Archive pour le 12 avril 2006

Mercredi 12 avril 2006

Steaks contaminés à E. Coli : où en est l’affaire ?

Tout le monde, dans mon enseigne, s’était interdit de communiquer sur le fond de cette affaire, par respect pour les malades, par décence, et tant que l’enquête ouverte par le Parquet n’est pas conclue. Pour ne pas influencer les victimes, nous n’avons pas cherché à rentrer directement en relation avec elles. Et les administrations ne nous tiennent pas particulièrement informés des données les plus récentes. Aussi, celles que je livre sur mon blog proviennent uniquement de mes services internes.

Etat des lieux :

(voir la note précédente sur le sujet : "Intoxication e. coli : état des lieux")

1)  Des vies sont-elles encore en danger ?

Non. Mais deux ou trois enfants (dont le petit Diego) avaient été sérieusement atteints. Malheureusement, les médecins confirment qu’ils pourraient garder des séquelles.

2)  Tous les clients ont-ils été avertis ?

On a tout fait pour cela. Tous les porteurs de carte de fidélité ont pu être contactés. Idem pour ceux qui ont payé par CB. Ils l’ont été par l’intermédiaire de nos cellules de crise, par les magasins directement, ou par les banques qui nous ont aidés (pour les porteurs de CB, il s’agit de clients communs !). Les autres, ceux qui ont payé en liquide (7 à 8 %), n’ont pu échapper aux informations longtemps et clairement diffusées en magasin, dans la presse régionale et par les médias qui ont tous largement couvert cet évènement.

3)  Combien de personnes ont été réellement contaminées ? La TV a parlé d’une trentaine de personnes, le journal Sud-Ouest de 69 victimes… ?

Nos estimations font état d’un nombre plus élevé. L’explication tient au fait que l’Institut de Veille Sanitaire ne retient que les malades déclarés à l’hôpital ou qui sont passés par un service médical.

a)  Pour notre part, nous avons invité les victimes à contacter, via les magasins qu’ils fréquentent, un cabinet spécialisé dans le traitement des situations de crise, " Equad ", basé à Toulouse. Il dispose d’experts locaux (implantés dans le Sud-Ouest) capables de régler les aspects financiers, techniques, mais surtout humains de ce type de sinistre (ils ont travaillé sur le drame d’AZF).

b)  380 dossiers ont été ouverts pour des familles qui d’elles-mêmes ont établi un lien entre des symptômes ressentis et la consommation de steaks.

c)  Après analyse, il s’avère déjà que 118 de ces dossiers ne concernent pas cette contamination. Il s’agit de personnes qui sont venues de bonne foi chercher une explication à des troubles dont ils ne connaissaient pas l’origine. Quelques dossiers un peu tordus aussi ! D’autant que des victimes vont jusqu’à réclamer des dédommagements pour un chat, deux chiens, et même un poisson exotique !!! (je ne plaisante pas !) qui aurait consommé du steak.

Vu qu’il est prioritaire de rechercher tous les malades, nous devons recueillir toutes les informations. Mais vous comprenez aussi qu’il nous faut tout passer au crible et tenir compte de la mauvaise foi, de l’erreur, et même des pièges qui peuvent nous être tendus. Certains ne s’en sont pas privés !

d)  Le cabinet " Equad " classe l’importance des dossiers selon une règle de pretium doloris en vigueur dans les sociétés d’assurance. Sur une " échelle de gravité " qui va de 1 à 7, Equad retient tous les dossiers dès le niveau 1 (déclaration d’un symptôme).

e)  40 dossiers sont unanimement jugés " graves " : une dizaine ont fait l’objet d’avances de trésorerie pour couvrir les frais d’hospitalisation engagés par les parents.

f)  Un tiers des cas fait l’objet d’expertises médiales complémentaires.

4)  Y-a-t-il des plaintes ?

Oui. Deux magasins ont été assignés au civil.

Au pénal, il y aurait un dépôt de plainte (contre X) et un autre directement contre SOVIBA, le fournisseur à l’origine de la contamination.

En fait, il est trop tôt pour avoir une idée du nombre exact de plaignants.

a)  Les victimes sont tentées d’attendre le résultat de l’enquête de gendarmerie pour savoir s’ils déposeront plainte au pénal.
b)  La plupart préfèrent d’abord essayer de régler leur problème de dédommagement civil, ce qui serait retardé s’il y avait plainte au pénal.

5)  L’enquête, comme semble le dire le Nouvel Observateur, a-t-elle fait apparaître l’existence d’une précédente contamination ?

Les enquêteurs ne communiquent pas. Et c’est normal. En fait, c’est un journaliste de " Linéaires " (mensuel spécialisé de la distribution) qui a évoqué cette possibilité. Un premier cas de contamination aurait été détecté par l’entreprise McKey, conditionneur travaillant pour McDo. Sa matière première provient de SOVIBA (qui, rappelons-le, n’est pas une petite PME, mais l’un des plus gros fournisseurs de la distribution et des chaînes de restauration). Les steaks auraient été détruits et l’entreprise McKey dédommagée.

6)  Les magasins E. Leclerc en avaient-ils été avertis ?

Evidemment, non ! Sinon nous n’en serions pas là ! C’est d’ailleurs ce que j’ai expliqué à J.J. Chiquelin (Le Nouvel Observateur) qui enquêtait récemment sur cette affaire.

L’information de " Linéaires " a été publiée trois mois après la livraison de steaks, plus d’un mois et demi après le démarrage de l’intoxication, et alors que nous avions rompu les relations commerciales avec SOVIBA. Nous n’avons jamais pu obtenir ni de SOVIBA, ni de McKey, ni de l’administration, confirmation de cette contamination précédente.

7)  " Le choix de la transparence, dès la première affaire, aurait-il pu éviter la seconde ", comme le suggère La Dépêche du Midi (24/03/06)

Assurément. Ces premiers faits, s’ils sont avérés, font porter à SOVIBA (et à McKey) une sacrée responsabilité. Pourquoi n’ont-ils pas communiqué ? Pourquoi les laboratoires où se sont déroulées les précédentes analyses n’ont-ils pas communiqu

é ? L’administration vétérinaire était-elle informée ? Et pourquoi, alors que l’Institut de Veille Sanitaire décelait E. Coli dans le Sud-Ouest, personne n’a été capable d’évoquer ce précédent, ce qui aurait évidemment permis de resserrer plus rapidement les investigations ?

Pour ma part, j’insiste : si l’enquête fait apparaître qu’une information préalable était possible et qu’on aurait pu éviter ce drame, je n’hésiterai pas à demander aux sociétés de mon groupe concernées par cette affaire de poursuivre les fauteurs en justice.

Michel-Edouard Leclerc