
A plusieurs occasions, sur ce blog, des consommateurs ont témoigné de leur perplexité, quelquefois même de leur indignation, en découvrant, dans un magasin, un livre signé d’un auteur politiquement incorrect, un ouvrage trop érotique à leur goût, des revues jugées extrémistes, etc.
Jusqu’où faut-il répondre à ces demandes ? Convient-il de censurer ? Comment tracer la frontière entre l’inadmissible et le tolérable, le banal et l’innommable. Et même entre le premier et le second degré…sans tomber dans les rets des moralisateurs et des Tartuffe ?
Tant qu’il s’agit d’évidences (publications jugées violentes, pédophiles, etc.), le retrait s’impose et les critères finalement plutôt clairs. Au pire, on repositionne le produit dans la catégorie « classe adulte » éloignée des domaines d’investigation des enfants, etc.
Plus difficile est l’appréciation d’ouvrages frôlant par exemple la pornographie, mais diffusés sous la qualification de créations artistiques. Si les dessins de Reiser ou de Vuillemin (un peu moins Wolinski) ne sont plus la cible que de quelques associations bigotes, pourquoi les mêmes sujets seraient-ils disqualifiés dès lors qu’ils sont traités en photographie et que leurs auteurs revendiquent aussi un statut de créateur ?
Quels critères appliquer…autre que la réaction d’un public ulcéré. Et pour quel camp prendre parti, celui du client offensé ou celui de l’artiste qui criera à la censure et au délit d’opinion ?
Plus complexe encore est l’exemple suivant. Il peut nous faire sourire. Moi-même je n’avais pas été choqué et, au départ, poser une telle interrogation à l’égard de la publication dont je vais parler pourrait sembler une aimable plaisanterie. Et pourtant…
Nos magasins (ceux d’autres enseignes aussi) commercialisent un agenda à l’effigie de Che Guevara. Alors que la maladie de Fidel Castro relance l’espoir d’une alternative démocratique à Cuba, des voix nous sont parvenues (sic) qui s’élèvent contre la banalisation du « bourreau », la promotion d’une icône qui sanctifie le héros, lui confère un statut exemplaire…alors qu’il fut, c’est un fait historique, acteur (et au moins caution) de tortures, de répression, de meurtres (fussent-ils commis au nom de la résistance à l’impérialisme !!!).
Passée une première réaction d’irritation, il faut, il est vrai, prendre le temps de poser le problème. Pour quatre vingt dix neuf pour cent des Français, ces récriminations sont excessives. On frise l’excès, l’obsession, la schizophrénie. Mais voilà, parmi les clients, il y a des citoyens exilés qui militent pour une vérité historique et qui sont sincèrement (je crois) choqués par la chose.
Au moment où j’écris ces lignes, je remarque, en plus, que l’agenda litigieux est imprimé en Corée. Bon, j’espère au moins que c’est dans celle du Sud !!!).
On ne refera pas l’histoire. Pas plus que, rétroactivement, on ne fera le procès de la génération des soixante-huitards qui s’est inspirée du Che. Et on n’ira pas non plus réquisitionner, dans tous les magasins de fringues, les tee-shirts si abondamment imprimés à l’effigie du célèbre Cubain.
D’ailleurs, personne dans notre République des Lettres, si prompte à fustiger le dictateur et à soutenir les écrivains anticastristes, ne s’est mobilisé pour le retrait des librairies de deux livres, véritables succès littéraires, publiés par les excellentes éditions Mille et Une Nuits, « Voyage à motocyclette » et « Second Voyage à travers l’Amérique Latine »…signés d’un Che Guevara romantique à souhait.
Fort de cette jurisprudence, je suis bien content de ne pas avoir à jouer les censeurs. Je ne retirerai donc ni les livres, ni les agendas de la vente. Mais tout de même, je ne peux pas m’empêcher, eu égard aux victimes cubaines, de penser à cette injustice politique. Quelle part de l’histoire retiendront les utilisateurs de cet agenda ? Au fond, si j’avais été cubain moi-même, et si j’avais souffert du régime castriste, accepterais-je cette situation qu’un Mel, comme ses confrères, finit, malgré tout, par rendre trop banale ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?





