Archive pour septembre 2005

Lundi 19 septembre 2005

Prix des carburants : les coulisses d’une table ronde

A.S. : Quel week-end ! Sur fond d’interviews et de polémiques sur le prix des carburants. Et puis, l’ordi en panne. J’ai dû tout dicter. D’ici demain, j’aurai mis en ligne les réponses à presque tous les commentaires. A certains, qui demandent des développements, je préfère répondre par une note dédiée (sur mon rôle dans un groupe d’indépendants (re à Pierre et à 2lb2), sur les biocarburants…). A l’avenir, il ne faut pas que je me laisse trop déborder. Il faut juste que je trouve le bon tempo. Désolé, donc, encore une fois, pour ces retards (je vous rappelle que pour vous y retrouver, vous pouvez taper votre pseudo sur le moteur « recherche »).

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Raffinerie de Feyzin, le long de l’autoroute A7

Revenons sur la question du pétrole et du prix des carburants.

Les discussions qui ont précédé la table ronde de vendredi, autour de Thierry Breton, avaient quelque chose de surréaliste.

Au départ, TB voulait créer un contre-feu à l’effet produit par la publication des super profits réalisés par les majors (100 milliards ! ! !) dont près de 10 milliards chez Total ! Ravage assuré dans les cerveaux des Français durement touchés au portefeuille (Cf. mon blog du 5/09). TB, enfourchant un registre plus sarkozien, a cru pouvoir « jouer de la carotte et du bâton ».

Première réunion préparatoire, vendredi 9 septembre. Il menace les pétroliers de taxer leurs bénéfices. Mais les conseillers insistent auprès des GMS : « C’est aussi votre intérêt de communiquer sur des baisses. C’est la seule manière de redorer « votre » image dans l’opinion ! ». Tu parles ! Vu les écarts de prix avec les majors, les GMS n’avaient aucun intérêt à se retrouver sur la même photo…sauf pour servir l’image d’un ministre qui se serait attribué le rôle d’arbitre.

Mes collaborateurs, comme leurs collègues, se sont donc rendus à une deuxième réunion (mardi 14/09) en traînant lourdement les pieds. Ils ont dû expliquer aux conseillers du Ministre et à la DGCCRF (ce qui est un comble, vu les contrôles actuels) que les marges étaient plates (nos prix sont au seuil de revente à perte ! ! !). Des centres E. Leclerc comme ceux de Clermont-Ferrand finissent par être, toute l’année, à prix coûtant. D’ailleurs, du fait de la concurrence entre GMS, les prix de vente HT, dans nos zones de chalandise, sont les plus bas d’Europe.

Nouvelle convocation, le jeudi 15/09, à la queue leu leu, comme à confesse. Un Directeur de Cabinet propose d’étaler les hausses. Réponse : vu la rotation des stocks (2 à 3 fois par jour dans un grand hyper, 48 heures dans un super !), c’est déjà ce qui se pratique (il est arrivé, qu’en une semaine, les prix aient augmenté de 8 cents, alors forcément, on lisse…). Leclerc, le champion des prix, ne peut-il faire un effort supplémentaire ? Re-réponse : mais on serait à vente à perte ! ! ! Et vous venez de durcir les sanctions ! ! ! Re-re-réponse : le gouvernement sera tolérant (sic !)…

Rien n’y fit. Le Ministre voulait se sortir d’un piège où l’avait porté une communication un peu trop velléitaire. Il lui fallait trouver une sortie, une « initiative », et les conseillers s’évertuaient à convaincre nos collaborateurs qu’il ne fallait pas « laisser à Total le bénéfice d’une baisse éventuelle ». Comme si ça pouvait nous gêner. Comme si le repositionnement d’un des acteurs les plus chers pouvait nous porter préjudice.

TB s’est rendu compte que même s’il était populaire, un discours anti-pétroliers trouvait très vite ses limites. Personne ne serait dupe, surtout pas les journalistes. Les taxes atteignent 60 % environ du prix des carburants. Tout le monde sait bien que la balle est dans le camp de l’Etat. Le discours public ne manque pas d’air quand il se contente de dire : « faites ce que je dis, pas ce que je fais ! ».

Voilà pourquoi la table ronde n’a rien apporté au débat. Certes, TB a pu nourrir sa conférence de presse des promesses du groupe Total. Constatant que le deal entre ce groupe et le gouvernement avait été noué préalablement, les autres majors sont sortis furieux. D’autant que les GMS, qui avaient flairé le piège, n’étaient pas du rendez-vous.

J’insiste : je ne conteste pas au Ministre des Finances le droit (et le devoir) de réunir tous les pétroliers pour les mobiliser, quitte à faire pression. Mais de deux choses l’une. Ou les profits pétroliers sont dus à des dysfonctionnements, et alors il faut lancer les autorités de la concurrence sur le chantier. Ou les pétroliers ne sont pas coupables d’exactions, et alors il ne faut pas faire semblant d’attendre d’eux qu’ils remettent au pot, surtout que depuis la privatisation du groupe Total, l’Etat ne dispose d’aucun pouvoir sur le secteur (voilà qui jette un trouble sur l’idéologie du tout privatif défendu par les ultra-libéraux !).

Pour moi, toute cette histoire a permis d’occulter le débat sur la fiscalité pétrolière (curieusement, l’opposition se tait). Il ne s’agit évidemment pas de réclamer une baisse des impôts (ce serait démagogique), mais de fixer un plafond. Si le prix du baril repart à la hausse, je suis certain que l’opinion ne se satisfera pas de ces quelques promesses. L’impact sera tellement fort sur le revenu des ménages modestes et moyens, et plus généralement sur la consommation, qu’il faudra bien accepter de revoir la question.

Michel-Edouard Leclerc

Samedi 17 septembre 2005

Hermann, le franc-parleur

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C’est ainsi que Frédéric Bosser qualifie l’inclassable Hermann Huppen, dit « Hermann ». L’éditeur de la revue DBD lui a consacré un « dossier » fort documenté (09/2002). Et dans sa préface, il rejoint tout à fait l’opinion de Sophie Flamand qui posait, dans Bodoï (02/2005), la question récurrente : « Hermann Président ? »…du Festival d’Angoulême, bien sûr.

Oui, le bonhomme étonne et détonne dans ce milieu du 9ème art, souvent retranché derrière une ironie qualifiée « de gauche », et qu’il conviendrait toujours d’interpréter au second degré.

Hermann, lui, affiche des gènes…disons plus « bruts de béton » : « Je l’avoue, je suis peut-être un peu rugueux…J’ai des tics…J’ai un penchant à l’indignation plus fort que la plupart des gens, et ça ne me simplifie pas l’existence… ». Autant le dire tout de suite, Hermann est impitoyable avec lui-même.

Rendez-lui visite, rentrez dans ses meubles, brossez-vous les pieds sur le paillasson de sa méfiance et…passé le temps d’un apprivoisement réciproque, vous découvrirez un être terriblement attachant. « Je râle, je grinche, donc je suis ! ». Peut-être, mais nous, on ne vit pas avec…alors, profitons simplement de cette rencontre avec ce grand maître de la Bande Dessinée.

Quel talent ! Tous les dessinateurs de renom lui rendent hommage. Son œuvre force le respect. Inégale ? Absolument. Il ne s’en défendrait pas. Car pour lui, point de rente, il est toujours en recherche !

Avec Greg, il a « commis » « Bernard Prince », « Comanche ». Avec Vernal « Jugurtha ». Mais de l’aventure au polar, du western à la science-fiction, il saute par dessus les genres romanesques, et s’émancipe…de son propre style. Même si « la patte » reste visible, la composition et l’écriture graphique des « Tours de Bois-Maury » (Glénat) n’ont rien de commun avec la nervosité du trait dans « Jeremiah ». Du crayon, il passe à de superbes encrages, excelle aux pastels, découvre et prend plaisir à la « couleur directe »…toujours en « prise de risque ». Avec son fils, enfin, il signe les « Liens de sang » (dont j’apprécie beaucoup moins la dernière livraison, trop phraseuse à mon goût…Désolé, Hermann !).

A sa sortie, « le milieu » avait moins apprécié « Sarajevo-Tango ». Le public, habitué des histoires plus « ados », découvrait un artiste militant, oubliant qu’il avait déjà balisé toute son œuvre d’un engagement total contre les injustices sociales et toutes les formes d’hypocrisie.

Les apparences ne sont qu’apparences. De droite, Hermann ? Probablement. D’extrême droite ? Personne n’a osé le dire, nombreux aimeraient le « prendre en faute ». Disons avec Frédéric Bosser que l’homme est « entier » et que sa « franchise » tranche forcément dans une époque où le politiquement correct règne en maître absolu.

Reconnaissons « qu’être populaire » ou « plaire » n’est pas son souci. « Le public s’indigne, mais il veut du spectacle ». Des ennemis ? Forcément, du côté des intégristes de tout poil. « Il y a des suceurs de bible qui n’hésitent pas à bousiller des tas de gens » (allusion autant à Bush qu’aux ayatollahs).

Je lui ai rendu visite deux fois, dans son modeste et discret appartement de Bruxelles. La musique est sa maîtresse (pardon, Madame Huppen). Son univers témoigne de l’amitié partagée avec d’autres dessinateurs dont les œuvres peuplent les murs.

Je vais vous dire : ce type est exigeant : « J’aime bien que ça grimpe. Le plat m’ennuie ».

Il parle de vélo. Il parle de sa vie… Il n’a pas fini de nous étonner.

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N.B. : Les citations sont extraites des deux publications précitées. Celles que je lui ai « volées », je les garde pour le tome 2 « d’Itinéraires dans l’Univers de la Bande Dessinée », album d’entretiens pour lequel j’ai pris (aussi) un sacré retard…

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 16 septembre 2005

Prix des carburants : bruits et chuchotements…

D’abord, mille pardons à tous ceux auxquels je dois des réponses. J’ai conscience d’être très en retard. Je m’en occupe samedi et dimanche, et garantis que tout sera en ligne, lundi soir…

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Photo : Eric Feferberg / AFP

Branle-bas de combat depuis deux ou trois jours. Thierry Breton a convoqué tous les acteurs de la filière pour obtenir d’eux « une série de propositions qui permettent de limiter les effets de la hausse ». La rencontre devait avoir lieu ce matin à 10 heures. Elle est reportée à 16 heures. Personnellement, je ne pourrai pas y être. (Je serai à La Rochelle pour « baptiser » le bateau de Corentin Douguet qui va se lancer sous nos couleurs, dimanche 17 à 17h17, dans la Transat 6.50.)

Néanmoins, j’ai suivi, avec mes équipes, toutes les réunions préparatoires.

En gros, le Ministre a senti les limites des menaces proférées à l’encontre des compagnies pétrolières. Une taxe ? Pourquoi pas. Encore faudrait-il qu’elles paient déjà leurs impôts en France. Et puis surtout, il y a un côté complètement incongru dans cette histoire. L’Etat a privatisé Total, perdant ainsi le moyen d’intervenir dans la politique pétrolière. (Le discours fumeux sur le patriotisme économique et la défense des actifs stratégiques en prend un sacré coup !). Et pour ma part, je pense que la priorité aujourd’hui, c’est d’abord de négocier, avec les compagnies, la sécurité de l’approvisionnement futur de la France. Ce sera, je vous l’affirme, un vrai enjeu.

Le Ministre souhaite aussi « qu’un effort soit fait pour mieux répercuter les baisses ». D’accord avec ça. De toute façon, c’est ce qui se passe déjà sur le marché. Vous pensez bien que les grandes surfaces s’alignent les unes sur les autres, et forcément sur la moins chère.

Compte tenu de l’actualité, je n’ai pas beaucoup le temps de développer mes arguments, ici. Si ça vous intéresse, je vous invite à jeter un œil sur l’interview que j’ai donnée à Frédéric Pons, dans Libération, ce matin. (Pour la photo, nous avons bien rigolé. Le photographe souhaitait « fixer » une partie de mon équipe pétrole. Nous avions rangé les bureaux, et les ordinateurs crachaient en mode « couleur maxi » pour faire un joli décor. En fait, Fred Kihn, le photographe, nous a demandé de descendre dans le garage. Et il nous a shootés en « posture américaine » (Men in Black, version brigade financière). En découvrant nos minois ce matin, on s’est vraiment fait peur !).

Si vous le voulez bien, je reviendrai sur ces sujets, lundi : taxe sur les compagnies pétrolières, biocarburants, marges de distribution…

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 15 septembre 2005

Gag ou manip : pour qui « roule » Challenges ?

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La presse internationale vient de publier les excellents résultats des Centres E. Leclerc sur le marché français. Avec un accroissement de 0,4 pts de part de marché, et le meilleur taux de fidélité de toute la distribution, l’enseigne (17 %) creuse l’écart avec Carrefour (13,5 %) et les autres hypers. Mon ego n’aurait pas été égratigné si j’avais pu lire, dans la presse hebdo, quelques citations élogieuses du genre : « en hausse », « patron plus », etc…

Eh bien, mes adhérents et moi-même sommes longtemps restés interloqués à la lecture d’une note publiée sur le site internet de l’hebdomadaire Challenges : « La grogne monte chez Leclerc ». Un gag ? Une manip ? Une erreur d’enseigne ? Lisez plutôt le boulet :

On y apprend l’existence de « tensions à l’intérieur » des Centres E. Leclerc. « La fronde aurait atteint pas loin d’un tiers du parc des hypers en France. Ces adhérents n’apprécient pas que la valorisation de leurs magasins puisse perdre de 20 à 30 % depuis un an ». Tout ça écrit sans nuance et sans qu’aucun rédacteur n’ait pris la peine de s’interroger sur la crédibilité ou l’outrance des chiffres cités.

Croyez-moi, ça sent le coup fourré.

L’un de mes collaborateurs a téléphoné au journal. On lui a péniblement expliqué qu’une note d’agence boursière était à l’origine de l’info (mais pas question de la communiquer). Pour l’analyste signataire, les patrons de magasin « estiment qu’ils ne se sentent pas obligés de baisser leurs prix, comme le veut Michel-Edouard Leclerc ». Mon collaborateur a évidemment expliqué que l’information était d’autant plus incongrue que la politique commerciale du groupe était élaborée par les adhérents eux-mêmes et que ceux-ci venaient d’adopter (à l’unanimité) le plan d’action commerciale pour 2006. Ce que, chichement, d’ailleurs, relate l’hebdo : « Dans l’entourage de Leclerc, on explique que ce n’est pas au moment de négociations commerciales que l’unité des adhérents va se démentir ».

Le démenti n’a servi à rien. Ce matin, Challenges s’entête. Il a repris l’info dans sa version papier. Et voilà, c’est parti…sur BFM, etc… Du délire !

Fallait-il que Challenges soit sur une mauvaise pente pour reprendre, à son compte, une information aussi décalée.

La baisse de la valeur des magasins ? Oserais-je méchamment rappeler qu’il y a encore quelques semaines, Challenges se faisait une fierté de citer un max de nos adhérents dans la liste des Français dont le patrimoine s’est valorisé en 2004. (Et comme ça, pschitt…ils auraient perdu 30 % ?)

J’ai fait mon enquête. La note boursière existe bien. Elle est rédigée par un analyste de Fideuram Wargny. Cette banque est récidiviste. En juin dernier, elle soutenait déjà les initiatives de Carrefour qu’elle valorisait par rapport à Leclerc.

La rédaction de Challenges (qui, la semaine dernière, saluait la performance de Carrefour sans parler de la nôtre) aurait pu s’interroger sur cette concomitance.

Et puis, depuis quand les analystes du CAC 40, en général focalisés sur les chiffres et les ratios, dissertent-ils sur la psychologie des indépendants. Et ils sont vraiment forts ces types-là pour pouvoir apprécier, par avance, des résultats financiers alors qu’aucun chiffre n’est encore publié. (Les prévisionnels s’annoncent excellents).

D’accord, l’information économique n’est pas facile à vendre. Mais le groupe de Claude Perdriel nous a toujours habitués à plus de précautions et d’élégance. A vouloir être trop racoleur, Challenges est en train de perdre son crédit. Est-ce que la rumeur d’OPA sur Danone était du même acabit ?

Ce matin, la rédaction me propose de répondre « à quelques questions sur la manière dont on dirige un groupe d’indépendants ».

Excusez-moi, Claude, Vincent, Christine et les autres, mais vous en faites vraiment un peu trop. C’est lourd !

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 14 septembre 2005

Oligopole : haro sur les prix du gaz bouteille

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Ante-scriptum : « J’hésitais à vous en parler. Je ne veux surtout pas transformer ce blog en tribune publicitaire. Mais après réflexion, j’ai pensé intéressant de montrer à quel point peuvent subsister des dysfonctionnements dans un marché, a priori, ouvert à la concurrence. Et « Cloitre»  (quelqu’un de la maison ?) a commencé à en parler le 08/09/05. »

Réunion de travail, ce matin, avec mes collaborateurs du département « énergie ». Nous lançons, ce mois-ci, une très grosse offensive sur le marché du gaz bouteille en commercialisant un produit 25 % moins cher que le prix du marché.

10 millions de Français achètent environ 50,7 millions de bouteilles de gaz (13 kg), dont 64 % en butane et 36 % avec du propane. La grande distribution en commercialise 65 % (dont 10 % Leclerc), mais elle n’est que « revendeur ». Quatre « acteurs historiques » se taillent la part du lion.

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Ces dix dernières années, toutes les publicités vantaient les mérites de l’équipement des foyers en gaz bouteille. Mais le prix de ce produit a augmenté bien plus que toutes les autres énergies : 26 % de 2000 à début 2005, contre 3 % pour l’électricité sur la même période. Résultat : en France, le prix du gaz conditionné est le plus élevé d’Europe. Exemple : ce printemps, les foyers belges achetaient leurs bonbonnes 44 % moins cher que dans l’hexagone (17,68 € contre 25,54 €).

Par quel artifice est-on arrivé à cette aberration ?

Comme je vous le disais, le marché est libre et, théoriquement, ouvert à d’autres opérateurs. Mais il fonctionne comme un cartel dont les acteurs ne cherchent pas à se « piquer des clients ». De fait, les parts de marché restent stables.

Et puis, avez-vous remarqué : en zone rurale, comme dans beaucoup de petites villes, les revendeurs proposent plusieurs marques. Mais les panneaux publicitaires affichent un seul prix…le même pour tous les produits.

Qu’est-ce qui empêche les consommateurs d’acheter des bouteilles moins cher ?

Outre la quasi uniformité des prix de vente, c’est le système de consigne qui rend la clientèle pratiquement captive.

Tout consommateur qui s’équipe doit commencer par verser une sorte de dépôt de garantie (20 à 30 €). Mais chaque fabricant a « typé » ses bouteilles. Aucun accord d’échange entre fournisseurs ! Un client ne peut donc changer de marque qu’à condition d’investir dans une nouvelle consignation (avec toutes les tracasseries qui vont avec, puisque les marques exigent la restitution de la première facture souvent égarée).

Comment avons-nous procédé ?

Il fallait passer l’obstacle des problèmes logistiques : stockage et capacité d’emplissage. Ces moyens existent en France. Mais évidemment, ils sont réservés aux opérateurs existants. Nous avons donc fait fabriquer nos bouteilles au Portugal (chez un fabricant qui approvisionne une grosse partie du marché européen). Elles sont expédiées à Gand (Belgique) dans un centre remplisseur (auquel seront aussi envoyées les bouteilles vides pour être reconditionnées). Nous avons ouvert 8 plates-formes de stockage intermédiaire en France. Et 14 camions de distribution, spécialement équipés, approvisionnent les points de vente.

Pour recruter les clients intéressés par cette offre, il fallait aussi résoudre le problème de la consigne. Nous ne pouvions pas récupérer les bouteilles à l’effigie des autres marques (qu’en aurait-on fait ?). Le premier achat devait donc inclure un prix de bouteille et de consigne inférieur au prix d’achat habituel. D’où le tableau suivant.

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Avec ce système, dès le deuxième achat, Clairgaz (la créativité de la marque ne vous aura pas échappé, sic !) est vendu 25 % moins cher.

Pour être complet, signalons qu’Auchan s’est, lui aussi, attaqué à ce marché dans la région du Nord. Nul doute qu’en réaction, il va étendre son offre sur toute la France.

Sur le marché du gaz comme sur celui du carburant, personne ne peut désormais contester que l’arrivée des hypers joue le rôle d’un activateur de concurrence.

Michel-Edouard Leclerc

Mardi 13 septembre 2005

Journal du 5 au 12 septembre 2005 (fragments)

Quand je me déplace (train, avion…plutôt que voiture), j’épluche la presse et j’annote les articles qui touchent à l’exercice de mon métier. Il y a aussi ces petites brèves…qui prêtent à clin d’œil. Je partage.

1) Economie : Dans le magazine Breton, ce mois-ci, le portrait et une interview de Patrick Le Lay. On y trouve des choses assez marrantes, comme la sympathie (on pourrait même dire l’affection) de PLL pour les militants bretons. Il a des mots très durs contre la France. On le savait très investi sur TV Breizh (où il a tout de même supprimé les émissions en breton ! ! !). Mais venant du plus grand fabricant français de la culture de masse, cet engagement régionaliste surprendra plus d’un…

Quelques perles aussi : « Les Bretons ne sont pas business ». Sympa pour J.P. Le Roch (Intermarché), J.G. Le Floch (Armor Lux), X. Leclercq (Brit Air), Pinault (PPR), Bolloré, Gourvennec (Prince de Bretagne), Yvon Jacob, mon paternel, et PLL lui-même…

Et cette conclusion (sans rire) : « Les Bretons ne parlent jamais d’argent ». Ne toussez pas : PLL, c’est Sœur Emmanuelle à la tête de TF1.

2) Société : Ouest France (8/09) publie un graphique extrait du rapport mondial sur le développement humain ! Des comparaisons alarmantes : en France, 329 médecins pour 100 000 habitants ; au Rwanda, un seul pour la même population. Encore : taux de scolarisation au Japon ou en Suède : 100 % ; au Niger : 6 % ! ! !

Et puis, très curieusement, cette donnée sur le nombre de femmes occupant une fonction dirigeante ou parlementaire. Qui respecte le plus la parité dans le monde ? C’est le Rwanda qui serait tête de classe avec 49 %, comme la Suède.

Bon, l’histoire ne dit pas en quelle estime l’on tient au Rwanda ces « super women ». Mais parions qu’en ce pays si prompt à exalter les valeurs guerrières et à manier le coupe-coupe, on ne trouvera pas une seule Alliot-Marie aux armées, ni une Condoleezza Rice à la diplomatie. C’est la limite du discours des seules statistiques.

3) Economie : Depuis deux ans, le Brésilien, Vanderlei Luxemburgo, règne sur le jeu du Real Madrid. Le Parisien (12/09) l’a interrogé sur la manière dont il comptait redorer le blason du club. A priori, je ne suis pas un passionné du sujet, mais comme le personnage est qualifié de « maître tacticien », je me plonge dans l’ITW, des fois qu’il y aurait des leçons de management à prendre. Pas déçu : « Les joueurs doivent me respecter, être à ma disposition, et bien jouer au foot. Le reste, je m’en occupe. Maintenant, si l’un d’eux n’accepte pas cette vision, je l’enlève et j’en mets un autre ». Heureusement, il rajoute : « J’aime l’ordre, pas les robots ! ». Ouf…

J’espère que mes collaborateurs apprécieront, en comparaison, combien je suis cool !

4) Economie : J’ai d’abord cru à un gag. Dans ses pages « rebonds » (12/09), Libé publiait une contribution sur l’économie française. On pouvait y lire : « Aux USA, la part de la consommation des ménages tourne autour de 70 % du PIB. En France, 55 %… Comment mobiliser la consommation privée, telle est la question centrale ». L’auteur appelait à réduire le taux d’épargne des ménages (ce qui ne coûterait rien à l’Etat, contrairement à l’endettement !) en « modifiant notre système fiscal », en augmentant les salaires, etc… Un petit traité de Keynésianisme. Certes, on y rappelle que l’ennemi reste le libéralisme, mais « refuser d’imiter le modèle US, n’interdit pas de s’en inspirer ». Qui croyez-vous qui signa le libelle : Bayrou, Strauss-Kahn, je moi-même ? Manqué. C’est Isaac Joshua, qui indique, non sa profession, mais son statut de « membre de la Ligue communiste révolutionnaire ». Mince, avec un tel discours, Sarko n’a plus le monopole de la « rupture ». A moins que ce ne soit la nouvelle manière des Trotskos de faire de « l’entrisme » en noyautant le discours social-démocrate.

5) Economie : C’est une idée très partagée. Face à la compétition des pays à bas coût de main-d’œuvre, la France doit se spécialiser et exporter des produits à haute valeur ajoutée. En corollaire, il faut délaisser la production des matières brutes… On laisse les tee-shirts et les chaussettes aux Chinois et on leur vend du nucléaire et des Airbus.

Pas si sûr ! En tout cas, il y a des exceptions. Les Echos (12/09) rappellent l’excellente performance des producteurs de lin basés en Normandie, dont la demande chinoise absorbe 60 à 75 % de la production. « Les Chinois ont bien tenté de se passer du lin normand en cultivant eux-mêmes cette plante industrielle, mais sans succès » (rendements plus faibles, qualité moins fine). Eh oui. En Normandie, on cultive ! A Shenzhen, on tisse, on file et on fabrique les vêtements ! La mondialisation à l’envers, ça existe !

6) Politique : C’était dans la nouvelle formule (1/09) du journal Challenges. Cette phrase du « former President of MEDEF » : « Je suis un socialiste anglais ». On le savait imprévisible et parfois fantasque…On comprend qu’au PS, certains cherchent sérieusement à se repositionner plus à gauche !

Michel-Edouard Leclerc

Lundi 12 septembre 2005

Foires aux vins : faut-il encore y courir ?

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J’affirme que oui, parole de professionnel tout autant que d’amateur.

N’y voyez aucune flagornerie de ma part. Je suis évidemment très fier que mon enseigne soit à l’origine du phénomène (c’est dès 1973 que des adhérents E. Leclerc ont créé les premières foires aux vins, en Bretagne d’abord, puis en Pays de Loire). Et l’expérience acquise a placé les centres E. Leclerc en tête du marché. (Numéro 1 de la vente des vins en France, avec 17,6 % de part de marché, l’enseigne a vendu plus de 223 millions de bouteilles en 2004, et les foires aux vins représentent jusqu’à 15 % du chiffre d’affaires correspondant).

Les foires aux vins constituent l’une des initiatives les plus sérieuses et les plus attractives de la grande distribution, ces dernières années.

Acheter en GD ?

Il y a encore des irréductibles. Des viticulteurs qui préfèrent, par choix commercial, travailler en exclusivité avec des cavistes. Ou encore, qui restent réticents et un peu effrayés par l’idée de rentrer sur le « mass market ».

Mais pour le consommateur, comme d’ailleurs pour les œnologues, il n’y a plus de tabou. Les deux tiers des ventes de vins en France se font désormais en grande distribution. Et les foires aux vins en constituent une très belle vitrine.

Chaque enseigne s’est attachée le conseil d’œnologues professionnels (des sommeliers de grands restaurants apportent souvent leur expertise). Chacune d’elles dispose d’un bataillon de cavistes, tous plus passionnés les uns que les autres. Les sélections passent de nombreuses barrières de dégustations et de tests. Les publicités sont souvent riches d’informations et les catalogues (que nous envie le reste de la distribution européenne) sont méticuleusement construits.

Dans quelle enseigne ?

Il y a des bonnes bouteilles un peu partout (et là, je vous épate, parce que vous vous attendiez à ce que je pousse le bouchon…vers Leclerc, pas vrai ?). Je partage l’avis de Jacques Dupont, spécialiste au journal Le Point. Il est l’un des plus fins connaisseurs des foires aux vins. Son étude comparée des catalogues est une précieuse référence (cette année, il est publié dans le numéro du 8/09). Son diagnostic est tranché : « Toutes les enseignes sont désormais au niveau ». Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il faille acheter à l’aveugle. D’abord parce qu’il y a des différences de prix. Ensuite, parce que chacune a ses points forts et ses points faibles.

Vin de garde ou vin de plaisir ?

Spéculer sur le vin n’est pas mon truc. D’ailleurs, les trois quarts des gens qui m’en parlent prennent toujours des airs savants (limite « discours des médecins chez Molière »), mais peinent à justifier concrètement leurs achats à partir du seul critère financier. Pour moi, ce marché du « placement » est dépendant de trop de facteurs exogènes pour qu’on y incite ceux d’entre vous qui ne disposent pas du budget de Crésus.

A l’occasion, si l’aventure vous tente, achetez un maximum de vins en primeurs et tentez de les revendre 5 ou 6 ans plus tard (en espérant que l’évolution des devises ne casse pas le marché). Concentrez-vous sur les valeurs sûres (les grands crus). N’oubliez pas que certaines techniques de vinification (effet supposé de la « parkerisation » du goût !) limitent les capacités de garde. Et de toute façon, il faut de super bonnes caves (température et hygrométrie) pour préserver la qualité du vin (ce qui est rarement le cas dans nos habitations usuelles). Evitez aussi (pour la garde, mais pas pour la consommation immédiate) certains millésimes (1997, 1999 et 2002) dont nos œnologues confirment l’évolution rapide.

Personnellement, je trouve que l’intérêt des foires aux vins, c’est l’achat plaisir, la découverte et l’accès à des variétés nouvelles (cépages, appellations). Il y a plein de belles choses en Côtes du Rhône, en Languedoc-Roussillon, en vins de Loire… On en reparlera, ici, en détail.

A quel prix ?

Cette année, l’offre est vraiment plus raisonnable. D’abord, les grands crus bordelais ont tiré les leçons de leurs « errements » passés. (Je ne dis pas « erreurs » car le marché export leur était profitable). Ils avaient perdu des fidèles, ils veulent les retrouver avec des 2003 franchement plus sages.

La plupart des enseignes ont, de leur côté, réagi à la baisse des ventes, l’année dernière, (- 1,5 %), sauf dans notre enseigne et chez Système U dont la croissance reste forte. Elles proposent toutes, cette année, des prix attractifs. Par exemple, Auchan, avec des vins entre 5 et 10 €. Dans les centres E. Leclerc, 60 % des vins proposés ont des prix inférieurs à 8 €, et 80 % sont vendus à moins de 15 €.

En revanche, je crie casse-cou pour mes collègues qui vendent des vins à 1,80 € (Intermarché). Pourquoi pas, dans l’absolu, s’il s’agit de faire profiter les clients d’une jolie promotion. Mais dans le contexte très qualitatif des foires aux vins, ça sonne un peu « hard » !

Quand acheter ?

Vous avez pu le constater, les foires aux vins démarrent de plus en plus tôt : du week-end dernier (Carrefour, Nicolas, Monoprix, et les sites internet « chateauonline.fr », « wineandco.fr ») jusqu’à fin septembre, voire début octobre. Pour moi, c’est du délire. Et un formidable gâchis ! C’est le fruit d’une surenchère qui illustre la peur des enseignes de se laisser griller par une offre concurrente.

Ca n’a plus de sens. Les consommateurs sont à peine rentrés de vacances (de plus en plus onéreuses). Ils viennent de reconstituer les stocks alimentaires, textiles et rentrée des classes. Vu la contrainte financière, comment voulez-vous que les clients puissent vraiment se faire plaisir. Les centres E. Leclerc ont choisi de démarrer les opérations à partir du 28 septembre. Nos adhérents achètent beaucoup de vins en primeurs. La plupart des productions bordelaises ne peuvent être mises sur le marché avant cette date. Et jusqu’à preuve du contraire, démarrer plus tard que les autres n’a pas nuit à notre performance. Keep cool !

Le mieux est donc de se munir des différents catalogues en circulation, de comparer, de prendre le temps de peaufiner la sélection. Seule exigence : ne pas se focaliser sur des vins trop rares, forcément en quantité limitée, et vite épuisés. Pour ceux-là, évidemment, il faut se précipiter dès les premiers jours.

Catalogue national et compléments régionaux

Les offres nationales sur lesquelles communiquent les enseignes sont forcément plus restreintes (elles doivent être disponibles partout) que les gammes proposées dans chaque magasin. Il ne faut donc pas se fier au nombre de références. Les sites internet proposent, en apparence, l’offre la plus complète, ainsi que Carrefour et Auchan. Les indépendants (Intermarché, mais surtout Leclerc et Système U) concentrent leur publicité nationale sur un nombre plus réduit de bouteilles, mais font vraiment la différence sur le plan local.

Beaucoup de nos adhérents ont fait de leur cave une véritable « maîtresse » qu’ils choient et bichonnent avec passion. Ils sont implantés dans des terroirs dont ils veulent être les ambassadeurs. Ils ont noué des relations très fortes avec des viticulteurs dont ils sont devenus de véritables partenaires (ils sont souvent clients l’un de l’autre). Privilégiés, ils ont accès à de très beaux flacons, introuvables la plupart du temps en grande distribution. Enfin, beaucoup de nos adhérents consacrent des budgets très importants en achats primeurs. Suivant les années, cela leur permet d’offrir des grands crus à des prix imbattables (la foire aux vins du centre E. Leclerc de Quimper est devenue « un must » !).

Voilà pourquoi la fête promet d’être belle !

Michel-Edouard Leclerc

Vendredi 9 septembre 2005

Fruits et légumes : la querelle des marges

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Dans sa livraison du mois de septembre, Que Choisir publie un article fort intéressant sur le prix des fruits et légumes.

L’UFC va à l’encontre de l’avis exprimé par nombre de producteurs, et de la perception qu’en ont les consommateurs. « Le prix des fruits accuse depuis quelques années une tendance nette à la baisse…. Et si l’on prend du recul, les données de l’INSEE révèlent que depuis 1960, le prix des fruits frais a évolué exactement de la même manière que celui des autres produits alimentaires ». Voilà constat qui vient à point nommé pour faire taire les habituelles polémiques.

Mais l’UFC s’est aussi penchée sur la grande variabilité des prix au cours d’une même saison, et d’un magasin à l’autre. A la recherche d’une explication, la revue finit par reprendre à son compte une analyse de la structure des prix et des marges, telle qu’on l’entend, depuis quinze ans, dans la bouche des producteurs : « On m’achète mon produit 1 € le kilo et je le retrouve sur le marché à 2 €, la distribution se sucre ! ».

Pour étayer l’argument, Que Choisir, prend l’exemple des pêches et des nectarines et publie une structure de prix imputant, à la seule distribution, une marge allant de 37 % à 50 %.

Evidemment, j’ai tout de suite sauté au plafond. J’ai demandé à plusieurs adhérents de me fournir leur compte d’exploitation portant sur des produits identiques. Je vous livre la comparaison.

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C’est sans appel, et contredit l’information de Que Choisir. En réalité, la marge de nos magasins, sur un produit comme la nectarine, s’établit aux alentours de 25 %, soit, selon les exemples, un tiers ou moitié moins que l’indication fournie par l’UFC.

Comment expliquer cet écart ? Tout simplement par une habituelle confusion qui, volontairement (pour les producteurs) ou par ignorance (pour les consommateurs), fait l’impasse sur tous les autres intermédiaires de la filière.

Une fois le produit ramassé et payé au producteur, et avant qu’il n’arrive en magasin, il passe entre les mains de différents opérateurs qui calibrent, agréent, conditionnent, stockent et transportent les fruits. Et bien sûr, ceux-là prennent leur dîme (pas forcément illégitime d’ailleurs, car ces tâches nécessitent investissements et main-d’oeuvre).

Pourquoi n’en parle-t-on jamais ? Parce que ce serait mettre l’accent (et reconnaître) l’inégale performance des coopératives et des groupements de producteurs qui ont, depuis longtemps, complètement intégré tous ces métiers.

Je ne cherche pas à polémiquer ici avec les coopératives, mais puisqu’on entretient la confusion et qu’on désigne du doigt les hypermarchés (dont les nôtres), un démenti s’impose. Et il est nécessaire à la bonne compréhension du processus de formation des prix.

Ainsi, quand, cet été, le Directeur de la Concurrence a souhaité qu’on étudie la mise en place d’un blocage de marge, prévu pour gérer les périodes de crise, les distributeurs ont refusé de participer à une réunion pourtant annoncée par le Ministre. Outre qu’ils considéraient que les pouvoirs publics devaient d’abord assurer complètement la responsabilité d’une pratique prohibée au niveau européen, ils ne comprenaient pas pourquoi on aurait bloqué les marges en magasin sans se préoccuper de celles des intermédiaires qui en auraient été exonérés.

Michel-Edouard Leclerc

Jeudi 8 septembre 2005

Le blog, vos commentaires, évolutions…(2ème partie)

Je continue de répondre à vos commentaires, suite à mes notes du 27/08 et du 6/09. Abordons le choix des thèmes et le contenu des notes.

a) Les sujets et les thèmes : Les demandes sont multiples et quelquefois contradictoires. Les uns préfèreraient que je recentre mes propres notes sur les aspects plus concrets de mon métier. Certains (Trenges) trouvent que « la variété des sujets nuit à la richesse des débats ». D’autres, enfin, sont en phase avec ce qu’ils appellent mon « éclectisme ».

Pas facile de faire plaisir à tout le monde. Il faut comprendre aussi que, moi, « je fonctionne » selon un mode qui m’est propre :

- En tant que chef d’entreprise, je suis évidemment sollicité sur des questions concernant mon métier ou son impact sociétal. Mes notes reflètent ce « cœur de cible » de préoccupations. Mais mon domaine d’activité est très très vaste. De la vente des carburants à celle des ordinateurs, des négociations avec les agriculteurs jusqu’au soutien à l’édition, des lois Royer/Raffarin à la pub TV, des produits OGM au risque de listéria, des foires aux vins…aux voyages et aux bijoux… mon plan de travail génère une profusion d’interrogations et d’observations qui rendent légitimes (j’ai pas dit forcément expertes !) toutes ces réflexions présentées ici.

- Mais si je ne suis pas trop mauvais dans l’exercice de mon métier, et si, avec ma modeste contribution, mon enseigne caracole dans le groupe de tête de la distribution européenne, c’est aussi parce que j’y mets beaucoup de ma personne. Je ne crois pas au cloisonnement des fonctions sociales. Et cet éclectisme dont vous parliez n’est autre qu’une illustration des passions, de la curiosité, et de la vision culturelle dont j’essaie de nourrir mes analyses et mon plan d’action. Certains (des mauvaises langues !) n’y ont vu et n’y verront toujours qu’une habile opération de récupération marketing. Pourtant, telle est ma nature.

- Sans être « touche à tout », le littéraire que je suis (de formation et de passion) s’abreuve, se ressource de lectures, de rencontres, de débats dont je m’approprie des idées pour les asservir à mon propre projet. Plutôt que dans les manuels de management que j’exècre, ou les « études de cas » telles qu’on les enseigne dans les écoles de commerce, je puise dans les débats de société tout autant que dans un roman ou une biographie, des raisonnements, des expériences, mais encore, un appétit, un enthousiasme qui renforcent énergie et soif d’action. Tout cela m’est nécessaire. Et c’est cela que j’essaie de faire partager.

Alors, si vous le voulez bien, tout en évitant de me disperser, je continuerai dans cette voie…

b) Concision des notes : J’ai bien reçu quelques critiques (ou suggestions) sur la trop forte longueur de quelques notes. D’accord avec ça. En fait, je me propose d’alterner.

- Sur les sujets de fond, je ne peux pas faire plus court. Puisqu’il me revient de répondre des responsabilités et de l’impact social de mon métier, je dois étayer et argumenter (comme, par exemple, ma dernière note sur la fiscalité des carburants). A défaut, on m’accusera de faire « du café du commerce » ou de ne « faire que de la com » !

- Mais d’accord aussi. Sachons respirer. L’humour, la joie de vivre ou le partage d’émotions ne sauraient s’accommoder de longues tirades. Je saurai faire plus bref.

A demain.

Michel-Edouard Leclerc

Mercredi 7 septembre 2005

R. Dutreil : « Docteur Renaud, Mister Renard »

Personne ne peut reprocher à Renaud Dutreil, notre Ministre du commerce, de vouloir récupérer le combat pour les prix bas et s’attribuer le beau rôle. Après tout, chausser les bottes du capitaine Sarkozy, faire sien le diagnostic des dérapages de prix sur les grandes marques (il n’est jamais trop tard !), et prescrire, « à la Leclerc », une potion de prix bas, voilà qui est de bonne médecine alors que, dans notre pays, presque tous les pouvoirs d’achat sont grippés.

Mais en jouant les donneurs d’ordres et en imposant, dans l’opinion, un chiffrage de baisses présenté comme un impératif, Mister Renard révèle toutes les limites d’une réforme qui fait du Politique, non pas un arbitre, mais le pilote d’un système qu’il refuse toujours d’abolir.

- Hier, en effet, notre Ministre du commerce affichait sa satisfaction. Il recevait la presse et voulait faire le point sur la réforme votée cet été. De ses interventions, les journalistes sont restés tout sourire (on m’en a fait la relation avec délectation !).

Car enfin ! Voilà un ministre qui, l’année dernière encore, fustigeait la « tartufferie » de votre serviteur. Il l’accusait de se « goinfrer de marges arrière ». Et, à l’instar des autres membres du gouvernement, il rappelait que l’urgent, ce n’était pas les prix bas, mais l’emploi : « Les prix bas tuent l’emploi ».

Oubliant la polémique, voilà Docteur Renaud qui change de stétoscope. Et plus Leclerc que Leclerc, il confirme qu’il y a bien eu, ces dernières années, hausses abusives sur les grandes marques (tiens, tiens !). Et rappelle, a contrario, l’efficacité des accords Sarkozy à qui il attribue les baisses récentes de prix. (A l’approche des investitures, soignons l’image de celui qui les octroie ! ! !).

A ce stade, vous comprendrez que je boive du petit lait. Il est des combats dont les victoires se savourent sans modération. Et puis, je préfère R.D. dans ce rôle. Il correspond mieux à ses convictions (à celles qu’il exprime en privé). A l’occasion, il vient de démontrer qu’il a du sens politique…

- Mais en fixant, de manière péremptoire, un objectif de baisse de 5 %, Mister Renard témoigne qu’à Bercy ou rue de Lille, la réforme en cours n’a rien d’un retour à la liberté de concurrence. L’interventionnisme, même sous forme d’imprécation, reste la culture dominante. Pas sûr qu’industriels et distributeurs apprécient « la sortie » du Ministre.

a) Sur le fond, il est indéniable que la réforme offre des possibilités de baisses. C’est à mettre au crédit de Docteur Renaud. J’en profite pour dire que mes adhérents ne resteront pas manchots. Nous pensons très sincèrement que les indépendants vont pouvoir commencer à recreuser l’écart avec les concurrents cotés en bourse, dont les actionnaires peuvent craindre pour leurs dividendes.

b) Mais les conditions techniques et juridiques de la réforme votée au Parlement sont tellement foireuses que bien malin celui qui peut en prédire les effets. Oserais-je dire, ici, très vulgairement, que telle que se prépare la négociation 2006, ça va être un sacré bordel.

Je rappelle que la plupart des distributeurs avaient préconisé un système plutôt simple : liberté de négociation tarifaire ; et à partir du prix fournisseur (triple net, tout avantage déduit), application d’un coefficient multiplicateur dégressif qui permettait, sur deux ou trois ans, de basculer les marges arrière dans le prix de vente consommateur.

Le gouvernement n’a pas voulu déjuger Christian Jacob. Il a conçu une véritable usine à gaz. Le distributeur doit calculer, pour chaque article, l’enveloppe de coopération commerciale. Et il pourra en rebasculer au consommateur la partie supérieure à 20 % en 2006 et 15 % en 2007.

Le système est très complexe (je vous passe les détails). Il aboutit à une règle de trois : le distributeur peut baisser ses prix, mais c’est lui qui finance l’opération en pompant sur ses marges. L’Etat met la distribution sous total contrôle et déploie un arsenal répressif jamais vu en Europe pour atténuer (limiter) la concurrence. L’industriel, lui, reste maître de son tarif.

Laissez-moi affirmer, au risque d’apparaître goguenard, que s’il veut vraiment obtenir une baisse de 5 %, Mister Renard va devoir choisir son camp.

Dans le contexte d’insécurité juridique où il les a placés, il faudra qu’il soit un peu plus motivant dans son discours aux distributeurs qu’il sollicitait hier. Surtout, il lui faudra revenir sur cette question majeure : celle de la négociation des tarifs.

D’abord, parce qu’il n’est évidemment pas question que nos entreprises prennent, seules, à leur charge une baisse d’une telle ampleur (je rappelle qu’en moyenne le résultat net de nos hypers est de l’ordre de 2,8 % ! ! !).

Et puis surtout, nous n’avons pas l’intention d’accepter les hausses tarifaires qui nous sont actuellement communiquées par les fournisseurs (entre 3 et 7 % pour les prochains six mois). Du côté des industriels, la tentation est évidemment forte de pousser les prix puisque, vis-à-vis du public, la baisse des marges en distribution permettra d’en lisser ou d’en annuler les effets.

Oui, Docteur Renaud, le diagnostic est maintenant le bon. Mais le traitement (la réforme) n’est pas encore au point. Il va falloir compléter l’ordonnance si vous voulez éradiquer définitivement l’inflation. Vos « patients»  n’en attendent pas moins de vous…

Michel-Edouard Leclerc