Archive pour le 4 août 2006

Vendredi 4 août 2006

Le capitalisme et les actionnaires : la méthode F. Riboud à l’épreuve de la croissance, des OPA, et de la nécessaire innovation !

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© Stéphane de Sakutin / AFP / Archives

Pendant longtemps et injustement, la personnalité d’Antoine, son père, l’avait, dans l’objectif des analystes, repoussé dans l’ombre. Il avait pourtant habilement fait ses classes, imposé sa marque, posté ses hommes et déjà dit sa différence. Pour le connaître un peu, j’imagine qu’il a accumulé pas mal d’amertume et d’impatience, même s’il donne l’impression de n’en avoir cure.

Aujourd’hui en tout cas, il cartonne. La claque, prise en défaut, en rajoute. Superbe « papier » dans toute la presse économique et financière. Franck, s’il le voulait, pourrait largement fanfaronner.

Mais non, on le sent plus actif que jamais, sans doute gavé d’Actimel (Actimoi !!!) et même prêt à quelques acquisitions. Bravo Franck !

Je reviens un bref instant sur l’interview publié hier dans le Figaro (03/08/06). J’y ai péché trois commentaires intéressants :

1. D’abord un constat qui intéresse la distribution. Hyper et super, nous dit FR, ont fini de manger leur pain noir face au hard discount, du fait notamment des marques distributeurs. (A l’occasion, on observera ici ses qualités de vendeur : pas d’agressivité à l’égard des MDD, alors qu’on connaît sa capacité à flinguer les marques concurrentes : voilà qui s’appelle ménager ses clients distributeurs ! )

Il insiste : « c’est au tour du hard discount de connaître un ralentissement ». L’observation est confirmée par tous les panélistes. Reprise par un grand industriel, elle devrait convaincre tous ceux qui, analystes, politiques ou journalistes, n’y croient toujours pas et continuent d’apprécier nos stratégies commerciales à la seule aune de la part de marché du HD.

2. Ensuite, l’idée de « l’incubateur ». J’aime bien cette expression. Dans une grosse entreprise, c’est rarement la structure centrale qui propose les innovations. Les pionniers, les avant-gardes, les preneurs de risque vivent en marge, en périphérie des Sièges. Franck a l’honnêteté de reconnaître l’importance qu’a prise, pour le lancement de ses gammes bio, une structure interne décentralisée, dédiée à ce projet. C’est mieux qu’une élégance (il aurait pu s’attribuer l’initiative !). C’est la perception et la reconnaissance d’un mode d’organisation qui n’est pas coutumier en France.

Dans mon groupe aussi, une bonne part des nouveaux projets s’appuie directement sur le volontariat d’adhérents qui n’ont pas ainsi à se prémunir contre l’inertie supposée des structures centrales. Je retiens l’idée (j’y suis poussé par quelques collaborateurs) : il faut formaliser cet espace incubateur, lui donner quelques moyens et légitimité.

3. Les risques d’OPA et de raids hostiles. Les journalistes du Figaro (JF Arnaud et JO Martin) n’ont pas été dupes. Franck a évidemment des airs de gamin pris les doigts dans la confiture quand on lui reproche le bruyant lobbying anti-OPA, mis en place l’année dernière, à partir d’une supposée menace de Pepsico ! Celui-là même qui avait poussé toute une partie de la classe politique, Premier Ministre en tête, à entonner les plus chauds hymnes au patriotisme. « Je peux vous certifier que je n’y ai pas participé. Ce sont les marchés qui ont spéculé». Holy Franck, nous te croyons les yeux fermés !

Plus fondamentalement, sa « sortie » sur les mécanismes anti-OPA me laisse sceptique, au moins pour une part. Je m’explique :

a. D’accord avec lui pour dire que « des bons résultats dans la durée sont la meilleure protection vis-à-vis des actionnaires ». L’actionnaire qui recherche un investissement à moyen terme privilégie forcément la qualité du management, une stratégie bien visible, ancrée dans une culture d’entreprise qui assure la cohésion du management et la motivation des équipes.

Mais on parle là d’un actionnariat proche du management.

b. Le problème aujourd’hui, avec l’évolution des pratiques financières, c’est l’émergence d’une catégorie croissante d’actionnaires, (fonds de pension, zappeurs ou pur players), attentifs aux sollicitations immédiates du marché plus qu’au potentiel de croissance de l’entreprise. Des financiers sensibles au gain immédiat ou de court terme, plutôt qu’à des perspectives étalées dans le temps.

Alors, quand Franck dit « qu’il n’y a pas de protection capitalistique valable quand on propose à vos actionnaires une prime disproportionnée pour leur acheter leurs actions », c’est vrai dans l’absolu (combien de gentlemen agreement ou même de pactes familiaux, mal ficelés, n’ont pas su résister à ces surenchères ! Il n’est d’ailleurs que de se rappeler l’affaire Mittal-Arcelor !)

Mais tout de même qui ne tente rien n’a rien. Si rien n’est infaillible, pourquoi tenter le diable. Une défense, fut-elle complexe, peut rendre un raid dissuasif (trop onéreux ou trop difficile). Face à cette catégorie d’actionnaires, je ne comprends pas qu’on puisse rechercher l’aide des pouvoirs publics si l’on a pas soi-même cherché à bétonner « le capital » de l’entreprise. Ou construit des alliances, telles que celles dont bénéficie L’Oréal/Bétancourt/Nestlé, ou même Auchan (bien que non coté). Oui, ici, le discours de FR me paraît bien fragile. En tout cas, ne pas travailler à la consolidation d’un noyau dur me paraît, quelle que soit l’entreprise, comme un risque inutile. Et j’ai du mal à penser que malgré le discours de FR, chez Danone, on n’y travaille pas !

Michel-Edouard Leclerc