Archive pour le 22 septembre 2006

Vendredi 22 septembre 2006

Pouvoir d’achat : S’il augmente globalement de 2,3 % (INSEE), la partie « dépensable » augmentera cinq fois moins en 2006

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© Jacques Langevin / Deadline Photo Press

C’est le résultat d’une étude effectuée, chaque année, pour le compte de mon groupement par le BIPE (Bureau d’Information et de Prévision Economiques).

1) Pourquoi une telle démarche ?

C’est en 2003 que nous avons lancé ce travail d’analyse. A l’époque, syndicats ou organisations de consommateurs contestaient les chiffres officiels de l’inflation. Le passage à l’euro avait contribué à brouiller les repères… Et, par déduction, ce sont tous les concepts liés à la perception des ménages (pouvoir d’achat, niveau de vie, hausse des prix) qui se trouvaient remis en cause.

En tant que distributeur, je ne pouvais rester insensible à cette problématique. Mon activité professionnelle dépend évidemment du rythme de la consommation. La stratégie de nos entreprises, les choix d’investissements ou de marketing s’appuient sur des prévisions de dépenses que nous devons analyser « au plus près ». D’autant que l’anxiété générale des consommateurs à l’égard de leur pouvoir d’achat se reporte au premier chef sur les magasins qu’ils fréquentent…

C’est dans ce contexte que j’ai sollicité l’avis du BIPE : comment interpréter ce décalage entre chiffres officiels positifs et anxiété des ménages. Les chiffres de l’INSEE sont-ils pipés ? Y a-t-il un biais de méthode ? Les pondérations de chaque poste sont-elles adéquates ? Etc.

2) Du pouvoir d’achat global des ménages (INSEE) à la notion de « pouvoir d’achat libérable du consommateur » (BIPE)

Avant de recalculer un indice, les experts du BIPE ont d’abord recherché à appréhender ce que recouvrait le concept de pouvoir d’achat.

a) La mesure du pouvoir d’achat construite par l’INSEE se base sur les indicateurs qui entrent dans une logique de comptabilité nationale. L’INSEE prend en compte le revenu brut de l’ensemble des ménages français (salaires, résultats d’exploitation des agriculteurs et des professions libérales, revenus du patrimoine). Il ajoute les transferts sociaux. Il en déduit les impôts. Cet indicateur est ensuite déflaté de l’indice des prix à la consommation.

b) Le BIPE ne conteste pas l’intérêt de cette approche. Mais elle a ses limites. Elle ne prend pas en compte la démographie des « ménages » (ce concept fourre-tout comprend aussi bien des célibataires que des familles de trois ou quatre enfants !), ni l’hétérogénéité des structures de consommation qui en découle.

Surtout, cette approche, valable en macroéconomie, ne correspond pas au mode de calcul des consommateurs dans l’anticipation de leurs dépenses futures.

Parlons de la manière la plus imagée : chaque début de mois, dans les foyers, on « fonctionne » comme si, après la paie, on commençait par mettre de côté, dans une enveloppe, les cotisations et les impôts à payer, enveloppe à laquelle on ne touchera pas. Mais on mettra aussi de côté (et c’est ce dont ne tient pas compte l’INSEE) des remboursements, eux aussi incompressibles, tels que loyer, charges liées au logement, mensualités d’assurances ou de remboursement de crédits, carte de transport, etc. Il faut déduire du revenu brut les sommes accumulées dans ces deux enveloppes pour mesurer ce qui reste : le pouvoir d’achat libérable, c’est-à-dire la capacité de dépenser.

L’étude menée par le BIPE pour E. Leclerc propose donc un indicateur du pouvoir d’achat libérable, qui ne s’oppose pas à celui de l’INSEE, mais qui le complète. Un indicateur qui permet de mieux comprendre et d’anticiper les comportements des consommateurs. (C’est l’indicateur du pouvoir d’achat libéré des ménages). Le BIPE va même plus loin puisqu’il propose d’apprécier cet indice en tenant compte non pas d’une catégorie globale « ménages », mais de descendre à l’unité de consommation, concept qui permet mieux de prendre en compte l’évolution de la démographie. (C’est l’indicateur du pouvoir d’achat effectif du consommateur).

3) Mesure de l’évolution du pouvoir d’achat : analyse comparée des indices

Le tableau suivant récapitule, depuis 2002, l’évolution du pouvoir d’achat selon les différents indices.

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On voit bien que, pour l’année 2005, le pouvoir d’achat libérable du consommateur a régressé (moins 0,7 %). Sans doute, est-ce la meilleure explication pour une conjoncture qui fut somme toute médiocre alors que les indicateurs officiels de pouvoir d’achat globaux s’affichaient positifs (1,1 %).

Pour 2006, les prévisions globales de l’INSEE permettent d’envisager un accroissement de 2,3 % du pouvoir d’achat global des ménages. Si l’on tient compte de l’augmentation des charges incompressibles qui incombent aux foyers, le BIPE estime que le pouvoir d’achat effectif affectable aux achats sera cinq fois moindre (0,5 %).

4) Les charges contraintes augmentent plus vite que le revenu disponible

Le BIPE a travaillé sur la notion de « dépenses incompressibles ». Il n’a retenu que les dépenses non arbitrables et non re-négociables. Exemple, on peut éventuellement prendre un transport collectif plutôt que sa voiture. Mais on ne peut pas re-négocier son loyer ou changer d’appartement tous les ans !!!

Pour 2006, les prévisions d’augmentation de ces charges sont les suivantes :

- Remboursement des crédits 10,7 %

- Loyer 6,1 %

- Charges liées au logement 6,0 %

- Assurances 4,2 %

- Transport (hors carburant) 5,0 %

On voit bien le problème : les pouvoirs publics ont raison de se féliciter d’une augmentation du revenu disponible qui atteindra 3,9 %. Ca faisait longtemps qu’ils n’avaient pas pu afficher un tel résultat. Mais comme en parallèle, les charges incompressibles augmenteront en moyenne de 7,3 %, on n’a pas les mêmes raisons de pavoiser dans les foyers.

5) Impact sur la consommation

Quand on regarde les prévisions officielles de consommation, elles sont plutôt bonnes (2,9 % pour la consommation globale (INSEE) et 1, 7 % par ménage). Mais ce rythme de consommation est très artificiellement entretenu. Vu la faible progression du pouvoir d’achat effectif ces trois dernières années, les consommateurs sont de plus en plus nombreux à réduire leur épargne (le taux d’épargne est passé de 18 % en 2000 à près de 14 % cette année). Ils ont recours de plus en plus à des crédits à la consommation, accroissant ainsi l’endettement des ménages.

Une situation que mon groupe juge viable à court terme, mais qui, fragile, ne garantit pas les conditions d’une poursuite de cette croissance à long terme. C’est à cette prise de conscience que voudraient contribuer les travaux effectués par le BIPE pour E. Leclerc. Une situation qui exige de nous, professionnels, la continuité, voire le renforcement d’une politique qui doit chercher à améliorer le pouvoir d’achat (par la politique de prix notamment) pour autant qu’on peut y contribuer.

Michel-Edouard Leclerc