
La proposition de Dominique de Villepin d’abaisser à 14 ans l’âge d’intégration dans la filière d’apprentissage fait couler beaucoup d’encre.
Les cris effarouchés du corps enseignant, par leur outrance et ce qu’ils révèlent d’idéologie, étaient vraiment navrants…et sacrément hypocrites. En classant d’office l’apprentissage dans les systèmes d’éducation au rabais, les syndicats d’enseignants se révèlent être l’un des principaux obstacles culturels au développement d’une filière dont les performances éducatives ont permis à bien des jeunes d’accéder à des diplômes et des emplois.
Qu’on arrête de nous bassiner les oreilles avec ce satané « collège unique » ! Sa contre-performance a ouvert un boulevard aux écoles privées (la voie royale pour les élites) et aux meilleurs lycées publics (qui ne se cachent plus de pratiquer la sélection !).
1) L’apprentissage, comme le dit Henri Lachman, « est un moyen de donner aux jeunes une qualification, un savoir-être, un savoir-vivre, un sentiment d’utilité et une appartenance… ».
L’accroissement du nombre d’apprentis vers les formations les plus qualifiantes (et supérieures) illustre l’adaptation de ce type d’enseignement aux besoins économiques. Cette année, ils sont 73 000 à préparer un bac professionnel (sur 342 000 apprentis âgés de 16 à 25 ans), 27 500 préparent un BTS et 7 800 un DUT (diplôme universitaire de technologie).
Oui, de l’apprentissage, on peut sortir « par le haut », comme en témoignent aussi les 6 200 jeunes en formation apprenti-ingénieur (qui pourront bénéficier de passerelles avec un deuxième et troisième cycles universitaires).
2) Personnellement, je suis un pur produit de l’université, des cycles longs et généralistes. Mais je travaille au quotidien avec des hommes de terrain, souvent formés dans l’entreprise même ou en alternance. C’est en les côtoyant, en suivant l’évolution de leur carrière que je me suis fait une conviction très positive sur les filières d’apprentissage.
Près d’un tiers des directeurs de nos magasins a bénéficié de cette formation. Deux tiers des magasins de l’enseigne ont recours à des apprentis, principalement dans le secteur des « métiers de bouche » (poissonnerie, boulangerie, boucherie-charcuterie, restauration-traiteur), mais aussi dans l’esthétique et la parfumerie (pour notre concept « Une heure pour soi ») et dans les métiers techniques (brun-blanc, informatique, électronique grand public, centres auto…).
Dans plusieurs régions, nos adhérents financent des cycles de formation (à Reims, par exemple, où nous avons créé une école des « métiers de la vente » en partenariat avec l’ESC).
3) J’ai fait un rapide sondage auprès de nos adhérents pour savoir ce qu’ils pensaient de l’abaissement du seuil d’embauche à 14 ans.
(L’expression « embauche » peut vous paraître choquante à première vue. Pourtant, il en est bien ainsi. Les contrats d’apprentissage confèrent aux jeunes qui intègrent cette filière un statut de salarié…et non pas d’élève ! Ce qui, on le voit bien, pose déjà un premier problème : celui des droits, des protections juridiques, etc…).
Pour nos directeurs de magasin, accueillir des apprentis dès 14 ans n’est pas idéal. La plupart de nos apprentis sont d’ailleurs recrutés au-dessus de 18 ans. Les métiers sont quelquefois durs, avec des tâches de plus en plus complexes, nécessitant un niveau CAP et BEP (pour les produits techniques) et jusqu’au BTS (pour la vente, par exemple).
Si tous comprennent qu’il faut trouver une solution pour des jeunes en échec scolaire, nos adhérents partagent l’avis de leurs collègues de l’industrie ou de l’artisanat qui craignent une dévalorisation de l’apprentissage (déjà mal aimé des élites) en l’assimilant à un moyen de réinsertion pour cas difficiles.
4) Mais surtout, ils font valoir bon nombre d’objections pratiques qu’on ne saurait passer sous silence dans ce débat.
- A 14 ans, disent-ils, les jeunes sont encore en pleine croissance, pas toujours aptes à suivre les horaires d’entreprise (surtout dans les métiers de bouche).
- Les problèmes liés à la sécurité ne sont pas moindres (outils tranchants, manutention d’engins mécaniques ou électroniques).
- La cohabitation avec des adultes n’est pas évidente pour les uns comme pour les autres.
- Leur formation nécessitera des capacités de tutorat renforcées et des systèmes de contrôle très lourds qui font défaut à nombre d’entreprises, grandes ou petites.
Bref, s’il s’agit de créer une pré-préparation scolaire à l’apprentissage, pourquoi pas (mais on ne voit pas en quoi cette solution réglerait l’inadaptation au système scolaire !). Pour travailler dans l’entreprise, non…
5) A ces considérations, s’ajoutent des problèmes d’environnement dont, pudiquement, on ne parle jamais, tels que, par exemple, les distances à effectuer par les jeunes adolescents entre leur domicile, le lieu de travail et celui de leur scolarisation.
Quels parents peuvent, sans frémir, imaginer leurs enfants de 14 ans, en vélo, dans les matinées froides et noires de l’hiver…(car en province, messieurs-dames, il n’y a pas forcément de métro ou de bus pour relier le village ou la banlieue à l’entreprise qui aura souscrit un contrat d’apprentissage).
6) Au fond, ne se trompe-t-on pas de débat. On ne peut pas évacuer la critique du système scolaire en se contentant d’ouvrir un aiguillage vers l’apprentissage.
a) D’abord, parce que l’apprentissage devient lui-même de plus en plus exigeant. Pour préserver leurs chances, les jeunes doivent non seulement savoir lire, écrire et compter, mais aussi s’exprimer et penser à l’égal des jeunes des lycées. (C’est justement ce challenge, avec rémunération et statut à la clé, qui motive les jeunes apprentis).
b) Ce sont donc les conditions du passage du primaire au secondaire qu’il faut revoir. Je lisais dans Le Parisien (9/11/05) cette déclaration d’un prof : « Beaucoup (de mes élèves) ne savent pas vraiment lire en 5ème. C’est dur à dire, mais c’est la vérité… On les traîne jusqu’en 3ème parce que la loi nous y oblige. En fait, nous faisons plutôt redoubler ceux qui ont une petite chance de s’en sortir. Les autres passent, puis finissent par quitter l’école sans rien, à 16 ou 17 ans ».
La vérité est là, comme dans la réplique de cet autre prof : « En entreprise aussi, ils (les mêmes) se feront jeter ». L’honnêteté intellectuelle, comme la préservation de l’idéal républicain, mériterait qu’au lieu de lancer l’apprentissage à 14 ans, on se préoccupe d’abord de ne pas les laisser sortir du primaire sans le moindre bagage d’écriture et de langage qui leur fera défaut, quelle que soit la filière choisie.





