Archive pour le 21 novembre 2005

Lundi 21 novembre 2005

Baisse des prix : l’hiver sera chaud !

1) En visitant la foisonnante exposition « Dada » à Beaubourg, j’ai retrouvé, ce week-end, un ami, directeur commercial France d’une multinationale agroalimentaire. Entre Max Ernst et Picabia, il me glisse à l’oreille : « Mon groupe va donner une réponse favorable à tes acheteurs. Quelles que soient les positions de principe de nos fédérations industrielles, et même celles de l’Administration, on veut faire du business avec nos clients. Donc O.K. pour rechercher des formes de contrat plus sécurisantes pour tes adhérents… Mais on garde quand même un minimum de coop commerciale. On espère que vous serez assez sages pour ne pas tout remettre dans les prix, sinon on est mal. Il nous faut le temps d’atténuer les écarts de conditions d’achat entre enseignes ». (Toute vente au SRP les ferait apparaître !)

2) Il a raison de s’inquiéter. Les hostilités sont lancées.

C’est Carrefour qui a ouvert le bal. Depuis février, le groupe de Jose Luis Duran essaye de stopper l’hémorragie de clientèle et de reconquérir quelques parts de marché. Mais à quel prix ! Il se dit que le service « pricing » de Carrefour admettait, au moins jusqu’à octobre, une tolérance de dépassement du seuil de revente à perte (SRP) de – 1 € en valeur absolue par article. Tous les magasins ne sont pas engagés. Il s’agit d’une tactique très coûteuse et très spectaculaire, une guérilla limitée à quelques foyers auxquels Carrefour mettrait délibérément le feu en sacrifiant 1 000 à 2 000 articles.

A Laval, nos adhérents relevaient, il y a 15 jours, 1 500 articles vendus à SRP – 5, certains jusqu’à SRP – 20 %. A Nantes, Carrefour dispose de 3 magasins. Aucun n’est au même indice. Même constat pour les deux magasins de Limoges et ceux de Rouen.

Ces opérations ont suscité des réactions très agressives. Localement, de la part de nos adhérents qui, après constat d’huissier, ont repris la tête de l’échappée. D’Intermarché et d’Auchan qui n’entendent pas rester en touche. Dans le Sud-Est, Auchan a « sorti » un catalogue avec des produits à SRP – 25 % (prix au taquet et déduction directe en caisse des bons d’achat).

3) Je ne sais pas si l’Administration a fait sienne l’analyse d’Olivier Dauvers (Tribune Grande Conso, nov. 2005) selon laquelle ces « faits d’armes » sont des « respirations » prouvant que « le commerce revit ». Mais on ne peut pas dire que la DGCCRF soit très pressée (ou très efficace) pour faire appliquer la loi. A un adhérent E. Leclerc de la région PACA qui l’interrogeait sur son inaction, un directeur départemental répondait laconiquement : « Votre courrier sera effectivement pris en compte dans la programmation des enquêtes effectuées par mon administration dans l’exercice de ses missions ». Autant dire à la Saint Glinglin !

4) Tous les observateurs auront retenu que le Ministre (malgré les informations qui lui ont été remontées) n’est pas intervenu dans la mêlée. Docteur Renaud s’est offert une condamnation de Leclerc et de Système U en guise d’étendard pour satisfaire son électorat PME ; Mister Renard, lui, se pourlèche les babines en observant la castagne des grands fauves de la distribution. (Il a mûri, Docteur Renaud, il ne dit plus « Les prix bas tuent l’emploi », il dit « Saint Indice, descendez parmi nous…que ma réforme soit ! »).

5) Oui, dans ce contexte, on peut le dire, l’hiver sera chaud.

Bon ! Pour Monoprix, c’est pas sûr. Bernardo Sanchez Incera, Directeur Général Exécutif, a prévenu (La Tribune, 3/10) : « Si de nouvelles baisses devaient arriver,…nous poursuivrons notre ajustement lorsque ce sera nécessaire. Mais nous ne serons pas l’initiateur du mouvement ».

Jérôme Bédier (FCD) a beau rappeler, dans chaque interview, que « la baisse des prix est derrière nous », ça stresse un maximum dans les enseignes de sa fédération.

Chez Auchan et Carrefour, on ne fait pas mystère qu’on « sculpte les gammes autant que les prix ». Y a du resserrement de gamme « grandes marques » et de la baisse de prix MDD dans l’air.

Intermarché ne masque plus ses intentions : « On veut revenir dans la course » m’a dit Michel Pattou. Et les adhérents d’ITM ne cachent pas leur rancœur : « L’administration nous a fait remonter nos prix en début d’année, mais Carrefour a, semble-t-il, bénéficié d’un passe-droit. On ne va pas se faire avoir deux fois de suite ». Alors, mon petit doigt me dit qu’il faudra surveiller le prochain Argus !

6) Et chez Leclerc ? Pareil. La priorité, c’est de faire obstacle aux hausses tarifaires : 4 % en moyenne sur les rayons « produits d’entretien, lessives », etc… Et jusqu’à 8 et 10 % dans certaines gammes « parfumerie et cosmétiques ». Ca négocie dur. Et ne venez pas nous chanter l’antienne du pot de crème contre le pot de fer. Que des bonnes grosses multinationales qui affichent des résultats nets de 8 à 12 %, en progression de 30 à 40 % !

7) Reste que la bataille s’engage alors que le nouveau cadre législatif est toujours aussi incertain. La circulaire tant attendue n’est toujours pas officiellement publiée. Et il nous faudra, à partir du 1er janvier, calculer des prix sans pouvoir connaître véritablement le seuil de revente à perte (on ne le connaîtra qu’à la fin des négos de coop commerciale, fin février).

De la joie, de la bonne humeur…et quelques bonnes bourrades : « Le commerce revit », dixit Olivier Dauvers (www.olivier-dauvers.a3w.fr).

Michel-Edouard Leclerc