Archive pour le 11 mai 2006

Jeudi 11 mai 2006

Commerce Equitable en grande distribution : qui conteste ?

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Saviez-vous qu’il existe dans le domaine social et environnemental des censeurs autoproclamés qui s’érigent ainsi en gardiens du Temple. Des gens qui, sans garantie de compétence, sans agrément préalable, sans autre argument ni justification que leur propre affirmation, notent, critiquent et vont jusqu’à dénigrer des entreprises… selon qu’elles acceptent ou non de les prendre pour interlocuteur ou prestataire. Une forme de chantage auquel se livre depuis plusieurs années un collectif « l’éthique sur l’étiquette » à l’égard de notre enseigne. Je ne me doutais pas à quel point certains de ses représentants pouvaient sans vergogne vouloir à tout prix chercher la polémique ou le discrédit.

Vendredi soir, un coup de téléphone de l’AFP. La journaliste, profitant de l’événement (la quinzaine du commerce équitable) m’interroge sur la performance des Leclerc et de l’intérêt de ce nouveau marché. Elle demande mon avis sur la norme française mise en place par Renaud Dutreil et sur la crédibilité du label Max Havelaar. Et tout d’un coup cette question : « comment assumez-vous la contradiction entre les valeurs de la grande distribution et la vente des produits équitables ? ».

Je reste un moment interloqué. J’essaie de rentrer dans la problématique, comprends que la journaliste relaye là une accusation ou un débat lancé par une des associations opérant dans cette filière. Je tente d’argumenter.

1/ La critique et les contre arguments

° Dans tous les pays occidentaux, les produits du commerce équitable sont en GD sans susciter ce genre de polémique typiquement française ;

° Dans les pays nordiques, mais en Suisse surtout (cf. ma note du 12 janvier 2006) c’est la Migros ou les Coop (dont les philosophies sont proches de la nôtre) qui ont introduit cette forme de commerce;

° En France justement, le marché restait trop marginal et confidentiel, faute d’être présent dans les linéaires des hypers.

° De toute façon, ce sont les producteurs qui nous ont interpellés ou sont venus nous chercher.

Je sais, pour avoir dialogué avec des représentants de ces associations, qu’Artisans du Monde ou Azimuts Artisans du Népal défendent une forme de « distribution sélective ».

Pour eux, qui incarnent l’esprit pionnier, mais aussi une forme de pureté idéologique, c’est toute la chaîne qui doit être équitable (du producteur au distributeur !). Mais l’argument philosophique ne serait pertinent que si les producteurs eux-mêmes l’appliquaient ou défendaient ce point de vue.

° Or, dans beaucoup de coopératives du Sud, même labellisées Max Havelaar, seul un certain pourcentage de la production peut encore être commercialisé sous ce label. Nombre de petits producteurs de bananes, d’ananas, de goyaves, mais aussi de coton…. « crèveraient » s’ils ne devaient commercialiser que des produits équitables. Il faut bien être pragmatique. Comme le souligne Victor Ferrera (Max Havelaar) la labellisation cautionne une démarche forcément progressive. Elle doit justement permettre la « montée en puissance » du commerce équitable.

Dès lors que, dans une même coopérative, on admet la cohabitation d’une démarche conventionnelle et d’une démarche équitable, pourquoi en faire grief à la distribution, et à la seule distribution française ?

° Plus fondamentalement, que cherche-t-on ? La pureté de la Ligne, la certification militante ? Ou l’enrichissement et le développement harmonieux des petits producteurs qui ont choisi ce mode de commerce. Et que croyez-vous qu’ils préfèrent : un débouché marginal, dans des boutiques sympathiques mais un peu chères… ou un accroissement des ventes dans les enseignes phares de la société de consommation ?

Moi, j’ai une idée de la réponse. En tout cas, cette polémique je ne l’ai pas cherchée. Je crois les différents circuits cohabitables et nécessaires. Je comprends l’amertume des pionniers, leur irritation devant le risque de récupération, ou de dérive marketing ! Une possible anxiété financière aussi, vu la mise en concurrence des réseaux. Parlons-en. Pour ma part, je suis prêt à donner un coup de main s’il s’agit d’optimiser des achats collectifs, ou promouvoir d’autres acteurs de la filière. Oui, même des « petits réseaux»  qui auraient besoin d’un coup de main.

Mais s’il vous plait, n’habillons pas des querelles corporatistes d’un semblant de débat philosophique dont les risques seraient de rendre incompréhensible cette démarche aux yeux des consommateurs.

En tout cas, je suis sincèrement convaincu, à l’instar de Tristan Leconte (Alter Eco), de Jean-Pierre Blanc (Malongo) ou de Stéphane Comar (Ethiquable) que l’accroissement des débouchés via la GD va permettre de dégager des ressources supplémentaires pour tous les producteurs du Sud, et au marché français de rattraper son retard !

En bénéficiant de l’attractivité (et de la crédibilité) de nos enseignes qui pratiquent des marges plus basses (20 à 25 %) et disposent d’une logistique performante, les produits du commerce équitable deviennent encore plus accessibles à tous les consommateurs (j’observe d’ailleurs, que lorsqu’ils étaient vendus chez Monoprix, à un prix évidemment plus élevé que dans nos réseaux, la présence de ces produits en GD ne suscitaient aucune polémique !).

2/ L’émergence d’une mauvaise polémique

Voilà donc ce que j’ai répondu à l’AFP. Je croyais avoir été convaincant. Mais voilà. Un collectif qui a pour nom « l’éthique sur l’étiquette » conteste notre légitimité dans le commerce équitable : « le groupe figure parmi les enseignes les plus mal notées pour ses engagements relatifs aux droits fondamentaux ».

Non mais ! Qui ose encore parler ainsi ? On se croirait revenus aux temps où les cellules du PC tenaient Tribunal, ou ces AG dans lesquelles on se faisait interpeller : « mais d’où parles-tu, camarade, quelle est ta légitimité ? ».

Je reconnais aux ONG un rôle essentiel d’alerte, d’éveil et de critique. Et si j’ai engagé ces dix dernières années notre enseigne dans de multiples investissements humanitaires, écologiques, sociaux ou culturels, c’est pour beaucoup, par conviction, mais aussi, fort de leur interpellation. Mais si je consulte aujourd’hui tous les bilans sociaux et environnementaux des entreprises apparemment bien notées par ce collectif « l’éthique sur l’étiquette » je n’ai vraiment pas à rougir. Nous ne cherchons pas à vendre d’OGM tant que le débat scientifique n’offre pas d’autres garanties. Nous commercialisons des bois certifiés (FSC, TFT, etc.), privilégions les bonnes pratiques forestières pour favoriser la substitution avec d’autres composants. C’est en pionniers et seuls que nous avons pris le risque de supprimer les sacs plastiques, nous avons anticipé la récupération des huiles des batteries et des piles. Sur le plan social, nous sommes ceux qui pratiquons le plus d’audits sociaux, etc, etc…

Trêve de plaidoirie. Même si nous ne sommes pas au « top », nous ne méritons certainement pas cette entreprise de dénigrement. Qu’ils aillent se faire voir…

Ce collectif n’est pas une entreprise de notation sociale. Notre Groupe est déjà accompagné dans ses démarches par de multiples experts et consultants. Mais, j’en profite pour glisser ce message. S’il s’agit d’un chantage, nous ne céderons pas. Dans une enquête récente de 60 millions de consommateurs, l’association WWF primait le comportement d’une enseigne de distribution qu’elle oppose au peloton des autres distributeurs. Un hasard : cette enseigne est partenaire financier de WWF !!!

Nous n’avons pas besoin des conseils de « l’éthique sur l’étiquette ». Reconnaissez qu’ils s’y prennent en tout cas assez mal ! Mais si cela nous vaut une mauvaise « notation », tant pis. Après tout, pour servir la cause, seuls comptent les actes.

Michel-Edouard Leclerc