Archive pour le 14 juin 2007

Jeudi 14 juin 2007

Du bon usage des heures supplémentaires

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Beaucoup de questions sur l’impact de la « détaxation » des heures supplémentaires sur l’emploi. J’aurai l’occasion de plancher sur le sujet plus en détail… Mais comme dans bien des articles de presse, on m’attribue des positions parfois très tranchées, je préfère, dès à présent, argumenter sur deux ou trois points.

1) Impact global sur l’emploi

A court terme, pas d’impact, je n’en vois pas. Je partage l’avis de la plupart des économistes qui se sont déjà exprimés sur ce sujet (Patrick Artus, notamment). Mais si l’on prend la peine de se « projeter » à 3, 4 ans et plus, le dispositif gouvernemental (intégré à un dispositif global d’abaissement du coût du travail) prend une tout autre dimension. Il rompt avec l’idéologie du partage du travail qui opposait emploi et pouvoir d’achat (« travailler moins, gagner moins pour que d’autres puissent travailler aussi »), et recrée une dynamique sur le marché du travail en revalorisant l’espérance d’un gain supplémentaire.

Depuis trop longtemps, la perspective d’augmentation du pouvoir d’achat était corrélée avec la capacité quasi exclusive de l’Etat de transférer, allouer, subventionner…sur fonds publics ! La mauvaise gestion des gouvernements précédents, la gabegie des 35 heures et l’appel exagéré à la contribution publique…ont tari les caisses de Bercy. Dans les corporations (agriculture, fonction publique), et même dans le syndicalisme le plus aguerri, on ne se fait plus d’illusions. Il ne suffit plus de descendre dans la rue ou de bloquer les transports publics pour faire cracher l’Etat qui se « referait » sur les riches, etc. L’opinion ne suit plus.

Chacun a compris, qu’au moins pour une part, il ne faudra compter que sur soi. Question santé ou retraite, l’Etat-providence, « ça paie plus » (comme disait Fernand Raynaud). Question pouvoir d’achat, ce n’est pas le partage du travail (les 35 heures) qui permet les augmentations de salaires. Alors autant chercher du revenu en travaillant plus. Bâtir une carrière ou un plan de rémunération, c’est le slogan d’une France qui, à défaut d’en avoir cultivé le goût, doit se remettre au travail !

Bien sûr, tout ça est trop rapidement dit. A lui seul, le dispositif sur les heures supplémentaires n’y suffira pas, il faut aussi poser la question du niveau des salaires. Mais il a un mérite. Sans toucher au montant du RMI, il recreuse l’écart avec les revenus de salariés au SMIC. Dans les secteurs où il y a pénurie de main-d’oeuvre (BTP, plomberie, maçonnerie, emplois de services, etc.), j’y vois une incitation supplémentaire à se remettre sur le marché du travail.

2) Les heures supplémentaires dans la distribution

On attribue à la Présidente du MEDEF, Laurence Parisot, un propos certifiant que les projets gouvernementaux vont requinquer l’emploi dans la distribution, notamment s’agissant du métier de caissière ! Sans la contredire complètement, je nuance le propos concernant les caissières, mais le confirme pour d’autres emplois pour lesquels il est aujourd’hui difficile de recruter, faute de main-d’œuvre disponible sur le marché.

a) D’abord, établissons bien ceci : un groupement de commerçants indépendants comme Leclerc embauche 1 500 à 3 000 salariés nets supplémentaires par an. Nos adhérents ne recrutent pas en fonction d’avantages fiscaux ou sociaux. Ils recrutent parce que nous avons une stratégie de développement. Nous allons, par exemple, créer au moins 2 000 emplois en 2007. Tout simplement parce que nous ouvrons 18 espaces culturels, 20 à 25 autres concepts spécialisés (sport, optique, parfumerie, etc.). Et aussi parce que nous agrandissons et modernisons des magasins. Bref, c’est la perspective de chiffre d’affaires qui détermine le taux de création d’emplois et leur niveau de qualification.

b) Dans ce plan de recrutement, la détaxation des heures supplémentaires nous intéresse, s’agissant, par exemple, des « métiers de bouche » (charcuterie, traiteur, boucherie, fruits et légumes, pâtisserie, poissonnerie), ou des ateliers auto (emploi de mécanicien, assistance technique, etc.). Sur ces marchés, la main-d’œuvre de qualité se fait de plus en plus rare. L’apprentissage est trop dévalorisé, tout autant que le travail manuel. L’augmentation des heures sup. ne se fera donc pas au détriment de l’emploi.

Prenons l’exemple d’un rayon boulangerie-pâtisserie qui emploie une dizaine de personnes dans un hyper. Ce rayon subit dans l’année 4 ou 5 pics d’activité (les bûches de Noël, la galette des rois, la fête des mères, etc.). On ne recrutera pas à temps plein une ou deux personnes supplémentaires pour couvrir ces pics de production. En revanche, le recours aux heures sup permettra d’augmenter l’offre, donc le CA. Et en corollaire, la rémunération des boulangers. Salariés et chef d’entreprise sont alors gagnants-gagnant.

c) Le cas des caissières est différent. Dans beaucoup de régions, ces métiers s’exercent à temps partiel et font l’objet d’un contrat d’annualisation. Dans la législation actuelle, l’accroissement des heures de travail se fait le plus souvent sous le régime des « heures complémentaires ». Le gouvernement semble ouvrir le nouveau dispositif à ce type de situation, mais je n’ai pas encore compris comment il s’insérera dans les contrats actuels (substitution ?). Toujours est-il que les demandes d’heures supplémentaires me semblent être moins importantes d’autant que juridiquement, elles ne peuvent excéder 10 % du temps travaillé (10 % d’un mi-temps !).

L’effet sur l’emploi sera forcément plus ambigu puisque, sur ce marché, l’offre de travail est plus abondante que dans les métiers techniques.

En conclusion, je suis favorable aux mesures gouvernementales concernant les heures supplémentaires. Mais j’insiste : je crois vraiment que c’est par l’abaissement général du coût du travail que dans les PME, et notamment dans le secteur des services, les chefs d’entreprise seront tentés de recruter plus abondamment. C’est vraiment dans ce sens qu’il nous faut aller. La TVA sociale ? Oui, bien sûr, mais pas à n’importe quelles conditions. On en reparle.

Michel-Edouard Leclerc