique…

- Mais en fixant, de manière péremptoire, un objectif de baisse de 5 %, Mister Renard témoigne qu’à Bercy ou rue de Lille, la réforme en cours n’a rien d’un retour à la liberté de concurrence. L’interventionnisme, même sous forme d’imprécation, reste la culture dominante. Pas sûr qu’industriels et distributeurs apprécient « la sortie » du Ministre.

a) Sur le fond, il est indéniable que la réforme offre des possibilités de baisses. C’est à mettre au crédit de Docteur Renaud. J’en profite pour dire que mes adhérents ne resteront pas manchots. Nous pensons très sincèrement que les indépendants vont pouvoir commencer à recreuser l’écart avec les concurrents cotés en bourse, dont les actionnaires peuvent craindre pour leurs dividendes.

b) Mais les conditions techniques et juridiques de la réforme votée au Parlement sont tellement foireuses que bien malin celui qui peut en prédire les effets. Oserais-je dire, ici, très vulgairement, que telle que se prépare la négociation 2006, ça va être un sacré bordel.

Je rappelle que la plupart des distributeurs avaient préconisé un système plutôt simple : liberté de négociation tarifaire ; et à partir du prix fournisseur (triple net, tout avantage déduit), application d’un coefficient multiplicateur dégressif qui permettait, sur deux ou trois ans, de basculer les marges arrière dans le prix de vente consommateur.

Le gouvernement n’a pas voulu déjuger Christian Jacob. Il a conçu une véritable usine à gaz. Le distributeur doit calculer, pour chaque article, l’enveloppe de coopération commerciale. Et il pourra en rebasculer au consommateur la partie supérieure à 20 % en 2006 et 15 % en 2007.

Le système est très complexe (je vous passe les détails). Il aboutit à une règle de trois : le distributeur peut baisser ses prix, mais c’est lui qui finance l’opération en pompant sur ses marges. L’Etat met la distribution sous total contrôle et déploie un arsenal répressif jamais vu en Europe pour atténuer (limiter) la concurrence. L’industriel, lui, reste maître de son tarif.

Laissez-moi affirmer, au risque d’apparaître goguenard, que s’il veut vraiment obtenir une baisse de 5 %, Mister Renard va devoir choisir son camp.

Dans le contexte d’insécurité juridique où il les a placés, il faudra qu’il soit un peu plus motivant dans son discours aux distributeurs qu’il sollicitait hier. Surtout, il lui faudra revenir sur cette question majeure : celle de la négociation des tarifs.

D’abord, parce qu’il n’est évidemment pas question que nos entreprises prennent, seules, à leur charge une baisse d’une telle ampleur (je rappelle qu’en moyenne le résultat net de nos hypers est de l’ordre de 2,8 % ! ! !).

Et puis surtout, nous n’avons pas l’intention d’accepter les hausses tarifaires qui nous sont actuellement communiquées par les fournisseurs (entre 3 et 7 % pour les prochains six mois). Du côté des industriels, la tentation est évidemment forte de pousser les prix puisque, vis-à-vis du public, la baisse des marges en distribution permettra d’en lisser ou d’en annuler les effets.

Oui, Docteur Renaud, le diagnostic est maintenant le bon. Mais le traitement (la réforme) n’est pas encore au point. Il va falloir compléter l’ordonnance si vous voulez éradiquer définitivement l’inflation. Vos « patients»  n’en attendent pas moins de vous…

Michel-Edouard Leclerc