
©Laurent Mélikian, Bandes Dessinées Magazine
De gauche a droite: Didier Savard, Laurent Vicomte, Daniel Maghen, Frédéric Peynet (en rouge)
Alain Sparh (derrière Vicomte) Béatrice Tillier, Olivier Brazao (derrière Maghen) et Charles Villoutreix (derrière Peynet)
Au royaume des bédéphiles, Daniel Maghen ne laisse pas indifférent. Quelques-uns, rares, font la moue ! « Il ne respecte pas l’artiste, ni les œuvres dont il fait des marchandises ! Il brade le marché ! ». On reconnaît ici la marque d’un concurrent, ou encore celle d’un artiste dont « la cote » est hésitante.
Mais des amis, des zélateurs, des propagandistes, Daniel Maghen en compte à la pelle. Des plus prestigieux et des plus crédibles. Chaque exposition, au 47 quai des Grands Augustins, les rassemble, le verre à la main.
Les Thorgal (oups ! lapsus), les Rosinski père et fils, les Vance (en famille aussi), les Juillard, et toute la nouvelle génération (Gibrat, Ledroit, Pellerin, Lepage…) reconnaissent son professionnalisme et revendiquent…son amitié.

©Laurent Mélikian
Daniel Maghen reçoit William Vance
J’ai fait sa connaissance à Angoulême, au FIBD. Il tenait son stand, bulle New York. Il ne fait pas de retape, laisse venir le chaland, passe derrière, observe les hésitations. Quand on lui pose enfin une question (qu’il laisse venir…), il répond, mais en grand timide, allure gênée, sans vraiment regarder dans les yeux. Sauf s’il s’agit de convaincre. Ou qu’Olivier, son fidèle collaborateur, lui aura fait remarquer, d’un signe discret, qu’il pourrait y mettre un peu « du sien ».
Ouais, sacrément timide, ce galeriste, avec ses airs d’étudiant pas fini. Il a ses marottes aussi, ses humeurs. Dites-lui, juste pour voir, que telle planche n’a pas de qualité graphique…et pour peu qu’il s’agisse d’un de ses auteurs fétiches, il deviendra fébrile, s’emportera jusqu’à vous rendre coupable : « Quoi ! Mais c’est une page majeure de l’histoire, le moment-clé où XIII rencontre Jones, celui du premier baiser, celui où machin chose meurt, et… ». Ignare que vous étiez ! Et il s’en ira, lonesome galeriste, incompris et résigné… « Enfin, moi, ce que j’en dis…chacun son goût ». Tout un poème, notre DM.

Daniel Maghen veut promouvoir la jeune génération : Régis Penet (» Marie des Loups» , ed. Soleil) et Robin Recht (» Totendom» , ed. Les Humanoïdes Associés)
Il a commencé comme collectionneur, à une époque où les auteurs vendaient peu leurs planches. Ou que celles-ci s’échangeaient dans les arrière-cours des libraires, entre les 40 ou 50 amateurs parisiens, suisses ou bruxellois. A force de « troquer » (avec Arno, avec Stalner), il est devenu vendeur. Des artistes lui ont confié leurs originaux, lui ont fait confiance. Swolf, Juillard, Blanc-Dumont, Le Gall, Manara… Alors que les Belges surenchérissaient sur Franquin, Hergé, Tillieux ou Macherot (« la ligne claire »), DM participait à faire de Paris une vitrine pour les auteurs modernes, y compris pour l’illustration en couleur.
Depuis dix ans, il les a presque tous rencontrés. Il s’est forgé quelques fortes convictions. A Frédéric Vidal de l’excellent BoDoï (n° 89, octobre 2005), il en illustrait quelques-unes.
Les dédicaces : « Je me refuse à vendre des dédicaces d’auteurs vivants, question de principe. La dédicace, c’est souvent triste pour les auteurs qui se sont déplacés, malsain et malhonnête de la part de ceux qui la mettront en vente ».
L’art figuratif : « Aujourd’hui, en art contemporain, c’est surtout l’abstrait qui est mis en valeur. Les meilleurs figuratifs, ceux qui savent tout des proportions, des cadrages, sont les dessinateurs de BD ».
Les spéculateurs : « S’ils gagnent de l’argent, tant mieux pour eux, s’ils en perdent, c’est comme ça ! ».

Il n’y a qu’un seul écueil chez DM. C’est cette difficulté à passer du franc à l’euro. Lui qui voudrait rendre les originaux accessibles aux jeunes acheteurs, suscite quelquefois, sans s’en rendre compte, des sueurs froides quand vient le moment de conclure la vente. Evidemment, diviser ou multiplier par 6,5, c’est pas pareil. Faut être préparé !
Bon, ceci dit, je les entends déjà les espiègles comme les jaloux : « Tu parles de DM comme d’un marchand ; c’est bien ce qu’on lui reproche. Le monde des collectionneurs (et donc de son serviteur) est celui du fric et non celui de l’Art ».
Ah, ah ! Pas sûr que les artistes si attachés à la galerie DM apprécient le distinguo. Pour les plus jeunes, les ventes de planches « sont des bouffées d’oxygène qui leur permettent de travailler dans la BD. Pour les plus grands, il s’agit d’un bonus » (BoDoï, toujours).

Non, ses détracteurs ne déstabilisent pas DM, d’autant que ce dernier s’aventure depuis quelques mois dans le domaine si risqué de l’édition.
Etrange d’ailleurs que cette passion, commune aux trois galeristes parisiens du 9ème Art ! Bernard Mahé (dont on reparlera ici) a fui la finance internationale pour éditer ses auteurs préférés ; Frédéric Bosser a investi dans « Bulldozer » ; et maintenant, les éditions DM relancent une forme de Art book à la française avec la publication de trois livres consacrés à Laurent Vicomte, Olivier Ledroit et Emmanuel Lepage. Original, superbe !

Le virage est pris. L’homme est infatigable, fait vivre son équipe à un rythme d’enfer (expo quasiment tous les mois ; « autobiographie en images » d’André Juillard et de Cosey, début 2006…et aussi, premier « vrai » album de BD avec la collaboration d’Andréi Arinouchkine (dessin) et Tiburce Oger (scénario). Tillier, Pellerin, Gibrat, Hippolyte sont dans les starting-blocks.
L’univers de la bande dessinée est d’abord un monde d’authentiques artistes et de lecteurs passionnés. Les festivals ont permis aux éditeurs de multiplier les points de rencontre avec le public et de le renouveler. C’est une chance pour le 9ème Art, dont disposent aussi les musiciens, mais dont ne bénéficient pas (pas suffisamment) les peintres ou les photographes. L’existence d’un réseau d’éditeurs-galeristes, attachés à faire découvrir le travail de jeunes auteurs est une aubaine. Bonne chance, Daniel, à toi et à ton équipe.





