Archive pour le 27 avril 2006

Jeudi 27 avril 2006

Publicité : Quand le BVP rejoue Tartuffe…

Je ne conteste pas l’intérêt d’un organisme interprofessionnel émetteur de recommandations déontologiques en matière de publicité. En tant qu’entrepreneur, je préfère l’autodiscipline au risque d’une sur-réglementation administrative. En tant que citoyen, j’aime bien savoir que les hommes de la pub sont capables de rechercher une éthique. Ce secteur, souvent très créatif, doit aussi savoir rassurer le public sur sa capacité à éviter les dérives et les surenchères du marché.

Mais le BVP (Bureau de Vérification de la Publicité) en fait parfois trop ou pas assez. Il y a deux ans, sollicité par la RATP, il émettait une alerte à l’égard d’une de nos campagnes paraphrasant les codes graphiques de Mai 68 : « Message trop politique ». Voilà qui servit de caution à un refus d’affichage.

Cette fois-ci, le BVP cible une autre campagne de la même veine, lancée au printemps 2005. Pas de plainte d’un quelconque média. Non, une initiative du Président du BVP, himself, Jean-Pierre Teyssier, qui m’a gratifié d’une bafouille datée du 11 avril.

Photo à l’appui, il me demande de « confirmer par retour de courrier de ne plus reconduire cette campagne ».

Je tombe des nues. Non que je veuille jouer les hypocrites : cette campagne a donné bien des boutons au gouvernement Raffarin, à Christian Jacob, puis à Renaud Dutreil. (J’ai eu le droit, un soir, alors que je préparais un plateau TV, à un coup de fil du Dir. Cab. de Matignon : « Décrochez donc tout ça, Jean-Pierre est vraiment furax, il pense que les étudiants dans la rue (déjà !) vont faire le lien avec Mai 68 ». Evidemment, je n’avais pas obtempéré). Mais tout de même, le temps a coulé, la réforme Jacob/Dutreil est passée. Ces campagnes ont fait leur œuvre, et je ne comprenais donc pas, à l’ouverture du courrier, quelle pouvait être l’origine de l’ire du BVP.

Alors, que nous veulent donc nos confrères, arbitres et censeurs ? Eh bien, listen my friends :

« L’utilisation d’une image (d’archives ?) montrant une manifestante emportée par trois policiers dans une position qui dévoile sa petite culotte, sur laquelle est pointée une flèche avec un prix, est de nature à porter atteinte à la dignité de la femme ».

Quoi, je me pince ! On vient nous chercher pour une culotte ? Faut-il qu’ils n’aient d’autres chats à fouetter nos gardiens du temple. A moins que nos matous mateurs du BVP, alourdis d’une énorme culpabilité sur quelques dérives récentes, n’aient décidé de rejouer Tartuffe.

a) Tartuffe, dis-je, car il n’aura échappé à personne que les images incriminées sont des photos de presse, des photos d’agence qui ont fait la une de nombreuses publications. Nous n’avons fait que « récupérer»  ces illustrations dont la force réside dans l’expression d’une contestation populaire sans que personne n’y ait jamais vu une exploitation de l’image de la femme.

b) La récrimination du BVP émane de professionnels qui par ailleurs cautionnent la dissémination, sur tous les panneaux publicitaires, des plus jolies filles du monde, très légèrement vêtues, souvent d’un voile, que dis-je d’un « transparent », pour assurer la promotion (et notre bonheur visuel aussi !) des Lejaby, Princesse Tam-Tam, La Perla, Aubade, Passionata… Sans parler des affiches de films qui fréquemment, sur les panneaux Decaux, les kiosques Hachette et les vitrines d’autres Lagardère, étalent, attendrissantes ou provocantes, une multitude de gambettes, de fesses, de culottes, de strings…sans qu’aucun de nos censeurs n’ait manifesté, la moindre réprobation. Alors est-ce une manière indirecte de s’en prendre au caractère politique de nos affiches ?

c) Cette affaire est évidemment anecdotique. L’intervention du BVP frise le ridicule et, je le reconnais, je m’amuse de cette intervention déplacée qui témoigne tout de même d’une certaine gadgétisation de la notion de déontologie. Mais pour que le gag soit complet, il faut jouer la farce jusqu’à son épilogue. C’est trop cocasse.

M’invitant donc à « ne plus recourir à l’utilisation de ce visuel pour vos campagnes présentes ou à venir », Jean-Pierre Teyssier se fait menaçant : « Sans retour de votre part sous dix jours, nous nous réservons le droit de rendre publique notre position ». Non, pitié, ne faites pas ça, je vous en prie ! J’en souffre d’avance…mais pour vous, Monsieur Teyssier, et vos collègues du BVP.

Car il me faut bien vous renvoyer la pelote et, comme à Tartuffe, vous retourner ce délit de lingerie ! « Cachez cette culotte que je ne saurais voir », dites-vous. Vous auriez dû consulter vos confrères. Ils vous auraient rappelé que c’est toute la profession qui a décerné à cette campagne de l’agence Australie un superbe trophée au Grand Prix de l’Affichage 2005 et, plus récemment encore, le Grand Cristal au Festival de Méribel.

Allez, cher Président, laissons donc cette mauvaise querelle. Désolé de vous avoir privé d’une dénonciation publique. Mais franchement, je crois, même si ce billet vous irrite, vous avoir évité un cruel pavé dans Le Canard enchaîné. Sachons garder notre humour. Sans rancune.

Michel-Edouard Leclerc