Archive pour le 23 avril 2007

Lundi 23 avril 2007

Affrontement gauche/droite ? Mais si chacun pêche au centre, que deviennent les clivages ?

Hier soir, à l’heure des premières estimations, sur nos écrans TV… A les voir, à entendre les candidats, Sarko grand vainqueur de ce premier round leur avait piqué leur discours. Il y avait tout dans le sien. Le credo sécuritaire du candidat UMP, en version plus cool, mais aussi l’ouverture au centre. Il a tiré le premier, les autres ont eu bien du mal à se démarquer.

Ségolène d’abord. Beau score. Elle n’a pas démérité, loin de là. Elle s’est imposée aux militants, elle s’est révélée charismatique, énergique, perso mais déterminée. Elle a fait preuve d’intelligence tactique. Au final, elle s’est offert le luxe de faire oublier la piteuse performance de Jospin en 2002. Et aussi les propos désobligeants des éléphants à son égard. Hormis l’incontournable et omniprésent Jack Lang, ils se sont réfugiés dans un silence pesant.

Mais avez-vous vu Ségolène lire son texte ? Si maladroite ; sans conviction aucune, l’air emprunté. La raison ? Elle a été prise de court par le discours de Sarkozy. Elle s’apprêtait à aborder les mêmes thèmes. Il aura fallu près de trois quarts d’heure à ses conseillers pour réécrire le texte de son intervention.

Malgré cela, la similitude saute aux yeux : la République fraternelle, l’affirmation des préoccupations sociales (le clin d’œil aux ouvriers, aux handicapés, aux « anciens »), l’engagement de protéger le peuple contre les effets négatifs de la mondialisation (les délocalisations). Les mêmes propos que ceux de Sarko. Les socialistes attendaient le candidat de l’UMP ancré à droite. Mais il avait choisi d’ouvrir au centre.

Le piège rend désormais l’exercice compliqué pour Ségolène. Pour se démarquer, elle doit gauchir son propos, au risque de faire fuir l’électorat social-démocrate qui avait suivi le gentil Bayrou.

Le Pen, lui, en a perdu sa superbe. Pourtant passé maître dans l’exploitation des défaites (« la faute aux médias, à l’establisment… »), il en était, lui aussi, tout chiffonné.

Le FN, deux fois violé ! Sarko leur a d’abord fait le coup du « baiser de l’araignée ». Et puis, comme Mitterrand avec le PC en 1981, il s’est transformé en mante religieuse en digérant une grande partie des électeurs de Le Pen.

Sa fille, Marine, avait beau dire que les idées de Le Pen avaient imprégné toutes les thématiques de cette campagne, au final, qu’en restera-t-il dans cette opposition entre chrétiens et socio-démocrates pour récupérer les idées centristes ?

Sarkozy a fait un coup de maître. Quoi qu’on pense de l’homme, son discours, hier soir, était de la belle ouvrage (signé Henri Guaino ?).

Il y avait de la hauteur (« Mes respects, Madame Royal »), de la projection (« I have a dream to-day »), de l’émotion, de la rondeur (y compris dans des gestuelles qu’on ne lui connaissait pas). Bref, de quoi susciter de l’empathie. Toutes les catégories sociales ont été courtisées par le candidat. Une intervention très radsoc (mais version nouvelle cuisine) qui fera date et dont je préconise l’enseignement dans les cours de marketing : « …protection mais pas protectionnisme, nation mais pas nationalisme, diversité mais pas communautarisme… ». Ni Edgar Faure, ni (mais oui !) François Mitterrand ne renieraient l’exploit littéraire. Même Giscard, près de son épée académique, a dû ressentir un petit coup de blues.

On verra bien comment tout cela sera transformé ! Mais incontestablement, à ce stade, Sarkozy prend une longueur d’avance dans la pêche aux électeurs qu’avait séduits Bayrou.

C’était ça le problème de Bayrou. Sur le fond des idées, il ne fut pas le moins intéressant. Qui ne se reconnaîtrait pas dans sa vision d’une République aux institutions rénovées, plus démocratique, plus « société civile ». Une sorte de social-démocratie débarrassée des scories de l’après-68, des vieux relents marxistes et idéologiques ! Personnellement, j’y étais très sensible.

Mais son handicap, c’est l’incapacité d’agir faute de majorité. Après dix années d’immobilisme, les Français veulent que ça bouge et c’est pourquoi ils ont privilégié le vote utile.

Bayrou peut-il encore peser sur son propre électorat, en créant un nouveau parti ou en négociant un espace auprès de l’un ou l’autre des candidats. Je n’y crois pas. Peut-être à long terme… Mais pour l’heure, j’imagine plutôt une cannibalisation de son discours au profit des deux candidats en lice, avec, comme je le disais, une longueur d’avance pour Sarkozy.

A titre posthume (je parle de la fin de ce round), Bayrou aura eu raison contre ceux qui postulent à raviver l’éternel clivage gauche/droite. Mais ce sera au détriment de son propre courant, faute de l’avoir organisé autrement.

Michel-Edouard Leclerc