Archive pour le 9 octobre 2006

Lundi 9 octobre 2006

Vins français : Pour ou contre les copeaux de bois ?

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Cette histoire peut faire grand bruit. Peut-être moins sur le fond du problème (vin naturel ou vin cuisiné ?) que sur le tournant qu’il représente : la fin d’une image un peu trop allégorique, l’industrialisation d’un produit jusqu’ici vendu sur un mode « artisanal ».

Personnellement, je crie casse-cou. Il me semble qu’à vouloir trop en faire, et tout faire, face à la crise viticole, certains producteurs finissent par scier…le bois qui, malgré tout, constitue les racines d’une viticulture proposant…sa différence, et porte encore les fruits de sa notoriété mondiale !

Problème de coût ou problème de goût ?

Bruxelles vient d’accepter que pour accélérer « l’effet de vieillissement des vins de pays », les viticulteurs puissent avoir recours à l’imprégnation de copeaux de bois dans les cuves. Pas n’importe lesquels. L’étiquetage devra justifier l’origine des espèces botaniques du chêne en décoction, en l’occurrence du quercus, arbre habituellement utilisé pour fabriquer les tonneaux.

L’objectif ? Obtenir ce goût de bois dont on nous dit qu’il imprègne les plus belles réussites, les plus beaux flacons commercialisés par nombre de producteurs du « Nouveau Monde ». Et tout cela à moindre frais. La technique est peu coûteuse, dix à vingt fois moins chère que le vieillissement en barrique pour un bon cru.

La polémique et ses protagonistes

Le syndicat des vins de pays soutient que cette mesure est primordiale pour pouvoir lutter contre la concurrence des nouvelles zones de production qui, de la Nouvelle Zélande au Chili, en passant par la route des vins sud-africaine, usent et abusent de cette technique.

Les zélateurs du copeau estiment pouvoir, par cette méthode, s’aligner en terme de prix sur la concurrence de ces vins « au goût international » qui saperaient les positions françaises à l’export.

Mais si, en apparence, le monde agricole se félicite du décret bruxellois, les premières moues, à défaut de crier au vinaigre, dénoncent, dans ces futurs moûts, un faux miracle de la transmutation : « si vous mettez des copeaux dans du vin, ce n’est plus du vin, ça devient de la tisane. Que des gens aiment ça, je n’ai rien contre, mais ça n’est pas ma tasse de thé ! », dit, non sans humour, Hubert de Montille, viticulteur à Volnay (Le Parisien, 9/10/2006). Et de fait, rien ne dit que les amateurs de vins français ne restent perplexes devant l’aveu de telles pratiques.

Plus de questions que de certitudes

Je comprends qu’en pleine période de crise (baisse des débouchés et des prix), tout un monde viticole s’accroche à ce type de mesure, et qu’alors où le coca cola côtoie aussi facilement le grand cru sur les tables, il faut savoir lever les tabous. Le monde du vin n’est pas un musée. Et, comme le dit ce viticulteur à Fronsac (Le Parisien, idem), les puristes ne cotiseront pas aux pertes d’exploitation.

Mais tout de même, n’est-on pas en train de « jeter le bébé avec l’eau du bain », et après avoir dénoncé la dictature du « goût international » trop facilement attribué au seul Robert Parker (auteur du célèbre guide et œnologue trop vite flingué par le film de Jonathan Nossiter, « Mondovino ») et revendiqué la diversité de nos terroirs, fallait-il orchestrer cette trahison par rapport à ceux qui ont justement investi dans « leur différence ».

Je me pose tout simplement les questions suivantes :

1) Jusqu’à quel point les arguments mis en avant par le lobby des copeaux sont-ils pertinents : quelle part de vins étrangers procèdent vraiment de la sorte ? Peut-on décemment attribuer le succès des vins chiliens, espagnols, italiens ou même californiens à la recherche de ce « goût boisé international ».

2) A supposer que cela soit vérifié, comment mettre en scène, dans nos rayons, la communication de ces vins dont on nous dit qu’ils sont d’abord destinés à l’export, et la faire cohabiter avec toutes les autres bouteilles dont les étiquettes continueront de se revendiquer de la typicité du terroir ?

3) Ces questions qui concernent le fond du problème, rejoignent des préoccupations plus formelles dont la mise en œuvre risque encore plus de brouiller la lisibilité de l’offre proposée aux consommateurs.

On nous dit que l’opération sera encadrée. L’étiquetage des bouteilles sera balisé. On nous dit surtout que l’opération est destinée aux producteurs de vins de pays.

Mais on nous dit aussi qu’elle pourra être étendue « expérimentalement » à des producteurs de zone AOC, de Bordeaux, de Touraine ou du Beaujolais. Comment cette cohabitation va-t-elle être gérée ? Une image chassant l’autre, qu’en pensent vraiment les viticulteurs qui ont « tiré leur vignoble vers le haut » à coups d’investissements, d’endettement et d’exigences qualitatives.

Le bon marketing, ça ne sera jamais efficace sur de la daube

Je suis plutôt fine gueule, mais pas naïf. La bonne cuisine est souvent faite de quelque alchimie mélangeant bien des ingrédients pour obtenir les goûts, les couleurs, les saveurs que parfois des artifices viennent rehausser. Parmi ceux-ci…des possibilités de chaptalisation modérée, d’assemblage de cépages dans des proportions infinitésimales…

Je comprends qu’on ne puisse pas produire des vins uniquement pour les élites. Mais je ne peux m’empêcher d’adhérer aux propos de Montille : « Depuis plus de 150 ans, on plante des vignes sur des terres qui n’étaient pas faites pour ça. Alors on aura beau ajouter des copeaux…ça ne fera jamais un bon vin ». Vrai problème de concurrence avec les vins étrangers, solution risquée que de les singer.

Comme je l’ai déjà développé ici (Cf. ma note du 31/07/06), les problèmes de notre viticulture sont réels, mais il n’y a pas de fatalité de la crise. Les actions correctrices sont connues : réduction des zones de production et arrachage (en cours) des vignes trop productives et peu qualitatives. Rénovation du « marketing de l’étiquette » en respectant la diversité de l’offre, mais en se focalisant sur la fourniture d’une information consommateur plus adaptée à des demandes d’usage, à des demandes de goût. Avec indication du cépage et ses caractéristiques.

Le risque, dans l’affaire des copeaux, c’est qu’on ne retienne que « l’écume » des choses. Que cet ersatz de politique, souhaité par les uns, sabote les efforts des autres et jette le trouble sur l’ensemble de la production.

Qu’en pensent les amateurs ?

Michel-Edouard Leclerc