
© Communauté européenne
Je ne suis pas un spécialiste du secteur de l’énergie. J’avoue avoir du mal à apprécier le bénéfice économique de cette « contre OPA ». Mais je suis sûr d’une chose : le signal donné par les autorités françaises ravive les thèses nationalistes. Il atteste de l’absence d’une politique énergétique européenne. Il confirme l’énorme déficit d’Europe politique.
Après avoir joué un rôle majeur dans l’échec du projet de Constitution Européenne et alimenté toutes sortes de fantasmagories sur les conséquences de la libération des services dans l’UE, c’est encore notre pays qui se démarque de son discours historique. Il va falloir sacrément se décarcasser si l’on veut prétendre conserver un certain leadership dans les instances européennes !!!
1) L’affaire alimente une surenchère de revendications protectionnistes
Quels que soient les bénéfices supposés de la contre-OPA imaginée par le tandem Villepin/Breton, le projet de fusion GDF-Suez est vécu par les autres pays comme un camouflet… De quoi alimenter les discours les plus nationalistes.
a) C’est en Italie qu’on s’agite le plus. Silvio Berlusconi s’est souvenu qu’il avait déjà dû manger son chapeau en 2002, et laisser EDF racheter Edison. Il a mis ses ministres en ordre de bataille pour organiser le lobby transalpin à Bruxelles : « L’Europe doit absolument intervenir ». Ne croyez pas qu’il s’agisse d’un simple effet de manches, sans conséquence pour les entreprises françaises. C’est toute l’Italie qui est debout comme un seul homme. L’initiative du gouvernement français de bloquer Enel, le volte-face de Veolia, l’implication supposée de Jacques Chirac auprès de Proglio et de Thierry Breton…voilà ce qui nous vaut quelques belles colères !
Celle de Romano Prodi, en piste pour les élections législatives du mois prochain : « Si nous ne pouvons pas entrer en compétition dans un secteur en France, je ne vois pas pourquoi la France pourrait acheter chez nous ». Les mesures de rétorsion annoncées, ce week-end, dans tous les reality shows italiens font sourire l’éditorialiste de L’Espresso : « Faut-il réclamer aussi le rapatriement de Monica Bellucci ? ». Il n’empêche. Les Italiens ont pris la gifle. Le Parlement sera bientôt saisi d’un projet de loi pour limiter les droits de vote des étrangers dans le capital des groupes italiens. Premiers ciblés, les investisseurs français : Gaz de France qui a récemment acquis 40 % d’Italcogim, Suez, investisseur dans ACA, la régie productrice d’électricité installée à Rome. Veolia, Electrabel, EDF (Edison), et BNP Paribas (BNL)… Sur Europe 1 (03/03/06), Sandro Gozi, conseiller de Prodi, citait aussi le Crédit Agricole, Auchan et…Leclerc. Chaud pour les Français ! Dans un pays où la susceptibilité n’est pas, contrairement à la filmographie, l’apanage des femmes, il est à peu près assuré que les politiques italiens vont chercher à jouer la troisième mi-temps de prolongation de l’Euro 2000.
b) En Belgique aussi, l’affaire pose problème. Les deux compères industriels étaient jusqu’ici concurrents. La fusion fait peser sur le consommateur belge des risques évidents sur les prix du gaz et de l’électricité. Les associations de consommateurs sont en alerte. Et les syndicats s’inquiètent des conséquences des inévitables restructurations sur l’emploi.
c) En Espagne, enfin, l’affaire fait tâche d’huile. Le Ministre de l’Economie, Pedro Solbes, fustige le retour du protectionnisme. Mais le Chef du gouvernement, Zapatero, joue la même partition que Villepin et s’oppose à l’OPA de E.ON sur Endesa.
2) On ne peut pas faire procès à la France de saper l’Europe de l’énergie. C’est un mauvais procès
L’Europe de l’énergie n’existe pas. Elle n’existe plus depuis longtemps.
Il était bien seul, Jose Manuel Barroso, quand il faisait appel « au sens européen de la responsabilité politique de la part de nos Hommes d’Etat pour éviter une rhétorique nationale ou nationaliste ».
La publication, cette semaine, du texte de la Commission sur les perspectives de la politique énergétique de l’UE ne fait plus illusion. A. Leparmentier (Le Monde, 03/03/06) dresse un bilan très noir. « Les états ont bloqué les propositions de Bruxelles sur la sûreté nucléaire et l’enfouissement des déchets radioactifs ; ils ont refusé la constitution de stocks stratégiques communautaires ; l’UE n’atteindra pas son objectif d’avoir, en 2010, 21 % d’électricité produite à partir des énergies renouvelables ». Il aurait pu rajouter le jeu très perso de chaque pays face à la crise pétrolière, l’absence de volonté commune sur les énergies alternatives, le refus des Scandinaves et des British de partager leurs ressources pétrolières, et celui des Français en ce qui concerne le nucléaire.
Pas d’accord donc pour opposer à Villepin la défense d’une politique énergétique commune inexistante.
C’est bien par défaut d’une telle politique que s’effectuent, depuis 2002, ces fusions et regroupements. Le politique n’a que deux choix : laisser se faire les OPA sans intervenir. Ou alors, tenter de sauver les meubles, quitte à recourir aux mêmes solutions que la gauche dans les années 80 en se servant de l’emprise du secteur public. Ou à jouer les mécanos, sans autre rationalité économique !
Ironie de l’histoire, dit Nicolas Baverez (Le Point, 02/03/06), « La gauche française (il aurait dû dire Fabius), en bloquant la transformation des institutions européennes, a créé un vide politique qui transfère la dynamique d’unification du continent aux entreprises, via les fusions ».
3) C’est l’Europe politique qui fait cruellement défaut. C’est l’absence d’initiatives françaises sur ce sujet qui colore l’initiative française d’une teinte protectionniste et nationaliste, et jette le trouble.
C’est là qu’est la limite de l’initiative française. Je répète, elle est peut-être commercialement judicieuse. Elle n’est pas illégale. Mais elle ne s’insère pas dans un discours offensif pour construire une Europe de l’énergie solidaire face aux initiatives de Poutine sur le gaz, ou aux surenchères internationales sur le pétrole.
Pire, elle n’a l’apparence du patriotisme que l’effet d’annonce. Les « champions nationaux », ceux à qui l’Etat veut décerner maillot jaune et médaille du mérite, seront, sans autre garantie, sans autre consolidation, les proies des appétits capitalistes de demain.
Voilà un bien fragile monopoly dont les constructions vont se faire et se défaire dans les années qui viennent, au gré de l’arrivée de nouveaux acteurs des pays émergents, forts du flot croissant de liquidités en circulation sur la planète.
Je partage complètement l’avis de Jacques Attali (L’Express, 02/03/06). « La nationalité (des) entreprises est aujourd’hui de plus en plus illusoire. La plupart des prétendues grandes entreprises françaises ont leur siège social à l’étranger ; plus de la moitié de leur capital est entre des mains étrangères et l’essentiel de leurs dirigeants sont fiscalement résidents hors de l’hexagone ».
Au fond, qu’importe la pseudo nationalité d’un capital cessible, de plus en plus anonyme, et soumis aux aléas des seules perspectives de gain à court terme. Je ne nie pas l’intérêt de garder la main sur les secteurs stratégiques. Mais, refuser de partager avec d’autres Européens le pouvoir chez Dassault ne garantit pas la survie de l’entreprise, et encore moins l’obtention des commandes (combien de Rafale vendus à l’étranger ?). Au contraire, on a fait Airbus et Ariane, capables de rivaliser avec les entreprises américaines…en partageant le capital et les emplois.
En ce qui concerne les marchés non stratégiques, je suis sûr que, pour le consommateur comme pour le salarié, la nationalité de Danone ou de Nestlé importe peu. Combien de Français savent que la maîtrise du capital de L’Oréal se trouve…en Suisse !
Pour reprendre l’expression de N. Baverez, il nous faut prendre acte de « la fin du monopole des pays développés sur l’économie de marché et la disparition des rentes qui en résultaient ». Ce qui importe, c’est que les entreprises françaises et étrangères aient envie d’investir dans notre pays. Créer un environnement juridique, fiscal attractif pour les investissements étrangers, un cadre de vie qui séduise les cadres et les personnels souhaitant s’établir en France, brancher la recherche sur ces entreprises, créer des filières de formation adéquates…voilà ce qui serait, à mon sens, la meilleure arme du patriotisme ! Mieux que toutes nos lignes Maginot. Et en plus, tous les Français en bénéficieraient, pas seulement les actionnaires dont l’Etat essaie finalement de garantir la rente.





