Archive pour le 11 septembre 2006

Lundi 11 septembre 2006

Pouvoir d’achat : Le rationnel et le subjectif

Le 21 septembre, je publierai les dernières estimations de l’évolution du pouvoir d’achat effectif des Français, telle que mesurée par le BIPE (Bureau d’Information et de Prévisions Economiques).

Depuis trois ans, en partenariat avec cet important institut d’études économiques, nous travaillons à partir des données macroéconomiques de l’INSEE, dont nous ne contestons pas la fiabilité, mais que nous affinons en essayant d’intégrer toutes les données objectives qui conditionnent la perception qu’ont les consommateurs de leur pouvoir d’achat réel (Cf. note du 5/07/05 et note du 11/10/05).

L’enjeu est de taille.

1) D’abord, parce que ce sera un thème central de la campagne électorale pour les Présidentielles. Tous les partis politiques se focalisent sur ce thème.

2) Il conditionne le maintien du rythme de la consommation et, de surcroît, celui des bons indices (en tout cas moins mauvais) qui redonnent un peu de couleur à la croissance française.

En attendant la publication de ces nouveaux chiffrages (je rappelle que Thierry Breton parle d’une perspective d’augmentation de 2,4 % alors que la CFTC parle d’une baisse de 0,5 % !!!), je relève ici deux points de vue qu’il faut garder en mémoire si l’on veut comprendre la perception qu’ont les Français de leurs revenus et les comportements qui en découlent (épargne et consommation).

a) La mesure objective du pouvoir d’achat

Le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin n’avait pas apprécié nos premières publications BIPE/E. Leclerc. Outre que nous contredisions les perspectives officielles, nous plaidions pour qu’on « revisite » les statistiques nationales en défalquant des revenus l’augmentation des dépenses « contraintes » sur lesquelles le consommateur n’a pas de prise. (A l’époque, Jean-Pierre Raffarin, Francis Mer, puis Renaud Dutreil avaient considéré que nos observations étaient « trop subjectives pour être honnêtes »).

Que disions-nous ? Rien d’autre que ce que Favilla (Les Echos, 30/08/06) résume à son tour : « Le ménage est habitué à mesurer son pouvoir d’achat à ce qui lui reste pour ses dépenses courantes, après prélèvements fiscaux et sociaux. Or, s’y ajoutent depuis quelques années diverses cotisations et abonnements (internet, téléphone portable), nouvelles dépenses contraintes s’ajoutant à l’électricité, au gaz, au loyer, à la mutuelle ».

C’est ainsi. Chaque mois, dans de nombreux foyers, on continue physiquement ou dans la tête à « mettre de côté », outre les sommes destinées aux impôts, les montants correspondant au remboursement des emprunts, des loyers et les sommes affectées au budget énergie (carburant, fuel) et transport. Dans l’esprit des gens, et par nécessité de gestion, ces dépenses sont perçues comme une sorte de deuxième fiscalité.

De fait, ces dernières dépenses augmentent plus vite que l’inflation moyenne. Et c’est ce que reprend aussi à son compte l’Institut National de la Consommation (INC) qui, dans sa livraison de septembre (datée du 29/08/06), estime qu’une fois déduites ces charges, « la hausse du pouvoir d’achat n’est que de 0,9 % ».

Il est étonnant que l’INSEE n’ait pas de lui-même cherché à affiner la présentation de ces indicateurs. Une telle approche d’ailleurs ne lui est pas étrangère puisqu’il publie des statistiques sur le « niveau de vie des Français » qui corroborent assez bien les analyses du BIPE.

Mais c’est la réaction du politique qui me paraît témoigner d’un total aveuglement. Du point de vue des ménages (et donc des électeurs), il est de toute façon contre-productif de vouloir à tout prix s’appuyer sur des statistiques macroéconomiques qui, pour être justes, n’en sont pas moins incompréhensibles et considérées comme irréalistes par chacun. Agiter de bons indices globaux, les brandir comme une victoire (même si c’est le cas), entraînent forcément scepticisme et irritation chez ceux que l’on présente comme « plus riches » mais qui sont peut-être dans le rouge.

A cette distorsion croissante entre la statistique nationale et la comptabilité des foyers s’ajoute une frustration née justement de l’accroissement des dépenses contraintes.

- Les économistes ont certes raison : une grande partie de ces dépenses sont des consommations qui, en théorie, participent de l’accroissement du niveau de vie des Français. Et pour ainsi dire, même les cotisations-retraite constituent une forme de consommation différée…

- Mais…comme le dit encore très bien Favilla : « Au sein de l’enveloppe des pouvoirs d’achat, l’accroissement et l’espace de ces charges (contraintes) réduisent…ceux des libres dépenses et…subjectivement de la liberté ». Le BIPE estime qu’elles représentent plus d’un tiers du revenu consommé.

b) Pouvoir d’achat, vouloir d’achat et niveau de vie

L’autre idée, c’est celle que développe Olivier Dauvers dans sa « Tribune Grande Conso » (n° 33, septembre). Je cite : « La perception du pouvoir d’achat dépend tout autant de la froide réalité du budget familial que du « vouloir d’achat ».

On aborde là l’aspect subjectif du problème.

Oui, les Français consomment plus. En fait, ils n’ont d’ailleurs jamais autant consommé. Question : comment concilier cette boulimie d’achats avec cette notion de stagnation du pouvoir d’achat !

Outre l’explication précédente, objective (les dépenses de transport ou de fuel constituent bien « une consommation »), l’explication tient à la distorsion entre deux courbes qui s’éloignent : celle de la capacité d’achat et celle de l’accroissement (de l’accélération de l’offre) de produits achetables.

Nous sommes passés d’une économie de la demande à une économie de l’offre dont les produits ont des valeurs unitaires sans commune mesure avec la valeur des biens vendus dans les années 60/70. Hier, on arbitrait dans les foyers entre « manger à la maison » ou « aller au restaurant ». Aujourd’hui, on parle de choisir entre « 15 jours au ski » ou « acheter un écran plat ». En quinze ans, les Français n’ont pas eu le temps de s’apercevoir combien ils ont radicalement changé leur mode de consommation. Et le coût réel de celle-ci.

Olivier Dauvers donne cet exemple : « En 18 mois, le prix des écrans plasma a été divisé par deux : de 3 000 à 1 500 €… C’est certes une extraordinaire déflation…mais c’est encore…1,5 fois le Smic ». Alors dit O. Dauvers, le marché des nouveaux écrans « se démocratise » peut-être. Il fait naître une envie d’achat, mais il faut évidemment beaucoup plus de pouvoir d’achat pour acheter cet article qu’il n’en fallait pour acheter une TV ordinaire.

Les exemples abondent en ce sens (deuxième voiture, scooter, lecteur DVD, GPS, deuxième ordinateur, téléphones mobiles, etc.) qui plombent la facture mensuelle à coups d’abonnements, de prélèvements automatiques, et en remboursement d’emprunts. Quand dans les médias ou sur les pubs, tous ces produits sont présentés finalement d’une manière assez banalisée, on finit par le croire même quand on n’a pas vraiment les moyens de les acquérir. (C’est une des raisons d’une recrudescence de l’endettement des ménages). Ca soutient la consommation, mais entretient aussi l’anxiété quand viennent les échéances.

Conclusion :

Ne nous faisons donc pas d’illusion. La querelle sur le pouvoir d’achat va être l’objet d’une âpre surenchère, dans le contexte de la rentrée sociale, mais probablement plus encore dans la perspective des élections présidentielles.

Mais au-delà de cet impact de court terme, il va falloir compter sur la permanence (bien au-delà des échéances électorales) du divorce entre les statistiques et les frustrations des Français.

C’est autant une leçon de philosophie que de politique. Il faut s’attaquer à la pauvreté, et à l’amélioration du pouvoir d’achat (par les revenus, les transferts sociaux et les prix). Mais si l’on veut durablement s’attaquer aux tensions liées aux frustrations de la société de consommation, il faut réfléchir à un mode de vie qui suscite d’autres espérances, d’autres projets qu’un matérialisme fondé sur la seule quête de l’avoir et l’accumulation. (Question subsidiaire : le système peut-il survivre à cette alternative… Voilà de quoi interroger nos présidentiables).

Michel-Edouard Leclerc