
Les fans de bandes dessinées sont unanimes. Dans l’histoire du 9ème Art, rarement jeune auteur aura atteint les sommets (le succès plus le talent) en si peu de livraisons. Avec deux albums, « Blacksad », la série scénarisée par Diaz Canales et dessinée par Juanjo Guarnido…est déjà une légende. L’éditeur (Dargaud) aurait prévu un tirage de 150 000 exemplaires pour le 3ème tome.
Si j’avais un album à recommander pour faire découvrir ce que la bande dessinée d’aujourd’hui peut inventer de mieux, je dirais : offez-vous « Blacksad ».

C’est d’abord une histoire. On plonge dans l’univers urbain des années 50 aux Etats-Unis. Blacksad est un chat. Un détective psychologiquement bâti sur le modèle de Bogart, mais un chat…large d’épaules, puissant, tendre devant la veuve et l’orphelin, violent et colérique, s’il faut mater le truand.
A l’instar d’un Sokal, et dans la tradition encore plus établie d’un Walt Disney, Guarnido met en scène un bestiaire étonnant. Des animaux qui paraphrasent les hommes. Guarnido insiste : « Ce n’est pas de l’anthropomorphisme, mais du zoomorphisme ». Un casting génial. Bourré de stéréotypes, certes, mais avec plein de clins d’œil, des réminiscences : le hibou est le scientifique, le vieux milliardaire est tortue, le tigre joue du tennis, l’acolyte fouineur de Blacksad est…renard.

Ne dites pas : mais ce renard, c’est le Peter Pan de Walt Disney ! Vous feriez sourire, Juanjo. Bien sûr que c’est lui. Il le revendique. Juanjo a beaucoup appris de Disney pour qui il est venu travailler à Paris (à Montreuil précisément) jusqu’à la fermeture des studios. C’est à l’occasion de cette collaboration que sans doute, il s’initia aux techniques de « plongée » ou « contre-plongée », portant le regard sur une scène telle que la verrait le caméraman (Juanjo mime avec aisance le réalisateur quand il décrit son procédé graphique). Il en résulte une profondeur de champ, magnifiée par des dégradés de couleurs comme rarement obtenus en bande dessinée.
Le tandem Canales-Guarnido construit l’histoire de Blacksad avec un découpage digne des meilleurs réalisateurs hollywoodiens.
Mais ce n’est pas du Disney, c’est du Guarnido.

A Eric Libiot (L’Express), il confiait : « A la différence du cinéma, le vocabulaire utilisé pour la bédé pour faire passer l’émotion et l’information est assez limité. Il n’y a pas de son, pas de musique, pas d’acteurs… ». Pas question de réalisme, donc. « La spécificité du dessin de bédé se trouve dans la réinterprétation du réel. Au final, je dessine ce que je veux que les gens voient ».
Eh, mon Dieu, que c’est beau. La lecture de Blacksad est fluide. On s’arrête, on s’appesantit sur les scènes intimistes. Mais dès l’accélération de l’action, le lecteur lui-même est obligé de courir, de tourner la page, de glisser sur les cases. Il faut beaucoup de travail pour en arriver là.

Les éditions Desbois viennent de publier un superbe collector des travaux préparatoires de Blacksad. Croquis, aquarelles, gouaches… Chaque case fait l’objet d’une attention hyper pointue. Il y a des tâtonnements, des rebus, des éclairages différents, des essais de colorisation… Pas étonnant que nos auteurs prennent leur temps.
Vu la beauté de chaque planche, on devine que l’on a affaire à un esthète. A un ciseleur, un orfèvre. Mais aussi à un bourreau de travail. Attention, ne lui dites pas combien chacun de ses dessins mérite d’être encadré. Pour lui, ce qui compte, c’est l’unicité du récit, l’appropriation de la succession des scènes par le lecteur. « De toute façon, une fois l’album terminé, le lecteur a toujours le loisir de revenir sur une case pour se rendre compte que le gars s’est vraiment emmerdé à dessiner tel ou tel truc », disait-il modestement à Eric Libiot.
Le succès ne lui a pas fait tourner la tête. S’il habite deux étages d’un confortable pavillon, non loin des bords de Marne, notre artiste ne dédaigne pas jouer les classiques : il est d’abord un bon père de famille. Il s’est, sous les toits, octroyé la pièce la plus éclairée pour en faire son atelier. Ici ou là, des figurines, des photos, des dessins de quelques amis qui lui sont chers (parmi lesquels Régis Loisel, préfacier du premier Blacksad). Mais alors qu’on est en pleine interview, il sait s’arrêter pour écouter les pas des bambins de retour de l’école, et s’esclaffer quand son épouse, portant masque d’Halloween, pointe le bout de son nez en travers de la porte. Elle est drôle et attachante, elle aussi. Née à Saint-Domingue, baignée de culture américaine (elle a passé la plus grande partie de sa vie à Brooklyn), elle fait carrière dans le dessin animé. Ils sont manifestement de connivence, nos deux tourtereaux, dès qu’on parle dessin. Et ils aiment faire la fête.

C’est cette jovialité qui est le trait dominant du caractère de Guarnido. Une joie de vivre qui sait le préserver de « la grosse tête ». « Il faut arrêter de me cirer les pompes. De toute façon, il y a toujours des vertus et des défauts sur tous les dessins ».
Ce type-là respire la gentillesse et la générosité. Une chose ne trompe pas : il ne sait dire que du bien de ses collègues de la bande dessinée. Et si on le dit irrité par la cover du dernier Sokal, si copie collée de celle du premier Blacksad, il n’en laisse rien paraître. De sa modestie, je garderai toujours cette image : Guarnido faisant la visite de l’exposition Toppi à la Conciergerie, à deux pas derrière le grand Rosinski à qui il vient timidement de serrer la paluche. Lui, félin et discret, s’est contenté de suivre l’ours polonais (très paternel) à bonne distance, juste admiratif et reconnaissant… Mais Juanjo avait les yeux de l’élève qui est en train de quitter l’atelier du maître…
Un grand, je vous le dis.





