Archive pour le 6 décembre 2005

Mardi 6 décembre 2005

Les super profits de la crise : selon que vous soyez pétroliers ou pharmaciens…

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Photomontage E.Leclerc

A la lecture des gazettes économiques, ce week-end, je me suis posé cette question : pourquoi ce traitement discriminatoire de la part des politiques et des médias à l’égard des profits pétroliers, alors que les entreprises du secteur pharmaceutique annoncent des perspectives de résultats pharaoniques…sans rencontrer trop de critiques ?

1) Le pétrole

La salve la plus agressive nous est venue d’outre-Atlantique : « Honte à ceux qui abusent du système de la libre entreprise dans leur propre intérêt… Ils (les profiteurs) vont devoir mettre la main au portefeuille pour aider les familles qui se débattent pour chauffer leur maison ».

C’est Dennis Hastert, le Chef républicain de la Chambre des Représentants américaine, qui, le mois dernier, portait l’estocade aux compagnies pétrolières US. Rien ne dit qu’il sera entendu. Mais la polémique a pris suffisamment d’ampleur aux Etats-Unis pour que le débat s’installe durablement au Congrès et amène tous les acteurs économiques et politiques, qu’ils soient libéraux ou interventionnistes, à poser la question de la justification des super profits.

Rappelons les enjeux : Royal Dutch Shell, BP, Chevron, Total et Exon ont réalisé 32,7 milliards de dollars de profits au troisième trimestre 2005. Augmentation de 52 %, à période comparable. Exon enregistre même le plus gros bénéfice de toute l’histoire américaine du pétrole.

Vu de France, l’or noir rapporte aussi : Total va se constituer un magot de 12 milliards d’euros cette année, dont 8 générés par son activité d’exploration.

Première réaction : l’indignation morale. On oppose aux super profits les besoins des populations les plus pauvres, ou même des consommateurs qui, de la part des pétroliers, par exemple, auraient pu s’attendre à un geste commercial.

Deuxième réaction : surfant sur cette première indignation, la problématique devient celle de la re-répartition des profits par la taxation. C’est l’angle sous lequel les démocrates américains ont, il y a deux mois, construit leur proposition de loi pour demander la taxation de la moitié des bénéfices, dès lors que le prix du brut dépasserait 40 dollars le baril. C’était aussi l’idée contenue dans la menace (sans suite) proférée par Thierry Breton à l’égard des majors en France.

Très clairement, on propose de résoudre le problème moral par une « proposition » de répartition…de manière à en atténuer les effets provocateurs. L’action publique se fait tantôt gendarme, tantôt « agence de participation » quand elle prétend affecter le résultat de la taxe à des programmes d’énergies alternatives par exemple.

2) La pharmacie

Pour être moins spectaculaires, les profits annoncés dans l’industrie pharmaceutique sont proportionnellement tout aussi colossaux. La grippe aviaire a garanti aux laboratoires Roche, producteur du tamiflu, GlaxoSmithKline, et Sanofi-Aventis, un marché juteux pour au moins cinq ou six ans. Tous les pays occidentaux veulent des stocks. Pour peu qu’on leur en donne les moyens, les pays les plus pauvres (qui sont les plus touchés par ces épidémies) voudraient faire de même. Résultat : un marché énorme et toutes les gazettes financières n’ont d’yeux que pour le cours de bourse de ces laborantins.

L’actionnariat ne s’y est pas trompé. Tout le monde salive : sur six mois, le cours de Roche est passé de 95 à 126 euros, celui de Novartis de 38,6 à 46, 2…

Les critiques : eh bien, justement, pas grand chose ! ! ! On parle bien en France de la taxe sur les médicaments. Mais c’est une problématique hexagonale, générée par les difficultés de notre sécu, bien en peine d’effectuer tous ces remboursements… Il y a bien sûr le fameux débat sur les génériques, notamment pour les médicaments utiles dans le traitement du sida. Mais passé l’opprobre, rien sur la confiscation des super profits, sur une hypothétique taxation.

Mieux encore, c’est la taxe Tobin sur les produits financiers, ou le projet chiraquien de l’aérotaxe (sur les billets d’avion)…qu’on invoque pour alimenter un fonds international d’accès aux médicaments ! ! !

3) Pourquoi cette différence de traitement ?

Interrogés, les spécialistes du secteur répondent spontanément : « C’est compréhensible, les profits pharmaceutiques récompensent des années de recherche… ».

De fait, la plupart des innovations, ces cinq dernières années, ont été le fait de sociétés privées. Les laboratoires Roche ont mis dix ans pour développer les molécules qui font aujourd’hui le succès du tamiflu. Sur un marché hyper concurrencé, ses dirigeants sont en droit de considérer que les profits d’aujourd’hui doivent être appréciés à l’aune des sacrifices d’hier. De quel droit parlerait-on de taxation.

D’autant que les négociations avec les laboratoires semblent avoir abouti à des engagements de commercialisation de médicaments génériques à plus bas prix dont bénéficieraient les populations des pays les plus vulnérables.

De toute façon, l’argument est-il vraiment recevable puisque, comptablement, les profits annoncés sont nets des dépenses de recherche (déduites des bénéfices puisque faisant partie des frais généraux).

S’agissant des investissements, les pétroliers aussi peuvent présenter le même argument. C’est d’ailleurs celui que m’a servi, sur le plateau de France Europe Express, Thierry Desmarest, PDG de Total. Et si l’on effectue la comparaison, les besoins financiers pour l’exploration pétrolière sont bien plus grands que dans le secteur de la pharmacie.

Doit-on alors considérer que ce traitement discriminatoire à l’égard des profits pétroliers n’a d’autre explication que la mauvaise communication de ce secteur, l’un des plus mal-aimés, mais nécessaire à notre économie…

Michel-Edouard Leclerc