Cette note est forcément un peu technique. Mais les professionnels du secteur, et même des étudiants, m’ont demandé de continuer à faire le point sur l’application de la réforme Jacob/Dutreil. Je m’y plie volontiers. Désolé, donc, pour ceux que l’aridité du sujet rebute.
Intéressant papier de Stéphane Lauer dans Le Monde (06/12/05). José-Luis Duran, le successeur de Daniel Bernard à la tête de Carrefour, y insiste sur ce paradoxe : la réforme de la loi Galland devrait permettre de baisser les prix au 1er janvier. Mais ce mouvement pourrait être contrecarré par les hausses de tarifs que les fournisseurs envoient actuellement dans les centrales d’achat.
1) Les hausses de tarifs
D’abord, je confirme les chiffres de JLD.
a) JLD parle de hausses de 4 à 6 % en moyenne. Les adhérents en charge de notre groupement d’achats me communiquent, quant à eux, leurs estimations. Avant négos et si l’on s’en tient aux documents reçus, 33 % de nos achats seraient en hausse de 4 à 8 %, 40 % verraient leur prix augmenter entre 2 et 4 %.
b) Il faut cependant nuancer. Les perspectives de hausses dans l’alimentaire sont moins fortes. Idem pour le petit électroménager ou le textile évidemment. Mais il y a, ici ou là, des hausses sporadiques (dans les rayons fromage (pâte molle), des boissons gazeuses, des viandes surgelées ou de l’ultra-frais) qui sont étonnantes (jusqu’à 7 %), sans que ne nous soient proposées d’explications.
c) C’est principalement le secteur de l’hygiène, de la beauté et des cosmétiques qui tire les hausses (Procter, Unilever, Gillette, L’Oréal, etc…). Chez ces industriels, quelques marques afficheraient des prétentions de hausse jusqu’à 12 %.
d) Nous parlons ici des grandes marques nationales et internationales. Il y a bien quelques bonnes questions à poser à certaines grosses PME (dans la charcuterie, par exemple), mais c’est marginal.
2) Quelle négociation ?
Pour notre groupement, comme pour Carrefour ou, j’imagine, tout autre distributeur, il n’est pas question d’endosser ces hausses. On sent bien que certains industriels se sont dits : « Puisque la loi Jacob/Dutreil va permettre aux distributeurs de baisser leurs marges (en réincorporant de la marge arrière), autant en profiter pour faire passer quelques hausses. (6 % d’augmentation tarifaire ne se remarqueront pas si, par le jeu rétabli de la concurrence, les enseignes baissent leurs PVC de 10 %) ».
Mais ce n’est pas si simple !
a) D’abord, les distributeurs vont tenter de négocier certaines hausses. La marge de manœuvre est faible. D’autant que les industriels plaideront l’incapacité juridique de pratiquer des tarifs discriminatoires. Si la distribution ne fait pas unanimement front, la négo risque de se perdre dans les sables de 2006.
b) Les distributeurs peuvent essayer de remplacer les articles qui ont le plus augmenté par des produits MDD. Auchan et Casino ont annoncé le resserrement de leur offre grandes marques. Notre groupement a clairement fait savoir aux industriels que, pour nous, cette option resterait une alternative (faute d’obtenir des hausses de prix limitées). J’avais compris, compte tenu de propos antérieurs de JLD, que Carrefour avait décidé de jouer à fond le redéploiement de ses marques propres. Mais, dans les citations rapportées par Le Monde, il y aurait comme une marche arrière. A vérifier.
3) L’impact de la réforme et les difficultés nouvellement créées
Dans le contexte de la réforme Jacob/Dutreil, c’est moins la base tarifaire qui déterminera le niveau de prix public que le nouveau seuil de revente à perte (tarif moins avantages déductibles). Aussi, c’est l’établissement du nouveau SRP qui est l’enjeu de la négociation en cette fin 2005.
Mais cette négociation va être très difficile.
La loi offre expressément aux distributeurs la possibilité de négocier des conditions particulières de vente (CPV). (Répercutés dans les prix, ces avantages commerciaux pourraient permettre de contrecarrer les hausses).
Mais l’administration défend une conception très restrictive des CPV (que nous contestons). Paradoxalement, alors qu’elle souhaitait la diminution des marges arrière, son interprétation de la loi conduirait à refaire de la seule coopération commerciale l’enjeu de la négociation et le moyen de contrecarrer les hausses de tarifs.
L’exercice est très risqué…puisqu’il appartient aux seuls distributeurs d’en justifier le montant et la contrepartie.
Comment accepter l’augmentation de la coopération commerciale, et justifier de nouveaux services, alors qu’il ne s’agit pour le distributeur que de négocier un prix (de limiter l’augmentation tarifaire) ?
JLD a donc mille fois raison : la loi Jacob/Dutreil, malgré les nouvelles marges de manoeuvre, a laissé aux industriels le pouvoir de fixer unilatéralement leurs tarifs. La capacité pour les distributeurs d’en contrecarrer les hausses dépend, si l’on suit l’administration, de leur capacité à acquérir, mais à justifier plus de coopération commerciale ! ! !
Renaud Dutreil a publié, aujourd’hui, la circulaire d’interprétation attendue par tous les professionnels. Si j’ai un conseil à lui prodiguer, c’est de ne plus réitérer sa promesse d’une baisse de prix de 5 %. Quels que soient nos efforts (et nous ne serons pas manchots), il nous en conteste les moyens.





